Partie II · 01
San-Privato, observant attentivement Jeane, lui dit, après le départ de madame Dumirail :
— Vous devez être bien affligée d’apprendre que ce M. Delmare, pour qui vous aviez tant d’affection et de confiance, est le meurtrier de votre père ?
— Si j’avais connu mon père, ce n’est pas seulement l’invincible éloignement que doit maintenant m’inspirer M. Delmare que je ressentirais pour lui, ce serait de l’horreur, — répondit Jeane pensive. — Il fut un temps où la rupture de mes relations avec M. Delmare m’eût été très-pénible ; mais, au risque de paraître ingrate, je l’avoue, cette rupture me laisse aujourd’hui presque indifférente.
— D’où vient ce changement, chère cousine ?
— Peut-être de ce que je ne partage plus l’aversion dont vous poursuivait M. Delmare.
— Vraiment ?
— Oui, ce qui, autrefois, en vous me déplaisait, Albert, me plaît maintenant.
— Fi ! la moqueuse !
— Je suis sincère.
— Voulez-vous me forcer de vous rappeler vos dédains altiers, vos sarcasmes sanglants ?
— Tenez, mon cousin, — reprit la jeune fille après un moment d’hésitation, — il existe entre nous un malentendu.
— Lequel ?
— Vous croyez avoir en votre présence la Jeane du Morillon, la fiancée de Maurice ; c’est une erreur.
— Comment ?
— Cette Jeane-là est morte.
— Qu’est-ce à dire ?
— Oui, — reprit la jeune fille d’un ton sardonique et amer, — oui, cette Jeane-là est morte, morte subitement en un jour et en une nuit de douleur ! Pauvre créature ! on peut, sinon la regretter, du moins la plaindre. Elle était fidèle, dévouée, loyale et fière. Elle avait, par instinct, l’horreur du mal, à ce point qu’elle le devinait sous les dehors les plus séducteurs ; voilà pourquoi vous lui causiez, Albert, autant de crainte que de répulsion, à cette pauvre Jeane ! voilà pourquoi elle luttait de toutes ses forces contre l’inexplicable attrait que vous lui inspiriez !… Épouse de Maurice, elle eût vécu, vieilli, heureuse et paisible, près de lui, dans leur chère retraite ; mais, un jour, cette Jeane s’est vue indignement oubliée, trahie, sacrifiée. Alors, tout ce qu’il y avait en elle de bon, d’élevé, de généreux, s’est soudain flétri. Ainsi que, dans nos montagnes, il suffit d’une nuit de gelée précoce pour que les fleurs d’automne se dessèchent et meurent, oui, ainsi elle est morte subitement, cette pauvre Jeane, à qui vous causiez tant d’aversion et de crainte, mon cher cousin.
— Et quelle est donc cette autre Jeane qui est là devant moi ? — reprit en souriant San-Privato. — Elle me semble peut-être plus belle que la défunte !
— Oh ! cette Jeane-là est ou sera bientôt digne de vous apprécier selon vos mérites, Albert. Elle sourit de pitié en songeant à l’effroi que vous inspiriez à l’autre Jeane, qu’elle regarde à peu près comme une sotte, car elle fuyait ce qui devait l’attirer.
— Voilà une prompte et inconcevable métamorphose !
— Prompte, oui ; inconcevable, non.
— Pourtant, chère cousine…
— Faut-il donc beaucoup de temps, beaucoup de réflexion pour se dire : « À mon dévouement, à ma fidélité, l’on a répondu par la trahison, par le dédain, par l’outrage ! Eh bien ! je rendrai trahison pour trahison, dédain pour dédain, outrage pour outrage ! La méchante Jeane vengera sa sœur morte, parce qu’elle a été fidèle et loyale. Que tant de candeur ou de niaiserie lui soit légère ! car enfin, en songeant à quelle indigne créature elle a été sacrifiée, ne croirait-on pas que l’insolence, l’audace, le vice donnent à la femme un empire que jamais elle n’obtiendra par la modestie, la résignation et la vertu !… S’il en est ainsi, assurons avant tout notre empire, soyons reine ! Et, au lieu d’être esclave du bien, régnons, s’il le faut, par le mal ! »
— C’est hardi !
— Mon langage vous étonne, Albert ?
— Beaucoup.
— Moi aussi, je suis étonnée de ces étranges pensées ainsi que de bien d’autres, qui, depuis la trahison de Maurice, naissent en mon esprit. D’où me viennent-elles ? Je ne sais ; mais du moins elles vous prouveront, je l’espère, que maintenant vous devez m’inspirer plus de sympathie que d’éloignement.
— Ah ! Jeane, Jeane ! il me faut appeler toute ma raison à mon aide pour ne pas me laisser prendre au piège enchanteur de vos coquetteries !
— Moi… coquette ?
— Quoi que vous disiez, je ne vous suis ni sympathique, ni odieux, ni indifférent.
— Que m’êtes-vous donc alors ?
— Je peux vous être utile.
— À quoi ?
— À vous venger de Maurice… Aussi vous efforcerez-vous de me tourner la tête en vous montrant à moi sous le piquant aspect de cette méchante Jeane, le plus ravissant démon qui puisse damner un honnête homme ! Vous voulez me persuader que vous m’aimerez un jour peut-être, et ainsi m’attirer souvent ici, afin d’exaspérer la jalousie de Maurice…
— Un pareil calcul…
— Est fort simple, chère cousine ; il faut seulement m’amener à continuer de jouer ce rôle de rival commencé au Morillon. Vous m’avez, si cela se peut dire, sous la main. Enfin, en raison des circonstances et de la haine qu’il me porte, la jalousie de Maurice peut devenir pour lui une torture atroce.
— Il ne m’aime plus. Il serait donc absurde à moi de songer à lui inspirer de la jalousie.
— Si désaffectionnés ou si infidèles qu’ils soient, les hommes souffrent toujours dans leur orgueil lorsque la femme qu’ils ont dédaignée les dédaigne à son tour. Maurice, quoiqu’il vous ait sacrifiée à madame de Hansfeld, n’en ressentira pas moins les tortures de la jalousie, surtout s’il me croit son rival, ainsi que vous voulez le lui donner à penser, dans l’espoir de le ramener à vous, car vous l’aimez encore, ma pauvre Jeane !
La jeune fille haussa légèrement les épaules, se recueillit pendant quelques moments, et dit à San-Privato, en attachant sur lui un regard profond et scrutateur :
— Albert, si vous m’aviez encore aimée, auriez-vous voulu de moi pour votre femme ?