Partie II · 02
San-Privato, entendant Jeane lui demander soudainement s’il voulait d’elle pour sa femme, parut d’abord stupéfait, puis très-ému ; mais bientôt, souriant, il se dit tout haut d’un ton de reproche :
— Sot que je suis, de prendre au sérieux cette méchante raillerie…
— Rien de plus sérieux que mes paroles, je vous le jure !
— Vous voulez que je croie ?…
— Je veux que vous croyiez à mon serment, et, je vous le jure, je parle sérieusement, très-sérieusement en vous demandant si, dans le cas où vous m’auriez encore aimée, vous auriez voulu de moi pour votre femme ?
— Ah ! vous donner mon nom, vous consacrer ma vie, — reprit Albert avec entraînement, — c’eût été le plus ardent de mes vœux ! mais…
— Mais j’ai aimé Maurice, et vous voulez un cœur qui vous ait appartenu et vous appartienne sans partage… et puis, enfin, vous ne m’aimez plus.
— Vous vous trompez, Jeane.
— Vous m’aimez encore ?
— Je répondais à la première de vos objections : que je voulais un cœur qui m’eût appartenu sans partage, et, à ce sujet, je vous disais : Vous vous trompez.
— Comment ?
— S’il m’eût été permis d’opter entre ces deux bonheurs, Jeane : vous plaire tout d’abord et devenir l’objet de votre premier amour, ou bien vous déplaire d’abord et ensuite chasser de votre cœur un rival, j’aurais préféré ce dernier bonheur.
— Pourquoi cette préférence ?
— Parce qu’il est plus facile, mais moins flatteur, de séduire un cœur innocent de tout amour que de triompher d’une passion déjà profondément enracinée.
— Ainsi, l’amour que j’ai éprouvé pour Maurice n’eût pas été un obstacle à votre désir de m’épouser si vous eussiez été encore épris de moi ?
— Loin de là, Jeane, ce mariage eût à la fois comblé mon amour et mon orgueil.
— Voyez un peu pourtant !… Si cette passion irrésistible dont vous me faisiez l’aveu l’autre jour, entre le ciel et l’abîme, en un péril de mort ; si cette passion qui devait vous survivre et lier nos âmes pour l’éternité devant Dieu… si cette passion sans fin, dis-je, eût seulement duré ce qu’il faut de temps à une rose pour naître, vivre et mourir, je pouvais espérer devenir madame San-Privato.
— Vous raillez… mais, que voulez-vous, Jeane ? à qui éteint le foyer, cendres froides !
— Et à qui le rallume, flamme ardente, n’est-il pas vrai, Albert ?
— Certes…
— De sorte que, si je vous aimais, votre passion pour moi renaîtrait ?
— À quoi bon cette question ? Vous ne m’aimerez jamais.
— Qui sait ?
— Moi, Jeane, je ne le sais que trop.
— Et si, quelque jour, je vous prouvais votre erreur ?
— Je vous l’ai dit, vous ne me prendrez pas au piège de votre coquetterie, si enchanteur qu’il soit.
— Enfin, Albert, si de cet amour je vous donnais une preuve…
— Laquelle ?
— L’offre de ma main…
— Oh ! alors, Jeane, je croirais à votre amour, j’y croirais aveuglément, parce que vous êtes de ces femmes qui ne sauraient se donner âme et corps sans amour.
— Tenez, Albert, entre autres idées étranges qui me viennent de… je ne sais d’où… de vous… peut-être… il me semble que notre mariage n’eût pas été un mariage vulgaire.
— Oh ! combien de fois ce rêve…
— Achevez !
— Eh bien ! oui, Jeane, il fut un jour, le premier jour que je vous vis, et où, sentant l’action, bien éphémère, hélas ! que j’exerçais sur vous, je conçus le fol espoir de mériter votre amour, d’évincer Maurice et de m’unir à vous. Mais, vous allez sourire, ce n’était pas la modeste et candide Jeane du Morillon qui me séduisait alors… non, non : c’était une autre Jeane qui s’ignorait elle-même et qui, soudain, à son insu, se révélait par un symptôme.
— Quel symptôme ?
— Cet attrait que je vous ai tout d’abord inspiré, dont vous avez rougi et triomphé ; oui, ce penchant trahissait la Jeane qui, aujourd’hui, se révèle à moi, hardiment et sans feinte ; ce fut alors que je rêvai ce mariage… Ah ! vous l’avez dit, il n’eût pas été un mariage vulgaire : je vous introduisais dans ce monde brillant dont vous êtes née l’une des reines et dont vous deveniez l’idole, plus redoutée peut-être encore qu’adorée… car, Jeane, vous êtes de ces femmes qui ne sont rien à demi… Oui, faute d’air, d’espace, de lumière, vous eussiez vécu, vieilli ou plutôt végété obscurément au Morillon, annihilée par une sorte d’honnête engourdissement de l’esprit et des sens, de tous points ressemblant à la vertu ; mais, placée dans votre véritable milieu, votre puissance devait éclater irrésistible, presque effrayante pour tout autre que pour moi ; aussi, de là mes rêves de mariage…
— Et pourquoi eussiez-vous été seul à l’abri de cette puissance presque effrayante, que, par moquerie, vous vous plaisez à m’attribuer ?
— Je ne raille pas, croyez-moi, Jeane ; lorsque vous aurez atteint votre libre essor, votre complet développement, vous prendrez une terrible influence sur tous ceux qui vous approcheront, et elle sera d’autant plus effrayante que vous serez aimée davantage.
— J’admets, Albert, que vous parliez sérieusement : comment eussiez-vous seul échappé à cette influence, selon vous, si redoutable ?
— Parce que le feu n’agit pas sur le feu, l’aimant sur l’aimant, parce que nous nous ressemblons tellement et nous tenons si étroitement par certains côtés, que nous pouvons être complices, mais jamais victimes l’un de l’autre.
— Vous parlez en énigmes ; mais ce qui est plus clair pour moi, c’est le sens de ces paroles prononcées par vous tout à l’heure : « L’influence que je prendrai sur ceux qui m’approcheront sera d’autant plus effrayante, que je serai aimée davantage. »
— Oui, j’ai dit cela, et je le répète…
— Albert, je serai donc, selon vous, beaucoup aimée ?
— Il vous sera difficile de nombrer vos adorateurs.
— Et moi… aimerai-je ?
— Dites-moi, Jeane, avez-vous entendu parler de don Juan ?
— C’est, je crois, le type du séducteur inconstant.
— Et vous pouvez ajouter : le type de l’homme possédé de la furie du plaisir. Eh bien !…
— Eh bien ?
— Il est d’étranges similitudes de noms : ce type de la séduction, de la grâce, de l’inconstance et de la furie du plaisir, s’appelle don Juan, et vous, chère cousine, vous vous appelez…
— Jeane.
— En espagnol doña Juana… Comprenez-vous ?
— C’est une allusion.
— Mieux que cela.
— C’est une insolence, alors ?
— Au contraire, c’est un éloge, puisque j’aurais épousé doña Juana avec bonheur, avec ivresse…
— Quoi ! Albert, vous auriez épousé avec bonheur, avec ivresse doña Juana… ce type féminin de l’inconstance et de la furie du plaisir ?
— Ces mots : la furie du plaisir, trop accentués parce qu’ils se rapportent à une femme, changez-les en coquetterie effrénée, et, je le répète, j’aurais épousé avec ivresse, vous dis-je, et, de plus, avec confiance et sécurité, doña Juana.
— De la confiance… de la sécurité envers une doña Juana !… c’est pousser loin l’amour du paradoxe, cher cousin !
— Non ; car au charme séducteur et à l’inconstance de don Juan, elle joignait ses mâles vertus.
— Quoi ! lui, des vertus ?…
— Nombreuses ! Et d’abord, la bonté. Peut-on se montrer plus indulgent qu’il ne se montre envers son fripon de valet ? Puis le courage… N’accepte-t-il pas, dédaigneux d’une vaine superstition, la redoutable invitation du convive de Pierre ? Ensuite la charité, lorsqu’il vide sa bourse dans le bonnet du mendiant, au nom de la sainte humanité ! Enfin, la grandeur d’âme, lorsqu’il se jette, l’épée à la main, du côté d’un inconnu assailli par plusieurs adversaires ! Oui, courage, charité, bonté, grandeur d’âme, telles étaient les mâles qualités de don Juan… telles seraient les mâles qualités de doña Juana.
— Mais ses défauts, et entre autres sa coquetterie effrénée ?
— Ce défaut-là surtout, je l’aurais cultivé avec amour et développé avec reconnaissance !
— Vous, le mari de doña Juana ?
— Son mari, mais, plus encore, son amant, son confident le plus intime. Aussi, que de folles et railleuses confidences échangées entre elle et moi au sujet de cette foule de marionnettes vivantes qu’aurait fait grimacer ou sourire le fil invisible de sa coquetterie ! Un mot, une œillade de doña Juana, un léger serrement de sa main, une fleur détachée de son bouquet, et voilà des hommes épanouis, rayonnants, transportés, superbes et surtout contents d’eux-mêmes, et sûrs d’avoir touché le cœur de doña Juana ; mais soudain son insolent sourcil s’est froncé, l’ironie a plissé sa lèvre moqueuse ; ou bien, à d’autres, elle a audacieusement prodigué mines engageantes, câlineries amoureuses, regards séducteurs, et voilà mes enivrés de la veille, les désespérés, les furieux du lendemain ; le regret, le dépit, la jalousie, la rage, la haine impuissante les mord secrètement ; leur âme est noyée de fiel ; ils dévorent leurs larmes par orgueil, et poursuivent de leurs malédictions étouffées la terrible et souriante doña Juana, qui venge ainsi sur l’homme la pauvre Jeane du Morillon !
— Oh ! Albert, taisez-vous, démon tentateur, taisez-vous !… — murmura la jeune fille, l’œil brillant, la joue en feu et de qui tous les instincts pervers semblaient se formuler et grandir à la voix de San-Privato.
Il poursuivit :
— Et les femmes… ne fallait-il pas aussi que la pauvre Jeane du Morillon fût vengée de madame de Hansfeld par doña Juana sur les autres filles d’Ève ? Voyez-la… elle paraît dans un salon ; toutes les femmes la suivent d’un regard d’envie, de crainte ou de haine ; si courte que soit la laisse dont elles tiennent, à la longueur de leur jupe leur fils, leur mari ou leur amant, elles la raccourcissent encore ! et la roidissent à la briser… elle se brise. Les fils, les amants, les maris s’échappent et sont emportés dans le tourbillon de la terrible doña Juana ! car elle possède la beauté : l’irrésistible attrait d’une coquetterie effrénée ; là est sa force, sa souveraineté ; chacun croit triompher d’elle ; les victimes appellent les victimes… Infernale puissance de la femme qui, adorée de tous, n’appartient à personne, et de tous se rit dans son dédain superbe ! Elle voit à ses pieds, palpitants d’amour, d’espoir ou d’angoisses, mais émus, inquiets, tremblants comme des jouvenceaux, les hommes les plus séduisants par les grâces de leur personne, ou les plus puissants par l’intelligence, par le courage, par la richesse, par le rang ! de beaux jeunes gens, cités par leurs succès, d’intrépides capitaines, de profonds politiques, des Crésus vingt fois millionnaires, des grands seigneurs, des rois ! des poëtes illustres ! et pourtant, ô doña Juana ! doña Juana ! ces fronts cicatrisés par les batailles, couronnés par la royauté ou sacrés par le génie, tu les tiens servilement courbés sous le satin de ta bottine, parce que ces hommes sont à toi et que tu n’es pas à eux, parce que rien ne peut troubler l’inexorable sérénité de ton mépris pour tes adorateurs. Ces grands esprits, ces grands cœurs sont à tes pieds, tu les foules ; ils souffrent, ils saignent, et tu passes, effeuillant ton bouquet d’un air distrait ; tu passes insatiable de triomphes, et rêvant la conquête de ces inconnus qui n’ont pas encore subi ton redoutable empire !
— Oh ! mystère étrange ! — murmura Jeane écoutant avidement les paroles de San-Privato ; — vous dévoilez les plus secrètes aspirations de mon âme, celles-là dont j’avais à peine conscience et que je craignais de m’avouer à moi-même ; oui, ces triomphes d’une coquetterie infernale, je les rêvais… vaguement… depuis que j’ai tant souffert. Ah ! régner ainsi en souveraine, pendant un jour, me venger du mépris qui a brisé mon cœur, et mourir ensuite !
— Mourir ? Non, non ! mieux vaut vivre, Jeane, et vivre longtemps, tour à tour idolâtrée, haïe et redoutée ; vivre auprès d’un mari, à la fois ton amant, ton ami, le confident et peut-être le complice de tes vengeances ! Oh ! dis, entre vous deux, quels adorables épanchements, quelles inépuisables railleries sur les victimes, dont vous comptiez le nombre passé, présent et à venir ! Que de rires pour tant de larmes versées par tes esclaves ou tes rivales ! quelle confiance, quelle sécurité vous auriez eue, ton mari et toi, l’un envers l’autre, parce qu’il eût été le seul homme digne de toi, et toi, la seule femme digne de lui ! vous auriez été pour d’autres un objet d’épouvante ! N’ayant jamais de secrets l’un pour l’autre, vous seuls pouviez pousser l’inexorable audace d’une confiance réciproque jusqu’à ces limites devant lesquelles les plus hardis avaient reculé. C’est ainsi que, forts de votre double force, cuirassés par le dédain, inaccessibles à la pitié, vous braviez et dominiez ce monde brillant et choisi dont les portes s’ouvraient devant toi ! Dis, Jeane, était-il un sort plus digne d’envie ? — ajouta San-Privato de sa voix la plus tendre, la plus pénétrante, tandis que ses traits enchanteurs exprimaient un amour passionné. — Oh ! si tu m’avais aimé, pourtant, telle aurait été notre vie, ô ma belle doña Juana ! ange pour moi, démon pour tous !…
— Albert, — reprit la jeune fille palpitant sous le brûlant regard de San-Privato, — je serai sincère ; je ne ressens pas pour vous ce que j’ai éprouvé pour Maurice. Je ne vous aime pas comme je l’ai aimé, non ; cet amour-là est mort avec la pauvre Jeane que vous savez ; mais je vous aime selon l’étrange attrait que vous m’avez inspiré la première fois que je vous ai vu. Peut-être cet amour est-il le véritable, peut-être est-il celui qu’il faut à votre doña Juana…
— Je te crois ! Joies du ciel… tu m’aimes ! s’écria San-Privato transporté, délirant, et serrant dans ses mains caressantes les mains fiévreuses de Jeane, qui, à cette pression, se troubla. — Tu m’aimes, je te crois ! — répéta Albert.
Mais soudain, tressaillant à une pensée soudaine, il abandonna les mains de Jeane, et murmura d’une voix accablée :
— Misérable fou que je suis ! tout à l’heure encore, je signalais le piége, et j’y tombe ; je suis dupe de ton infernale coquetterie…
— Albert… vous m’avez dit : J’aurais foi à votre amour si vous m’offriez votre main… » Je vous l’offre…
— Et demain, doña Juana, vous vous jouerez de votre promesse et du sot qui l’a crue.
— Je vous jure… et les serments que je fais, je les tiens… car j’ai aimé Maurice jusqu’à la fin ; je vous jure, Albert, que ma main est à vous.
— Ah ! si je pouvais vous croire !…
— Quoi !… douter de ma parole ?
— Vous avez eu pour moi, Jeane, de si sanglants mépris.
— Ces temps-là sont loin, Albert.
— Mais leur souvenir m’est toujours présent, et, quoi que vous disiez, malgré moi la défiance… Ah ! la déception serait pour moi si horrible !…
— Mon Dieu ! c’est à devenir folle. Il n’est donc aucun moyen de vous convaincre ?…
— Il en serait un, Jeane ; mais…
— Achevez…
— Oui, il est un moyen irrésistible, irrécusable, de me convaincre que vous m’aimez, Jeane, autant que je vous aime, que l’offre de votre main est sincère et qu’avant un mois nous serons mariés.
— Ce moyen, quel est-il ?
— Non, il est trop hardi, vous n’oseriez.
— Mais encore…
— Vous n’oseriez, vous dis-je.
— Vous devez cependant, Albert, être convaincu que maintenant l’audace ne manque pas à la nouvelle Jeane.
— Ah ! si vous aviez cette vaillance… oh ! alors, oui, je croirais à votre amour, je ne douterais plus de notre prochain mariage, et bientôt doña Juana compterait ses jours par ses succès, ses plaisirs et ses vengeances !
— Ce moyen, ce moyen ?
— Il faudrait d’abord quitter votre tante.
— Quitter ma tante… elle qui a pris soin de ma première jeunesse, et m’a traitée comme sa fille.
— En effet, tout à l’heure elle vous a rappelé ses bienfaits en des termes…
— Qui m’ont profondément humiliée, blessée, je l’avoue, et il me sera impossible maintenant d’oublier cet outrage ; une invincible froideur régnera désormais entre moi et la mère de Maurice, — répondit Jeane avec amertume.
Puis elle ajouta, pensive :
— Quitter ma tante… Et où irais-je ?
— Chez ma mère, — reprit San Privato d’une voix pressante. Ma mère serait si heureuse de vous accueillir ! Puis…
San-Privato fut soudain interrompu par Josette, qui entra vivement dans la chambre, en s’écriant :
— Mademoiselle, mademoiselle, quel bonheur ! c’est ce digne M. Delmare ; il demande à vous voir, ainsi que madame.
— Priez M. Delmare d’entrer, — répondit San-Privato à la servante, — et allez prier madame Dumirail de venir ici à l’instant.
Josette sortit pour exécuter les ordres d’Albert, qui, s’adressant à Jeane :
— Nous continuerons notre entretien après le départ de M. Delmare ; mais votre tante ne lui a pas écrit, il ignorait votre adresse, comment l’a-t-il découverte ?
— Je ne sais ; mais sa présence me serait désormais odieuse, intolérable, — répondit Jeane cédant encore moins peut-être à l’horreur que devait lui causer la présence de l’homme qu’elle regardait comme le meurtrier de son père, qu’au remords de sa conscience, lui reprochant d’oublier si tôt les sages et paternels conseils de son cher maître, et la légitime répulsion qu’il lui avait inspirée au sujet de San-Privato.
En ce moment, Charles Delmare et madame Dumirail entrèrent presque simultanément dans la chambre, par deux portes différentes.
Le premier regard de Delmare chercha Jeane et s’arrêta sur elle avec une expression de tendresse ineffable ; mais bientôt il tressaillit de surprise et son cœur se brisa en remarquant l’impression profondément répulsive que sa présence causait à sa fille ; cette évidente répulsion se manifestant aussi, quoique moins prononcée, chez madame Dumirail, Charles Delmare, à la vue de San-Privato, ne douta pas d’une nouvelle perfidie de ce dernier.
— Monsieur, dit à Delmare madame Dumirail d’un ton glacial, je n’ai pas eu l’honneur de vous écrire ; je suis donc très-étonnée de vous voir chez moi.
— Ma tante, — dit vivement Jeane au moment où son père s’apprêtait à répondre, — vous devez comprendre qu’il m’est impossible de rester un moment de plus ici.
La jeune fille se dirigea rapidement vers la porte communiquant au salon, et détourna brusquement la tête en passant devant Charles Delmare, qui, d’un regard navrant, tâchant de rencontrer les yeux de sa fille, lui dit d’une voix altérée :
— Mademoiselle Jeane, je…
— Ah ! laissez-moi, votre présence ici me révolte ! — s’écria la jeune fille avec un accent et un geste d’horreur.
Puis elle disparut dans la pièce voisine au moment où San-Privato disait tout bas à madame Dumirail :
— Rappelez-vous mes conseils ; accusez soudain et sans transition M. Delmare du meurtre de mon oncle Ernest, et vous aurez la preuve de ce que je vous affirme !