‹ Les Fils de familleChapitre 8 sur 108 · Partie I · 08

Partie I · 08

Le dîner commença. Le valet de chambre d’Albert avait subi la même transformation de toilette que son maître, et, vêtu de noir, ganté de fil blanc, il vint, une serviette sous le bras, se planter debout derrière la chaise de madame San-Privato, en regardant d’un air quelque peu narquois les deux servantes chargées de veiller aux besoins des convives, M. Dumirail n’ayant d’autres serviteurs qu’un cocher et un palefrenier.

Les premiers moments du dîner furent assez silencieux. Madame San-Privato et son fils, visiblement préoccupés de savoir qui était Charles Delmare, l’observaient avec une attention particulière. Il semblait lié par une étroite intimité aux maîtres de la maison, puisqu’il prenait part à ce dîner de famille ; puis Jeane et Maurice l’appelaient familièrement leur cher maître, et, quoiqu’il fût vêtu sans façon d’une veste de velours lustré par la vétusté, une sorte d’élégance naturelle, la parfaite aisance de ses manières, la rare distinction de ses traits, ses belles mains blanches aux ongles longs, roses et polis, qui attestaient un soin minutieux de sa personne, enfin ce je ne sais quoi qui décèle l’homme du monde, et du meilleur monde, persuadaient à madame San-Privato et à son fils que l’inconnu n’était pas un provincial. Puis il avait plusieurs fois attaché son regard froidement pénétrant sur le jeune diplomate, comme s’il eût voulu le préjuger d’après l’examen attentif de sa physionomie ; Albert, non moins perspicace que son observateur, croyant remarquer que l’examen dont il se sentait l’objet n’était pas dicté par une excessive bienveillance, éprouvait un vague instinct de défiance à l’égard de Charles Delmare. Quant à madame San-Privato, elle n’éprouvait qu’une assez vive curiosité au sujet de l’inconnu ; cette curiosité, M. Dumirail la satisfit en disant à sa sœur :

— Ma chère amie, dans ma hâte de te conduire à la salle à manger, j’ai oublié de te présenter notre meilleur ami… M. Delmare.

— Je suis enchantée, monsieur, de rencontrer ici le meilleur ami de mon frère ; j’ose espérer que, mon fils et moi, nous ne quitterons pas le Morillon sans avoir aussi quelque part à votre amitié, — dit madame San-Privato de sa voix la plus insinuante.

— Je suis très-sensible, madame, au bienveillant désir que vous me faites l’honneur de me témoigner, — répondit poliment Charles Delmare s’inclinant sur sa chaise.

Et il reprit à demi-voix un entretien commencé avec Jeane, auprès de qui il se trouvait placé à table.

— Plus de doute, — pensait Albert San-Privato, ce qui me semblait d’abord très-singulier m’est maintenant révélé. Les manières parfaites, l’extérieur éminemment distingué de ce monsieur si mal vêtu, ne m’étonnent plus… Évidemment ce doit être l’ex-beau Delmare, de qui j’ai souvent entendu parler par les vétérans de l’élégance parisienne, entre autres par Richard d’Otremont, qui, très-jeune alors, a été, pour ainsi dire, le pupille fashionable du beau Delmare. Il sera venu cacher sa ruine au fond du Jura. Mais comment et pourquoi est-il ici, sur un pied d’étroite intimité ? Pour quels motifs, si je ne me trompe, semble-t-il assez contrarié de nous voir arriver céans, ma mère et moi ?

Puis, regardant Charles Delmare à la dérobée, mais avec une attention croissante, Albert se dit, en jetant tour à tour les yeux sur lui et sur Jeane :

— C’est étrange… Mais j’y songe… quel souvenir !

Les réflexions d’Albert San-Privato furent interrompues par sa mère, qui, donnant avec assez d’adresse, et, si cela peut se dire, la réplique à son fils, afin de le mettre en valeur, voulait amener la conversation sur les différents pays où il avait successivement résidé avant d’être secrétaire de l’ambassade de Naples à Paris ; car sa carrière diplomatique l’avait tour à tour conduit en Russie, au Mexique, en Allemagne et en Toscane. Albert essaya de décliner la secrète sollicitation de sa mère et de changer brusquement le cours de l’entretien en disant à M. Dumirail :

— Avant de quitter Paris, mon cher oncle, j’ai rencontré chez M. le ministre des affaires étrangères M. de Morainville ; je lui ai demandé ses commissions pour vous en lui apprenant que je venais passer un mois ici. Il m’a chargé de vous réitérer l’assurance de sa vive et constante amitié, se mettant toujours à votre service. Or, à ce sujet, mon cher oncle, j’ai peut-être commis une indiscrétion.

— Comment cela, mon ami ?

— M. de Morainville, par son extrême influence à la chambre et par sa haute position au ministère des affaires étrangères, jouit d’un très-grand crédit. Je me suis permis de m’autoriser auprès M. de Morainville des liens de famille qui m’unissent à vous pour lui recommander très-instamment la prise en considération d’une pétition très-importante relative aux intérêts de plusieurs de mes nationaux.

— Je serais enchanté, mon cher Albert, que, grâce à moi, M. de Morainville pût t’être utile, à toi ou à ceux auxquels tu t’intéresses. Je n’ai ni n’aurai jamais rien à solliciter de lui, personnellement ; use donc à ton gré du peu de crédit que je puis avoir auprès de cet important personnage, à qui j’ai rendu, je l’avoue, quelques services électoraux, d’ailleurs de tout point d’accord avec mes opinions.

Madame San-Privato, devinant que son fils éludait le récit de ses voyages, revint sur ce sujet, et Albert, quoiqu’il eût, soit par modestie, soit par un autre motif, refusé de se rendre au désir de sa mère, qui voulait le faire briller aux yeux des habitants du Morillon en leur racontant ses voyages, non-seulement cette fois s’exécuta de bonne grâce, mais s’efforça de captiver son auditoire. Il y réussit, car il s’exprimait avec une facilité remarquable ; sa parole, toujours choisie, était vive et colorée. Écouté avec un intérêt croissant, il méritait de l’être : il peignait en quelques traits saisissants l’aspect, les mœurs, en un mot, la physionomie des diverses contrées parcourues par lui, abonda en anecdotes piquantes sur les cours de l’Europe qu’il avait fréquentées, disant souvent à ce propos : « L’empereur et l’impératrice de Russie m’ayant fait l’honneur de m’inviter à…, etc., » ou bien : « Son Altesse Monseigneur le grand-duc de Toscane, m’ayant déjà comblé de bontés, voulut bien me… etc., » ou bien encore : « Le roi de Bavière, qui daignait me traiter avec une distinction si particulière que j’en demeurais confondu, m’assurait un jour que… etc., etc. »

Mais, en énumérant un jour les souverains dont il s’était trouvé rapproché, grâce à ses fonctions diplomatiques, et qui, selon lui, le traitaient avec une bonté ou une distinction toute particulière, Albert San-Privato, doué d’infiniment de tact et de savoir-vivre, donnait à son accent une expression de gratitude respectueuse qui ne permettait pas de l’accuser de céder à un sentiment de vanité ridicule en énumérant ainsi ses interlocuteurs couronnés ; puis il fit un tableau éblouissant de plusieurs fêtes de cour auxquelles il avait assisté, citant les noms des beautés les plus à la mode, princesses, duchesses ou marquises, tour à tour reines de ces bals splendides, lesquelles lui avaient aussi fait l’honneur de lui dire ceci ou cela ; il décrivait leurs toilettes merveilleuses, ou bien, abordant des sujets plus graves, mais toujours intéressants, il esquissait le portrait de quelques hommes d’État célèbres en Europe, auxquels il avait aussi l’honneur de dire, etc., etc.

Il racontait encore les délices de Florence la Belle, la ville des fleurs et des plaisirs, ce rendez-vous de tous les voluptueux de l’Europe, où, plongé dans un doux farniente, par la molle tiédeur d’un printemps éternel, on se laisse vivre au milieu du parfum des roses et de l’enchantement des arts.

Puis, à ces riants tableaux, où les grands pins à parasol couvrent de leur ombre les fontaines de marbre blanc, tandis qu’au loin le soleil jette ses reflets vermeils sur les portiques et les statues, succédait, contraste saisissant, l’aspect glacial de la Russie, la neige de ses steppes immenses qui ressemblent au blanc linceul d’un monde : hivers formidables suivis d’étés soudains et sans printemps, où verdure, feuillage, fleurs et fruits surgissaient des frimas aussi subitement qu’une décoration d’opéra.

San-Privato racontait encore son récent voyage au Brésil, la végétation splendide de ses forêts vierges, dont les oiseaux bleus, pourpres, verts, couleur de feu, ont l’éclat des pierreries ; le Brésil avec ses esclaves, leurs mœurs étranges, ses indolentes créoles bercées dans des hamacs aériens, tandis que leurs femmes agitent les grands éventails de plumes de paon ; mais, dans ces récits d’Albert, un trait de mœurs, une anecdote, un fait animait toujours le paysage.

En un mot, nous ne saurions mieux caractériser la conversation de San-Privato qu’en la comparant à ces panoramas mobiles qui se déroulent rapidement sous nos yeux, nous montrent les sites les plus variés ; aussi les campagnards du Morillon, voyageant, si cela se peut dire, sur les ailes du récit de leur jeune hôte, parcoururent, en moins d’une heure, avec lui, une partie des deux mondes. Il avait pu prolonger indéfiniment l’entretien, au grand plaisir de ceux qu’il tenait sous le charme de sa parole ; mais, avec bon goût, il s’excusa de parler si longuement de lui, ou plutôt de ses voyages, ramena la conversation sur son séjour et celui de sa mère au Morillon, dans ces belles montagnes du Jura, établit un parallèle entre l’existence paisible et riante des champs, la contemplation des beautés de la nature, etc., et la vie brillante, mais factice, des cours, etc., etc., lequel parallèle se terminait par l’apologie de la vie rustique.

Tout cela fut dit en excellents termes et avec une telle apparence de conviction, qu’à l’entendre, San-Privato, s’il n’eût obéi au louable désir de parcourir une carrière où il espérait rendre quelques services à son pays, aurait regardé comme le bonheur suprême de vivre à jamais au Morillon, ainsi que son cher cousin Maurice, qu’il engageait, au nom de leur amitié d’enfance, à persévérer dans la simplicité de ses goûts.

Cet entretien, dont nous avons donné une idée sommaire, dura tout le temps du dîner, puis l’on revint au salon. Madame San-Privato, un peu fatiguée du voyage, et sachant que d’habitude son frère et sa famille se retiraient de bonne heure, témoigna le désir de regagner son appartement ; mais, avant de se séparer, l’on convint d’une partie de montagne pour le lendemain. L’on irait, après une légère collation matinale, déjeuner à un chalet situé sur un des plateaux les plus élevés du Jura, mais accessible aux chariots, madame San-Privato étant incapable d’accomplir à pied une pareille ascension. Ces divers arrangements convenus, les habitants du Morillon et leurs hôtes se séparèrent ; Charles Delmare regagna sa demeure.

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