II
OU L'ON PROUVE QUE LE LANGAGE DES FLEURS PEUT FAIRE PERDRE LE BOUT DU NEZ A UN HOMME
J'aimais Jacobus, et Jacobus m'aimait. Jeunes tous les deux, beaux tous les deux, sensibles tous les deux, nous nous étions promis de vivre l'un pour l'autre. Malheureusement la volonté de nos parents nous séparait. Notre seule consolation était de nous écrire.
Madame Jacobus poussa un soupir, puis elle reprit son récit:
O ma bien-aimée! me dit un jour Jacobus, nous sommes entourés de piéges; qui sait si on ne finira pas par découvrir le creux du hêtre où nous venons déposer nos lettres d'amour! Afin qu'aucun œil indiscret ne pénètre nos mystères, je t'ai apporté ce petit livre, qui t'enseignera une langue nouvelle inconnue au vulgaire. Apprends à la lire, et surtout à l'écrire correctement!
Je pris le livre; il était intitulé: _Cours de langage des fleurs, en douze leçons_.
Avec quelle ardeur je me livrai à cette étude! La langue des fleurs, à vrai dire, ne semble pas très-difficile au premier abord: le verbe n'a que trois personnes, la première, la seconde et la troisième, _je_, _tu_, _il_.
Voici comment il se conjugue:
«_J'aime._ On présente la fleur de la main droite et horizontalement.
«_Tu aimes._ Même fleur, de la même main, mais penchée à gauche.
«_Il aime._ Même fleur présentée de la main gauche.
«Deux fleurs indiquent le pluriel. Une fleur renversée, la négation. Ainsi, un asphodèle jaune, la tête en bas, la tige en l'air, signifie: _Je ne vous regrette pas_.
«Les temps sont au nombre de trois: le présent, le passé, le futur. Le _présent_ s'exprime en offrant la fleur à la hauteur du cœur; le _passé_, en la présentant le bras incliné vers la terre; le _futur_, en l'élevant à la hauteur des yeux.
«S'il s'agit d'un substantif au lieu d'un verbe, on conjugue la fleur avec un auxiliaire. Exemple: le jasmin est le symbole de l'amabilité; offert droit et de la main droite, il signifie: _Je vous trouve aimable_; penché à gauche et de la main droite: _Vous me trouvez aimable_. Combien votre père, ô Jacobus, était jasmin pour moi!»
L'amour eut bientôt gravé ces principes dans ma mémoire. L'été, un bouquet placé sur mon sein lui indiquait toutes mes pensées; l'hiver, quand les fleurs vinrent à nous manquer, leur nom tracé sur le papier nous instruisait de la situation de nos affaires. A cette époque-là, Jacobus se préparait à faire un voyage à Paris, pour voir un de ses oncles de qui dépendait notre union. Je me rappelle encore le billet qu'il m'écrivit à cette occasion:
«L'absinthe ne peut rien contre le véritable acacia. Tu le sais, j'ai arum serpentaire de l'airelle myrtille. Pas d'adoxa! Anémone hépatique, ton acacia en est agavé. Éloigne tout asphodèle jaune, et songe à l'armoise de nous revoir.
«Myrte à la hauteur du cœur et myrte à la hauteur des yeux _for ever_.
«JACOBUS.»
Je n'eus pas besoin de recourir au dictionnaire pour traduire immédiatement ce billet:
«L'absence ne peut rien contre le véritable amour. Tu le sais, j'ai horreur de la trahison. Pas de faiblesse! Aie de la confiance, ton amour est en sûreté. Éloigne tout regret, et songe au bonheur de nous revoir.
«Je t'aime et t'aimerai toujours.
«JACOBUS.»
Cette lettre tomba entre les mains de mon tuteur, mais il n'y vit que du feu.
Je bénissais le langage des fleurs, et je l'étudiais avec plus d'ardeur que jamais, lorsqu'il faillit à me priver d'un époux, ô Jacobus! et vous d'un père.
Ici Jacobus fils crut devoir essuyer une larme.
Quelques fleurs ouvrent leur corolle à une heure déterminée du jour, et la referment à une autre heure déterminée. Linnée en a dressé le tableau. C'est avec ce tableau qu'on compte les heures en langage des fleurs.
HORLOGE DE FLORE
MINUIT. Le Cactier à grandes fleurs.
UNE HEURE. Le Laiteron de Laponie.
DEUX HEURES. Le Salsifis jaune.
TROIS HEURES. La grande Dicride.
QUATRE HEURES. La Cripide des toits.
CINQ HEURES. L'Emérocalle fauve.
SIX HEURES. L'Epervière frutiqueuse.
SEPT HEURES. Le Souci pluvial.
HUIT HEURES. Le Mouron rouge.
NEUF HEURES. Le Souci des champs.
DIX HEURES. La Ficoïde napolitaine.
ONZE HEURES. L'Ornithogale.
MIDI. La Ficoïde glaciale.
UNE HEURE. L'Œillet prolifère.
DEUX HEURES. L'Epervière piloselle.
TROIS HEURES. Le Pissenlit taraxacoïde.
QUATRE HEURES. L'Alysse alystoïde.
CINQ HEURES. La Belle-de-nuit.
SIX HEURES. La Géranium triste.
SEPT HEURES. Le Pavot à tige nue.
HUIT HEURES. Le Liseron droit.
NEUF HEURES. Le Liseron linéaire.
DIX HEURES. L'Hipomée pourpre.
ONZE HEURES. Le Silené fleur de nuit.
Je me souviens que ce tableau me donna beaucoup de peine à apprendre. Il en fut de même des jours et des mois. Jacobus m'avait prévenue qu'en fait de jours chacun était libre de se faire un calendrier de fantaisie. Voici le nôtre. Vous pouvez vous en servir, ajouta-t-elle en lançant un coup d'œil sardonique à la Pensée.
SEMAINE DE FLORE
LUNDI. Baguenaudier.
MARDI. Boule de neige.
MERCREDI. Epine-vinette.
JEUDI. Lilas.
VENDREDI. Cyprès.
SAMEDI. Jonquille.
DIMANCHE. Giroflée.
Pour les mois, rien de plus simple; la nature, en faisant fleurir chaque plante à une époque fixe de l'année, s'est chargée de rédiger cette partie du calendrier.
CALENDRIER DE FLORE
JANVIER. Ellébore noir.
FÉVRIER. Daphné bois gentil.
MARS. Soldanelle des Alpes.
AVRIL. Tulipe odorante.
MAI. Spirée filipendule.
JUIN. Pavot-coquelicot.
JUILLET. Chironie petite centaurée.
AOUT. Scabieuse.
SEPTEMBRE. Cyclame d'Europe.
OCTOBRE. Millepertuis de la Chine.
NOVEMBRE. Ximénésie encéléoïde.
DÉCEMBRE. Lopésie à grappe.
Votre père était de retour de Paris, et mon tuteur me tenait renfermée. Je brûlais cependant de connaître les résultats de son voyage. Je séduisis un de mes gardiens, et j'écrivis la lettre suivante à Jacobus:
«Pleine d'aloès soccotrin et de balsamine, il me faut à tout prix un balisier. Mon tuteur assure que vous m'avez livrée à l'anémone; j'ai l'aubépine que c'est un infâme buglosse. Comme j'ai souffert depuis notre jasmin de Virginie! Votre présence me rendra le ményanthe. Nulle clématite ne troublera plus notre orobanche majeure. Je vous attends dans les ruines du vieux château, à salsifis jaune précis.»
Ce qui veut dire:
«Je suis pleine d'amertume et d'impatience. Il me faut à tout prix un rendez-vous. Mon tuteur assure que vous m'avez livrée à l'abandon; j'ai l'espérance que c'est un infâme mensonge. Comme j'ai souffert depuis notre séparation! Votre présence me rendra le repos. Nul artifice ne troublera plus notre union. Je vous attends dans les ruines du vieux château, à deux heures précises.»
Je m'en souviendrai toute ma vie; c'était un cyprès d'ellébore noir, autrement dit un vendredi du mois de janvier.
Je sortis pour me rendre dans les ruines du vieux château, où j'arrivai un peu avant que salsifis jaune, c'est-à-dire la deuxième heure, eût sonné au beffroi. J'attendis une heure, deux heures, trois heures, personne ne vint. J'appelai Jacobus, l'écho seul répondit à mes cris. Voyant la nuit tomber, je rentrai chez mon tuteur, me croyant abandonnée et résolue d'en finir avec la vie.
J'accusais votre père d'infidélité, ô Jacobus! et la seule coupable c'était moi, ou plutôt le langage des fleurs.
Comme je n'avais pas sous la main de poison assez subtil, je remis au lendemain mon suicide. Heureuse inspiration! car le lendemain j'appris que les pâtres de la vallée avaient trouvé à l'aube un homme gelé dans les ruines du vieux château. Cet homme, c'était votre père.
Au lieu de lui dire: Je vous attends à _épervière piloselle_, qui marque deux heures de l'après-midi, je lui avais donné rendez-vous à salsifis jaune, qui marque deux heures du matin.
Le langage des fleurs a manqué causer la mort de votre père et de votre mère. Voilà où l'étude des langues peut nous entraîner. Ceci vous explique pourquoi votre père a eu toute sa vie le bout du nez gelé, ce qui ne nous a pas empêchés d'être heureux et de n'avoir qu'un enfant.
Jacobus fils se précipita en pleurant dans les bras de sa mère.
--Maintenant que je lui ai fait voir que j'en savais plus qu'elle, dit la bonne dame en regardant la Pensée d'un air menaçant, laissez-moi prendre mon balai, que je mette cette misérable à la porte.
Mais la Pensée n'attendit pas le retour de la vieille; elle s'était déjà esquivée, consternée d'apprendre qu'elle venait de _paonsée_.
Au lieu de représenter la plus noble des facultés humaines, la pauvre fleur ne symbolisait plus que la beauté vaine et inutile. Il y avait là de quoi dégoûter de la terre une personne moins délicate que la Pensée.
Jacobus eut une attaque de jaunisse en songeant à la mystification dont il avait été un moment la victime. Il cherche toujours l'idée qui doit le faire ministre ou premier valet de chambre du Roi. La France, qui attend depuis si longtemps un poème, sera obligée de se contenter encore de _la Henriade_.
Le lecteur trouvera, dans le courant de ce volume, les éléments du langage des fleurs, parlé aujourd'hui par les hommes de fantaisie comme Jacobus.
[Illustration]
GHASEL
LA FLEUR PRÉFÉRÉE
ON aime les fleurs, on en préfère une à toutes les autres.
C'est la fleur du souvenir, la fleur de l'amour, la fleur de la jeunesse; c'est celle qu'on cueille aux premiers jours du printemps de la vie.
On associe le nom et les traits d'une personne aimée à l'idée d'une fleur qui vous la rappellera toujours.
Pour les uns, c'est la rose, le jasmin, le lilas, l'héliotrope, la verveine; pour les autres, la pervenche, la violette ou la pensée. Pour tous, le souvenir d'une femme est inséparable de celui d'une fleur.
Le parfum de la fleur préférée donne une espèce d'ivresse qui laisse la tête et porte sur le cœur.
Sa vue vous arrache au présent; vous vivez dans le passé, vous revoyez l'étroit sentier où vous passiez tous les deux en frôlant les buissons chargés de rosée, le ruisseau qui reflétait son image; vous entendez sa voix, sa douce voix, qui vous appelle.
D'autres fois encore, vous vous dites: C'était la fleur qu'aimait ma mère, ou dont ma sœur se parait.
Et vous pensez à votre enfance, à votre mère qui vous regarde d'en haut, à votre sœur, si chaste, si pure, si belle, que Dieu la prit pour en faire un de ses anges.
Malheur à celui qui n'a pas senti ses yeux se mouiller de larmes à la vue d'une certaine fleur! Celui-là n'a été ni un enfant ni un jeune homme; il n'a eu ni mère, ni sœur, ni fiancée; il n'a jamais aimé.
On porte la fleur préférée à sa boutonnière; on en suspend un rameau au chevet de son lit, on en envoie un bouquet à ses chers amis.
La fleur préférée porte bonheur.
Il faut avoir sa fleur sur la terre, et son étoile au ciel.
Méfiez-vous de ceux qui riront de cette superstition.
Ma fleur préférée, c'est le jasmin.
Pendant qu'il fleurit, il me semble sentir quelque chose de vif, de doux, de pénétrant au fond de mon cœur, une espèce de bien-être qui disparaît quand le jasmin commence à se flétrir.
Il existe comme une union intime entre moi et le jasmin. Il est vrai qu'il me rappelle tant de choses!... Mais ce n'est pas mon histoire que je veux vous raconter, vous la savez, parce que cette histoire est aussi la vôtre.
Fleur préférée, douce et charmante fleur dont on dit le nom tout bas, comme celui d'une femme aimée, le cœur qui ne subit plus ta mystérieuse influence est un cœur flétri à jamais. Il bat encore, mais il ne palpite plus; il vit, mais il a cessé de sentir.
Garde longtemps pour moi ton parfum, garde-le toujours, et qu'on grave ces mots sur ma tombe:
UN SEUL AMOUR, UNE SEULE FLEUR!
[Illustration: TABAC]
UNE MALICE
DE
LA FÉE AUX FLEURS
VOUS avez sans doute entendu dire que Christophe Colomb, débarquant à Cuba, vers l'année 1492, trouva tous les sauvages sur le rivage, un arc à la main, la pipe à la bouche.
Le naturaliste de l'expédition, chargé d'examiner la substance dont ces sauvages aspiraient le parfum, découvrit le tabac, qui ne portait pas encore ce nom; il lui vient de la ville de _Tabago_, où les cigarettes naissent toutes roulées sur les plantes.
Le tabac devrait s'appeler du nom du naturaliste en question; mais lui aussi trouva son Améric Vespuce dans le sieur Nicot (Jean), ambassadeur de S. M. T. C. François II auprès de Sébastien, roi de Portugal.
Les savants placent l'ambassade du sieur Nicot (Jean) dans l'année 1560.
Le tabac aurait donc été découvert vers la fin du quinzième siècle, et introduit en France un siècle après. Le moyen âge a fumé.
Les nez du temps de Louis XIII goûtèrent les premiers les ineffables douceurs du tabac à priser. La tabatière de Marion Delorme fit sensation en son temps. J'aime à croire qu'on l'a conservée au musée Du Sommerard.
M. de La Rochefoucauld excellait dans l'art de faire tourner une tabatière entre ses doigts et de la glisser ensuite dans la poche de son gilet, geste qu'imitèrent depuis avec tant de bonheur les premiers rôles de la Comédie-Française. C'est en prisant que M. de La Rochefoucauld écrivit ses _Maximes_.
Avec ces quelques détails, vous en savez assez pour vous faire une réputation d'érudit dans le monde; c'est pour cela que nous vous les avons donnés, car, pour notre part, nous ne les tenons nullement pour authentiques.
Nous assignons au tabac une origine entièrement différente. Que Jean Nicot ait fait hommage, à son retour de Portugal, d'une livre de tabac à Catherine de Médicis, ce qui fit surnommer cette plante _herbe à la reine_;
Que le cardinal Sainte-Croix et le légat Tornabone aient introduit le tabac en Italie, sous le double pseudonyme d'_herbe de Sainte-Croix et de Tornabone_;
Que le tabac ait été traité de poison, et porté ensuite aux nues sous le nom de _panacée antarctique_, d'_herbe sainte_, d'_herbe à tous les maux_;
Qu'on l'ait appelé _buglosse_, _jusquiame du Pérou_;
Que, vers 1696, les consommateurs, qui avaient lu la Botanique de M. de Tournefort, allassent dans les bureaux de tabac demander pour deux sous trois deniers de nicotiane;
Tout cela est fort possible.
Que le roi Jacques Ier ait écrit, en 1619, un livre contre le tabac, intitulé _Misocapnos_, auquel les jésuites du Portugal répondirent par un autre livre intitulé _Anti-Misocapnos_;
Qu'en 1622, Néandri ait publié la _Tabacologia_; en 1628, Raphaël Thorius, son poème _Hymnus tabaci_, et qu'en 1845, Barthélemy ait fait paraître son _Art de fumer_;
Que le pape Urbain VIII ait lancé les foudres de l'excommunication contre tous ceux qui feraient usage du tabac;
Que la reine Élisabeth ait défendu de priser dans les églises, et autorisé les bedeaux à confisquer les tabatières récalcitrantes;
Que le schah de Perse, Amurat IV et le grand-duc de Moscovie aient interdit l'habitude de fumer et de priser, sous peine d'avoir le nez coupé;
Qu'aujourd'hui, enfin, le tabac rapporte à l'État, malgré le _Misocapnos_, l'excommunication d'Urbain VIII et les édits d'Amurat, plus de cent millions par année;
Tout cela peut être de l'histoire; mais la vérité est que la Fée aux Fleurs ne pouvait se consoler du départ de ses compagnes.
Dans sa douleur, elle cherchait à leur jouer quelque bon tour de sa façon.
Les fleurs, se dit-elle, sont devenues femmes. Comme telles, les hommages des hommes leur sont nécessaires. Elles se dégoûteraient bien vite de la terre, si je trouvais un moyen de les leur enlever.
Elle songea alors à un Génie jeune, beau, brillant; Génie à bonnes fortunes, s'il en fut jamais, qui avait renoncé tout à coup au commerce des fées, et s'était retiré dans sa grotte pour se livrer tout entier au plaisir de fumer.
Il avait la plus belle collection de pipes qu'il fût possible de voir. Tantôt il fumait dans une perle, tantôt dans une émeraude taillée, tantôt dans une noix d'or vierge. Il avait un talent particulier pour communiquer aux pipes cette teinte chaude et foncée, cette espèce de cuisson dorée qui en rehausse tant la valeur. Rien ne résistait à ses aspirations savantes et mesurées. Pour nous servir du langage vulgaire, nous dirons que le Génie était parvenu à culotter le diamant.
Qu'est-ce que la femme en Orient, dans les pays où l'on fume l'opium? Un jouet, rien de plus. Les hommes, perdus dans les délices infinies de l'ivresse, ne songent pas aux femmes, ou s'ils s'en occupent, c'est pour en faire le jouet de leurs bizarres caprices. La Chinoise n'a plus de pieds, son teint disparaît sous une couche de plâtre, on lui rase les sourcils; c'est un animal curieux, une image de paravent vivante dont le maître s'amuse entre deux extases. L'opium n'est point approprié au climat de l'Europe, se dit la Fée aux Fleurs, remplaçons-le par le tabac.
En apprenant aux hommes à fumer, ils feront comme le Génie, ils s'éloigneront des femmes. J'ai trouvé ma vengeance. Et le tabac fut inventé.
Nous ne savons pas quels moyens elle employa pour révéler les vertus de cette plante à la terre; si elle se servit de l'intermédiaire des habitants de Cuba et de Jean Nicot. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'existe pas une femme aujourd'hui qui n'ait à se plaindre du tabac.
Le mari déserte le coin du feu et abandonne sa femme pour aller fumer au cercle ou à l'estaminet.
Les causeries de salon sont délaissées, tant les hommes ont hâte de rejoindre cet ami qui les attend à la porte de l'hôtel, le cigare.
Si le moment des reproches arrive entre un amant et une maîtresse, la malheureuse n'a plus la ressource des longues récriminations, des accusations amères. Qu'elle parle pourtant, on l'écoutera avec patience et résignation: on vient d'allumer un cigare.
Voyez ce jeune homme qui se promène rêveusement sous les arbres; est-ce le portrait de sa bien-aimée qu'il tient entre ses mains, et qu'il contemple si amoureusement?--C'est son porte-cigares.
Il est vrai que peut-être elle le lui a brodé. C'est le seul _souvenir_ qu'on accepte aujourd'hui.
Le tabac est le dieu de l'humanité. Si jamais le rêve des utopistes se réalise, si les nations de l'Europe finissent par ne plus former qu'une seule famille, voici à coup sûr quelles seront les armoiries adoptées par la société nouvelle: Une tige de tabac étendant ses racines sur une mappemonde écartelée de pipes, portant de cigares sur champ de blagues au narguilé embrasé.
Un moment la Fée aux Fleurs put croire à la réussite de son entreprise: les femmes étaient complétement délaissées, leur empire avait cessé d'exister. Quelques maris parlaient même déjà d'enfermer leurs femmes dans un sérail, de leur disloquer les pieds, de leur percer le nez avec des os de poisson, et de les peindre en bleu.
Mais les femmes ont conjuré l'orage, et leur abaissement n'a pas été de longue durée; elles ont bien vite trouvé un moyen de reconquérir l'homme: elles se sont mises à fumer.
La Fée aux Fleurs, si elle veut parvenir à son but, doit songer à faire mouvoir d'autres ficelles.
[Illustration]
LIED
LA FLEUR DU PAYS
CHAQUE pays a sa fleur. La Bretagne a le genêt; l'Auvergne, la lavande; la Normandie, la fleur étoilée du pommier; le lis se plaît dans les vallons de la Touraine; les prés du Languedoc sont émaillés des plus belles marguerites, et les ruisseaux du Berri sont bordés des muguets les plus frais.
Connaissez-vous la cassie? C'est la fleur de la Provence, la fleur de mon pays.
Sa feuille est découpée comme une dentelle; elle fleurit à l'automne sur un buisson épineux. Quand les roses se sont fanées, quand le chèvrefeuille n'a plus de fleurs, quand le grenadier inodore arbore ses aigrettes éclatantes, la cassie répand son parfum pénétrant.
Sa tige est si courte qu'on n'en peut faire des bouquets; les jeunes filles la tiennent entre leurs lèvres vermeilles, sur lesquelles elle brille comme une petite boule d'or.
En voyant la fleur du pays, l'exilé songe au retour, et, en aspirant son parfum, il croit un moment sentir les brises de la terre natale.
J'ai vu des lis fleurir sur la rive étrangère: chaque fois que le vent courbait leur haute tige, il me semblait qu'ils inclinaient leur tête pour saluer un compatriote, un ami.
Pauvres lis! je les trouvais plus penchés, leur calice pâle était mouillé de larmes; on eût dit qu'ils regrettaient la France ainsi que moi.
Comme en entendant les cloches du lieu natal, ou le refrain d'une mélodie qu'on vous chantait dans votre enfance, on pleure à la vue de la fleur du pays!
Elle vous regarde, elle vous reconnaît, elle vous parle: Je suis ta sœur, ramène-moi sur la colline, dans le vallon, au milieu des prés, sur les bords du ruisseau où je suis née.
Là, les vents sont plus doux, l'onde plus fraîche, les bois plus murmurants, le chant des oiseaux plus harmonieux. Je languis loin de la patrie; emmène-moi, emmène-moi!
Voilà ce que dit la fleur du pays.
Heureux ceux qui la trouvent sur leur passage, car c'est la voix consolante du souvenir qui vous parle dans sa corolle parfumée.
Le genêt d'or, la lavande à l'épi bleuâtre, le lis penché, les blanches marguerites, les muguets frais et odorants croissent dans bien des lieux; mais il est une fleur qu'on ne trouve qu'en Provence: c'est la cassie, la fleur de mon pays.
[Illustration]
[Illustration: TULIPE]
LA SULTANE TULIPIA