II
USAGE QUE FAIT DE CETTE MAXIME LE PETIT MARQUIS DE FLORIZELLES
Depuis longtemps Florizelles s'était aperçu que Toinette, la nièce du jardinier, était plus jolie, malgré sa jupe de bure, sa coiffe de percale et ses sabots, que les demoiselles du voisinage qui venaient visiter sa noble mère.
Il suivait Toinette aux champs, il l'attendait pour lui parler lorsqu'elle rentrait chez son oncle, au détour de la grande allée.
Un jour, il lui avait même dit:--Toinette, je t'aime.
--Et moi itou!
Voilà ce qu'avait répondu Toinette. Comme ils avaient été pour ainsi dire élevés ensemble, que la mère de Toinette avait nourri Florizelles, qu'ils avaient joué tous les deux sur les genoux de la bonne femme, qu'ils ne s'étaient pas perdus de vue un seul instant depuis leur enfance, ils ne pouvaient pas faire beaucoup de façons l'un et l'autre à se dire qu'ils s'aimaient.
Le docteur Cocomber était trop savant pour s'apercevoir de cet amour, et lorsqu'il s'en fut aperçu il n'y prit pas garde.
--Après tout, se dit-il, il n'y a pas grand mal à cela: à leur âge ça ne peut aller bien loin, et puis, quand même? De tout temps les Toinette ont été faites pour les marquis de Florizelles.
S'il voulait faire quelque folie, il me suffirait de lui débiter une ou deux de mes grandes maximes pour l'en empêcher.
Il s'endormait là-dessus, heureux que son élève allât faire l'école buissonnière, et lui permît de se livrer tranquillement à sa sieste habituelle.
Sur ces entrefaites, la mère de Florizelles mourut, et il déclara à son gouverneur qu'étant majeur et libre de son bien, il voulait aller vivre à Paris et emmener Toinette.
Emmener Toinette! Cocomber ne pouvait en croire ses oreilles.
--Mais, monsieur le marquis, disait le docteur, vous trouverez assez de jolies femmes à Paris.
--Je préfère Toinette.
--Une paysanne!
--Plus jolie qu'une reine.
--Une fille qui ne sait rien!
--Je ferai son éducation.
Cocomber haussa les épaules.
--Rappelez-vous, reprit le marquis, ce que vous me disiez l'autre jour:
Toute fleur est susceptible de culture.