‹ Les fleurs animées - Tome 2Chapitre 1 sur 17 · II

II

PARIS

IMPRIMÉ PAR ÉDOUARD BLOT 66, RUE TURENNE, 66

[Illustration: LES FLEURS ANIMÉES]

LES

FLEURS ANIMÉES

PAR

J. J. GRANDVILLE

TEXTE

PAR

ALPH. KARR, TAXILE DELORD & LE COMTE FŒLIX

NOUVELLE ÉDITION

AVEC PLANCHES TRÈS-SOIGNEUSEMENT RETOUCHÉES

POUR LA GRAVURE ET LE COLORIS

PAR

M. MAUBERT

PEINTRE D’HISTOIRE NATURELLE, ATTACHÉ AU JARDIN DES PLANTES

TOME SECOND

PARIS

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-ROYAL, 216

1867

LES

FLEURS ANIMÉES

LE DÉCAMÉRON

Au carrefour d’une forêt, à l’endroit d’où partent quatre routes différentes, plusieurs Fleurs se rencontrèrent, parmi lesquelles on remarquait le Pois de Senteur, le Cactus, la Fleur de Pêcher, le Dahlia, la Sensitive, la Fuchsie, la Pervenche.

--Où allez-vous? se demandèrent-elles les unes aux autres.

--Nous retournons chez la Fée aux Fleurs, répondirent-elles; mais nous avons perdu notre chemin et nous ne savons à qui le demander.

Il fut résolu qu’on enverrait le Pois de Senteur à la découverte. Au bout d’un quart d’heure, le Pois de Senteur revint; il avait grimpé à la cime des arbres les plus élevés, sans apercevoir autre chose que l’horizon qui verdoyait. Sans doute la forêt n’était pas habitée; on n’y voyait pas même une cabane de bûcheron cachée dans la feuillée.

--Le Rouge-Gorge est mon ami, dit la Fuchsie; il me fournira peut-être quelques renseignements.

--Hé! seigneur Rouge-Gorge, sommes-nous bien éloignées du pays de la Fée aux Fleurs?

Le Rouge-Gorge, au lieu de répondre, s’enfuit tout effrayé et disparut dans le buisson voisin.

--Je propose, s’écria alors le Dahlia, que nous nous mettions à la poursuite d’un papillon, et qu’après l’avoir fait prisonnier, nous le forcions, en échange de sa liberté, à nous mettre dans la bonne voie.

--Attendons plutôt la nuit, reprit le Pois de Senteur: quand les sylphes viendront voltiger ici au clair de la lune, nous les appellerons, et c’est bien le diable si l’un d’eux ne consent pas à devenir notre guide, en reconnaissance du plaisir que plus d’une d’entre nous lui a procuré autrefois en le berçant dans sa corolle.

--Hélas! murmura la Sensitive d’une voix dolente, ne voyez-vous pas que nous sommes des femmes et non des fleurs? Les oiseaux s’enfuient à notre approche; les papillons n’entendront pas notre langage; les sylphes ne nous reconnaîtront plus. Il ne nous reste plus qu’à mourir dans cette forêt. Quant à moi, je ne saurais faire un pas de plus: les ronces ont déchiré mes pieds, mes mains frémissent au rude contact des buissons, je me soutiens à peine, et je me résigne à mon triste sort...

La Sensitive se laissa tomber ou plutôt s’affaissa sur le gazon.

--Eh quoi! s’écria la pétulante Fuchsie, nous nous laissons abattre comme de véritables femmelettes! Morbleu! faisons contre fortune bon cœur. Il est impossible que la Fée aux Fleurs nous laisse mourir ainsi dans un bois. La nuit est loin, le loup aussi; l’herbe est tendre, l’ombre fraîche, asseyons-nous, mes sœurs, et racontons-nous mutuellement ce que nous avons fait sur la terre. Ce récit nous amusera, et quand nous nous serons bien reposées, nous tenterons de nouveau la fortune.

Les autres fleurs acceptèrent avec enthousiasme cette proposition.

--Qui de nous commencera? demandèrent-elles.

--Moi, répondit le Pois de Senteur; et il prit la parole dans les termes suivants:

HISTOIRE DU POIS DE SENTEUR

Ne vous attendez pas à trouver dans ma vie des circonstances extraordinaires, des événements imprévus. Une fois sur la terre, voulant rester paysanne, je m’étais mise au service d’un jardinier. Une autre servante et moi nous composions toute sa maison.

Margot, c’était le nom de ma compagne, était une grosse campagnarde joufflue, haute en couleurs, carrée d’épaules, l’objet de l’admiration de tous les villageois. «Elle fait presque autant d’ouvrage qu’un bœuf,» disait souvent notre maître, pour donner une idée de ses précieuses qualités. Aussi était-elle l’objet de toutes ses préférences.

Quant à moi, je ne savais rien faire; je n’étais bonne qu’à danser le dimanche, à rire et à sauter tout le reste de la semaine. Elle est assez gentille, disait le fermier en parlant de moi; mais c’est une tête folle, elle est toujours à mettre le nez à la fenêtre, à se balancer, à chanter: on n’en fera jamais rien.

Le résultat de cette comparaison entre Margot et moi était qu’à elle revenaient toutes les préférences de notre maître. A elle les bons repas, les succulents morceaux de galette de maïs, les cuisses d’oies grasses et dodues, les verres pleins de cidre écumeux. A moi les vieux morceaux de pain dur, les os et l’eau du puits; encore avait-on l’air de me la reprocher, et quelquefois j’étais obligée d’aller m’abreuver à l’aide de l’arrosoir et à l’insu du fermier.

Il me semblait pourtant que j’étais plus jolie que Margot, et je ne comprenais pas pourquoi on me la préférait.

Un jour, j’accompagnais notre maître au jardin. Nous étions au commencement du printemps: nous passions près d’une haie où les tiges de la fleur qui porte mon nom s’étaient enlacées; les boutons des pois de senteur exhalaient déjà une faible odeur; l’un d’eux, plus précoce que les autres, venait de s’épanouir sous mon souffle fraternel.

Mon maître ne le regardait seulement pas; il avait hâte d’arriver à un semis de pois de table qu’il s’agissait d’arroser et de purger des mauvaises herbes. Pendant toute la journée, nous nous occupâmes de ce double soin; le fermier ne sentait même pas la fatigue.

Vers le soir, nous repassâmes devant la haie. Les pois de senteur semblaient me regarder d’une façon languissante.

--Maître, lui dis-je en lui montrant le buisson, est-ce que vous ne les arroserez pas aussi?

Le paysan haussa les épaules.

--Que je m’échigne pour ces bons gros petits pois qui travaillent toute la journée à me fabriquer sous leur cosse dure et serrée ces petites boules que je vends si bien, à la bonne heure; mais pour ces fainéants de pois de senteur, allons donc!

--Ils sont jolis...

--Mais ils ne produisent rien. Mauvaise herbe croît toujours. Rentrons vite à la maison.

Je compris alors pourquoi on me préférait Margot: sur la terre, l’utile vaut mieux que l’agréable.

[Illustration: POIS DE SENTEUR]

Blessée dans mon amour-propre, j’ai quitté le fermier, et je suis venue à la ville. Hélas! je n’y ai pas été plus heureuse ni plus considérée. J’ai vu les grisettes me laisser mourir de soif et de chaleur sur le rebord de leur fenêtre, et me jetant à la fin sur le pavé pour me remplacer par le rosier, qu’un romancier venait de mettre à la mode. Les portiers seuls avaient pour moi quelque sympathie. Au lieu d’en être fière, cette sympathie m’a humiliée. Quittons, quittons cette terre, me suis-je dit; retournons chez la Fée: là, du moins, l’égalité règne entre toutes les Fleurs; elles ne sont pas soumises aux caprices de la mode; elles ignorent les douleurs et les petitesses de l’amour-propre. Et je me suis mise en route, je vous ai rencontrées, mes sœurs, et me voilà prête à écouter celle de vous qui va nous raconter son histoire à son tour.

[Illustration: CACTUS]

HISTOIRE DU CACTUS

Ce fut le Cactus qui parla.

Toute mon histoire sur la terre se résume dans ces seuls mots: J’ai eu froid.

Il m’est impossible de vivre dans ces régions où il tombe de la neige, où il gèle, où l’on est sans cesse assailli par la pluie, le vent et les giboulées.

Si j’étais resté sous les tropiques, je n’aurais pas trop le droit de me plaindre; mais j’ai fait la sottise de suivre un botaniste en Europe, et je suis perclus de rhumatismes. On a beau vivre dans une serre, on est toujours victime de quelque traître vent coulis.

Et puis cette chaleur factice me donnait la migraine ou des pesanteurs de tête insupportables. Mon sang, d’un rouge si vif, ne circulait plus; mon front alourdi retombait sur ma poitrine; et il me semblait, dans l’espèce d’hallucination où j’étais, qu’une main invisible m’avait transformé en portière, et que je serrais amoureusement un poêle dans mes bras, ainsi que maintes fois je l’avais vu faire l’hiver dans la loge de notre hôtel.

Comme je regrettais la douce et tiède température des pays où nous sommes nées, nous autres Fleurs! Comme je m’ennuyais sur les cheminées, sur les consoles de marbre où je servais d’ornement! A la fin, j’ai pris une résolution courageuse: secouant ma torpeur, et profitant des chaleurs de l’été qui permettaient de me tenir en plein air, je me suis échappé. A présent, je ne crains plus qu’une chose: c’est d’être obligé de passer la nuit sans abri; la fraîcheur du soir pourrait me saisir. J’espère cependant que nous n’en serons pas réduites à cette extrémité, et que la Fée viendra à notre aide. Maintenant, à qui à parler?

Ce fut au tour de la Pervenche.

HISTOIRE DE LA PERVENCHE

Moi, dit-elle, je me suis éveillée sur la terre par une belle matinée d’avril. Un ruisseau faisait entendre son doux murmure à mes pieds; des oiseaux chantaient sur ma tête; la brise parfumée se jouait dans mes cheveux.

La terre m’a paru si belle dans sa nouvelle parure, le ciel si bleu, le soleil si radieux, que j’ai senti mes yeux s’humecter de larmes. Sans attendre le lendemain, je suis partie. La terre, en ce moment, m’aurait fait oublier le peuple des Fleurs. Mais aussi, peut-être, quel désenchantement le lendemain!...

J’ai voulu conserver mes illusions. Quand je serai de retour, je demanderai à la Fée de me laisser, chaque année, passer une heure sur la terre, pour me mirer au bord de l’eau, voir le ciel et respirer la brise, une heure rapide et fugitive, l’heure du printemps.

HISTOIRE DE LA FUCHSIE

La Fuchsie remplaça la Pervenche.

Quant à moi, s’écria-t-elle d’une voix claire et argentine, je ne me soucie plus de la terre, et me forcer d’y revenir serait la plus grande punition qu’on pût m’infliger.

Ma vie a été courte, mais bonne, et je ne demande pas à la recommencer. Il ne faut point gâter ses impressions: en cela, je suis de l’avis de la Pervenche.

J’avais choisi Paris comme lieu de résidence, et, dans Paris, j’habitais le quartier Bréda. Je courais les bals, les spectacles, les concerts. J’avais un appartement magnifique, un coupé, deux chevaux et un groom. Je dansais la polka à ravir; je fumais des cigarettes; je montais à cheval; je jouais au lansquenet et je buvais du vin de Champagne. On pouvait dire de moi comme de Fanchon:

Elle aime à rire, elle aime à boire; Elle aime à chanter comme nous.

Il fallait me voir, dans ce temps-là, comme j’étais jolie, l’hiver surtout, lorsque je paraissais dans un bal avec mon éclatant habit de Folie! Tout le monde me disait que je représentais au naturel l’ancienne déesse qui présidait aux folles distractions; j’avais sa grâce, son esprit, sa figure piquante, sa légèreté. Hélas! tout cela n’a duré qu’un moment! J’aimais trop le vin de Champagne; c’est lui qui m’a donné cette vilaine maladie que les médecins appellent gastrite. La terre m’est devenue insupportable depuis que je souffre de l’estomac; je retourne vivre au milieu des Fleurs, pour me mettre au lait de rosée, au sirop de brise. Le médecin des Fleurs, qui a nom Zéphire, me rendra sans doute la santé.

[Illustration: DAHLIA]

HISTOIRE DU DAHLIA

Après avoir encouragé et rassuré la pauvre malade, les Fleurs firent de nouveau silence pour écouter le récit du Dahlia.

Vous voyez en moi, commença le Dahlia, une ex-bouquetière. Lier des fleurs entre elles, les vendre à des gens qui marchandaient toujours, les faire porter à leur adresse, voilà quelles étaient mes occupations.

Je sais que les hommes ont fait beaucoup de poésies à propos des bouquetières. J’ai lu des nouvelles, des romans où elles jouent un rôle charmant. Elles favorisent les amours sincères, elles font échouer les fats, elles sont au courant de toutes les intrigues. Hélas! que ces fictions sont loin de la réalité! Je ne connais pas d’industrie plus triste, plus remplie de désillusions, pour me servir d’un mot maintenant fort à la mode sur la terre. Lasse de voir les femmes recevoir des bouquets de toutes les mains, et les hommes les plus amoureux descendre des hauteurs de la passion pour rogner ma note de quelques centimes; fatiguée d’être poursuivie par de vieux célibataires, qui m’appelaient prêtresse de Flore en essayant de me prendre la taille, j’ai pris le parti de fuir les hommes et de revenir à mon ancienne condition de simple fleur.

Le Dahlia raconta rapidement son histoire: il ne restait plus à entendre que la Sensitive et la Fleur de Pêcher.

[Illustration: SENSITIVE]

HISTOIRE DE LA SENSITIVE

La pauvre Sensitive n’était pas faite pour le monde; je m’en suis trop tôt aperçue.

A peine eus-je revêtu le costume de femme, que ma sensibilité me causa des tourments affreux. Je ne parle pas de l’amour, ma pudeur devait me défendre.

Je souffrais par bien d’autres motifs! Au théâtre, la musique me faisait tomber en pamoison; les émotions du drame me jetaient en des évanouissements prolongés; le moindre changement de température agissait sur mes nerfs.

Le cigare surtout rendait ma vie amère. Que de fois n’ai-je pas dû subir les insolentes bouffées d’un fat!

Au lieu de me plaindre, on se moquait de moi; j’étais passée à l’état de femme nerveuse: personne ne croyait à mes souffrances; mes amis les plus intimes prétendaient que je me maniérais.

Un magnétiseur célèbre me proposa d’utiliser mon fluide et de courir la province pour donner des représentations, lire les yeux fermés, et deviner les maladies à la seule inspection des cheveux du malade. Humiliée par cette offre, lasse de voir le ridicule s’attacher à moi, j’ai pris la résolution de redevenir fleur. L’haleine douce de la brise, les caresses des papillons, voilà les seules choses que je puisse supporter.

[Illustration: FLEUR DE PÊCHER]

Quand la Sensitive eut achevé son histoire d’une voix lente et plaintive, la Fleur de Pêcher fit part de ses aventures de la manière suivante:

HISTOIRE DE LA FLEUR DE PÊCHER

Je suis née dans un verger, de parents honnêtes; mais... Ici, un violent accès de toux lui coupa la parole.

--Ne faites pas attention, reprit-elle en coupant chacun de ses mots; malgré le mauvais temps, j’ai voulu me montrer avec une robe blanche un dimanche d’avril dernier, et j’ai pris un catarrhe. Elle voulut continuer, mais à chaque instant une toux de plus en plus opiniâtre l’arrêtait.

--Reposez-vous, lui dit le Cactus: vous êtes frileuse de votre nature, et malheureusement pour vous, aussi coquette que frileuse. Nous devinons votre histoire sans qu’il soit besoin que vous la racontiez. Ne faites pas d’efforts inutiles qui aggraveraient encore votre mal. Vous étiez jeune, l’hiver vous avait claquemurée dans votre cellule; vous étiez impatiente de vous faire voir avec votre beau déshabillé neuf, qui vous rendait si jolie; mais une robe blanche ne fait pas le printemps. Heureusement il y a, dans l’endroit où nous retournons, des espaliers bien chauds, qui vous permettront d’endosser au printemps vos gazes les plus légères sans craindre les giboulées. Il s’agit seulement de trouver notre chemin.

--C’est cela! répétèrent en chœur toutes les Fleurs: retrouvons notre chemin.

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