‹ Les français au pôle NordChapitre 19 sur 62 · PREMIÈRE PARTIE - DEUXIÈME PARTIE

PREMIÈRE PARTIE - DEUXIÈME PARTIE

1º Assaut de contrepointe par MM. PONTAC ET BÉDARRIDES, prévôts brevetés de l'Académie de Rochefort-sur-Mer.

2º Imitations variées, par M. FARIN, dit PLUME-AU-VENT.

3º Exercices de force par M. PONTAC qui a eu l'honneur de travailler devant plusieurs têtes couronnées et autres.

4º =Pompon, Cabo, Bélisaire et Ramonat=, chiens savants, présentés en liberté par leur patron.

1º =Les Cerises=, romance chantée _sans accent_, par M. Dumas.

2º =Les deux Aveugles=, opéra comique en un acte.

GIRAFFIER, M. Farin dit Plume-au-Vent | PATACHON, M. Dumas dit Tartarin. UN PASSANT, un amateur.

3º =La Vieille Alsace.= Chant patriotique par M. Farin.

N. B. _Comme le spectacle est une représentation de jour donnée pendant la nuit pour cause d'absence momentanée du soleil, ne pas confondre midi avec minuit!..._

C'est pour =midi! midi! midi!!!=

Qu'on se le dise.

Quiconque n'a pas vu le peuple de Paris faire queue, un jour de 14 juillet, devant l'Académie nationale de musique, la Comédie-Française, l'Opéra-Comique ou même l'Odéon, concevra difficilement l'enthousiasme et l'impatience des marins de la _Gallia_, quand le programme élaboré par Plume-au-Vent annonça ces merveilles inattendues.

Encore, ce brave public, très gobeur et déjà emballé avant l'ouverture de nos grandes scènes, accessibles à tout venant, ce jour-là, n'est-il pas sevré de distractions comme les malheureux hivernants polaires, grelottants sous un ciel de fer, et submergés dans un océan de ténèbres.

Aussi, quelle attente nerveuse, après les applaudissements soulevés par la seule lecture de l'affiche! Quel déploiement d'imagination pour tuer les heures, avant que les chronomètres, entêtés à marcher, contre toute vraisemblance, ne marquent midi!

Enfin, la scène est installée, comme jadis, avec sa bonnette en guise de rideau... la toile! sans métaphore, derrière laquelle se dissimulent au dernier moment les artistes.

Les trois coups sacramentels retentissent: Pan!... Pan!... Pan!...

Et soudain apparaissent, au milieu d'un décor de pavillons, les deux champions, Pontac et Bédarrides, appuyés chacun sur un sabre de bois.

--A vous l'honneur!...

--Je n'en ferai rien!...

--Par obéissance!...

Bédarrides, agile comme un singe, se met à asticoter Pontac, qui, solide et trapu comme un bloc, s'entoure de moulinets vertigineux.

Coups de tête et coups de banderole, coups de flanc et coups de manchette se succèdent avec une rapidité inouïe qui n'a d'égale que celle des parades.

Les deux adversaires sont dignes l'un de l'autre, et ils y vont bon jeu bon argent, en hommes qui ne pensent guère à se ménager.

Et les espadons claquent, ronflent, tourbillonnent, à la grande joie du public, très connaisseur, qui n'épargne ni les encouragements ni les bravos.

Bédarrides est fantaisiste, mais Pontac est classique. Le premier s'excite, mais le second demeure imperturbable. Ce que l'un gagne en vitesse, l'autre le récupère en sang-froid.

En somme, de vaillants escrimeurs, à ce point qu'après un rude assaut de quinze minutes, il n'y a ni vainqueur ni vaincu.

Allons, tant mieux! Et cette lutte pacifique n'aura même pas occasionné une blessure d'amour-propre.

--Bravo! camarades!... Bravo!... et encore bravo!

Après un entr'acte assez long, car il faut faire durer le plaisir, la toile s'ouvre de nouveau, et on voit apparaître en scène... Constant Guignard!

Mais le programme n'annonce pas la collaboration du Normand; du reste, il est parmi les spectateurs...

Son Sosie, alors. Parbleu! Plume-au-Vent, qui inaugure ses imitations par celle de son matelot. Plume-au-Vent grimé, déhanché, camard comme nature, et aussi Constant Guignard que Constant Guignard lui-même.

Il parle, c'est Guignard et son accent de terroir. Il marche, essaie de mettre ses lunettes, raconte ses transes au sujet du boni, c'est toujours et de plus en plus Guignard.

Tant et si bien que le docteur qui rit à en être malade, propose de mettre en présence les deux Guignard sur la scène.

Alors, un fou rire qui gagne le Normand et sa doublure s'empare de l'assistance, car la charge est si bien réussie, qu'on ne peut plus les distinguer au milieu du dialogue incohérent qu'ils improvisent.

On peut juger si les imitations si bien commencées obtiennent un succès complet.

C'est fini pour Guignard, à un autre. L'endiablé Parisien se grime en un tour de main, se costume en un clin d'oeil, et apparaît sous l'aspect formidable de Dumas, vêtu en cuisinier, le coutelas professionnel au flanc, la carabine sur l'épaule, et faisant ronfler les _r_ avec son exubérance provençale.

C'est ensuite le camarade Nick, dit Bigorneau, puis Courapied, dit Marche-à-Terre, et, pour terminer, Oûgiouk! Le Grand-Phoque lui-même, qui, tout ahuri, croit à la présence d'un esquimau véritable et l'interpelle dans sa langue!

Après celle-là, il faut tirer l'échelle, et le Parisien est décidément un grand artiste.

Vinrent ensuite les exercices de force, par Pontac, le prévôt herculéen, également très goûtés, puis un des «clous» de la soirée, les chiens savants.

Plume-au-Vent, muni d'un falot, s'en alla au chenil chercher les artistes, et les amena, fumants comme des tisons, au milieu du poste où ils pénétraient pour la première fois.

Eblouis à la vue de la lumière électrique et la prenant pour celle du soleil, stupéfaits et ravis de cette bonne chaleur qui les enveloppe, ils se mettent à japper éperdument, à cabrioler, et tendent des narines avides vers les succulents reliefs du festin.

--Ne leur donnez pas à manger! s'écrie Plume-au-Vent, ou j' pourrais plus rien en faire.

Déçus dans leur convoitise, les toutous avisent le calorifère dont la brûlante haleine sollicite violemment leur épiderme arctique.

--Sapristi! murmure Plume-au-Vent, y sont habitués à travailler en plein air, y aura du tirage, car ils m'ont l'air tout décontenancés.

«Faut un boniment... Allons-y!

«Mesdames et Messieurs, avant de vous présenter mes élèves, je réclamerai toute votre indulgence. C'est la première fois qu'ils affrontent le feu de la rampe qui dans l'espèce est le feu du calorifère, et ils ressentent l'émotion inséparable d'un premier début. J'aurai, en outre, l'honneur de vous faire observer qu'ils ont étudié à temps perdu, qu'ils étaient encore, il y a six mois, sauvages comme des phoques, et que par conséquent leur instruction est fort incomplète.

«Je ferai néanmoins tout mon possible pour vous être agréable.

«Encore une fois, Mesdames et Messieurs, soyez indulgents.

«Et vous, mes chers toutous, montrez votre savoir-faire à honorable assemblée.»

Amenés à grand'peine sur la scène, les quatre artistes qui témoignent au calorifère une tendresse excessive, restent la tête et la queue basse, très piteux.

--Allons, assis! commande le professeur d'une voix brève.

Et l'on s'assied gravement, avec des bâillements alanguis.

--Vous avez faim?

--Ouap!... ouap!... glapit d'une seule voix le quatuor.

--Très bien! Voici pour vous mettre sous la dent, continue le Parisien en distribuant équitablement quatre morceaux de sucre.

«Dites-moi, Monsieur Pompon, où allons-nous?...

«En France?...

Pas de réponse.

--Est-ce en Amérique?... en Chine?... à Constantinople?...

Rien encore.

--Au Pôle Nord?...

--Ouap!... oû... ouap!...

--C'est parfait! vous êtes en géographie de la force de douze chevaux-vapeur.

«Et vous, Monsieur Cabo, qu'aimez-vous le mieux?

«La moutarde?... le verre pilé?... les coups de bâton!...

· · ·

--Le sucre?

--Ouap!... ouap!...

--A merveille, puisque vous préférez le sucre, grignotez à loisir ce morceau que vous offre ma blanche main.

«Quant à vous, Monsieur Bélisaire, vous allez nous dire quel est notre chef.

«Voyons, réfléchissez bien et ne faites pas de gaffe!...

«Est-ce Constant Guignard?... Non, n'est-ce pas?

«Est-ce votre ami Monsieur Dumas qui vous confectionne de si bonne soupe? Pas davantage, hein!

«Ne serait-ce pas le capitaine?...

--Ouap!... ouap!...

«Bravo! mon fils!... vous avez le sentiment de la hiérarchie...

«Vous, monsieur Ramonat, je me suis laissé dire que vous étiez patriote, est-ce vrai?...

«Voyons cela. Criez: Vive l'Angleterre!...

«Paraît que vous n'aimez pas les Anglais.

«Eh bien, criez: Vive l'Autriche!

«Ce n'est pas encore cela?... criez donc: Vive l'Allemagne.

«Vous grognez et vous montrez les dents... tous mes compliments.

«Criez alors: Vive la France!...»

Et soudain, Ramonat se met à clamer d'une si belle voix que ses trois camarades, par sympathie, font chorus, à s'érailler la gorge.

Un ouragan de bravos accueille cette démonstration patriotique d'autant plus méritoire, que les artistes sont seulement Français d'adoption, et depuis si peu de temps!

Plume-au-Vent, très fier de voir que tout marche sans embardées, salue, la main sur son coeur, attend la fin des applaudissements et ajoute:

--Mesdames et Messieurs, je vous remercie au nom de mes élèves qui, pour vous témoigner leur gratitude, vont avoir l'honneur de vous montrer le fond et le tréfond de leur savoir-faire.

«Ils ont répondu jusqu'à présent avec une précision parfaite à mes questions, maintenant ils vont faire plus fort.

«Je prétends qu'ils savent leur alphabet, et je vais vous le prouver.

--Attention!

A ce mot, les chiens qui se sont levés, s'accroupissent de nouveau sur leur derrière et demeurent immobiles.

Plume-au-Vent leur met à chacun un morceau de sucre sur le bout du nez et commande:

--Bougeons pas!... A... B... C... D... E... F... G... Pompon, ton nez remue... H... Cabo!... I... ne nous pressons pas... J... K...