‹ Les français au pôle NordChapitre 20 sur 62 · L... M!...

L... M!...

En même temps, les quatre chiens donnent avec leur museau une brusque saccade, le morceau de sucre jusqu'alors d'aplomb sur leur nez jaillit en l'air, et retombe dans chaque gueule béante.

--Ceci, Mesdames et Messieurs, est pour avoir l'honneur de vous remercier, termine le professeur, dont la voix est couverte par des bravos retentissants.

Nouvel intermède pendant lequel on ne ménage ni les applaudissements, ni les commentaires, ni les toasts variés qui allument encore un peu l'assistance et la rendent singulièrement loquace.

Une fois n'est pas coutume.

Le programme annonce _Les Cerises_, chantées _sans accent_ par M. Dumas.

Certes le Provençal est doué d'un organe superbe et il expectore la romance avec une magistrale ampleur. Mais ses efforts pour atténuer ce diable d'accent donnent lieu à des effets tellement inattendus, que la langoureuse cantilène devient d'un comique achevé.

On dirait un Auvergnat qui veut singer le Provençal, ou un provençal imitant l'auvergnat.

C'est d'un cocasse inouï, et M. Dumas, qui est de très bonne foi, ne peut s'expliquer son formidable succès d'hilarité.

Maintenant, les DEUX AVEUGLES dont l'audition est impatiemment attendue.

Dumas-Patachon, «pauvre aveugle atteint de cécité et même privé de la lumière», apparaît, et entonne le couplet:

Dans sa pau...vre vi' malhûreuse, Pour l'aveugle pas de bonheur...

et soudain l'auditoire est pris d'un rire colossal, tordant, inextinguible!

Les chiens, demeurés près du calorifère, font chorus, et le poste est empli d'un vacarme tellement intense, que la représentation est interrompue.

Non! vraiment, c'est trop... Le rire, atteignant de telles proportions, est presque douloureux.

Et cette nouvelle explosion, quand Giraffier-Plume-au-Vent fait son entrée, avec sa pancarte: «_Aveugle par axidans..._» et ce dialogue épique entre les deux sycophantes, et cette romance de Bélisario, hurlée du nez par le Parisien:

Justinien, ce monstre odieux, Après m'être couvert de gloire, Il m'a dépouillé de mes yeux, Plaignez-moi, je n'y peux plus voir...

Ah! le bon moment d'oubli, après tant de fatigues!... la puissante diversion aux horreurs de l'hivernage!... la délirante gaieté, peut-être sans lendemain, hélas!

Amusez-vous, braves matelots que guette l'enfer de glaces!... soyez enfants pour quelques heures encore!... Fermez les yeux aux tortures de l'avenir, et faites en sorte de ne pas apercevoir le pli soucieux qui parfois assombrit le front de votre vaillant chef.

Oubliez et soyez tout entiers à cet instant de bonheur furtif!

Et maintenant que vous vous êtes grisés de gaieté, recueillez-vous avant d'entendre ce chant plein de colère et de regrets, qui va terminer votre fête.

LA VIEILLE ALSACE! Cette protestation indignée d'une infortune imméritée, cette fière bravade au vainqueur qui a volé le sol, mais n'a pas courbé les fronts.

Le Parisien, débarrassé de son grimage et de ses oripeaux, commence d'une voix sourde, un peu voilée, presque tremblante, et qui n'en est que plus sympathique:

Dis-moi quel est ton pays, Est ce la France ou l'Allemagne? C'est un pays de plaine et de montagne, Une terre où les blonds épis En été couvrent la campagne; Où l'étranger voit, tout surpris, Les grands houblons en longues lignes, Pousser joyeux au pied des vignes Que couvrent les vieux coteaux gris; La terre où vit la forte race Qui regarde toujours les gens en face!... C'est la vieille et loyale Alsace!

[Illustration:--Dis-moi quel est ton pays.

--Est-ce la France ou l'Allemagne?]

La voix du chanteur s'est bientôt affermie. Elle éclate avec une chaleur qui se communique aux matelots, les étreint, les fait frissonner et précipite les battements de leurs coeurs.

Dis-moi quel est ton pays, Est-ce la France ou l'Allemagne? C'est un pays de plaine et de montagne, Que les vieux Gaulois ont conquis Deux mille ans avant Charlemagne... Et que l'étranger nous a pris! C'est la vieille terre Française. De Kléber, de la Marseillaise!... La terre des soldats hardis, A l'intrépide et froide audace, Qui regardent toujours la mort en face!... C'est la vieille et loyale Alsace!

L'émotion grandit, et se traduit par un silence plein de recueillement. Nul ne songe à troubler d'un applaudissement cette héroïque protestation que sa simplicité rend plus poignante encore.

On croit entendre gronder l'âme d'un peuple vaincu, mais non asservi, tant la voix de cet enfant de Paris, tout à l'heure débordante de verve comique, se fait digne, émue, passionnée, tragique!

Dis-moi quel est ton pays, Est-ce la France ou l'Allemagne? C'est un pays de plaine et de montagne, Où poussent avec les épis, Sur les monts et dans la campagne, La haine de tes ennemis Et l'amour profond et vivace, O France, de ta noble race!... Allemands, voilà mon pays!... Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse, On changera plutôt le coeur de place Que de changer la vieille Alsace!...

Une sourde rumeur accompagne la fin de cette strophe. Puis le bruit d'un rauque sanglot échappé au mécanicien Fritz Hermann, le brave Alsacien.

Il se lève, sans chercher à dissimuler les larmes qui coulent sur son mâle visage, et serrant, à les briser, les mains du jeune homme, s'écria d'une voix entrecoupée:

--Merci, matelot!

«Tu as bien dit!... La France... Voilà notre patrie...

«Et l'Alsace... vois-tu... se reprendra!...

«Et nous _les_ battrons là-bas, après _les_ avoir vaincus ici.»