V
Le mercure encore gelé!--Imprudence.--Tourment de la soif.--Ingestion de neige.--Fureur du second.--L'existence d'un cuisinier polaire.--Préparation du dîner.--La halte.--«Un pot trop guetté ne bout jamais.»--Mélanges incohérents.--Au pays des rêves.--Sous la tente.--Réveil.--Maux de gorge.--Ophtalmies légères.--Encore les lunettes vertes.--A 87° 30´ du pôle.
Le traînage avait commencé le 12 avril, par 87° de latitude Nord, et 22° 20´ de longitude Ouest.
Cette première journée s'écoula sans encombre, mais non sans fatigue. Les marins qui le matin eussent volontiers halé au trot, étaient, le soir, absolument harassés.
Encore la glace resta-t-elle constamment plane et à peu près dépourvue d'aspérités ou de protubérances. Disposition qui facilita beaucoup le noviciat des hommes et le rendit infiniment moins dur.
La distance parcourue fut exactement de douze kilomètres. Résultat pouvant sembler précaire à des gens pressés d'arriver et qui ont en perspective le spectre de la famine, mais encore honorable pour des débutants.
La chaloupe s'est merveilleusement comportée, son moteur électrique est parfait. La transformation d'une partie du mécanisme, très intelligemment opérée par Fritz en quelques heures ne l'a aucunement dérangé. De ce côté tout va bien.
Par exemple, le capitaine et ses deux auxiliaires demeurés tout le temps à bord, ont passé une journée bien rude. L'immobilité relative à laquelle ils restèrent astreints, leur a rendu encore plus sensible l'âpre morsure du froid. A ce point qu'à plusieurs reprises ils sentirent au visage, notamment au nez, des commencements de congélation.
Ce poste, qui exige peu ou point d'activité musculaire, est d'autant plus pénible à garder, que la température s'est encore abaissée. La brise vient du Sud et le thermomètre est à -33° pendant le jour.
Pendant le crépuscule figurant la nuit du 12 au 13, le mercure a gelé!
L'hiver arctique a trop souvent, hélas! de ces retours inattendus, de ces traîtrises cruelles.
La moyenne parcourue est encore de six milles: onze kilomètres et une petite fraction.
La glace devient inégale, raboteuse, difficile pour le traînage. Les chiens tirent la langue, halètent comme par les temps chauds et boivent avidement l'eau fournie par le digesteur.
Les hommes souffrent de la soif, et moins réservés que les chiens, se hasardent furtivement, malgré de formelles défenses à manger de la neige.
Pour la première fois, Berchou, le second, se met réellement en colère et menace de sévir.
Sévir!... de quelle façon?... Quelle pénalité imposer à ces braves dont la vaillance ne recule devant aucun sacrifice.
En somme, des héros de modestie et d'abnégation que ne rebutent ni les corvées, ni les fatigues, ni les souffrances, mais inconscients comme de grands enfants.
Berchou s'y est mal pris. Il vaut mieux les raisonner, essayer de leur démontrer que non seulement il y a péril à s'abreuver ainsi, mais encore que le remède est pire que le mal.
Les pauvres altérés en conviennent volontiers, mais telles sont les tortures causées par cette soif atroce, qu'ils restent insensibles à toute considération.
Le soir, les imprudents, qui n'ont pas su vaincre cette redoutable défaillance, paient un moment d'oubli par des inflammations douloureuses de la gorge, des gencives et de la base de la langue.
--Ma Doué!... ma Doué!... grogne un Breton, c'est comme si que je m'aurais entonné dans le gargousier une pleine bolée de verre pilé.
--Eh! vivadioux! renchérit un Basque, il me semble avaler de la braise allumée.
--Et moi! gémit douloureusement Guignard, c'que ça me flambe au fond du panneau de la soute à biscuit!
--T'en as pas encore assez, tas de sacrés hale-boulines, s'écrie Guénic furieux.
«Comment! t'es pas pus raisonnable que ça!... des hommes d'élite censément, et qu'est pas fichu de résister à l'envie de licher ta saloperie de neige...
«Mais vois donc les chiens!... Vois donc le sauvage!...
«T'es moins raisonnable qu'eusses!...
«Et puis, enfin, c'est la consigne!... chose sacrée pour des matelots...
«Ben oui!... c'que t'as l'air de t'en f...iche, de la consigne, crée bordée de cordonniers!
La tente enfin dressée sur la glace pendant cette admonestation que Guénic prolongea notablement, les traîneaux partiellement déchargés, les sacs installés, le docteur passa une visite attentive et formula son impression par cette phrase réaliste:
--Bougres d'animaux!...
«Alors, c'est entendu... vous avez envie de vous faire claquer!
«Vous ne serez pas contents avant d'avoir empoigné le scorbut.
Le scorbut! les pauvres diables ne peuvent s'empêcher de frémir à ce mot redouté du marin.
--Heureusement, ajoute le docteur, qu'il y a encore du remède.
«Mais, si vous tenez à votre peau, ne recommencez pas.
«Et puis, enfin, vous n'avez pas le droit d'être malades... du moins par votre faute!
«N'oubliez pas que vous vous devez les uns aux autres, et que la conservation de tous tient peut-être à la vie ou à la santé d'un seul.
Il continue mentalement:
--Assez prêché pour l'instant, et en avant la caisse aux drogues.
Il avise Dumas qui passe au trot, portant deux seaux en toile pleins de neige.
--Eh! camarade!
--Présent! monsieur le dôtur, répond de sa voix retentissante le Provençal frais et gaillard à miracle.
--Ça va toujours, vous?
--A merveille, monsieur!... et vous êtes bien bon.
--Vous avez du mal, pourtant.
--Ah! baste!... de l'occupation, oui bien...
«Et le travail il tient chaud.»
Ce que le brave cuisinier, toujours content de son sort, appelle euphémiquement «de l'occupation» est tout simplement un véritable métier de galérien.
Le capitaine a déjà voulu que les fonctions si rudes et si essentielles de cuisinier fussent remplies à tour de rôle toutes les vingt-quatre heures. Mais Dumas s'est formellement refusé à rendre son tablier, alléguant que la cuisine «il était» sa santé, son bonheur, sa gloire, sa vie. Qu'il avait été engagé comme matelot cuisinier, et qu'il resterait cuisinier, tant qu'il aurait assez de force pour soulever une casserole. Et que, enfin, il était le seul capable de faire manger convenablement l'état-major et les camarades.
Dumas était donc resté préposé au fourneau professionnel qui, dans l'espèce, est une vaste lampe à esprit-de-vin.
Ce matin, il s'est levé une heure avant les autres. Il se couchera une heure après eux et aura travaillé pendant la journée autant que le plus robuste.
En ce moment, il attend patiemment que le digesteur lui fournisse de l'eau de neige pour préparer le thé qui servira de boisson pendant le dîner. Une partie de cette eau sera employée à la cuisson du lard et du pemmican.
Dumas est toujours couvert de son vêtement de travail.
Les camarades ont déjà changé et se trouvent au sec. Le docteur a examiné les mains et surtout les pieds enfin retirés de dessous l'amas de laine et de feutre qui les fait ressembler à des pattes d'éléphant.
Il y a, de-ci de-là, quelques points attaqués de gelure et plus ou moins excoriés. La circulation est rétablie par une friction à la neige, et le bobo pansé à la glycérine. On enfile des bas secs, et par-dessus, les bottes esquimaudes.
Les bas et les bottes en toile, qui ont servi pendant la marche, sont bientôt, ainsi que les pantalons, raides comme de la tôle.
Tout cela est mis à sécher tant bien que mal, plutôt mal que bien dans la tente, à l'exception toutefois des bas, que chaque homme introduit dans son sac à dormir, afin que la chaleur du corps les conserve à peu près souples.
C'est tout un drame pour arriver à sortir du surtout en toile à voile qui a pris la rigidité du bois. Il faut se mettre à trois pour extraire après une pantomime risible pour qui en est témoin, l'homme de cette armure glacée.
--Vrai, foi de matelot! c'est pus pire que de dépiauter un phoque gelé.
Cependant le cuisinier évolue toujours, surveillant le digesteur, cassant du pemmican à coups de hache, ou sciant du lard comme si c'était du bois.
--Est-ce que l'eau bout? demande un Breton.
--Le bère est-il chaud? ajoute comme variante un Normand.
Et tous l'oeil anxieusement, amoureusement, aussi, fixée sur le vase qui commence à frissonner, attendent le premier bouillon.
--Té! vè!... répond sentencieusement Dumas, ne regardez pas la marmite, ça l'empêche de bouillir; paraphrasant ainsi le vieux dicton qui prétend «qu'un pot trop guetté ne bout jamais».
Chacun s'en va grelottant se réentonner dans les sacs en attendant le moment psychologique.
Enfin, l'odorante infusion embaume le réduit obscurci par la fumée des pipes et les vapeurs exhalées des corps et des appareils culinaires. Le lard est cuit. Oh! très vaguement. Le pemmican aussi. Cela fume, et se refroidit très vite. Tellement vite que pour ne pas avoir bientôt à l'état de glaçons les deux plats de fondation, chacun est forcé d'incorporer à son thé bouillant l'un et l'autre aliment.
Jugez de la consistance et de la saveur barbare d'un tel mélange.
Les hommes quittent leur lit, s'accroupissent tout frissonnants, tirent leur cuillère de corne, opèrent la translation de la mixture du plat à leur bouche, avalent avec une grimace, ceux-là du moins dont la gorge est inflammée par les ingestions de neige, et attendent la ration de spiritueux qu'on va siroter tout à l'heure en fumant.
Enfin cet aliment bizarre, mais singulièrement réconfortant, est en puissance de digestion.
Alors seulement, l'infatigable Dumas, qui a rangé tout son attirail et fait son fourbi, requiert l'assistance d'un camarade pour l'aider à sortir de son vêtement de travail.
Son matelot Plume-au-Vent s'arrache du nid moelleux où il se pelotonne près de Constant Guignard, et essaye, mais en vain, de séparer Dumas de son surtout accroché à son cou comme une cangue.
--Allons, houst! Guignard, mets dehors ce qui te reste de nez et viens souquer avec moi.
Guignard prête le secours de ses deux bras, et le cuisinier peut enfin, après une lutte homérique, pendant laquelle résonne son large rire, s'allonger à son tour près de ses deux amis.
Les pipes sont allumées derechef, on cause, et l'on absorbe la ration hélas! parcimonieusement versée de spiritueux.
C'est le moment le plus gai de la journée. Malgré sa fatigue et les souffrances que lui font endurer ses pieds endoloris et sa gorge congestionnée, le pauvre tireur de traîneau trouve encore un moment de joyeuse humeur.
La conversation se généralise au milieu d'un nuage opaque, et l'on se reconnaît seulement à la voix. On parle un peu de tout: de l'expédition, naturellement, du pays, de la vieille France, où les cerisiers vont bientôt fleurir, du beau soleil d'avril...
Le Parisien dit qu'il y a des primeurs à Paris, et Dumas rappelle que tout ça vient de son pays, la belle et chaude Provence.
Puis, par une juste association d'idées, sans doute aussi par contraste, on parle des régions intertropicales...
Et ces pauvres matelots gelés, perclus, criblés d'engelures, enfouis sous des fourrures hérissées de glaçons, grelottants comme si toute source de chaleur se trouvait tarie sous ce ciel de fer, ont des visions radieuses de fleurs, de verdures, de soleil flamboyant sur des palmistes ou des manguiers!... Insectes et oiseaux semblent se lutiner en folâtrant dans les bandes lumineuses qui filtrent à travers les opaques feuillages des grands arbres toujours verts... Les hommes, à demi nus, s'étalent nonchalamment à l'ombre, sucent une orange, pèlent une banane ou grignotent une mangue... La brise du large amène une fraîcheur exquise, et les rois de cet Eden fleuri s'endorment sous l'enivrement des fleurs dont les effluves grisent comme le plus capiteux des breuvages.
Le rêve est chatoyant mais court. Les lourdes bottes des hommes de quart qui font les cent pas sur la glace résonnent et craquent sur la neige. La féerique vision de l'éternel printemps s'évanouit, pour faire place à la farouche réalité: l'enfer de glace.
Au loin, le vent mugit en se brisant sur les crêtes des hummocks aperçus au moment de la halte. L'interminable banc de glace oscille par instants et fait entendre ses bruits continuels d'une énervante multiplicité. La vapeur d'eau contenue sous la tente se résout en une fine averse de neige qui poudre à frimas les visages vaguement entrevus, au ras du sol, et émergeant des sacs, comme des têtes de décapités.
Les sentinelles rentrent un moment, étendent sur les sept lits allongés pied à pied toutes les fourrures disponibles et retournent à leur faction.
Enfin, le sommeil abaisse toutes ces paupières endolories par l'implacable rayonnement de la neige, les corps courbaturés s'immobilisent. La petite troupe est enfin endormie.
Il est neuf heures du soir.
S'il n'y a pas d'alerte causée par l'invasion des loups ou des ours, si le vent n'arrache pas les pieux de la tente, plantés en pleine glace, si la neige n'aplatit pas la toile sur le nez des dormeurs, ce repos dure jusqu'à sept heures.
D'heure en heure les sentinelles se relèvent autant que possible sans bruit. Celles dont la faction se termine à six heures éveillent une heure avant tout le monde le malheureux cuisinier.
A pareil moment il fait généralement une température abominable. Esclave du devoir, maître Dumas s'arrache aux fourrures sous lesquelles il dormait de si bon coeur, s'étire, jure, grogne--il faudrait plus que de l'abnégation pour demeurer calme en pareille circonstance,--et allume son sempiternel fourneau.
Une bonne chaleur se répand sous la tente, au bas de laquelle a été élevé un rempart de neige destiné à empêcher la déperdition de ce calorique béni, puis les dormeurs se pelotonnent et se tassent avec cette espèce de hâte qui pressent les dernières minutes de farniente, semble vouloir les savourer mieux et plus vite...
En attendant que l'appareil en tôle, désigné sous le nom de digesteur, ait liquéfié la neige dont il est bourré, Dumas fait tomber avec une pelle de bois les cristaux de glace dont la tente s'est couverte intérieurement pendant la nuit.
Le capitaine, sorti sans bruit dès l'aube, vient de rentrer après avoir consulté le thermomètre, le baromètre et reconnu la direction et l'intensité du vent.
Il trouve Dumas trottinant sur les camarades qui forment à la tente un plancher naturel et animé.
Les cristaux dégringolent en averse; les copains, aplatis sans la moindre vergogne, se mettent à vociférer...
Tout s'éveille.
--Est-ce que l'ieau bout?...
--Est-ce que le bère est chaud?...
Même formule que la veille, mêmes regards pleins de convoitise, et manoeuvre inverse quant à l'habillement.
Mais les hommes un peu malades ne demandent qu'à paresser... Oh! en tout bien tout honneur, seulement en attendant le déjeuner.
L'infatigable Dumas se multiplie. Les deux hommes rentrant de faction reçoivent un quart de café bouillant additionné d'une petite goutte, que le brave garçon leur sert avec son bon rire si amical et si contagieux.
Allons, pour ce matin, les éclopés d'hier déjeuneront au lit. Les plus solides les serviront volontairement et par amitié.
S'il le faut, on les laissera se dorloter jusqu'au paquetage et ils ne se lèveront qu'au dernier moment.
Mais voici que l'amour-propre s'en mêle. Nul ne veut plus être malade.
Eh! bien, quoi?... pour un méchant mal de gorge... une «affaire» qui vous gratte un peu le cou au passage... Allons donc!... on est matelot, sacré tonnerre!...
Mais, il y a encore autre chose. La plupart ont les yeux rouges et clignotants rien qu'à regarder la flamme pourtant peu lumineuse de la lampe à esprit-de-vin.
Le docteur craint un commencement d'ophtalmie.
Pour constater l'impressionnabilité de la rétine, il fait sortir un homme, et l'engage à regarder la plaine blanche.
L'homme pousse un petit cri et met sur ses yeux ses gants fourrés.
[Illustration: L'homme met sur ses yeux ses gants fourrés]
--Eh bien?
--Ça m'a traversé la cervelle comme si que j'aurais regardé le soleil en face.
«A présent, je vois des histoires bleues, roses, vertes...
--Ça ne sera rien... Seulement, ne quittez jamais vos lunettes sous aucun prétexte.
Cinq matelots présentent le même symptôme, et le docteur malgré son habituel sang-froid, reste soucieux.
Il répète en quelque sorte machinalement:
--Les lunettes... toujours les lunettes... et un petit collyre «ad hoc».
Pendant ce temps, on change de chaussures, on roule les fourrures, on s'habille pour la marche, la tente est abattue et pliée. Manoeuvre difficile et compliquée, car elle est imprégnée d'humidité, se glace aussitôt étalée sur la neige, et résiste à toutes les tentatives opérées pour réduire son volume. Il faut la piétiner, la casser par laize, la superposer comme des planches, et l'amarrer telle quelle sur un traîneau.
Depuis une heure et plus, les chiens qui ont dormi en plein air, roulés en boule dans la neige, comme nos chiens dans la paille, jouent comme des fous et se poursuivent en jappant après l'absorption matinale de poisson sec.
L'heure est venue de se mettre en route. Ils accourent au sifflet, se prêtent docilement à la bricole et attendent le signal.
Les hommes dont le nez est uniformément harnaché de lunettes s'attellent près d'eux.
Le capitaine passe une inspection minutieuse des traîneaux, cause un moment avec le docteur, demande à chaque homme s'il ne se sent pas souffrant, s'il a besoin de quelque chose, insiste et constatant que tout marche à peu près, regagne sa chaloupe avec les deux mécaniciens.
Le commandement: en avant! résonne dans l'air froid avec une sonorité qu'exagère encore la sécheresse absolue de l'atmosphère.
La manoeuvre exécutée précédemment recommence avec ses heurts, ses glissades, ses fatigues.
La petite caravane avance néanmoins, malgré la neige amassée en certains points par le vent. La glace fort heureusement est toujours à peu près plane, sans quoi le traînage deviendrait sinon impossible, du moins très lent.
Il arrive parfois que l'on rencontre des dépressions où les hommes enfoncent jusqu'au ventre et où les chiens disparaissent tout à fait. Il faut alors frayer un chemin avec les pelles, ce qui amène une perte de temps considérable.
On fait de la route malgré tout, puisque la journée du 14 se chiffre par une distance effectivement parcourue de douze kilomètres.
Le froid est toujours abominable, à tel point que les hommes restés sur la chaloupe éprouvent de cruelles tortures. En dépit de son endurance et de son énergie, le capitaine a été gelé deux fois. Les mécaniciens ne sont pas en meilleur état, malgré la présence à bord d'une lampe alimentée par l'huile de morse et à la flamme de laquelle ils viennent se griller les doigts.
Une pareille situation n'est plus tenable et présente en outre de réels dangers. Il est convenu, en conséquence, que les mécaniciens se relayeront de trois heures en trois heures, et s'en iront, à tour de rôle, s'atteler à la bricole.
Le capitaine également. Il sera suppléé par le second et le lieutenant qui prendront à chacun leur tour sa place.
C'est que l'immobilité un peu prolongée est horriblement pénible pour l'homme, à moins qu'il ne soit abrité contre le vent, soit par une hutte de neige, soit même par une tente, et littéralement enfoui sous des fourrures. Alors seulement son organisme peut résister à une telle déperdition de calorique, ou plutôt empêcher suffisamment cette déperdition.
Les marins le sentent si bien, qu'ils demandent toujours à marcher, et prient pour que les haltes de jour soient abrégées.
Quand le vent est un tant soit peu violent, les souffrances deviennent intolérables, même à température égale. Ainsi un froid de -35° que l'on supporte bien par temps calme, est atroce quand souffle la brise.
C'est ainsi qu'au moment du goûter, par exemple, les matelots à peine immobiles se sentent gelés jusqu'aux moelles. Alors commence une gymnastique enragée qui fait rire en dépit de tout et que le Parisien a dénommée: la danse des ours.
Et de fait, les attitudes, les contorsions de ces hommes velus, dont le visage est presque invisible, rappellent à s'y méprendre les mouvements balourds de maître Martin.
Le froid écourte nécessairement la halte, la marche est reprise après une hâtive absorption. On se repose en marchant moins vite!
Le 15, marche forcée. Le froid de -35° accélère l'allure et la glace est excellente pour le traînage. Résultat: seize kilomètres!
Le 17, Dumas tue un lièvre polaire dont la familiarité cause la perte.
Beaucoup plus grand que le nôtre, et dépassant même parfois la taille de celui d'Allemagne, le lièvre polaire est, pendant l'hiver, d'un blanc d'ouate qui le fait confondre avec la neige. Les sens de la vue et de l'ouïe paraissent peu développés chez lui, et il se laisse parfois littéralement marcher dessus sans pouvoir se décider a déguerpir.
Tel celui qui détala devant le cuisinier, s'assit gravement à vingt-cinq pas sur son derrière et se mit à lisser son museau avec ses pattes.
Peu touché de cette confiance, Dumas le fusilla impitoyablement, le déshabilla de sa fourrure en un tour de main, et l'incorpora tout chaud au mélange de lard et de pemmican.
Il suffit d'une heure de cuisson pendant laquelle on battit rageusement la semelle; mais, aussi, quel régal!
Ce jour-là, on parcourut douze kilomètres.
Ce qui donne depuis l'établissement du traînage environ cinquante kilomètres.
Presque un demi-degré. Encore une marche, et l'on sera par 87° 30´, c'est-à-dire à deux degrés et demi du pôle, soit une simple distance de deux cent soixante-dix-sept kilomètres, ou soixante-neuf lieues terrestres.