‹ Les Français peints par eux-mêmes, tome 2, Encyclopédie morale du dix-neuvième siècleChapitre 7 sur 13 · L’INVALIDE.

L’INVALIDE.

JE montai il y a quelques jours en voiture, à trois heures et demie, pour aller visiter l’Hôtel-des-Invalides; j’ignorais que les portes de cet établissement fussent fermées aux curieux à quatre heures précises. Honteux d’avoir fait inutilement le voyage du Gros-Caillou, j’entrai dans un des cafés de l’Esplanade pour y attendre l’arrivée d’un fiacre qui me reconduisît à mes pénates. J’avais trouvé, au premier, une petite salle isolée ayant vue sur l’Hôtel; on venait de me servir une limonade gazeuse, quand j’entendis, à travers la cloison de mon cabinet particulier, une conversation qui m’intéressa vivement. Les voix parlaient du grand salon, et je ne tardai pas à quitter ma solitude pour aller m’installer indiscrètement auprès de deux ouvriers assis face à face, et ayant devant eux une bouteille de vin et une livraison des Français. Ce dernier fait acheva d’exciter ma curiosité, et je prêtai attentivement l’oreille aux paroles suivantes:

«Pourquoi es-tu venu si tard? Je ne peux plus te faire entrer aux Invalides; la consigne est donnée: on ne passe plus. Il n’y a pas à dire: Mon bel ami... Faut y renoncer pour aujourd’hui. C’est dommage; car je peux me vanter que pas un cadet de Paris et de la banlieue ne connaît son hôtel comme ton serviteur Colopeau. Garçon! une dame-jeanne imbute de vignoble pour Reims et Sedan... Ah! ah! ah! ce serin de garçon ne comprend nullement. Allons, vivement! du blanc à 1 franc.

--Comme tu te lances!

--Non pas, non pas... tu paieras celle-ci; je paierai la subséquente, s’il y a lieu. Trinquons à Nini, à la Nini de mon cœur. Es-tu un bon, toi?

--Oui, je suis un bon.

--Un chouette, là, un vrai?

--Certainement.

--Touche là. Je te confie mes projets. Tu sais que ton ami est président de la société lyrique des amis des Trois-Couleurs, chantante et dansante, les dimanches et les lundis, au père Gigot, marchand de vins traiteur, au Grand-Vainqueur, barrière Mont-Parnasse, boulevard extérieur; gaieté, franchise, honneur aux visiteurs, hommages aux dames... Tout ça rédigé par moi... Alors que je suis son plus soigné d’auteur à la société, et que je lui colloque des romances un peu chicardes... Eh bien, mon ami, puisque tu es un bon, je vais te confier mes œuvres posthumes avant la fin de mes jours... et que tu auras le droit de les imprimer dans tes moments perdus...

--Oui, mais je ne suis pas compositeur, je ne suis qu’imprimeur.

--Moi, je suis compositeur, et pas du tout imprimeur. Voilà pourquoi je ne fais pas connaître mes exproductions lyriques; sans cela, je ferais en ce moment une drôle de niche à la publication des Français peints par eux-mêmes; que mon amour national de citoyen et de tambour m’ont dicté de prendre un abonnement... Je te lui en flanquerais de ces types à ton M. Curmer, qui ne fait que des types de comme il faut, qui n’ont jamais pu d’exister... Je lui ferais le soûlard, le braillard, l’argotier, le décrotteur, l’équarrisseur, le tripier, le récureur d’égouts, le Limousin, ou l’étudiant de la Grève, le limonadier à deux liards le verre, le marchand de pommes de terre frites dans l’eau, la Compagnie-Hollandaise avec son bouillon de vieux os, l’allumeur de réverbères, le jeune premier des Funambules, le ténor de Lazari, le traître de madame Saqui, la souricière de la Halle, le mouchard, le forçat délibéré, le filou imperméable, le carottier, le tambour, l’invalide... et puis une masse d’autres, quoi!... Mais c’est çà des types, et des rupins... C’est pas comme l’étudiant en droit. Vlà-t-y pas... c’est-y malin l’étudiant en droit! ça demeure faubourg Saint-Germain, voilà!... La grisette, c’est connu comme chou blanc. Qu’ils y viennent donc un peu ces malins-là, Henri Monnier, J. Janin, Gavarni!... Oh donc! je vas vous tambouriner le cuir un petit peu, moi fanfan La Blague, le roi, le triomphateur des chanteurs et des gobichoneurs... Si je le connaissais seulement de le voir, ton Curmer, j’irais le lui donner tout cela, moi; et je lui dirais: Voilà... je ne vous demande rien... Je fais la réputation de votre livre; c’est bien... Je vous oblige; vous m’avez de la reconnaissance: descendons prendre une bouteille, payez... et quand vous en voudrez de l’écriture, venez me trouver... D’ailleurs, tu vas juger de la façon dont je suis susceptible de te faire le portrait écrit du premier venu... Et je te vas faire voir l’invalide, que je t’avais apporté exprès pour te le lire après notre visite, et rédigé par ton serviteur Colopeau, peintre en bâtiments de son état, et lyrique dans ses loisirs. Voilà. Fais monter une bouteille, et je te promène sans nous déranger par tous les Invalides, que tu as venu trop tard pour les visiter. Holà! garçon, du même!»

La bouteille venue, le peintre en avala une rasade, se passa et repassa la langue sur les gencives, fit diamant sur l’ongle, s’essuya les lèvres, et entra corps et âme dans le rôle d’orateur. L’auditeur était haletant d’amitié, de joie et d’intérêt.

«D’abord, sais-tu de quand que les Invalides sont inventés? Non... tu ne le sais pas... Eh bien, c’est d’après les Enfants-Trouvés, deux chouettes inventions qui sont contemporaires... Et l’on peut dire métaphosphoriquement que le grand Louis XIV est le saint Vincent de Paule des vieux troubadours de l’armée française: holà, et d’un!... Pourtant qu’il faut être juste, et que Henri IV (qui n’était pas manchot) en a eu la première idée; et de deux!... Et je connais un peu tout ce que je dis... je suis le fils d’une jambe de bois... Dans ce temps, Louis XIV dit à un nommé Libéral Bruant, un architèque: «Tu vas me faire un plan soigné et bien entendu, pour faire demeurer tous les estropiés militaires de mon armée... Mais je veux quelque chose de bien; je ne regarderai pas à quelques pièces de cent sous de plus ou de moins: tu sais que je ne suis pas un vieux ladre.--Connu...» lui répond l’architèque; et de suite il lui flanque c’te maison que tu vois là par la fenêtre... Pige-moi ça: regarde-moi un peu ce chique que ça a... On en fait plus des bâtiments comme ça; le moule est cassé!...

«Après, Louis XIV dit à un autre arrangeur de pierres: «Tu vas avoir l’amitié de me faire une église avec un dôme tout en or.--Bon, que répond le nommé Mansard, je vas vous exécuter une métropole un peu tapée dans le nœud.» Et voilà ce chef-d’œuvre que tu le peux voir encore par cette fenêtre... Alors tous les esculpteurs et les peintres en bâtiments et autres du temps sont venus y faire un ouvrage d’enragé... Après cela, le conquérant d’amour et de gloire, Louis XIV, roi de France et de Navarre, fit un testament, au moment de passer l’arme à gauche... Attends... attends... que je m’en rappelle de ces paroles mémorables... que je les ai apprises étant jeune à l’école des Invalides... où que j’ai été tambour. Ah! voilà... «Outre les différents établissements que nous avons faits durant la longueur de notre règne, il ne c’en s’est pas de plus utile à l’état que l’Esplanade des Invalides. Il est bien juste que les soldats qui sont tués à la guerre aient la récompense de leurs longs services afin qu’ils soient hors d’état de travailler et de gagner leur vie... Les caporaux et les sous-officiers y trouvent une table un peu flambarde... Et nous prions un peu le dauphin d’observer qu’il faut avoir soin de l’établissement ainsi que nos successeurs. Nous sommes persuadés d’avance qu’ils seront enchantés de nous être agréables[13]...»

[13] Nous croyons devoir rétablir le véritable texte du testament, légèrement altéré par notre ami Colopeau.

«Entre les différents établissements que nous avons faits pendant le cours de notre règne, il n’y en a point qui soit plus utile à l’état que celui de l’hôtel royal des Invalides. Il est bien juste que les soldats qui, par les blessures qu’ils ont reçues à la guerre, ou par leurs longs services et leur âge, sont hors d’état de travailler et de gagner leur vie, aient une subsistance assurée pour le reste de leurs jours. Plusieurs officiers qui sont dénués des biens de la fortune y trouveront aussi une retraite honorable. Toutes sortes de motifs doivent engager le Dauphin et tous nos successeurs à soutenir cet établissement et à lui accorder une protection particulière. Nous les y exhortons autant qu’il est en notre pouvoir.»

«Plus tard régna le Louis XV, surnommé le Bien-Aimé, un petit-fils de Louis XIV, un grand feignant qui dépensait toute l’argent du pauvre peuple avec des drôlesses excessivement saint-simoniennes. Ce grand escogriffe se fichait pas mal des extrêmes paroles de son grand papa... Il oublia les services de ses vieux braves pour récompenser les services de ses ouris... Mais, que tôt ou tard le crime est bien puni, Pierroux, vois-tu... et la révolution est venue détruire Louis XVI, pour la peine que son précédent s’était conduit comme un habitant de la mer, que la politesse m’évite de nommer... Enfin, mon ami, ce grand noceur de Louis XV avait eu la vilainie de faire badigeonner en jaune le dôme tout éblouissant que tu as là sous tes simples yeux... A c’tépoque-là la maison était tenue comme quatre sous... Heureusement la 93 est arrivée!... Mais on était trop occupé dans ce moment-là pour penser aux Invalides... Il se démolissait plus d’hommes à la frontière et à l’étranger que je n’ai de cheveux sur la tête... A cause de quoi que le père l’Empereur sortit de son consulat pour entrer dans l’impérialisation. Alors le grand petit homme rendit aux Invalides son éclat créatif..... Il a fait redorer le dôme, et puis (ça, c’était son état) il a fait cribler l’église des drapeaux pris à l’ennemi par la valeur de son Ex.... et en même temps il envoya au bâtiment de l’Esplanade le trop-plein de la chaudière de la colonne Vendôme... Bon, voilà les Invalides un peu militairement et sanitairement installés... Le plat d’argent circule dans l’hôpital comme sur la table de Napoléon lui-même... Les cuisines ont des batteries chargées à mitraille, qui vomissent tous les jours un tas de projectiles légumineux, viandineux, farineux, savoureux, etc., etc., et une multitude de douceurs... L’invalide peut, en vivant avec sa moitié, se consoler de celle de son corps qu’il a perdue... On met les enfants en pension aux frais du gouvernement... et tout va pour le mieux, à la condition que l’on monte sa garde chacun son tour, et que l’on aime et respecte son commandant de place, qui est tant soit peu maréchal de France... Et puis tous les agréments possibles, jeu de quilles, jeu de boules, jeu de Siam, jeu de tonneau, tous les jeux, quoi? Et de plus, une soignée bibliothèque, et dedans le portrait de Napoléon Bonaparte... que ça me rappelle une chose qu’elle m’a fait joliment pleurer... T’aurais vu ça que t’aurais pleuré aussi... En vlà des hommes, et des vrais, ceux-là! C’est ça des dévoués et des dans qui on peut se fier... Un vieux là, un bon vieux, un vieux vieux, un vénérable, des cheveux blancs, presque plus.... pas de souffle, les yeux en l’air pour regarder le ciel où y doit être... A peine s’y peut parler... On s’empresse, on fait silence... y va mourir... Mais avant y veut un bonheur, ce pauvre soldat, y veut voir son empereur... C’est pas commode, il est à Sainte-Hélène... C’est loin, et c’est expressément défendu d’y aller... D’ailleurs l’vieux n’a pas le temps, y va passer tout à l’heure... Oh! là, c’est lui qu’a l’idée.... lui qu’est malade... les bien portants ne pensent à rien... «Devant le portrait de mon Empereur...» on le porte... ah! ça me fend le cœur, quoi? ce pauvre brave homme... y sourit... y pleure... y suffoque... tout le monde gémit... Il est un peu plus tranquille, ses yeux sont séchés... y n’y avait plus ni larmes ni huile dans la lampe..... Éteint! Dieu de Dieu, j’en pleure encore et toi aussi... Allons, trinquons à sa mémoire... A la santé des amis fidèles... Ah! ça me remet... J’aime décidément mieux arroser mon estomac que mes joues... (Et il s’essuya l’œil.) Encore un petit coup.... La bouteille est à sec... Garçon, du même!...»

L’ouvrier tira de sa poche des petits bons hommes dessinés sur carton, et découpés; alors je m’avançai et demandai au peintre vitrier la permission de me mêler à sa conversation, en lui expliquant le but de ma présence dans le quartier du Gros-Caillou. Il parut flatté de l’empressement que je portais à être son auditeur, et il commença ainsi:

La valeur n’attend pas le nombre des années... Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux... Le premier qui fut roi fut un soldat heureux... A vaincre sans péril on triomphe sans gloire...

«La valeur, etc.... Voilà quelque chose qui est un peu vrai de par rapport à ces vieux bibards d’invalides qu’il a bien fallu qu’il n’ait pas d’attendu le nombre des années pour venir glorieusement être chauffés, nourris, logés aux frais du gouvernement.

«Qui sert, etc... Qu’il n’a pas de besoin d’aïeux que celle-ci de verse est encore fort juste... On n’a pas besoin d’aïeux pour être invalide... On est assez âgé pour être son aïeul à soi-même...

«Le premier qui... Ceci est de plus en plus juste, car on voit parfaitement que les invalides ne sont pas rois des Français. Ce qui s’explique aisément par la chose que le premier roi a été un premier soldat, mais que depuis ce temps y ayant eu pas mal de soldats et très peu de rois, il n’est pas étonnant que l’invalide ne soit pas roi de France. Ce qui ne prive pourtant pas l’invalide d’avoir été un soldat parfaitement heureux, et d’avoir cuit dans son jus sous le beau soleil de l’Égypte, pour après venir s’affranchir, dans la Russie, d’une foule de glaces mieux faites, mais moins bonnes qu’au café des Aveugles....

«A vaincre, etc... Voilà ce qui fait que nos vieux écloppés, torgnolés, esquintés, échignés de grognards, se sont couverts et se recouvreront perpétuellement de gloire sur toute la ligne, car leur triomphe a toujours été accompagné de grands périls. Et là-dessus... j’estime et j’honore le celui que je ne connais pas, mais qui est un peu mousseux dans sa façon de penser les verses à l’égard du militaire.... et que moi aussi j’en ferai des verses sur le militaire, que la première sera sur l’invalide, mais que il faut le connaître comme je le connais pour lui en parler...» Alors je le priai de commencer... Il calma un peu son enthousiasme, reprit haleine, et me fit voir ses bons hommes.

[Illustration]

--«Voilà, monsieur, ce qui vous représente un petit garçon qui a un tambour que il le tambourine.... Il a une uniforme qui est celle des tapins des invalides... C’est les enfants des estropiés de l’endroit qui font partie du petit état-major de l’hôtel... Je vous en parle savamment puisque j’ai un peu roulé la diane dans le bâtiment de Louis

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