XIV.
--«Ce que vous voyez après, les jambes crochues et le dos rond, en uniforme et en bonnet de coton, c’est le caporal d’inspection qui se rend à ses fonctions.
[Illustration]
--«Quel est de ce remue-ménage? quel est de ce tapage? Ah! c’est l’heure du déjeuner... Méli-méla général des vieilles machines humaines qui marchent aussi bravement à la table qu’autrefois elles marchaient au feu...
[Illustration]
--«Qu’est-ce que je vois là-bas, dans une brouette à perfection? Ah! c’est un glorieux débris de l’Ex...! qui a perdu les deux jambes et les deux bras... Il jouit parfaitement de son tronçon... Qu’apercevois-je à ses côtés? Une jolie petite demoiselle qu’elle a l’œil doux comme un velours et les manières d’une perruche... Ah! elle le vient de le faire boire, le tronçon... Y a des cancannants qui disent que c’est sa fille. C’est vrai, enfoncée l’autre de l’ancienne qui nourrissait de son sein son papa comme un moutard. Notre petite invalide est bien plus forte, elle nourrit son papa de vin, son innocence ne lui permettant pas de l’allaiter.
[Illustration]
--«Que revois-je, grand Dieu! qu’apercevois-je... le triomphe de la chirurgie.... l’invalide à la tête d’argent! c’est le fameux grenadier qui venait d’avoir la tête emportée par un boulet de canon, au moment où il remerciait son empereur qui lui donnait la croix de la Légion-d’Honneur, pour un trait de courage et de valeur. On a fait une quête en sa faveur au bénéfice des Polonais, et voilà pourquoi que ses moyens lui permettent de se caler sur les épaules une tête d’argent si horriblement cher...
[Illustration]
--«Qu’est-ce qu’il a donc celui-ci qui court comme un ahuri de Chaillot... Où allez-vous, monsieur l’abbé, vous allez vous casser le nez... Quelle bêtise! ce guerrier n’en a plus de nez.... Il vient se cacher dans sa chambre pour se dérober à l’inspection (prétexte de maladie). Il tremble pour les informations à l’égard de son nez, il vient de le mettre au Mont-de-Piété.
--«Ah! mon Dieu! séparez-les, séparez-les... ils se sont battus à mort... ils viennent de se disputer, ils ont raison tous les deux... C’est celui qui n’a pas de bras qui a donné un soufflet à l’autre qui n’a pas de jambe, parce que celui-ci y avait donné un grand coup de botte dans un des endroits du premier invalide qui n’était pas en argent...
[Illustration]
--«Ah! voici la sentinelle qui a une lance à la main... Non pas! non pas!... la lance est tenue par un crochet de fer qui lui tient lieu de toutes les phalanges de l’humanité...
--«Attention! un nouveau tableau: en voici quoique sans bras qui ne sont pas manchots pour ce qui est de se bourrer la pipe à eux-mêmes. Y a un bras qui tient le briquet, et l’autre du voisin qui tient la pierre...
[Illustration]
--«Ah! en voici un qui est bien embarrassé; il pêchait à la ligne au bord de l’eau, et il avait retiré ses jambes de bois qui s’en vont sur la rivière comme de jolis petits bateaux... Heureusement voici un camarade qui vient de laver son mouchoir à tabac sans en perdre... et qui rattrape les jambes de son ami avec sa canne, d’autant plus aisément qu’il s’était établi blanchisseuse dans une vieille toue à écorcher...
[Illustration]
--Par où donc que vont ceux-là, avec leurs manchettes d’écrivains publics... pour pas se salir... comme y sont en bon ordre! Ah! y vont tirer les beaux canons qui sont dessus les bords des fossés de l’Hôtel... C’est fête... fête militaire. Si vous saviez comme y sont joyeux d’entendre les bruits de cette canonnade! On voit sur leur physionomie les souvenirs belliqueux des tremblements de l’empire... Derrière les calonniers, il y a d’autres invalides qui font tout plein de ronds sur le sable avec leur canne...
[Illustration]
--«On a fini de tirer le canon... on fait la fine partie de boules et de quilles... Ah! mon Dieu, de Dieu, de Dieu!... en v’là un sur l’dos... tiens, y rit comme un bossu... quoi qu’y dit?... C’est la boule qui s’est trompée de quille.... ah! ah! ah!.... y rit toujours.
[Illustration]
--«La nuit, en v’là un qui va se coucher... Il met sur son nez une chenue paire de lunettes à un seul verre... Ah! il relit les Moniteurs de la Grande Armée. Il paraît qu’il aurait une superbe envie de dormir: il bâille et se détire les bras et les jambes comme si qu’il en avait... Il pose la tête de dessus son traversin... Tiens, il oublie d’éteindre sa lumière... Qu’est-ce qu’il fait là, il se gratte le nez... Non, y retire ses lunettes. Oh! en v’là une soignée!... il vient de mettre son nez sur la chandelle,... une éteignoire d’argent: plus que ça de genre!... V’là qui dort!... Bonsoir...
[Illustration]
--«Allons, en v’là encore un sans bras qu’a la manie de se les croiser sur la poitrine pour ressembler à son empereur.
--«Et celui-là, où qui va donc? Ah! il est aveugle et y marche comme un éclairé. Ce que c’est que l’habitude! y régale les camarades... Il est donc plus riche qu’eux... Eh! oui, puisqu’il n’a pas besoin de sa ration de chandelles, il la fond en petits verres...
[Illustration]
--«De quoi, de quoi? qu’est-ce que c’est? où qui va avec son briquet ce manchot-là? Tiens, y sort de l’Hôtel.... Ah! il est de garde au coin du feu dans une guérite de parterre.... En v’là pour sa nuit dans les démolitions: y s’y connaît un peu à cet état-là, lui qu’a été démoli toute sa vie..... Tiens, y vient de rencontrer un autre manchot, son ami intime, son bras droit.... qui lui est toujours d’un fameux conseil pour la consomption de l’omelette.... mais les conseilleurs sont pas les peillieurs.... Y s’disent adieu, qué chance! A eux deux y z’ont juste ce qui leur faut de bras pour se serrer la main... Où qui va, celui-ci? Ah! y va inspecter l’impôt des sous du pont de l’Université...
[Illustration]
--«Ah! v’là le père la joie: y joue à la marelle avec des moutards, il est à cloche-pied, sa jambe de bois sous la moitié du bras qui lui reste....
[Illustration]
En v’là, j’espère, des soignés d’abîmés, qui ne sont pas si feignants que des tous entiers!..... Honneur au courage malheureux, respect aux braves..... J’vas battre aux champs pour les vieux restes de l’armée française. Oh! là NI ni, c’est fini. Passe-moi ma recette, une goutte et une croûte.... Salut la société!.... Merci du pourboire...»
[Illustration]
Les images et les explications de Colopeau lui valurent les chaleureux applaudissements de son compagnon, et j’y joignis volontiers les miens. Cet échantillon populaire de style descriptif m’avait vivement intéressé, et avait redoublé le désir que j’éprouvais de voir de près les invalides et leur demeure. Mais des circonstances imprévues m’ayant éloigné de Paris peu de jours après, j’adressai à mon ami E. de la Bédollierre un compte rendu de ma promenade, en lui recommandant de me communiquer les détails qu’il pourrait réunir sur l’objet qui m’occupait; il me répondit en ces termes:
Mon cher Lorentz,
J’ai visité plusieurs fois l’hôtel dont vous n’avez pu franchir le seuil, et je vous envoie le résultat de mes investigations. Que ne puis-je, en vous le présentant, emprunter à votre peintre en bâtiments sa verve et sa gaieté! Mais, comme tous les artistes ne voient et ne reproduisent pas la nature sous les mêmes couleurs, tous les observateurs n’envisagent pas les objets d’une manière identique. En saisissant le côté plaisant du sujet, vous ne m’avez guère laissé que le rôle d’Héraclite; c’est triste.
Vous connaissez l’extérieur de l’Hôtel des Invalides, et il est inutile de vous le décrire. Vous avez été frappé sans doute de la majesté de cet édifice, qui renferme une population égale à celle de la majorité de nos petites villes. Ce n’est qu’en le parcourant en tous sens, en errant de cour en cour et de jardin en jardin, en montant d’étage en étage, qu’on peut se former une idée exacte de ce bâtiment colossal. Il ressemble aux palais créés par le pinceau de Martin, et dont les profils immenses se perdent dans un immense horizon.
Les nombreux visiteurs des Invalides n’emportent de leur excursion que des notions vagues et confuses. Un guide les reçoit à la grille; après avoir admiré sur le bord des fossés les pièces de canon conquises par nos armées, ils entrent dans la cour royale, grand carré environné de deux étages de galeries. Ils sont introduits dans les cuisines, où on leur montre des marmites géantes, dont les deux principales contiennent chacune six cents kilogrammes de bœuf. Puis ils examinent l’église avec sa nef étriquée, son dôme imité de celui de Saint-Pierre de Rome, et surtout ses voûtes frangées de drapeaux enlevés à toutes les nations. En sortant, ils n’ont rien vu. Ils connaissent le corps et non l’âme qui le vivifie; ils ont parcouru la maison sans être au fait des mœurs et usages des locataires; on leur a montré une carapace, en leur disant: «Ceci est une tortue.»
J’ai procédé autrement: est-ce avec succès? vous en jugerez. L’on m’avait adressé à M. Teller, vénérable invalide de 81 ans, dont Henri Monnier a si fidèlement reproduit les traits. En arrivant dans la cour de l’Hôtel, je vis se découper sur le mur un vieillard courbé, assez semblable de loin à une virgule peinte en bleu sur une enseigne. Je l’abordai, le chapeau à la main, et lui demandai s’il connaissait M. Teller.
«Plaît-il, monsieur?
--M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin.
--Je ne vous entends pas, monsieur.»
Je répétai ma phrase en grossissant ma voix.
«Je ne vous entends pas, monsieur.»
En effet, je m’étais adressé à un interlocuteur incapable de me répondre. Une blessure l’avait privé de ce sens dont certains orateurs nous font si cruellement expier la possession. Il m’expliqua comment, depuis la bataille de Friedland, il avait l’oreille un peu dure, façon euphémique d’établir qu’il était parfaitement sourd. Je m’éloignai donc, et pénétrai dans un labyrinthe de corridors, remarquant chemin faisant que tous portaient des noms de villes, et lisant sur des murs en lettres majuscules: CORRIDOR DU HAVRE, CORRIDOR DE PERPIGNAN, CORRIDOR DE HONFLEUR, etc. Sans chercher à me rendre compte de ces dénominations géographiques, je poursuivis ma course aventureuse, et parvins à un chauffoir, où j’entrai sans façon. Le lieu était sombre, l’atmosphère chaude, l’air peu embaumé. Au bruit qui se faisait, je compris qu’on parlait bataille et qu’on visait à l’onomatopée. Je m’approchai d’une table, autour de laquelle plusieurs invalides jouaient aux dominos.
«Monsieur, dis-je à l’un des joueurs, pourriez-vous m’indiquer M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin?
--Plaît-il, monsieur?»
Je réitérai ma question, et cette fois je fus entendu.
«Je ne le connais pas, monsieur. Il faut vous adresser au bureau du mouvement!
--Auriez-vous la bonté de m’y conduire?
Le joueur de dominos leva vers moi la tête avec surprise; il était aveugle. J’étais au milieu d’aveugles qui, remplaçant par le toucher l’organe absent, faisaient des parties de dominos, et même de cartes, avec une inconcevable dextérité.
Je me retirai à la hâte, passai la journée à chercher mon futur cicerone, et le découvris enfin. Je lui exposai le motif de ma visite, et, comme je ne me pique nullement de manières aristocratiques, je lui proposai de faire connaissance le verre à la main. Nous allâmes à la cantine, espèce de boutique de marchand de vin à laquelle on ne pouvait reprocher d’être mal décorée, car elle ne l’était pas du tout. Je demandai des gâteaux et du chablis, j’allumai ma pipe, et, avisant dans un coin un escabeau, je m’assis avant d’entamer la conversation.
«Monsieur, me dit civilement le cantinier, il est permis de fumer, mais vous ne pouvez vous asseoir; c’est la consigne. Emportez du vin dans votre chambre ou au chauffoir, si vous le voulez, mais il est défendu de s’asseoir à la cantine.»
Fâcheux contretemps! être obligé de boire et de causer debout! la position n’était pas tenable, et je remis l’entretien à un autre jour. Je revins le lendemain à midi. La garde montante défilait dans la grande cour sous les yeux d’un adjudant-major. Il y avait là une centaine d’amputés à figure martiale, qu’on semblait avoir choisis parmi les plus mutilés. La plupart étaient dans l’impossibilité absolue d’obéir au commandement d’arme-bras ou de partir du pied gauche ou du pied droit, et le tapin qui tambourinait en tête de l’escouade était seul intact et complet. Au milieu du groupe se trouvait celui que je cherchais.
[Illustration]
J’allai le prendre au corps de garde. «Impossible, me dit-il, de vous parler aujourd’hui, mais j’ai songé à vous, et cette note contient tous les renseignements que vous désirez.»
Sur ce, il me glissa dans la main un papier que je me hâtai de déplier. Il portait:
RELEVÉ DES SERVICES ET CAMPAGNES DE JEAN-CHRISTOPHE TELLER, NÉ A STRASBOURG, EN JUIN 1758.
Entré au service en 1777, au régiment de Dauphin (dragons) actuellement 7e.
A fait les campagnes de 1792 à l’armée du Nord, sous Lafayette; celles de la Champagne, sous Dumouriez. Il était à Valmy, à Fleurus, à Maëstricht, etc., etc., etc.
A reçu, sous Véronne, dans le col, une balle qui est restée, et un coup de sabre sur la tête, près Maubeuge.
A été retraité en 1813.
Le digne homme! en ayant l’idée que ses exploits étaient l’unique objet de mes perquisitions, il m’avait révélé un trait distinctif du caractère de l’invalide; mais cette note était peu instructive relativement aux invalides en général. Je fus donc contraint à de nouvelles courses, à de nouveaux interrogatoires, à de nouvelles séances dans les chauffoirs et aux cantines, j’allai de table en table dans les réfectoires, de lit en lit dans l’infirmerie, et finis par recueillir les documents suivants, qui ne valent peut-être pas la peine qu’ils m’ont coûté.
La condition première d’admission aux Invalides est une retraite accordée comme indemnité: 1º de la perte d’un ou de deux membres, 2º de blessures graves équivalant à la perte d’un ou de deux membres, 3º de soixante ans d’âge et de trente ans de service. Le pensionné échange sa modique annuité contre un asile dans l’Hôtel; les plus maltraités sont les plus admissibles, les plus infortunés sont les plus heureux. Eussiez-vous vingt blessures, si elles ne présentent pas le degré de gravité requis, vous êtes exclu sans pitié. Vous étalez inutilement vos vingt cicatrices; c’est beaucoup trop, mais ce n’est pas assez.
Les soldats invalides habitant l’Hôtel sont au nombre de trois mille répartis en quatorze divisions, soldats de tous les corps, de tous les régiments, assemblage d’éléments hétérogènes unis par une communauté de vieillesse et d’infirmités. Chaque bataille a ses représentants. L’un a perdu le bras à Aboukir, l’autre a eu l’épaule entamée à Hanau par un hussard bavarois. Celui-ci a laissé un œil en Autriche, et une jambe en Espagne; celui-là est demeuré sanglant et mutilé sur le champ de bataille d’Iéna. Ce mulâtre au teint jaune était de la compagnie des guides du général Moreau. Cet Arabe à face basanée, partisan semi-volontaire des nouveaux maîtres de l’Algérie, a contribué à la prise de Constantine. Tous ces braves gens sont autant de feuillets vivants de notre histoire nationale, autant de médailles humaines où sont gravées nos triomphes; ce sont les victoires et conquêtes en chair et en os.
Tous les gouvernements ont fourni leur contingent d’invalides. De là, plusieurs physionomies distinctes, aussi tranchées que les systèmes politiques dont elles sont une incarnation partielle. Un rien vous les signalera, un coup d’œil, un geste, un détail de costume, une parole, un refrain surtout. Chez les Français, peuple chanteur, la chanson est la pierre de touche des caractères. On peut juger des hommes par les couplets qu’ils affectionnent, et les invalides ne font pas exception à la règle. Ainsi vous reconnaîtrez dans:
Les dragons Dauphin Aiment le bon vin Et la compagnie (bis); Ils donnent le matin A ce jus si divin, Et la nuit à Sylvie.
l’invalide de Louis XVI; dans:
Plutôt la mort que l’esclavage, C’est la devise des Français.
l’invalide de la république; dans:
Ah! qu’on est fier d’être Français Quand on regarde la colonne!
le grognard de la vieille garde.
Procédons par ordre chronologique dans la peinture de ces trois personnages.
[Illustration]
L’invalide de Louis XVI a fait la guerre de Hanovre, avant 1783; mais, depuis cette époque, il a servi la Convention, le Consulat, l’Empire, la Restauration, avec la même indifférence et la même fidélité passive. Tant de révolutions se sont succédées sous ses yeux, qu’il n’a plus de foi qu’en lui-même; cette croyance est celle de bien d’autres. On assure qu’un noble sang coule dans ses veines; car il est convenu que le même sang ne coule pas dans les veines de tous les hommes. C’est, dit-on, son père, grand seigneur jouissant d’un revenu de cent mille livres, qui a daigné lui laisser une rente de 650 francs 75 centimes. Quoi qu’il en soit, il a tous les défauts et toutes les qualités d’un gentilhomme. Il est poli avec prétention, galant avec afféterie, coquet avec recherche. Il montre une mansuétude qui n’est point de la bonté, une bonté qui n’est point de la bienveillance. Son embonpoint et sa fraîcheur d’octogénaire témoignent des bons effets de la cuisine de l’Hôtel, à laquelle sa gastronomie ajoute, de temps à autre, une truite, un homard ou des truffes. Il s’est longtemps enorgueilli d’une croix de Saint-Louis, dont Louis XVIII l’avait décoré; mais, depuis 1830, il met à la dissimuler autant de soin qu’il en mettait jadis à la faire voir.
Sans lui tenir compte de cette renonciation volontaire, le troupier de la république lui adapte l’épithète d’aristocrate. Celui-ci assistait au siége de Bréda, et faisait partie du détachement de cavalerie qui, en l’an III, s’empara de la flotte hollandaise retenue dans le Texel par les glaces. Il a été réformé dès 1804, mais sa dernière blessure date de 1814; il l’a reçue au siége de Paris. Il a horreur des prêtres, et ne voit pas sa sœur, sa seule parente, gouvernante à la Visitation, parce que, dit-il, elle est de la calotte. Son puritanisme n’a jamais pu s’accoutumer à accoler au nom des rues la qualification de saints; il dit la rue Dominique, le faubourg Honoré, et même la rue Roch, ce qui n’est guère euphonique. Il regrette Hoche et Kléber, et persiste à désigner Napoléon sous le titre de général Buonaparte.
«Buonaparte! s’écrie à ce sujet l’invalide de la vieille garde, Buonaparte! dites donc Napoléon, s’il vous plaît, autrement nous serions forcés de nous rafraîchir d’un coup de sabre, et ça deviendrait désagréable. Tonnerre! c’était ça un homme! tous vos généraux à cadenettes ne sont pas dignes de lui cirer ses bottes. Et dire que les Anglais!... mais, non, allez, il n’est pas mort! ceux qui soutiennent qu’il est mort ne le connaissent pas; il en est incapable. Dieu de Dieu! s’il revenait... quel tremblement!...»
Ces paroles émanent d’un individu porteur d’une face balafrée, d’une pipe culottée, d’un pantalon bleu et de guêtres blanches; on est en décembre. Ce soldat modèle, plié à toutes les exigences du service, à la discipline, aux fatigues, aux privations, est entré dans la garde à la formation, et en est sorti au licenciement. Son existence a commencé à Austerlitz et fini au Mont-Saint-Jean. La charge, la fusillade, l’empereur galopant au milieu d’un nuage de poussière et de fumée, voilà toute sa vie; avant et après, il n’y a rien. Il se croit encore de la vieille garde; le ruban de sa croix est plié comme celui des soldats de la vieille garde, et il a soin de faire retaper ses chapeaux neufs dans le style vieille garde, par un de ses anciens camarades. En s’appuyant sur une pièce de canon aux armes d’Autriche, il s’imagine toujours être à Vienne. Le gouvernement de Napoléon est à ses yeux le seul grand, le seul légitime, le seul logique. Si vous causez avec lui du ministère: «Ne me parlez pas des ministres, dit-il; c’est des clampins qui caponnent devant les puissances étrangères; l’empereur se comportait autrement avec elles: votre coq ne vaut pas notre aigle.
--Ah! ils sont rudement travaillés par l’opposition...
--Ne me parlez pas de l’opposition, c’est un tas de criailleurs, qui ne savent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils veulent.
--Les journaux...
--Ne me parlez pas des journaux; l’empereur savait bien leur couper le sifflet, à tous ces merles de journalistes.
--La chambre...
--Ne me parlez pas de la chambre; les députés sont tous des bavards, l’empereur les jetait par la fenêtre; ils ne sont bons qu’à ça.
--Et de qui diable voulez-vous qu’on vous parle?
--De l’empereur.»
Ce fanatisme pour l’empereur est partagé par presque tous les invalides. Les ornements de l’Hôtel ne consacrent guère que des faits antérieurs à la révolution. Louis XIV y est partout; sa statue équestre surmonte le portail principal; les quatre nations vaincues par ses généraux se tordent aux angles de la façade; les fresques des quatre réfectoires représentent les batailles gagnées par ses armées. Napoléon n’a pour lui qu’une épreuve en plâtre de la statue de la place Vendôme, et une peinture d’Ingres placée dans la bibliothèque. Mais si la mémoire de l’empereur n’est point conservée en ces lieux par des monuments, elle est dans tous les cœurs, et cela vaut mieux.
Il est vrai que les invalides doivent beaucoup à Napoléon, le plus grand fabricateur d’estropiés des temps modernes. Depuis son règne, ils sont traités comme des princes, et plus heureux que des princes, car ils sont à l’abri des révolutions. La dotation de 1,800,000 francs qu’il leur avait constituée a cessé de leur appartenir, mais ils ont leur quote part du budget. Le grand conseil administratif et leur état-major se composent de personnes honorées et dignes de l’être. Il leur est alloué une paie de trois francs par mois (les anciens disent trois livres), à la charge de donner un sou par barbe au perruquier qui les rase. Leurs tables sont garnies deux fois par jour, à dix heures et à quatre heures, de soupes succulentes et de ragoûts habilement assaisonnés. L’ordinaire est de deux plats pour les soldats, de trois pour les officiers. Le maigre exclusif est inconnu dans l’Hôtel, même le vendredi saint. Le menu de chaque mois, dressé par l’état-major, signé par le maréchal gouverneur, est affiché dans les réfectoires et soumis à la censure des intéressés. Sitôt que le tambour a donné le signal du repas, un cliquetis de casseroles ébranle les cuisines; de grandes flammes s’élancent des fourneaux, et projettent de rougeâtres clartés sur le cuivre des chaudières. L’argenterie des officiers, présent de l’impératrice Marie-Louise, sort propre et luisante de son armoire. Des légions de cuisiniers, de marmitons, de garçons de table, entassent les mets sur des brancards, sur des camions, et les portent ou les voiturent jusqu’à la salle du festin.
Exercent-ils des métiers hors de l’Hôtel, sont-ils concierges par eux-mêmes ou par leurs femmes, les invalides, pourvu que leur conduite soit régulière, obtiennent aisément la faculté d’emporter leurs rations quotidiennes, et de les partager avec leurs familles. La discipline à laquelle ils obéissent est d’une élasticité commode. Être présents à l’appel à neuf heures du soir, quand ils n’ont pas l’autorisation de découcher, assister en bonne tenue à l’inspection mensuelle, s’armer de leurs sabres quand ils sont de service, voilà à peu près tout ce qu’on exige d’eux. Ils se lèvent, rentrent, sortent, vont et viennent à volonté. On en rencontre dans tous les coins de Paris, appuyés sur leurs cannes, ou la portant suspendue à la boutonnière, sans compter ceux qu’on emploie à surveiller les plâtras et à garder les pavés: faibles défenseurs plus imposants par ce qu’ils furent que par ce qu’ils sont.
Dulaure a prétendu que l’architecte de Louis XIV avait réservé de vastes salles à l’état-major, et logé les invalides dans les combles; mais Dulaure n’était point tenu d’être impartial à l’endroit des œuvres de la monarchie absolue. Que les chambres d’invalides ne soient ni lambrissées, ni tapissées, ni plafonnées, qu’elles ressemblent à celles des auberges de village, concedo; mais la plus grande propreté y règne; l’air et la lumière y circulent librement; les murs sont peints en jaune à la colle et mouchetés de portraits de Napoléon; chaque lit a pour annexe une armoire, et est au besoin entaillé au chevet d’une échancrure où s’adapte la jambe de bois du dormeur. Si les dortoirs ne sont point chauffés, du moins le nombre des couvertures accordé à chaque pensionnaire est porté d’une à trois en raison de la rigueur du froid, et, pendant les journées d’hiver, de spacieux chauffoirs sont le point de ralliement de nombreux amateurs du piquet et des dominos. Tout est si bien combiné pour le comfortable des vieux serviteurs du pays, qu’il y a des chauffoirs exclusivement réservés aux fumeurs, et d’autres où la pipe est interdite.
La sollicitude dont on entoure les invalides redouble en proportion de leurs infirmités. Le service de santé, organisé avec la régularité la plus scrupuleuse, est divisé en deux sections, celle des affections aiguës et celle des affections chroniques. La dernière comprend des valétudinaires, soumis plutôt à un régime hygiénique qu’à un traitement médical, et dont l’âge, compliqué par des rhumatismes, est la principale maladie. La plupart s’accommodent difficilement de la diète et de la tisane gommée, et, si le médecin en chef leur accorde la permission de sortir, ils figurent souvent sur le rapport du lendemain avec une note comme celle-ci:
«Nº 15. Rentré dans un état d’ivresse.»
L’infirmier ajoute sur la dictée du docteur:
«Lui supprimer le vin; ne lui laisser mettre que la capote de l’infirmerie.»
Ceux dont les vieilles blessures ne se sont jamais complètement fermées, se présentent tous les matins au bureau des pansements, où on leur administre les secours que leur état nécessite. Les dimanches, les officiers de santé s’assemblent en conseil, et reçoivent solennellement les pétitions orales des invalides; il faut aux uns des gilets de flanelle, aux autres des lunettes, des bandages herniaires, etc. La concurrence est active, les réclamations sont nombreuses; ce que l’on a accordé à Pierre, Paul veut l’obtenir, et les membres du conseil, compatissants pour les faiblesses morales et physiques, mettent tout le monde d’accord par une répartition presque égale de leurs bienfaits.
Les invalides sont-ils assez vieux pour avoir besoin des soins accordés à l’enfance, assez près de la mort pour être nourris comme des nouveau-nés, des mains officieuses les servent avec empressement. On appelle ces quasi-centenaires les moines lais, nom donné jadis aux soldats estropiés que le roi plaçait dans les abbayes de sa nomination. Les plus décrépits sont relégués à l’infirmerie, et notamment dans la salle de la Victoire, réceptacle des misères humaines affublé comme par ironie d’une fastueuse dénomination, espèce d’antichambre de la tombe, où chacun attend son tour avec une apathique philosophie.
«Eh bien, que faites-vous, Bouffi? dit le docteur, s’adressant à une figure en lame de couteau, occupée à presser un bâton de sucre d’orge entre ses mâchoires dégarnies.
--Dame! je reste ici: où voulez-vous que j’aille?
--Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui?
--J’ai, que je suis mort à moitié.
[Illustration: L’INVALIDE.]
--Dans dix ans, reprend le bienveillant docteur, vous serez mort aux trois quarts.
--Laissez donc; au fait, je ne sais pas pourquoi je ne veux pas en finir... la paresse de me faire enterrer.»
Quelques-uns sont en proie à de continuelles hallucinations.
«Bonjour, camarade, demande le docteur, vos ennemis vous ont-ils tourmenté cette nuit?
--Monsieur, c’est les courriers de la malle; impossible de m’en dépêtrer; ils sont toujours après moi; il y a aussi les courriers de la diligence qui me causent bien du tintouin.»
D’autres, cités jadis pour leur intelligence et même leur savoir, n’ont pu, depuis de longues années, parvenir à combiner une seule phrase.
«Comment ça va-t-il, père Thomas?
--Oui, oui, oui.
--Voyons, contez-moi donc quelque chose.
--Oui, oui, oui.»
Et le vieil homme, qui penche comme une tour en ruines, tourne le dos à l’interrogateur importun.
Pauvres hères! c’était bien la peine de n’être tués qu’à demi, pour mener cette existence de bivalve! Souvent, dans leurs intervalles lucides, ils se prennent à regretter de n’être pas restés sur le champ de bataille, quand la mort leur apparaissait glorieuse, presque digne d’envie, et le front ceint d’une radieuse auréole; mais, grâce au ciel, leur étape en ce monde ne tarde pas à s’achever. En vain, chapelains, chirurgiens, pharmaciens, leur prodiguent les secours spirituels et temporels. Exhortations et médecines ne font que préparer au moment suprême l’âme et le corps de ces moribonds, et leurs yeux sont fermés par les sœurs de charité de Saint-Vincent-de-Paule, anges de paix qui veillent au lit de mort des hommes de guerre.
Pourquoi la prévoyance du pouvoir ne s’est-elle pas étendue jusque sur leurs cendres? Pourquoi n’a-t-on pas mis à exécution le projet de Napoléon, qui songeait à convertir l’Esplanade en Élysée militaire? On jette les soldats qui meurent à l’Hôtel dans un coin du cimetière du Mont-Parnasse; leurs noms sont oubliés; quelques coups de fusil sont toute leur apothéose, et la noire croix de bois qui s’élève un moment sur leurs tombes se confond bientôt avec la poussière du dernier séjour.
Leurs enfants s’élèvent et grandissent pour les remplacer un jour dans les cadres de l’armée et sur les rôles de l’Hôtel. Ils débutent, et leurs pères finissent; ils montent et leurs pères descendent; ils seront, et leurs pères ont été. Voués au service, et provisoirement destinés à régulariser au son du tambour l’emploi de la journée, ces apprentis-soldats ont déjà une allure militaire, voire même des mœurs de garnison. «Ohé! criait l’un d’eux à un camarade, viens-tu jouer à la pigoche?--J’peux pas, j’vas promener avec ma femme.» Celui qui répondait ainsi était âgé de treize ans, et sa femme était la fille très-mineure d’une marchande de pommes du quinconce. Triste précocité!
[Illustration]
A la tête des jeunes tapins se pavane, droit comme la canne qu’il fait tournoyer, un élégant tambour-major. A sa tournure martiale, aux cicatrices qui ennoblissent et détériorent sa physionomie, on voit qu’il n’a pas toujours eu des enfants à conduire, et qu’il se rappelle encore le temps où, placé en tête de son régiment, il était le premier à offrir aux balles ennemies sa poitrine d’athlète. Ce beau cavalier est un favori des dames, que son excellente tenue, la propreté de sa mise, la grâce de ses entrechats, la galanterie de ses discours, font rechercher dans les guinguettes des barrières voisines. Les conscrits prétendent qu’il est torrible avec les fommes. Il prime au Salon de Mars et au Grand Vainqueur, où, tous les jours de fêtes, il consomme un nombre incalculable de contredanses à dix centimes la pièce. Il n’a d’autres rivaux qu’un sien collègue, amputé des deux jambes, instruit jadis dans l’art de la danse par les jeunes filles d’outre-Rhin. L’agilité de ce dernier est vraiment phénoménale. Les violons le suivent à peine; la galerie le contemple avec admiration. Comme il saute, comme il gambade, comme il pirouette, comme il tournoie, plus solide sur ses jarrets de chêne qu’un habitant des Landes sur ses échasses! C’est un zéphir en uniforme d’invalide; c’est Vestris en jambes de bois.
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Les guinguettes où brillent le dimanche des danseurs plus ou moins ingambes, sont journellement le rendez-vous d’un grand nombre d’invalides. Le litre quotidien ne suffit pas à ces vieillards altérés. Parfois même leur goût blasé dédaigne le vin comme un liquide trop fade et trop insipide, et ils vendent leur ration pour se procurer du schnick, boisson plus militaire, dont ils ont contracté l’habitude dans les bivouacs.
Deux camarades de chambrée se rencontrent rarement sans être affectés d’une soif contagieuse. «Est-ce que nous ne buvons pas une chopine?» dit l’un; «Est-ce que nous n’écrasons pas n’un grain?» dit l’autre avec plus d’emphase. Ils vont s’attabler dans un cabaret, dissertent sur l’empire et sur l’empereur, et réunissent autour d’eux des groupes d’auditeurs attentifs. Parfois la conversation s’échauffe; les convives ne sont pas d’accord. Cette manœuvre a-t-elle été utile ou funeste? Ce fait d’armes a-t-il eu lieu en Prusse ou en Champagne? Cette charge a-t-elle été exécutée par les hussards ou par les dragons? «Je te dis que c’est par le 7e dragons.
--Je te dis que c’est par le 3e hussards.
--Je te dis que si.
--Je te dis que non.»
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La querelle s’engage; les gros mots s’échangent, puis les coups de poing. Les verres roulent, et les buveurs aussi; la discussion commencée sur la table se termine dessous. C’est là d’ordinaire, au milieu des verres cassés, que s’opère le raccommodement. On se relève en s’embrassant; on s’essuie, on s’examine; personne n’est blessé; il n’y a d’ouvrage que pour le tourneur, et l’un des antagonistes s’écrie avec effusion:
«Garçon! du même, et qu’il soit meilleur; c’est moi qui régale.
--Ne l’écoute pas, garçon; la dépense est pour moi.
--Laisse-moi donc, laisse-moi donc.
--Non, je n’entends pas ça.»
De nouvelles disputes vont suivre cet assaut de générosité, mais le premier interlocuteur a déposé son écot sur le comptoir, et son camarade cède en disant: «Allons, puisque tu y tiens....»
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Bientôt le vin renverse ces inébranlables soldats; ils trouvent en lui un ennemi plus perfide que l’Anglais, plus formidable que L’Autrichien. Eux qui n’ont jamais bronché devant l’artillerie, rentrent en chancelant à l’Hôtel, où les recevra la salle de police, où la capote de punition remplacera leur uniforme souillé. Grâce pour les coupables! ils ont parlé de leurs campagnes, et la gloire entre pour beaucoup dans leur ivresse.
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L’absorption des spiritueux n’est pas le seul plaisir des invalides. Il en est qui ont conservé pour le sexe (nous mentirions en disant pour le beau sexe) un irrésistible penchant. Une jambe, un bras de moins, n’empêchent point leur cœur d’être intact, et, pour être refroidies, leurs ardeurs ne sont pas éteintes. Ils ne peuvent guère payer de leur personne, mais ils sont dignes encore de celles qu’ils courtisent, et dont ils charment les oreilles par des chansons grivoises et de graveleux calembours. Leur galanterie a tourné à l’aigre, leurs défauts sont devenus des vices. Il se passe dans les fossés du Champ-de-Mars des scènes qu’heureusement la nuit dissimule: faisons comme la nuit; ne dévoilons pas des passions sexagénaires, qu’irrite la comparaison du présent avec le passé. Quand on a été l’amant heureux d’une infinité de Flamandes, de Hollandaises, d’Italiennes, d’Espagnoles, de Viennoises, de Berlinoises, voire même de Mauresques et d’Égyptiennes, il est pénible d’en être réduit aux vénales beautés du Gros-Caillou... Mais qu’y faire? à défaut de roses, les soucis.
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Cette comparaison botanique me rappelle qu’aux extrémités latérales de l’Hôtel s’étend une file de petits jardins. Chaque invalide a dû primitivement avoir le sien; mais la guerre a démesurément augmenté la population de ces lieux; et, aujourd’hui, les jardinets sont accordés par faveur spéciale après le décès des usufruitiers. L’invalide horticulteur s’attache à la glèbe de son enclos, s’immobilise au milieu de ses plantes chéries, se dessèche avec elles en hiver, et renaît avec les premiers bourgeons. Sa vigne, arrondie en berceau, est ornée d’une statue en plâtre de l’empereur, qu’on rentre avant les gelées; c’est l’idole de l’horticulteur. Il la couronne, la couvre de bouquets, l’embellit de drapeaux tricolores, la regarde avec adoration, sans s’apercevoir que le contenu de son arrosoir s’épand en ruisseau sur les objets voisins. La contemplation de son fétiche est seule capable de détourner passagèrement l’infatigable jardinier de la culture de ses dahlias, qui lui ont valu une mention honorable de la Société d’encouragement. Malheur à qui chercherait à s’introduire dans ce temple en plein vent élevé à Napoléon! Le vieux soldat a failli assommer un tapin que la curiosité avait amené aux pieds de la statue, et il a laissé pour mort un chien qui en avait immodestement sali le piédestal. C’est du reste un excellent homme.
L’invalide pécheur demande aux eaux des plaisirs non moins doux et non moins tranquilles que ceux dont l’horticulteur est redevable à la terre. Ce bipède amphibie, muni d’une boîte d’asticots et d’une canne à ligne, s’établit dès le matin sur un train de bois, près de l’embouchure d’un égout; situation peu odoriférante, mais propice aux captures. Là, il attend patiemment que ça morde. Ça désigne un poisson quelconque, que le vieux Triton voit déjà sauter du fleuve natale dans l’huile de la friture; mais le bateau à vapeur de Saint-Cloud vient à passer, les roues géantes soulèvent d’énormes flaques d’eau, et la proie espérée s’enfuit:
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«Au diable la vapeur! murmure l’invalide; pas moyen de pêcher une ablette! Du temps de l’empereur, on ne tolérait pas toutes ces saloperies, qui ôtent les bras du pauvre peuple.» Et rengaînant sa ligne, il s’éloigne en accablant de malédictions la vapeur et ses bateaux.
Il y a parmi les invalides une race d’élite, qui dédaigne également le cabaret, les femmes, la culture et la pêche. Les membres de cette société choisie se reconnaissent à leur physionomie distinguée, à leur front chauve et lisse, coiffé d’une calotte de soie noire; ils se rassemblent à la bibliothèque, promènent sur les journaux leurs yeux armés de lunettes, et dévorent les nombreux mémoires de l’époque impériale. Souvent aussi ils se groupent sous les portiques, et discutent entre eux des points de tactique, comme des avocats discuteraient des points de droit. Ils tracent des plans de bataille avec leurs cannes, représentent les fleuves en abrégé, au moyen du fluide que sécrètent leurs glandes salivaires, et marquent, par des pincées de tabac, la place des batteries. Ils jugent les généraux et font des parallèles à la manière de Plutarque. Vous sauriez, en les écoutant, à qui est dû réellement le gain de telle ou telle bataille; vous connaîtriez la cause de l’inaction de Bernadotte à Averstaedt, et de tel autre général en Espagne; ils vous répéteraient le mot énergique que prononça Cambronne à Waterloo. Passant de Hondschoote à Weissembourg, de Borodino à la Bérésina, d’Iéna à Leipsig, ils donnent un sourire de joie à tous les triomphes, une larme à tous les revers. Grâce à Dieu, ils ont peu de larmes à verser!
En décrivant les Invalides de Paris, j’ai fait le tableau moral de ceux d’Avignon, où est établie une succursale depuis l’expédition d’Égypte. Ce sont les mêmes habitudes, modifiées par le calme de l’existence départementale, et par une surveillance plus facile, en ce qu’elle ne s’exerce que sur cinq cents hommes. L’état sanitaire est plus satisfaisant, et la longévité plus grande sur les bords du Rhône que sur les rives de la Seine. Quant aux bâtiments de la succursale avignonnaise, ils se composent de deux maisons conventuelles, dont l’ancienne distribution a été presque entièrement conservée. Au milieu de la cour principale est une fontaine avec une inscription qui serait peu goûtée des buveurs, s’ils entendaient le latin:
NAÏAS HOSPITA MARTIS.
Le parc de la succursale, planté d’ormeaux et de platanes, est divisé en larges allées qui portent les noms d’Iéna, d’Austerlitz, de Wagram, etc. Les murs qui l’environnent présentent un résumé de l’histoire militaire de France depuis 1791 jusqu’à nos jours; des tableaux graphiques y rappellent les principales batailles, leurs dates, les noms de ceux qui s’y distinguèrent, leurs belles actions, leurs paroles mémorables; c’est un Panthéon en plein vent.
Que de souvenirs se rattachent aux vétérans qui, dans ces deux hospices, préludent au repos du tombeau par le repos de la vieillesse. Que cette réunion d’hommes échappés au carnage est, malgré les imperfections individuelles, imposante dans son ensemble! En l’étudiant, mon cher Lorentz, je me suis senti pénétré de vénération. Lors de ma dernière visite aux Invalides, j’étais allé dîner au café où vous eûtes le bonheur de rencontrer Colopeau. Le crépuscule tombait; l’obscurité naissante augmentait les gigantesques proportions de l’Hôtel. Je songeai aux brillantes visions qui devaient à cette heure planer sur cette enceinte, et dans une boutade poétique, j’écrivis les vers par lesquels je clos ma trop longue épître.
La nuit, quand tout se tait et dort sur l’Esplanade, A l’horizon lointain mugit la canonade; Des rêves glorieux ont visité l’Hôtel. Soudain, chaque bataille, au renom immortel, Fille du peuple libre ou fille de l’empire, Prend un corps, et, vivante, elle marche et respire. Fleurus, demi-vêtue et le sein palpitant, Croise la baïonnette, et triomphe en chantant. Embabeh, refoulant les Arabes timides, Contemple l’Orient du haut des Pyramides. Vengeant de tristes jours de défaite et d’affront, Marengo pleure un brave; Austerlitz à son front Porte des rayons d’or éclatants comme un phare, Et sur des lacs de glace entonne sa fanfare. Voici venir Wagram et la sanglante Eylau; Pâle de désespoir, voyez-vous Waterlo, Au milieu des moissons que la guerre a foulées, Disputer aux Anglais ses aigles mutilées? Entendez-vous encor, par la paix endormis, S’éveiller en grondant les canons ennemis? Entendez-vous frémir comme au gré de la bise Les drapeaux suspendus aux voûtes de l’église, Et que peut contempler l’invalide joyeux, Quand il élève au ciel sa prière et ses yeux?
Alors les vieux guerriers se raniment; leur bouche A retrouvé des dents pour mordre la cartouche; Feuillage printanier des arbres rajeunis, Les cheveux ont couvert leurs crânes dégarnis. Comme un fleuve ses bords, le sang bat leurs artères; Ils renaissent au jour des fastes militaires, Et leur jeunesse ardente, avide d’un grand nom, Est digne qu’on la risque en face du canon. Ils se lèvent; pour eux la lutte recommence; Ils reprennent un rang dans la colonne immense. Soldats de vingt pays, esclaves de vingt rois, Anglais, Autrichiens, Prussiens, Bavarois, Opposent à leurs coups une épaisse muraille, Que perce et démolit l’incessante mitraille. Mille ennemis sont là; mais eux, vaillants et forts, Rompent des bataillons, escaladent des forts; Et si, dans la mêlée, un boulet les emporte, Si la balle en passant les renverse, qu’importe? Car, pour les voir tomber et mourir sans terreur, Ils ont deux grands témoins, la France et l’empereur.
Hélas! bientôt la nuit, la mère des mensonges, Dans les plis de sa robe emporte tous les songes! Le matin reparaît, mais il ne reste plus Que de pauvres soldats, éclopés et perclus, Débris de corps humains, vieilles lames rouillées, Par l’âge et les combats moitiés dépareillées. Ils accueillent souvent par un juron brutal La goutte qui les tient sur un lit d’hôpital; Mais leur caducité s’entoure de trophées; Au feu des souvenirs leurs âmes réchauffées Vers un passé sublime ont repris leur essor; Ils ont rêvé de gloire!... ils sont heureux encor.
=E. DE LA BÉDOLLIERRE.=
Pour copie conforme:
=A. LORENTZ.=
[Illustration: LE RHÉTORICIEN.]
[Tête de page]
LE RHÉTORICIEN.
Il est assez bien conneu que l’on doibt appliquer le nom de rhétorique à l’art de plaire et de persuader, soit en parlant, soit en écrivant.
VAUGELAS.
A DIX-HUIT ou dix-neuf ans, quand un jeune homme entre dans le monde, après avoir fait parler correctement et convenablement tous les plus grands hommes des temps antiques et des temps modernes en français, en latin, en prose et en vers, on pense bien qu’il doit avoir acquis une assez bonne opinion de lui-même. Après avoir débité sous le nom de Cicéron les amplifications les plus brillantes et les maximes les plus conservatrices; après avoir vitupéré si justement Philippe de Macédoine et la tyrannie, au nom de Démosthènes, un écrivain qui a su dépeindre avec tant de solennité, de nerf et d’éclat, le sort des malheureux chrétiens d’Orient, d’après saint Bernard; un adolescent qui a si bien rendu l’amoureuse félicité du soupir dans sa correspondance de Pétrarque avec Laure de Noves, pourrait-il avoir un doute à l’égard de son mérite, une inquiétude à l’égard de son avenir? Pourra-t-il hésiter à porter et à formuler un jugement absolu toutes les fois qu’il est question d’ordre public, de liberté, de christianisme, et surtout lorsqu’il est question de l’amour?--Voilà ce que nous soumettons à tous les psychéistes, et notamment aux phalanstériens, à qui nous recommandons avec sollicitude un enfant du progrès, un poëte juvénile, un lauréat universitaire. Nous espérons qu’on voudra bien excuser son aplomb, sa disgrâce et sa pédanterie, par la bonne raison que la loquacité redondante et l’intarissable diffusion signalent toujours un écolier qui vient de quitter les bancs.
La bibliothèque du rhétoricien se compose infailliblement des livres qui suivent:
Six volumes de dictionnaires, y compris le DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE de Voltaire, édition Touquet;
Un volume dépareillé du MONITEUR UNIVERSEL (année 93);
L’ORIGINE DES CULTES, par le citoyen Dupuis, édition de 1829 avec la date de 1797, an VII de la république française;
LES RUINES (de Volney), 20e édition compacte;
La GUERRE DES DIEUX, par Évariste Parny, de l’Institut national;
Quatre volumes dépareillés du CHEVALIER DE FAUBLAS et du COMPÈRE MATHIEU;
BIOGRAPHIE DES CONTEMPORAINS, par MM. Jay, Jouy, Arnault, Norvins, etc., etc., excellents biographes, dont chaque article a donné sujet à réclamations;
LA CHEMISE SANGLANTE, par Barginet (de Grenoble), et la COTTE ROUGE, du même auteur;
LELIA, INDIANA, LA SALAMANDRE, et autres romans intimes ou maritimes;
LA CHUTE D’UN ANGE, avec l’estampille d’un cabinet de lecture du faubourg Saint-Jacques, et des notes au crayon sur toutes les marges.
Le rhétoricien a presque toujours des yeux immenses, le visage innocent et l’air doctoral; il est généralement grand et fluet; il porte, le dimanche, avec un air de satisfaction, des éperons novices et des cheveux excessivement pommadés. Il use de la pommade avec une profusion qui participe de l’extravagance. C’est toujours un rhétoricien qui fait l’exhibition du premier pantalon blanc qu’on voit éclater à Paris sur l’horizon printanier. Il est toujours flânant dans les passages et sur les promenades publiques, la bouche armée d’un cigare; car il est bon de vous dire qu’il fume, le rhétoricien; il fume en dépit de son aversion naturelle, et il s’en acquitte même avec une résolution courageuse, une ténacité méritoire. Il a quelquefois le propos absurde, mais il a toujours le verbe haut, suffisant, tranchant et didactique. L’histoire des coulisses de Paris lui est connue tout entière, et la chronique des Variétés n’a pas de secrets pour lui. Il pourrait nommer tous les amants de toutes les actrices du boulevard; mais ce qu’il sait encore mieux que tout le reste, c’est l’histoire de tous les duels qui ont eu lieu depuis la révolution de juillet. Il disserte assez judicieusement sur les chevaux de course, il raisonne assez pertinemment sur les filles de théâtre; mais le plus souvent possible il fait intervenir dans la conversation le nom d’un célèbre dandy du jockey-club, qui est son ami le plus intime et qu’il n’a pourtant jamais vu qu’à l’Opéra, c’est-à-dire du parterre aux balcons du même théâtre, et de bas en haut, conséquemment. Il arrive au sommet de la perfection lorsqu’il a lieu de se persuader qu’il a été floué par des courtisanes, qu’il a fait une orgie satanique avec des viveurs, et qu’il pourrait avoir obtenu quelques bonnes fortunes dans la haute (style de roué vulgaire).--Il n’a seulement pas daigné prendre garde à cette grande dame...--Apprenez qu’il est également supérieur à la bonne fortune et à la mauvaise fortune...
On concevra bien aisément qu’un jouvenceau qui fait parade de certains défauts ou de certaines qualités en opposition directe avec son âge et ses habitudes, ne saurait agir d’après son impulsion naturelle. Des lectures aussi mal choisies que mal comprises ont halluciné ce pauvre étudiant. Il a pris au réel, au positif, au sérieux, certains caractères imaginés par un poëte en colère et des romanciers en délire, ou des dramaturges en frénésie. Il est devenu lycanthrope, faustique et byronien, mais byronien progressif et perfectible, entendons-nous. Il admet les intuitions féroces et les monomanies régicides; mais c’est en les combinant avec les assentiments forcenés, les attractions en cour d’assises et les sympathies george-sandiques. Il a cru aux enfants désillusionnés, à la prédilection pour les forçats, de la part des femmes supérieures; il a cru par-dessus tout à cette espèce d’auréole et d’éclat prestigieux qui reluit autour du crime, et qui doit fasciner les âmes fortement trempées, les âmes solitaires au désert du monde!... En revanche, il ne conçoit pas du tout quelle sorte d’agrément telle ou telle femme sérieuse a pu trouver dans l’intimité d’un joli garçon bien tourné, bien fait et bien mis! Vous pouvez bien supposer qu’il ne veut jamais admettre aucune obligation de costume, de convenance ou de politesse, il appelle tout cela des banalités vassales et des vulgarités surannées. Il croit au génie tudesque, aux incantations, au Fatum, à l’orgueil Lucifernal, à l’Égoïsme, surtout! et même à celui des Sœurs de la Charité. Il a toujours l’accusation, le reproche et le mot d’Égoïsme à la bouche. Le collégien progressif se fait un bouclier impénétrable et tire un immense parti de son abnégation personnelle, en conversation. Il n’a jamais vu femme qui vive avec une intimité soutenue, ou même avec une familiarité prolongée, si ce n’est sa mère, sa grand’mère et la portière de son école; mais il n’en pense pas moins que toutes les femmes au-dessus de huit à dix ans sont des créatures vénales et dépravées, dévastées, échevelées, avilies, etc. En concurrence avec ce touriste anglais qui avait écrit sur son calepin: Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres, il vous soutiendra, quand vous voudrez, que les Parisiennes sont naturellement stériles, arides et livides (à moins qu’elles ne soient fardées). Quand vous en trouvez qui ne sont pas chauves, et qui ne sont pas ternes et blafardes comme des navets, vous pouvez bien compter que c’est parce qu’elles ont mis des cheveux de paysannes et du vinaigre d’Acloque. Il n’y a que les épiciers, les moutards et les Berrichons qui se laissent attraper à ces choses-là! Cet homme d’expérience est pleinement convaincu que la majorité des femmes est profondément adultère et plus ou moins infanticide; voilà ce qu’il a trouvé dans une satire de lord Byron, où l’on voit également que toutes les empoisonneuses sont des femmes. Mais vraiment, on pourrait dire aussi que tous les empoisonneurs sont des hommes, ce qui serait un théorème indubitable et fournirait un prolégomène incontesté.
Notre byronien se maintiendra résolument dans la même opinion jusqu’à l’heureuse époque où, dompté par une affinité élective, à la manière de Gottorp-Ephraïm Lessing, il ira déposer ses tristes croyances aux pieds d’une adorable ouvrière à laquelle il aura conçu, mais fugitivement, à la vérité, la généreuse et belle pensée d’offrir, avec son nom, son cœur et sa main, comme dit toujours M. Planard[14].
[14] Auteur de JULIETTE BINARD ou le Mariage de la Brodeuse, opéra-comique en trois actes, et qu’on joue fréquemment dans la banlieue de Paris.
Mais pendant qu’il est encore dominé par des théories si desséchantes, et pendant qu’il met tous les sentiments humains et sociaux, honnêtes et vrais, au-dessous de rien, il étale inconséquemment les idées les plus débonnaires en philanthropie. Il ne trouve jamais assez d’air et de force, assez d’oxygène et d’organisme dans ses poumons, pour crier contre le monopole du tabac, contre l’imposition du sel, et surtout contre le régime colonial; contre cet esclavage affreux que nous laissons peser sur nos frères du Sénégal et de la Gambie, sur les Chicaras, les Jaloffs, et les infortunés concitoyens du roi de Congo, qui sont habituellement égorgés ou pendus quand ils ne sont pas vendus à des Brésiliens, des Havanais ou des Bordelais. Il vous suffira de ne pas désapprouver assez fortement le tarif des octrois et le timbre sur les cartes à jouer, pour qu’il vous appelle sarcophage et monolithe arriéré, cruche pétrifiée, borne milliaire et vertèbre de mastodonte, ou fossile antédiluvien! ce qui est une invective abominable aujourd’hui. Il est assez connu que M. Geoffroy-Saint-Hilaire a voulu faire un procès au jeune Gay-Lussac qui l’avait appelé vieux Ibis et momie rétrospective; mais cet élève du Jardin des Plantes a été libéré d’accusation pour avoir agi sans discernement, parce qu’il n’avait pas quinze ans révolus.--Si nous étions en Chine au lieu d’être à Paris, disait M. Geoffroy, je le ferais condamner à porter la cangue toute sa vie!--Mais pour en revenir à notre publiciste imberbe, il est bon d’avertir les souverains étrangers que toute espèce de tête plus ou moins couronnée n’est jamais à ses yeux qu’un chef salique, un tyran féodal, un despote ombrageux qui brandit continuellement la lame d’un grand sabre, afin d’écharper ses malheureux sujets prosternés devant lui.--Les sujets de ce temps-ci sont toujours agenouillés ou prosternés, comme chacun sait.--Le roi des Français est le seul potentat qu’il n’ose pas accuser de se livrer continuellement à cette occupation monarchique. Si vous avez la patience et la bonté de lui laisser dérouler ses plans humanitaires et sociaux, vous verrez qu’après vous avoir débité toutes sortes d’élucubrations qu’il a puisées dans l’ancienne Minerve et le vieux Constitutionnel, il conclura par une macédoine en prosopopée, dans laquelle il évoquera les mânes de Lafayette et des saint-simoniens, de Paul Courier, de Charles Fourier, et autres génies du progrès auxquels il a consacré tous les sentiments de confiance et de vénération dont il est capable. Mais comme le désenchantement de son cœur n’a pu résister aux minauderies d’une petite lingère, il arrivera que ses grands plans de réforme sociale iront sombrer lourdement devant ce qu’on appelle aujourd’hui les agaceries du pouvoir, c’est-à-dire devant l’espérance d’être employé comme surnuméraire à la direction des douanes.
Nous allons mettre sous les yeux du lecteur une anecdote que nous tenons pour véritable, attendu que le grand écolier qui nous l’a contée ne pouvait y trouver aucune satisfaction pour sa vanité. Laissons parler ce rhéteur ingénu.
--J’avais passé dix-huit ans, et j’étais encore parfaitement novice et candide, quoique j’affectasse un air expérimenté, et quelquefois même un peu blasé.--Pauvre don Juan que j’étais! innocent blondin, qui m’occupais en cachette à composer des madrigaux anthologiques et des sonnets italiens en l’honneur de Léontine Fay, qui n’en a jamais rien su, parce que je n’étais jamais assez content de la beauté de mon écriture et de l’élégance de mon papier à vignettes dorées.
J’étais allé passer mes dernières vacances au château d’Échenilles, chez M. Jean Gouin, mon parent. C’était un homme habituellement brusque et peu souvent aimable; abusant étrangement de son titre d’ancien colonel de la grande armée pour être à sa volonté loquace ou taciturne, impérieux et taquin. Voilà ce qu’il était avec tout le monde, excepté sa charmante femme; mais il faut vous dire comment cette prédilection se trouvait justifiée par le caractère et les agréments de ma cousine Gouin. Figurez-vous une belle et jolie femme de vingt-quatre ans, avec de grands yeux bleus, des dents du plus pur émail; bien prise de taille, quoiqu’un peu rondelette, et d’ailleurs alerte et rieuse. Elle était mère de deux gros garçons qui ressemblaient fort peu (très-heureusement) à M. le colonel, auteur de leurs jours. A peine eus-je passé deux heures au château d’Échenilles, que tout ce que j’avais lu dans la littérature moderne, sur les relations habituelles entre les cousins et les cousines, et que tout ce que j’avais appris au Gymnase sur les désastres matrimoniaux des anciens militaires, me revint à l’esprit. Je compris que le sort ne m’avait amené dans cette maison que pour remplir une place vacante, ou du moins inoccupée; en conséquence de quoi ma résolution fut bientôt prise. Je commençai dès le lendemain à dresser mes batteries en roué consommé, en vrai Faublas, à ce qu’il me sembla.
Pendant huit jours, je fis de magnifiques dépenses en cosmétiques, en pommade et en eau de Cologne, ce qui constitue la perfection de l’élégance ou de la fashion pour un lycéen défroqué. Je donnai force pastilles de toutes couleurs à mes petits cousins; je les versai cinq ou six fois de suite en les traînant dans leur petit chariot, et je m’arrogeai le droit de présenter journellement à ma cousine un bouquet symbolique.... Enfin, je m’ingéniai d’aller battre la mesure auprès d’elle, à son piano, quand elle nous jouait la marche des Puritains, que mon parent affectionnait beaucoup et qu’il demandait régulièrement à sa femme après son café. Si je battais la mesure à contre-temps, ce n’était pas ma faute et ce n’était pas sans raison, car je n’ai jamais eu l’oreille musicale; mais ma jolie cousine ne s’en formalisait et ne s’en plaignait en aucune façon.
En voyant son indulgence, et d’après un si tendre encouragement, je ne doutai plus de mon succès auprès d’elle et je pris la résolution d’en finir. A cet effet, j’écrivis, en cursive anglaise assez passable, une déclaration qui était un véritable chef-d’œuvre de rhétorique, et je puis ajouter de dialectique, car toutes les parties du discours, depuis l’exorde jusqu’à la péroraison, s’y trouvaient enchaînées et déduites avec une méthode irréprochable, une logique parfaite!--Ensuite et malgré la satisfaction que j’en éprouvais, ne me sentant pas la témérité de remettre moi-même une pareille épître, j’eus recours à un stratagème de comédie: je chargeai mon bouquet d’être mon messager; je savais que ma cousine, toute campagnarde d’habitude, en détacherait la gerbe elle-même, afin d’en garnir deux vases qu’elle avait sur la cheminée de son cabinet.
Fort de ma résolution, je montai tout de suite après dîner pour aller chercher mon buisson de roses et d’œillets, et je redescendis l’escalier en conservant un aplomb stoïque; seulement, à la porte du salon, je sentis battre mon cœur et j’hésitai: mais ce ne fut que l’affaire d’un instant.
--Vous arrivez trop tard, monsieur de l’ancien régime, me dit le colonel:--les oiseaux sont envolés: Constance a mal à la tête, et la voilà qui vient d’aller se mettre au lit pour y boire de l’eau de tilleul, à ce qu’elle a dit.
Ma figure exprimait un tel désappointement, que mon cousin ne put s’empêcher d’en rire.
--Donnez-vous donc du mal pour les femmes, continua-t-il en goguenardant; fatiguez-vous donc à composer des pyramides de fleurs: une migraine, un enfant malade, et voilà que votre travail est à vau-l’eau...... Sapristie! quel parfum! Passe-moi donc un peu cet odorant tribut de ton amitié pour ma femme.
A cette demande inattendue, mon sang reflua vers ma tête, et je devins couleur de pourpre....
Je restais cloué à ma place, et le colonel me toisa de la tête aux pieds; ensuite il plissa son front, ouvrit de grands yeux, serra les lèvres, et fit entendre un appel de langue qui pouvait signifier:--Ah! vous aviez une intention de galanterie! on ne se doutait pas de ça.
Revenu de ma première stupeur, je crus qu’il fallait payer d’audace, et je présentai le bouquet à mon cousin, mais ce fut avec les yeux baissés et les joues fortement colorées encore. Il regarda le bouquet fort attentivement, mais sa figure demeura tout à fait impassible; il en respira l’odeur, et puis, le posant sur un guéridon qui se trouvait à portée de son bras, il se renverse dans son fauteuil, en s’abandonnant à une espèce de rêverie léthargique.
A peine revenu de ma frayeur, je commençais à me reprocher mes idées de séduction: mais notre tête à tête muet fut interrompu au bout de quelques minutes par la visite du procureur du roi de l’arrondissement, honnête magistrat, qui avait fini par vaincre l’antipathie de mon cousin pour les hommes de robe, en subissant l’histoire de ses campagnes avec une longanimité tout à fait judiciaire.
La conversation roula d’abord sur les affaires et les caquets de la petite ville; et puis M. le procureur du roi, qui tenait peut-être à s’attirer une invitation pour le grand dîner du lendemain, pria mon cousin de nous raconter une de ces histoires qu’il narrait toujours avec un intérêt si rempli de charme.
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«Avec plaisir, dit le colonel qui accordait toujours ces sortes de demandes avec empressement. Je vais vous en dire une.... Ici le colonel se mit à cligner de l’œil avec un air narquois.... C’est un peu vert, mais bah! vous avez été jeune tout comme un autre, monsieur le magistrat, et Charles n’est plus un enfant.--N’est-ce pas que tu n’es plus un enfant?»
Je répondis à cette moquerie du grognard par un coup d’œil assez dédaigneux: le calme et la confiance étaient complètement rétablis dans mon esprit.
«C’était en Espagne, au mois de septembre 1811, nous dit-il ensuite; j’avais alors vingt-quatre ans; le 8e régiment de chasseurs, dans lequel je servais comme lieutenant, tenait garnison à Orihuella, fameuse garnison, où nous ne buvions que du vin de Xérès, et ne fumions que de véritables cigares de Cuba: et quelles femmes, grands dieux! des femmes avec des yeux de feu, des corps de fer, maniant le poignard avec autant de facilité que les castagnettes. J’aurais pu tout comme un autre courir les bonnes fortunes, mais j’étais trop amoureux d’une petite fille appelée Geniola.»
Ici mon cousin fit une pause comme pour recueillir ses souvenirs. Moi, la tête dans les deux mains, ayant l’air de prêter une attention profonde au narrateur, je ne quittais pas des yeux mon fatal bouquet, frémissant de tout mon corps à chaque mouvement de mon cousin, car ils n’étaient séparés que par la largeur de cette petite table.
«La manière dont je fis connaissance avec Geniola, poursuivit le colonel, est assez singulière pour mériter de vous être rapportée. Dans une expédition pour venger la mort de quelques-uns de nos soldats assassinés pendant la nuit dans un village andalous, je fus chargé, à la fin de l’affaire, de mettre la dernière main à l’œuvre, en allant sabrer tout ce qui restait d’habitants. J’entrai au galop dans le village à la tête de mon peloton. Au milieu de la rue, restait seule et debout, une belle jeune fille: je la vois encore, l’œil étincelant, le visage enflammé, les cheveux épars: le cadavre d’un homme était à ses pieds.--A toi, Français du diable! me cria-t-elle en m’ajustant, quand je ne fus plus qu’à dix pas d’elle. Le coup partit, et mon schako en tomba par terre: mon cheval était si fortement lancé, que ma farouche ennemie n’avait pas eu le temps de s’enfuir: heurtée à l’épaule elle alla rouler à quelques pas de là. L’expression de la haine était si fortement empreinte sur les traits de cette jeune femme, tant de désir de vengeance brillait dans ses yeux, c’était une beauté si fière et si sauvage, que j’en fus enthousiasmé subitement et que je résolus de la sauver. Arrêtant mon cheval, je retournai sur mes pas, je la chargeai sur ma selle et la ramenai à San-Lucar-de-Barameda. Huit jours après nous vivions maritalement ensemble, et j’étais fou de Geniola.»
Mon cousin s’arrêta quelques instants; mais je n’osais plus respirer, et je puis dire que je ne vivais plus, car mon regard vif et pénétrant avait découvert qu’entre deux roses de Provins, du plus gros rouge, mon triste message amoureux poussait une pointe blanche, aiguë, luisante et tout à fait hétérogène. Je ne pouvais plus y tenir et je me levai pour aller reprendre mon bouquet; mais le colonel me prévint, et saisit le bouquet en me disant: laissez-le-moi donc sentir à mon aise, il m’embaume. Je revins m’asseoir à ma place, et j’étais plus mort que vif.
«Depuis deux mois, poursuivit le colonel, je goûtais un bonheur surhumain, quand il nous tomba des nues un officier général, que je fus désigné pour accompagner jusqu’à Madrid; c’était une absence qui devait durer pendant quinze jours au moins. Je crus que j’en deviendrais fou: j’eus la tentation de déserter, de fuir au bout du monde avec ma Geniola. Heureusement que j’avais alors un intime ami, nommé Lambert, qui sut me parler raison bien à propos, et qui me détermina, non sans peine, à remplir ce qu’il appelait un devoir sacré. Je partis après avoir reçu de mon ami Lambert une promesse sacrée, celle de veiller sur ma Geniola avec toute la sollicitude d’un frère ombrageux, ou d’une duègne de Caldéron. Quel voyage! il me fut impossible de desserrer les dents avant d’arriver à Madrid, et ce fut pour demander au général s’il n’avait plus besoin de mes services.»
«Hé mon Dieu! Charles, qu’as-tu donc? dit le colonel avec un air d’intérêt, en dirigeant vers moi le bouquet. Au même instant, je fermai les yeux avec une terreur indicible, car le mot adultère flamboyait à ma vue sous la forme de mon épître que le colonel mettait de plus en plus en évidence, en balançant dans sa main mon bouquet malencontreux.
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--Je n’ai rien du tout, lui dis-je avec une voix sourde et comme étranglée.»
«Aussitôt que je fus libéré, reprit le colonel Gouin, je me remis en selle, et j’arrivai à Orihuella-de-los-Montès onze jours après en être parti. C’était un voyage d’une rapidité inouïe, et j’avais crevé trois chevaux de poste afin d’arriver sitôt. La nuit était assez avancée, et je n’en volai pas moins chez ma Geniola. J’entrai dans la maison à l’aide d’une clef qui ne m’avait pas quitté, j’arrivai jusqu’à sa chambre palpitant d’émotion, d’espoir et de bonheur; je n’avançais qu’à pas comptés pour que Geniola ne se réveillât que dans mes bras; enfin j’arrivai tout auprès de son lit, et l’émotion qui s’ensuivit me força de m’appuyer contre un meuble... C’est la seule fois de ma vie où j’ai compris qu’on peut tomber en défaillance et se trouver mal.» La diction de mon parent Gouin devint ici tellement brève et saccadée, que tout ce qu’il y avait d’âpreté farouche et d’énergie dans son caractère se manifesta subitement à moi, pauvre séducteur d’une autre Geniola! J’étais comme un condamné qui attend son arrêt, et qui prévoit un arrêt de mort.
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Le colonel Gouin poursuivit après une pause effrayante. «Ma Geniola dormait aux bras de mon ami Lambert! Leur sommeil avait l’air calme et paisible, une veilleuse jetait sa douce clarté sur eux. La première émotion que j’éprouvai fut tellement violente, que, comme je vous l’ai dit, je fus obligé de m’appuyer le dos contre une armoire, afin de ne pas tomber de ma hauteur; mais cet affaissement de corps et d’esprit ne dura qu’un moment. La soif de la vengeance avait remplacé dans mon cœur cet amour exalté qui le dévorait. Je la résolus prompte et complète, ma vengeance; je m’avançai au bord du lit d’un pas lourd et pesant à dessein de les réveiller. Mon sabre traînait avec fracas à mes côtés... Geniola et Lambert ouvrirent les yeux. Je restai devant eux debout, froid et immobile: nous nous regardâmes tous les trois dans un terrible silence. Je le rompis en leur disant:--Geniola, vous êtes une infâme! et toi, Lambert, un misérable!--Assassine-moi, dit Lambert, qui lisait sur mes traits une résolution sanguinaire.--Je ne t’assassinerai pas, dis-je à Lambert, parce que je ne suis pas un lâche comme toi: c’est un duel, mais un duel à mort qu’il me faut! Allons, dépêche-toi: voici des pistolets chargés, poursuivis-je en l’arrachant du lit et lui montrant les armes que j’avais à la ceinture. Je lui présentai en même temps ma main gauche fortement serrée, en lui disant: Pair ou non?--Pair, balbutia Lambert.--Nous comptâmes cinq pièces d’or.--Ta vie m’appartient! m’écriai-je avec une joie féroce.--Mais Geniola, qui jusqu’alors était restée muette et immobile, se précipita à mes pieds.--Grâce! grâce pour lui! dit-elle avec une voix déchirante, c’est moi qui suis la cause..., je suis la seule coupable!...--Je la repoussai brusquement en lui disant: Arrière!--Écoute, me dit-elle avec l’accent du désespoir, écoute-moi bien: si tu l’assassines je me tuerai.--A ton aise, et comme tu voudras! Geniola s’avança vers la fenêtre, l’ouvrit, pencha tout son corps en dehors du balcon, puis me cria:--Meurtrier, que Dieu te maudisse!--Je lui répondis: Bon voyage! et je déchargeai mon pistolet dans la poitrine de Lambert.»
«Es-tu bête, Charlot! dit le colonel en interrompant son récit, crois-tu donc que je veux te massacrer parce que tu destines tes premiers autographes à la collection de madame Gouin?»
Je venais de tomber à la renverse dans mon fauteuil à la vue de mon billet doux que mon damné cousin avait fait sortir de sa cachette, attendu que pendant la dernière partie de son histoire, il avait fait des gestes désordonnés.
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Voilà tout ce qu’il en fut pour ce jour-là. J’allai me coucher avec l’intention de m’enfuir au plus vite, et le lendemain matin, pendant que j’étais à plier bagage, mon hôtesse entra dans ma petite chambre avec son fils aîné qu’elle tenait par la main. Elle me dit tout uniment, avec douceur, mais avec un air de franchise et de fermeté déterminée:--«Je viens pour vous restituer je ne sais quel papier qui est dans cette enveloppe où vous n’aviez pas mis d’adresse, et dont nous ignorons le contenu. Vous voyez que le cachet en est resté bien intact? Mais comme vous n’avez et n’aurez jamais aucune raison pour nous écrire ici, mystérieusement, d’une chambre à l’autre, reprenez votre lettre, mon bon Charles, et ne pensez pas à nous quitter avant la fin des vacances.--Mais, voilà déjà huit heures et demie, dépêchez-vous donc, et n’oubliez pas que votre cousin vous attend pour aller chasser sous bois.--N’allez pas oublier non plus de m’apporter des pervenches et des germandrées pour votre bouquet du soir..., après la marche des Puritains, mon ami..., comme à l’ordinaire....» Elle me souriait, cette belle Constance et cette excellente femme! elle me souriait avec une sérénité charmante, une simplicité naïve: et, comme je connais ton bon cœur et ton indulgence pour moi, je t’avouerai que j’en avais les larmes aux yeux....
--Cela m’a fait penser, me dit encore le rhétoricien, cela m’a fait observer que, pour être mis au fait des mœurs françaises au dix-neuvième siècle, il est bon de ne pas s’en rapporter aveuglément aux comédies de M. Scribe et de M. Duport.
=Eugène DE VALBEZEN.=
[Illustration: L’HERBORISTE.]
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