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Le Trésor de Franchard · 5

La voiture du docteur était un cabriolet à deux roues, avec une capote : une espèce de véhicule très en faveur auprès des médecins de campagne. Sur combien de routes ne l’a-t-on pas vu, tout au loin entre les peupliers ! dans combien de rues de village, attaché à un poteau de barrière ! Cette espèce de char est affectée — particulièrement au trot — d’une sorte de mouvement oscillatoire en avant et en arrière de l’essieu, qui lui donne bien droit au titre de Magot. La capote décrit un arc considérable sur le paysage, et paraît solennellement niaise au piéton qui la contemple. Monter semblable voiture ne peut être compté au nombre des choses qui font partie de la gloire ; mais je ne doute pas que ce puisse être utile dans les maladies de foie. D’où, peut-être, sa grande popularité chez les médecins.

Un matin, de bonne heure, Jean-Marie sortit le cabriolet du docteur, ouvrit la porte cochère et monta sur le siège. Le docteur suivit, vêtu des pieds à la tête de toile immaculée, armé d’une immense ombrelle couleur chair, et portant une boîte d’herborisation en bandoulière ; puis l’équipage se mit en route dans la brise créée par son propre mouvement. Ils devaient aller à Franchard recueillir des plantes en vue de la Pharmacopée comparée.

Après un temps de trot sur les routes découvertes, ils atteignirent les limites de la forêt où ils s’engagèrent par un sentier peu fréquenté ; le cabriolet cahota mollement sur le sable, dans un fouettement de ramilles. Les feuillages emmêlés formaient au-dessus de la tête une grande núée verte qui murmurait doucement. Sous les voûtes de la forêt, l’air gardait la fraîcheur de la nuit. Le port athlétique des arbres, élevant chacun sa montagne de feuilles, réjouissait l’esprit comme autant de statues ; et les lignes du tronc guidaient l’œil plein d’admiration jusqu’aux hauteurs où les feuilles extrêmes luisaient sur un champ d’azur. Les écureuils bondissaient à travers les airs. C’était un endroit convenable pour un dévot de la déesse Hygie.

— Avez-vous été à Franchard, Jean-Marie ? demanda le docteur. Je suppose que non.

— Jamais, répondit le garçon.

— C’est une ruine dans une gorge, continua Desprez, en prenant son ton didactique ; la ruine d’un ermitage et d’une chapelle. L’histoire nous en raconte beaucoup sur Franchard : comme quoi le reclus fut souvent tué par les brigands ; comment il vivait d’un régime très insuffisant ; et qu’il était destiné à passer ses jours en prières. On conserve une lettre, adressée à l’un de ces solitaires par le supérieur de son ordre, pleine d’admirables instructions hygiéniques, où il lui est ordonné de quitter son livre pour la prière, et réciproquement, pour varier, et lorsqu’il était las des deux, de parcourir son jardin en observant les mouches à miel. C’est aujourd’hui encore mon système. Vous devez avoir remarqué souvent que je quitte la « Pharmacopée » — voire même au beau milieu d’une phrase — pour sortir au soleil et à l’air. J’admire de tout mon cœur celui qui écrivit cette lettre ; c’était un homme de pensée sur les plus importants sujets. Mais d’ailleurs, si j’avais vécu au moyen âge (je suis fort aise du contraire), j’aurais été moi-même ermite, sinon bouffon professionnel. C’étaient les deux seules carrières philosophiques encore ouvertes : le rire ou la prière ; le ricanement, pourrait-on dire, et les larmes. Avant que se levât le soleil du Positif, le sage devait opter entre les deux.

— J’ai été un bouffon, c’est vrai, fit observer Jean-Marie.

— Je ne puis croire que vous ayez excellé dans votre profession, dit le docteur, en admirant la gravité du garçon. Riez-vous jamais ?

— Oh, oui ! Je ris souvent. J’aime beaucoup les farces.

— Être singulier ! dit Desprez. Mais je divague (je constate de mille façons que je me fais vieux). Franchard fut finalement détruit au cours des guerres anglaises, les mêmes qui ruinèrent Gretz. Mais — voici l’intéressant — les ermites (car il y en avait déjà plus d’un), avaient prévu le danger et soigneusement caché les vases sacrés. Ces vases étaient d’une valeur énorme, Jean-Marie — d’une valeur énorme ! — sans prix, pourrait-on dire ; d’un travail exquis, d’une matière exquise. Or, remarquez-le, ils ne furent jamais retrouvés. Sous le règne de Louis XIV, quelques individus étaient à creuser auprès des ruines. Soudain — toc ! — la bêche rencontra un obstacle. Imaginez ces hommes s’entre-regardant ; imaginez comme leurs cœurs bondissaient, comme ils changeaient de couleur. C’était un coffre, et à Franchard, le lieu du trésor enterré ! Hélas ! ce n’était pas le trésor ; rien que des ornements sacerdotaux qui, au contact de l’air, s’effritèrent et se réduisirent en poussière. La sueur de ces braves gens se glaça sur eux, Jean-Marie. Je parierais ma réputation que s’il y avait quelque chose comme du vent, l’un ou l’autre attrapa une pneumonie pour sa peine.

— J’aurais aimé les voir tomber en poussière, dit Jean-Marie. À part cela, je ne m’en serais guère soucié.

— Vous n’avez pas d’imagination, s’écria le docteur. Représentez-vous la scène. Imaginez cette idée d’un grand trésor caché sous terre pendant des siècles : la matière inemployée d’une existence vertigineuse, riche, opulente ; des habits et des tableaux admirables encore invisibles ; des chevaux au triple galop arrêtés par un charme et ne bougeant pas un sabot ; des femmes douées de la belle faculté du sourire, et ne souriant pas ; cartes, dés, chants d’opéra, orchestres, châteaux, parcs et jardins, grands vaisseaux avec leur haute voilure, tout cela non encore né, gisant dans un coffre — et les arbres stupides croissant par-dessus, dans le soleil, une année après l’autre. C’est une idée à rendre fou.

— Ce n’est rien que de l’argent, répliqua Jean-Marie. Cela ferait du mal.

— Oh ! allons ! s’écria Desprez, cela, c’est de la philosophie ; c’est très joli, mais ce n’est pas le moment. Et puis, ce n’est pas que de l’argent, comme vous dites ; il y a des objets d’art en jeu ; les vases étaient ciselés. Vous parlez comme un enfant. Vous m’agacez énormément, de citer mes paroles sans nul rapport logique, comme un perroquet.

— Et puis en tout cas nous n’avons rien à faire avec ce trésor, repartit le garçon d’un air soumis.

Ils atteignirent à ce moment la Route-Ronde ; et le soudain fracas des roues sur la chaussée, combiné avec l’irritation du docteur, le réduisirent au silence. Le cabriolet tanguait, les arbres défilaient, regardant en silence comme s’ils avaient quelque chose dans l’esprit. On dépassa le Quadrilatère ; puis ce fut Franchard. Ils laissèrent le cheval à la petite auberge solitaire, et se mirent à vaguer. La gorge était revêtue de bruyères épaisses ; les rochers et les hêtres se dressaient lumineusement au soleil. Un vaste murmure d’abeilles alentour des fleurs disposait Jean-Marie à dormir, et il s’installa contre une touffe de bruyère, tandis que le docteur allait activement de-ci de-là, avec de prompts détours, cueillir des simples.

Le garçon avait laissé retomber un peu sa tête, il avait fermé les yeux, ses doigts pendaient sur ses genoux, lorsqu’un cri soudain le mit sur pieds. Ce fut un son étrange, aigu et bref ; il s’arrêta court, et le silence se rétablit comme si rien n’était arrivé. Il n’avait pas reconnu la voix du docteur ; mais comme ils étaient seuls dans le ravin, c’était évidemment le docteur qui avait poussé le cri. Il regarda de droite et de gauche et aperçut Desprez debout dans une niche entre deux rochers et tournant vers son fils adoptif un visage blanc comme du papier.

— Une vipère ! s’écria Jean-Marie, accourant vers lui. Une vipère ! Vous avez été mordu !

Le docteur sortit pesamment de la crevasse, et s’avança en silence à la rencontre du garçon, qu’il saisit rudement par l’épaule.

— Je l’ai trouvé, dit-il avec un soupir convulsif.

— Une plante ? demanda Jean-Marie.

Desprez eut un accès d’hilarité peu naturelle, que les rochers reprirent et imitèrent.

— Une plante ! répéta-t-il dédaigneusement. Eh bien — oui — une plante. Et voici, ajouta-t-il soudain, en tendant sa main droite, qu’il avait jusque-là cachée derrière son dos, voici un de ses bulbes.

Jean-Marie vit un plat sale, encroûté de terre.

— Cela ? dit-il. C’est une assiette !

— C’est une voiture et ses chevaux, s’écria le docteur. Mon garçon, poursuivit-il en s’échauffant, j’ai arraché d’entre ces deux rocs un gros tampon de mousse qui a découvert une crevasse ; et lorsque je regardai dedans, que supposez-vous que je vis ? Je vis une maison à Paris avec cour et jardin, je vis ma femme constellée de diamants, je me vis député, je vous vis — eh bien, oui — je vis votre avenir, conclut-il plus faiblement. — Je viens de découvrir l’Amérique, ajouta-t-il.

— Mais qu’est-ce que c’est ? demanda le garçon.

— Le trésor de Franchard !

Et, jetant à terre son chapeau de paille brune, il bondit comme un Peau-Rouge, et s’élança sur Jean-Marie qu’il suffoqua d’embrassements et arrosa de larmes. Puis il se laissa tomber sur la bruyère, et recommença de rire, à faire retentir la vallée.

Mais le garçon avait maintenant un intérêt personnel à la chose, un intérêt d’enfant. Sitôt délivré de l’accolade du docteur, il courut aux rochers, sauta dans la niche et, enfonçant la main dans la crevasse, retira l’un après l’autre, encroûtés de la terre des siècles, les vases, les chandeliers, les patènes de l’ermitage de Franchard. Une cassette suivit, hermétiquement close et très lourde.

— Oh ! quelle farce ! s’écria-t-il.

Mais lorsqu’il se retourna vers le docteur, qui l’avait suivi de près et l’observait en silence, la parole expira sur ses lèvres. Desprez était redevenu couleur de cendre ; ses lèvres vibraient et tremblaient ; une sorte d’avidité bestiale le possédait.

— C’est enfantin, dit-il. Nous perdons un temps précieux. Retournez à l’auberge, attelez la charrette et amenez-la à ce talus là-bas. Courez comme si votre vie en dépendait, et souvenez-vous : pas un mot. Je reste ici en sentinelle.

Jean-Marie obéit, mais non sans surprise. Le cabriolet fut amené au lieu indiqué, et tous deux transportèrent le trésor de sa cachette dans le coffre sous le siège. Une fois que tout fut en place, le docteur recouvra sa gaîté.

— Je présente mes devoirs de reconnaissance au génie de ce vallon, dit-il. Oh ! que n’ai-je des charbons ardents, une génisse et une jarre de vin du pays ! Je suis en veine de sacrifice, et de faire une superbe libation. Eh bien, pourquoi pas ? Nous sommes à Franchard. On peut avoir du pale ale anglais — non classique, il est vrai, mais excellent. Mon garçon, nous boirons de l’ale.

— Mais je croyais que c’était fort malsain, dit Jean-Marie, et aussi très cher ?

— Bagatelle ! exclama gaîment le docteur. À l’auberge !

Et il monta dans le cabriolet, agitant la tête avec une souplesse juvénile. On fit tourner le cheval et, quelques secondes plus tard, ils s’arrêtaient contre la clôture du jardin de l’auberge.

— Ici, dit Desprez, — ici, près de la table, de façon à pouvoir surveiller les choses.

Ils attachèrent le cheval et entrèrent dans le jardin. Le docteur chantait tantôt des notes fantastiquement élevées, tantôt poussait de la poitrine de profondes modulations. Il prit un siège, frappa fortement sur la table, cribla de traits d’esprit le garçon d’auberge, et lorsque la bouteille de Bass parut enfin, beaucoup plus chargée de gaz que le plus délirant champagne, il emplit de mousse une longue flûte qu’il poussa vers Jean-Marie.

— Buvez, dit-il, buvez à fond.

— J’aimerais mieux pas, dit en hésitant Jean-Marie, fidèle à son régime.

— Quoi ? tonna Desprez.

— Je crains, dit le garçon, que mon estomac…

— Prenez-le ou laissez-le, interrompit farouchement Desprez ; mais sachez ceci une fois pour toutes : rien n’est plus méprisable qu’un formaliste.

C’était une leçon nouvelle ! Le garçon demeura interdit, regardant le verre sans y goûter, tandis que le docteur vidait et remplissait le sien, d’abord avec un front sourcilleux, puis cédant par degrés à l’influence du soleil, du breuvage capiteux et pétillant, et à sa prédisposition à être heureux.

— Une fois par hasard, dit-il enfin, par manière de concession à l’attitude plus rigoriste du garçon, — une fois par hasard, et dans un moment si critique, cet ale est un nectar des dieux. L’habitude, certes, en est dégradante ; le vin, le jus de la vigne, est la vraie boisson du Français, comme j’ai souvent eu l’occasion de le faire ressortir ; et je ne sais pas si je puis vous blâmer de refuser ce stimulant exotique. Vous pouvez avoir du vin et des gâteaux. La bouteille est-elle vide ? Eh bien, nous ne serons pas fiers ; nous aurons pitié de votre verre.

La bière achevée, le docteur s’échauffa âcrement tandis que Jean-Marie finissait ses gâteaux.

— Je brûle d’être parti, dit-il en consultant sa montre. Bon Dieu ! comme vous mangez lentement.

Et cependant, manger lentement était sa prescription spéciale, le grand secret de la longévité.

Son martyre, néanmoins, prit fin ; le couple remonta dans le cabriolet, et Desprez, voluptueusement étendu en arrière, annonça son intention de se diriger sur Fontainebleau.

— Fontainebleau ? répéta Jean-Marie.

— Je mesure toujours mes paroles, dit le docteur. Allons !

Le docteur roulait parmi les délices du paradis ; l’air, la lumière, les feuilles luisantes, les mouvements mêmes du cabriolet semblaient battre la mesure de ses méditations dorées ; la tête rejetée en arrière, il évoquait une série de visions ensoleillées, tandis que l’ale et le plaisir dansaient dans ses veines. Enfin il parla.

— Je dois télégraphier à Casimir, dit-il. Ce brave Casimir ! C’est un garçon d’intelligence très inférieure, Jean-Marie, c’est net : ni créateur ni poétique ; il mérite cependant que vous l’étudiiez ; il possède une grosse fortune, entièrement due à ses efforts personnels. C’est le vrai garçon pour nous aider à nous débarrasser de nos bibelots, nous trouver une maison convenable à Paris et veiller aux détails de notre installation. Cet excellent Casimir, un de mes plus vieux camarades ! Ce fut sur ses avis, ajouterai-je, que j’ai placé ma petite fortune en obligations turques ; lorsque nous aurons ajouté ces dépouilles de l’Église médiévale à notre enjeu dans l’empire mahométan, petit garçon, nous roulerons positivement sur les doublons, positivement, nous y roulerons !

» Belle forêt, s’écria-t-il, adieu ! Je suis appelé à d’autres spectacles, mais je ne t’oublierai pas. Ton nom est gravé dans mon cœur. Sous l’influence de la prospérité, je deviens dithyrambique, Jean-Marie. Telle est la pente naturelle de l’âme ; telle fut la constitution de l’homme primitif. Et moi — non, je n’en refuserai pas l’honneur — j’ai conservé ma jeunesse comme une virginité ; tout autre, qui aurait mené durant autant d’années la même existence somnolente et campagnarde, tout autre se serait rouillé stéréotypé ; mais moi, grâce à mon heureuse constitution, je conserve un printemps intact. La neuve opulence et une sphère nouvelle de devoirs me trouvent plein d’une ardeur toujours nouvelle et d’une âme simplement mûrie par la connaissance. Quant à ce changement de perspective, Jean-Marie, — il a dû vous troubler. Dites-le-moi, ne vous a-t-il pas frappé comme une inconséquence ? Confessez-le — il est inutile de dissimuler — il vous a peiné ?

— Oui, dit le garçon.

— Vous voyez ! répliqua le docteur, avec une fatuité sublime, je lis dans votre pensée ! Et je n’en suis pas surpris, votre éducation n’est pas complète encore ; les plus hauts devoirs de l’homme ne vous ont pas encore été pleinement exposés. Qu’il suffise — jusqu’à plus ample loisir — d’une indication. Maintenant que je suis de nouveau possesseur d’une modeste aisance, maintenant que je m’y suis préparé si longtemps dans le silence de la méditation, cela devient mon devoir supérieur de me rendre à Paris. Mon éducation scientifique, mon indéniable maîtrise de la parole, me désignent pour servir mon pays. La modestie en pareil cas serait un piège. Si le péché était une expression philosophique, j’appellerais cela un péché. Un homme ne doit pas renier ses capacités manifestes, car c’est se soustraire à ses obligations. Je dois être debout et agir ; je ne dois pas être un traînard dans la bataille de la vie.

Il bavardait ainsi, et huilait copieusement de mots le joint de son inconséquence ; et le garçon écoutait, muet, les yeux fixés sur le cheval, l’esprit en ébullition. C’était de l’éloquence perdue ; nulle combinaison de mots ne pouvait renverser une croyance de Jean-Marie ; et il entra dans Fontainebleau, plein de pitié, d’horreur, d’indignation et de désespoir.

Dans la ville, Jean-Marie demeura sur le siège pour garder le trésor ; et le docteur, avec une légèreté de manières étrange et un peu ivre, entra dans des cafés, où il serrait la main aux officiers de la garnison, et confectionnait son absinthe avec l’habileté due à une vieille expérience ; dans des magasins, d’où il sortait chargé de fruits coûteux, de vraie tortue, d’une magnifique pièce de soie pour sa femme, et d’un képi à la dernière mode pour le garçon ; au bureau du télégraphe, pour envoyer sa dépêche, et où, trois heures plus tard, il reçut une réponse promettant une visite pour le lendemain. Bref, il promena dans Fontainebleau le premier et délicieux arôme de sa divine bonne humeur.

Le soleil était très bas lorsqu’ils repartirent : les ombres des arbres de la forêt s’étalaient en travers de la route blanche qui menait à la maison ; la pénétrante odeur vespérale des bois s’élevait déjà, comme un nuage d’encens, de ce vaste champ de cimes d’arbres ; et même dans les rues de la ville, où l’air avait été chauffé tout le jour entre des murs blancs, elle arrivait par bouffées comme une musique lointaine. À mi-chemin, le dernier rayon d’or s’évanouit derrière un gros chêne sur la gauche ; et lorsqu’ils eurent dépassé l’orée de la forêt, la plaine était ensevelie déjà dans une teinte gris-perle et une large lune pâle se balançait dans le ciel entre les peupliers.

Le docteur chantait, le docteur sifflait, le docteur parlait. Il parlait des bois, et des guerres, et du dépôt de la rosée ; il s’épanouissait et babillait sur Paris ; il se haussait à des phrases boursouflées et nuageuses sur les gloires de l’arène politique. Tout devait être changé ; ce jour finissant emportait avec lui les vestiges d’une existence révolue, et le soleil de demain en inaugurerait une nouvelle. « Assez ! cria-t-il, de cette vie de macération ! » Sa femme (encore belle, ou bien il était singulièrement partial), ne devait pas être enterrée plus longtemps ; elle brillerait désormais dans la société ; Jean-Marie trouverait le monde à ses pieds ; les routes ouvertes au succès, à la richesse, aux honneurs, et à la renommée posthume.

— Et surtout, entre parenthèses, dit-il, pour Dieu, tenez votre langue ! Vous êtes naturellement très silencieux ; c’est une qualité que je me plais à vous reconnaître, le silence, le silence d’or ! Mais c’est ici matière d’importance. Pas un mot ne doit transpirer au dehors : personne autre que le brave Casimir ne doit rien savoir ; nous nous déferons probablement des vases en Angleterre.

— Mais ne sont-ils même pas à nous ? dit le garçon, presque sanglotant, qui parlait pour la première fois.

— À nous dans ce sens qu’ils ne sont à personne d’autre, répondit le docteur. Mais l’État a des droits sur eux. S’ils étaient volés, par exemple, nous ne pourrions réclamer leur restitution ; nous n’aurions aucun titre ; nous ne pourrions même en parler à la police. Telles sont les dispositions iniques de la loi. C’est un exemple de ce qui reste à faire, des injustices qui doivent être redressées par un député ardent, actif et philosophe.

Jean-Marie mit sa confiance dans Mme Desprez, et en descendant la route au sortir de Bourron, entre les peupliers bruissants, il pria entre ses dents, et fouetta le cheval, qui prit un trot inaccoutumé. À coup sûr, dès leur arrivée, Madame affirmerait son caractère et mettrait fin à ce cauchemar éveillé.

Leur entrée dans Gretz fut saluée et suivie des plus furieux aboiements ; tous les chiens du village semblaient flairer le trésor à l’intérieur du cabriolet. Mais il n’y avait personne dans la rue, sauf trois peintres paysagistes qui musaient devant chez Tentaillon. Jean-Marie ouvrit le portail vert et fit entrer le cheval et la voiture ; et presque au même moment Mme Desprez parut avec une lanterne sur le seuil de la cuisine, car la lune n’était pas encore assez haute pour éclairer les murs du jardin.

— Fermez les portes, Jean-Marie ! cria le docteur, en descendant avec un équilibre douteux. Anastasie, où est Aline ?

— Elle est allée à Montereau voir ses parents, dit Madame.

— Tout est pour le mieux ! exclama le docteur chaleureusement. Ici, vite, approchez ; je ne veux pas parler trop haut, continua-t-il. Ma chérie, nous sommes riches !

— Riches ! répéta l’épouse.

— J’ai trouvé le trésor de Franchard, répliqua son mari. Voyez, en voici les premiers fruits : un ananas, un costume pour ma toute belle — il lui conviendra — fiez-vous-en au goût d’un mari, d’un amoureux ! Embrassez-moi, chérie ! Ce terne épisode est passé ; le papillon déploie ses ailes peintes. Demain Casimir viendra ; dans une semaine nous pouvons être à Paris — heureux enfin ! Vous aurez des diamants. Jean-Marie, retirez le tout du coffre avec un soin religieux, et portez une pièce après l’autre dans la salle à manger. Quelle vaisselle nous aurons à table ! Ma chérie, hâtez-vous de préparer cette tortue ; ce sera un stimulant — ce sera une adjonction à notre modeste ordinaire. J’irai moi-même à la cave. Nous boirons une bouteille du beaujolais que vous aimez, et finirons par l’ermitage ; il en reste encore trois bouteilles. C’est un vin digne d’une grande occasion.

— Mais, mon mari, vous me jetez dans un tourbillon, s’écria-t-elle. Je ne comprends pas.

— La tortue, mon adorée, la tortue ! cria le docteur ; et il la poussa dans la cuisine, lanterne et tout.

Jean-Marie resta pétrifié. Il s’était représenté une scène différente, une protestation plus immédiate, et son espoir commença sur-le-champ à s’amoindrir.

Le docteur était partout à la fois, un peu instable sur ses jambes peut-être, et de temps en temps donnant de l’épaule contre le mur, car il n’avait pris d’absinthe depuis longtemps, et il s’avisait à présent que l’absinthe avait été une erreur. Non qu’il regrettât l’excès, en un jour si glorieux, mais il prenait mentalement note de l’éviter ; il ne deviendrait pas une seconde fois la victime d’une habitude délétère.

Il eut, en un clin d’œil, remonté son vin de la cave ; il disposa les vases sacrés, les uns sur la nappe blanche, le autres, encore encroûtés de terre historique, sur le buffet. Il entra dans la cuisine pour servir le vermouth à Anastasie, l’échauffa par ses aperçus du futur, estima leur nouvelle fortune à un chiffre toujours plus élevé ; et avant qu’ils se fussent mis à table pour souper, la vertu de la dame s’était amollie au feu de son enthousiasme, et sa timidité avait disparu ; elle aussi commençait à parler de la vie à Gretz sur un ton méprisant ; et lorsqu’elle prit sa place et servit la soupe, ses yeux brillaient de l’éclat des diamants en perspective.

Tout le long du repas, elle fit et défit de beaux plans avec le docteur. Ils se levaient, se faisaient des révérences et se portaient des santés. Leurs visages s’épanouissaient en sourires ; leurs yeux étincelaient à la perspective des honneurs politiques du docteur et des succès salonniers de la dame.

— Mais vous ne serez pas un Rouge ! s’écria Anastasie.

— Je suis Centre-Gauche du fond du cœur, répliqua le docteur.

— Mme Castein nous présentera — nous nous trouverons bien oubliés, dit la dame.

— Jamais, protesta le docteur. La beauté et le talent laissent des traces.

— Je ne sais positivement plus m’habiller, soupira-t-elle.

— Ma chérie, vous me faites rougir, s’écria-t-il. J’ai commis un crime en vous épousant.

— Mais votre succès — vous serez apprécié, honoré, et votre nom dans les journaux, ce sera plus que du plaisir, ce sera le ciel ! s’écria-t-elle.

— Et une fois par semaine, dit le docteur en scandant les syllabes avec espièglerie, une fois par semaine, une bonne petite partie de baccarat ?

— Seulement une fois par semaine ? interrogea-t-elle, le menaçant du doigt.

— Je le jure sur mon honneur politique, s’écria-t-il.

— Je vous gâte, dit-elle en lui tendant la main.

Il la couvrit de baisers.

Jean-Marie s’échappa dans la nuit. La lune planait sur Gretz. Il descendit au fond du jardin et s’assit sur la jetée. La rivière coulait avec des remous d’argent huileux et une chanson basse et monotone. De légers voiles de brume se mouvaient dans les peupliers de l’autre rive. Les roseaux se balançaient doucement. Cent fois déjà le garçon s’était assis là par une nuit semblable, et avait suivi d’une rêverie introublée le cours de la rivière. Et cette fois serait peut-être la dernière. Il lui faudrait quitter ce hameau familier, ce pays vert et bruissant, ce cours d’eau clair et calme, pour aller dans la grande ville ; sa chère maîtresse promènerait ses atours dans les salons ; son bon et tendre bavard de maître deviendrait un député braillard ; et tous deux seraient perdus à jamais pour Jean-Marie et pour leur meilleur destin.

Il connaissait ses défauts ; il savait qu’il perdrait graduellement son importance dans le tourbillon de la vie citadine, et tomberait peu à peu du rang de fils à celui de domestique. Et il se mit à croire confusément aux prophéties de malheur du docteur. Il voyait déjà en tous deux un changement. Sa généreuse incrédulité lui faisait cette fois défaut ; un enfant aurait vu que l’ermitage avait complété l’œuvre commencée par l’absinthe. Si tel était le premier jour, que serait la suite ? — « Si c’est nécessaire, faites dérailler le train », pensa-t-il, en se rappelant l’allégorie du docteur. Il considéra l’aimable paysage, il aspira profondément l’air nocturne chargé de parfum des foins. — « Si c’est nécessaire, faites dérailler le train », répéta-t-il. Et il se leva pour retourner à la maison.

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