‹ Les Gais LuronsChapitre 17 sur 19 · Le Trésor de Franchard · 6

Le Trésor de Franchard · 6

Luelques lendemain matin, il y eut dans la maison du docteur un remue-ménage tout à fait inusité. Juste avant d’aller se coucher, le docteur avait enfermé les objets précieux dans le buffet de la salle à manger ; et voilà qu’en se levant, selon sa coutume, à quatre heures, il trouva le buffet forcé, et les objets précieux avaient disparu. Madame et Jean-Marie furent appelés de leurs chambres, et apparurent en toilette sommaire ; ils trouvèrent le docteur furieux, prenant à témoin le ciel, l’adjurant de venger son injure, arpentant la salle à manger, pieds nus, avec les pans de sa chemise voltigeant à chaque tour.

— Parties ! dit-il ; les choses sont parties, la fortune partie ! Nous voilà pauvres de nouveau. Mon garçon, que savez-vous là-dessus ? Parlez, monsieur, où sont-elles ? Qu’en savez-vous ?

Il l’avait pris par le bras, le secouant comme un sac, et les paroles du garçon, s’il en prononça, se perdirent en murmures inarticulés. Le docteur, revenu de sa violence, le reposa sur le sol. Il vit Anastasie en pleurs.

— Anastasie, dit-il d’une voix tout altérée, ressaisissez-vous, maîtrisez vos sentiments. Je ne veux pas que vous vous laissiez aller comme le vulgaire Ce… ce petit accident, nous y survivrons. Jean-Marie, apportez-moi ma pharmacie portative. Un laxatif léger est indiqué.

Et il médicamenta la famille à la ronde, lui-même en premier avec une double dose. La malheureuse Anastasie, qui n’avait jamais été malade dans tout le cours de son existence et qui abhorrait les remèdes, versa des flots de larmes en buvant, et frissonna, et protesta ; mais il la poursuivit de menaces et de cris jusqu’à ce qu’elle bût de nouveau. Quant à Jean-Marie, il avala sa potion avec stoïcisme.

— Je lui en ai donné moins, fit observer le docteur, car sa jeunesse le met à l’abri des émotions. Et maintenant que nous avons paré aux conséquences morbides, raisonnons.

— J’ai si froid ! gémit Anastasie.

— Froid ! s’écria le docteur. Je rends grâces à Dieu que je sois fait d’une argile plus saine. Hé quoi, madame, un coup comme celui-ci mettrait une grenouille en transpiration. Si vous avez froid, retirez-vous ; et en même temps jetez-moi mon pantalon. Il fait frais aux jambes.

— Oh non ! protesta Anastasie, je resterai avec vous.

— Non, madame, vous ne souffrirez pas de votre dévouement, dit le docteur. Je vais moi-même vous chercher un châle.

Il monta, et revint moins légèrement vêtu, avec une brassée d’habits pour la grelottante Anastasie.

— Et maintenant, reprit-il, examinons ce crime. Procédons par induction. Anastasie, connaissez-vous rien qui puisse nous aider ?

Anastasie ne savait rien.

— Et vous, Jean-Marie ?

— Rien, répondit fermement Jean-Marie.

— Bon, répliqua le docteur. Tournons maintenant notre attention sur les évidences matérielles. (J’étais né pour être détective, j’en ai le coup d’œil et l’esprit systématique.) Premièrement, on a usé de violence. On a forcé la porte ; et il est à remarquer, en passant, que j’ai payé cette serrure trop cher. À discuter avec M. Goguelat. Secondement, voici l’instrument employé, un de nos couteaux de table, un de nos meilleurs, ma chère : ce qui ne semble indiquer aucun préparatif de la part de la bande, — si bande il y eut. Troisièmement, je remarque que rien n’a été enlevé en dehors des plats de Franchard et de la cassette ; notre argent personnel a été scrupuleusement respecté. Ceci est malin, et dénote une intelligence, une connaissance du Code, un désir d’éviter les conséquences légales. Je conclus de ce fait que la bande compte des individus respectables — extérieurement, bien entendu, comme le prouve le vol. Mais je conclus, secondement, que nous avons dû être observés, à Franchard même, par quelque témoin caché, et espionnés tout le jour avec une habileté et une patience que j’ose qualifier de consommées. Ni un homme ordinaire ni un criminel d’occasion ne se seraient montrés capables de cette combinaison. Nous avons dans notre voisinage, selon toute probabilité, un bandit caché, d’une intelligence tout à fait supérieure.

— Ciel ! s’écria Anastasie avec effroi. Henri, comment pouvez-vous ?…

— Ma chérie, ceci est un procédé d’induction, dit le docteur. Si j’ai commis quelque faute, corrigez-moi. Vous vous taisez ? Alors, je vous en prie, ne soyez pas assez vulgairement illogique pour vous révolter contre ma conclusion. Nous avons maintenant, reprit-il, une certaine idée de la composition de la bande — car j’incline vers l’hypothèse qu’ils furent plusieurs — et nous quittons cette chambre pour n’y plus revenir, pour porter notre attention sur la cour et le jardin. (Jean-Marie, j’espère que vous suivez attentivement mes démarches ; ceci est excellent pour votre éducation.) Venez avec moi jusqu’à la porte. Pas d’empreintes dans la cour ; il est regrettable que notre cour soit pavée. De quelles misères dépend l’issue de ces délicates investigations ! Hé ! Qu’y a-t-il ici ? Je vous ai conduit au bon endroit, dit-il en se reculant avec solennité et désignant la porte verte. Une escalade, vous pouvez vous en rendre compte, a eu lieu.

Àcoup sûr, la peinture verte était égratignée et écaillée en plusieurs places ; et l’un des panneaux gardait l’empreinte d’un soulier à clous. Cependant, comme le pied avait glissé, il était difficile d’estimer la pointure du soulier et impossible de distinguer le dessin des clous.

— Tout le vol, conclut le docteur, a été reconstitué pas à pas. La science inductive ne peut aller plus loin.

— C’est merveilleux, dit sa femme. Oui, vous auriez dû être détective, Henri. Je n’avais aucune idée de vos talents.

— Ma chère, répliqua Desprez avec condescendance, un homme d’imagination scientifique possède aussi les facultés inférieures ; il est détective juste comme il est publiciste ou général ; ce sont seulement des applications particulières de son talent spécial. Mais maintenant, continua-t-il, voulez-vous que je mette le doigt sur les coupables, ou plutôt, car je ne peux en promettre autant, que je vous désigne la maison même où ils se réunissent ? Ce peut être une satisfaction, du moins tout ce que nous pouvons obtenir, puisqu’il est interdit de recourir à la loi. Voici comment j’arrive à la phase suivante. Afin de remplir mon esquisse du vol, il me faut un homme qui ait pu être à se promener dans la forêt, il me faut un homme d’éducation, il me faut un homme supérieur aux considérations morales. Les trois conditions sont toutes remplies par les pensionnaires de Tentaillon. Ce sont des peintres, donc ils sont continuellement à rôder dans la forêt. Ce sont des peintres, donc ils ont vraisemblablement quelque teinture d’éducation. En dernier lieu, étant peintres, ils sont probablement immoraux. Et ceci je le prouve de deux façons. Primo, la peinture est un art qui s’adresse uniquement à l’œil ; il n’exerce en rien le sens moral. Secundo, la peinture, semblablement aux autres arts, implique la dangereuse qualité de l’imagination. Un homme d’imagination n’est jamais moral ; il dépasse de son essor les démarcations littérales et envisage la vie sous trop de jours divers pour se contenter des haïssables distinctions de la loi.

— Mais vous avez toujours dit — du moins je le comprenais ainsi, dit Madame, que ces gens ne déployaient pas la moindre imagination.

— Ma chère, ils en ont déployé, de l’imagination, et d’une espèce très fantaisiste, répliqua le docteur, le jour où ils ont embrassé leur profession de va-nu-pieds. En outre — et c’est ici un argument qui convient précisément à votre niveau intellectuel — beaucoup d’entre eux sont Anglais ou Américains. Où pourrions-nous chercher notre voleur en dehors d’eux ? Et maintenant, vous ferez bien de préparer votre café. Parce que nous avons perdu un trésor, ce n’est pas une raison de mourir de faim. Pour ma part, je déjeunerai au vin blanc. Je ne sais pourquoi je me sens échauffé et altéré aujourd’hui. Je ne peux l’attribuer qu’à l’émotion de la découverte. Et cependant, vous en conviendrez, je l’ai supportée noblement.

Le docteur s’était remis à parler avec une égalité d’humeur admirable ; et, lorsqu’il s’assit sous la tonnelle pour absorber lentement une large rasade de vin blanc et grignoter un peu de pain et de fromage avec un appétit nullement impétueux, si le tiers de ses méditations eut trait à la perte du trésor, les deux autres tiers furent agréablement employés à remémorer son habileté de détective.

Vers onze heures, Casimir arriva. Il avait pris un train du matin jusqu’à Fontainebleau, et fait atteler pour gagner du temps ; sa voiture était remisée chez Tentaillon, et il déclara, en consultant sa montre, qu’il pouvait disposer d’une heure et demie. C’était le véritable homme d’affaires, parlant avec décision, accoutumé à froncer les sourcils d’un air de supériorité intellectuelle. Bien que frère d’Anastasie, il ne prodigua pas les sentiments à la dame, mais lui donna un baiser de famille à l’anglaise, et demanda à manger sans retard.

— Vous pouvez me raconter votre histoire à table, fit-il. Qu’avez-vous de bon aujourd’hui, Stasie ?

On lui promit quelque chose de bon. Le trio se mit sous la tonnelle, et Jean-Marie servit, tout en mangeant, tandis que le docteur racontait avec un grand luxe de détails narratifs ce qui était arrivé. Casimir l’écoutait avec de grands éclats de rire.

— Quel coup de bonheur pour vous, mon bon frère, dit-il, le récit terminé. Si vous étiez allé à Paris, vous auriez joué un jeu d’enfer et perdu en trois mois toute la cargaison. Votre bien propre aurait suivi ; et vous seriez venus à moi en procession comme la dernière fois. Mais je vous en avertis — Stasie peut pleurer et Henri ratiociner — cela ne réussira pas deux fois. Votre prochaine ruine sera fatale. Je pensais vous l’avoir dit, Stasie ? Hein ? Vous ne vous rappelez pas ?

Le docteur cligna de l’œil en regardant à la dérobée Jean-Marie ; mais le garçon paraissait inattentif.

— Et encore une fois, exclama Casimir, quels enfants vous faites — des enfants vicieux, ma foi ! Comment pouvez-vous dire la valeur de cette trouvaille ? Cela pouvait valoir rien du tout, ou guère.

— Pardonnez-moi, dit le docteur. Vous avez votre abondance d’esprit habituelle, je le vois, mais non votre jugement. Je ne suis pas tout à fait ignorant en ces matières.

— Pas tout à fait ignorant de rien dont j’aie jamais entendu parler, interrompit Casimir en saluant et levant son verre avec une politesse impertinente.

— Du moins, reprit le docteur, ai-je tourné mon attention sur ce point — ce que vous voudrez bien croire — et j’estimais que notre capital eût été doublé.

Et il décrivit la nature de sa trouvaille.

— Ma parole d’honneur ! dit Casimir, je vous crois à moitié ! Mais cela dépendait surtout de la qualité de l’or.

— La qualité, mon cher Casimir, était…

Et le docteur, faute d’expression suffisante, se baisa le bout des doigts.

— Je ne vous en croirai pas sur parole, mon bon ami, rétorqua l’homme d’affaires. Vous voyez tout en rose. Mais ce vol, poursuivit-il, ce vol est une chose bizarre. Bien entendu, je ne m’arrête pas à vos absurdités concernant les bandes et les peintres paysagistes. Pour moi, c’est là un rêve. Qui était dans la maison, la nuit dernière ?

— Personne que nous-mêmes, répondit le docteur.

— Et ce jeune monsieur ? demanda Casimir, avec un signe de tête dans la direction de Jean-Marie.

— Lui aussi, acquiesça le docteur.

— Bien ; et si la question n’est pas indiscrète, qui est-ce ? poursuivit le beau-frère.

— Jean-Marie, répondit le docteur, cumule les fonctions de fils et de garçon d’écurie. Il a débuté en cette dernière qualité, mais il s’est élevé bientôt à un rang plus honorable dans nos affections. Il est, je puis dire, la plus grande joie de notre vie.

— Ha ! dit Casimir. Et avant de devenir l’un de vous ?

— Jean-Marie a vécu une existence remarquable : son existence a éminemment contribué à sa formation, répondit Desprez. Si j’avais dû choisir une éducation pour mon fils, j’aurais choisi toute autre que celle-là. Ayant débuté dans la vie avec des saltimbanques et des voleurs, pour passer ensuite dans la société et l’amitié des philosophes, on peut dire qu’il a cueilli la fleur de la vie humaine.

— Des voleurs ? répéta le beau-frère, d’un air méditatif.

Le docteur se mordit la langue. Il prévit ce qui allait suivre, et se prépara pour une défense vigoureuse.

— Avez-vous jamais volé vous-même ? demanda Casimir en se tournant soudain vers Jean-Marie et employant pour la première fois le monocle qui pendait à son cou.

— Oui, monsieur, répondit Jean-Marie en rougissant fortement.

Casimir pinça les lèvres, se retourna vers les autres et leur fit un geste significatif.

— Hein ? dit-il : qu’est-ce que c’est ?

— Jean-Marie dit toujours la vérité, répliqua le docteur en redressant le buste.

— Il n’a jamais dit un mensonge, ajouta madame. C’est le meilleur des garçons.

— Il n’a jamais dit un mensonge, réfléchit Casimir. Étrange, très étrange. Prêtez-moi votre attention, mon jeune ami, continua-t-il. Vous saviez quelque chose de ce trésor ?

— Il a aidé à le ramener ici, intervint le docteur.

— Desprez, je ne vous demande rien que de vous taire, reprit Casimir. Je veux questionner votre garçon d’écurie, et si vous êtes si sûr de son innocence, vous pouvez bien le laisser répondre lui-même. Maintenant, monsieur, reprit-il, en pointant son monocle droit sur Jean-Marie, vous saviez qu’on pouvait voler ce trésor avec impunité ? Vous saviez que vous ne pouviez être poursuivi ? Allons ! Le saviez-vous, ou non ?

— Je le savais, répondit Jean-Marie dans un soupir.

Il restait sur place, changeant de couleur comme un phare tournant, se tordant les doigts avec nervosité, déglutissant l’air, le vrai portrait du coupable.

— Et vous saviez où il était déposé ? reprit l’inquisiteur.

— Oui, dit Jean-Marie.

— Vous dites que vous avez été autrefois un voleur, continua Casimir. Maintenant, comment puis-je savoir que vous n’en êtes plus un ? Je suppose que vous sauriez passer par-dessus la porte verte ?

— Oui, dit le coupable, encore plus bas.

— Eh bien, alors, c’est vous qui avez volé ces choses. Vous le savez, et n’osez le nier. Regardez-moi en face ! Levez vos yeux de sournois, et répondez !

Mais au lieu de rien faire de ce genre, Jean-Marie poussa un hurlement désespéré et s’enfuit de la tonnelle. Anastasie, en s’élançant pour capturer et rassurer la victime, eut le temps d’envoyer sa flèche du Parthe :

— Casimir, vous êtes une bête !

— Mon frère, dit Desprez avec la plus grande dignité, vous prenez sur vous une liberté…

— Desprez, interrompit Casimir, au nom du ciel, soyez un homme. Vous me télégraphiez de quitter mes affaires et de venir ici chez vous. Je viens, je demande de quoi il s’agit ; vous me dites : — Trouvez-moi ce voleur ! — Bien. Je le trouve ; je dis : — Le voilà ! — Cela ne vous plaît peut-être pas, mais vous n’avez aucunement le droit de vous formaliser.

— Soit, répondit le docteur, je vous l’accorde ; je vous remercie même pour votre zèle mal entendu. Mais votre hypothèse était si extravagante et monstrueuse…

— Voyons, interrompit Casimir ; est-ce vous ou Stasie ?

— Certainement pas, répondit le docteur.

— Très bien ; alors c’est le garçon. N’en parlons plus, dit le beau-frère en tirant son porte-cigares.

— Je dirai encore ceci, reprit Desprez : — Ce garçon viendrait me le dire lui-même, que je ne le croirais pas ; ou si je le croyais, ma confiance est si entière que je conclurais qu’il a agi pour le mieux.

— Bien, bien, dit Casimir avec indulgence. Avez-vous une allumette ? Je dois m’en aller. Et entre parenthèses, je voudrais que vous me disiez de vendre vos turcs. Je vous ai déjà prévenu : la catastrophe est imminente. Je vous le répète encore. Du reste, c’est en partie cela qui m’a fait venir. Vous ne m’accusez jamais réception de mes lettres, habitude tout à fait impardonnable.

— Mon bon frère, dit doucement le docteur, je n’ai jamais nié votre habileté en affaires ; mais je perçois vos limites.

— Parbleu, mon ami, je puis vous rendre le compliment, dit l’homme d’affaires. Votre limite est d’être absolument irrationnel.

— Observez nos situations relatives, repartit le docteur en souriant. C’est votre rôle de croire à tort et à travers au jugement d’un seul homme, — au vôtre. Je suis du même avis, mais avec critique, et les yeux ouverts. Qu’est-ce qui est le plus irrationnel ? Je m’en rapporte à vous.

— Oh mon cher ami ! s’écria Casimir, obstinez-vous sur vos turcs, obstinez-vous sur votre garçon d’écurie, allez au diable en général à votre guise, et restez-y. Mais ne ratiocinez pas avec moi : je ne puis le supporter. Et voilà. J’aurais pu aussi bien ne pas venir, pour ce que j’ai fait de bon. Dites au revoir pour moi à Stasie, et à ce sinistre pendard de garçon d’écurie, si vous y tenez. Je m’en vais.

Et Casimir partit. Le docteur, ce soir-là, disséqua son caractère en présence d’Anastasie.

— Une chose, ma belle, dit-il, il a appris une chose dans ses relations, sa vie durant, avec votre mari : le mot ratiociner. Il brille dans son vocabulaire comme un bijou sur le fumier. Et d’ailleurs, il l’emploie continuellement à faux. Car, vous avez dû le remarquer, il fait de ce terme une espèce de péjoratif, avec le sens d’ergoter, et y met, pour ainsi dire — le pauvre cher ami ! — une tendance au sophisme. Quant à sa cruauté envers Jean-Marie, il faut la lui pardonner, ce n’est pas sa faute, c’est celle de sa vie. Un homme qui touche à l’argent, ma chère, est un homme perdu.

Avec Jean-Marie, les progrès de la réconciliation avaient été plutôt lents. D’abord, il fut inconsolable, insistant pour quitter la famille, passant d’une crise de larmes à l’autre et ce fut seulement après qu’Anastasie se fut chambrée une heure seule avec lui, qu’elle sortit chercher le docteur et, les larmes aux yeux, le mit au courant de ce qui s’était passé.

— Au début, mon ami, il ne voulait rien entendre, dit-elle. Imaginez ! s’il nous avait quittés ! que serait le trésor en comparaison ? Horrible trésor, qui a amené tout cela ! Enfin, après avoir sangloté tout son saoul, il consent à rester à une condition — nous ne devons plus faire allusion à la chose, à cet infâme soupçon, ni même au vol. À cette condition seulement, le pauvre et cruel garçon consent à rester avec ses amis.

— Mais cette prohibition, dit le docteur, cet embargo, il ne peut s’appliquer à moi ?

— À nous tous, lui assura Anastasie.

— Ma chérie, protesta Desprez, vous devez avoir mal compris. Cela ne peut s’appliquer à moi. Il doit venir naturellement me trouver.

— Henri, dit-elle, cela s’applique à vous ; je vous jure que si.

— C’est une pénible, une très pénible circonstance, dit le docteur, s’assombrissant un peu. Je ne puis faire en sorte de n’être un peu blessé à juste titre. Je le ressens, ma chère femme, vivement.

— Je le savais, dit-elle. Mais si vous aviez vu sa détresse ! Nous devons faire des concessions, nous devons sacrifier notre amour-propre.

— J’espère, ma chère, que vous ne m’avez jamais vu refuser les sacrifices, riposta le docteur très froid.

— Vous allez m’envoyer lui dire que vous acceptez ? Ce sera conforme à votre noble nature, s’écria-t-elle.

— Oui, ce serait, admit-il, ce serait conforme à sa noble nature !

Il se rasséréna, triomphant à cette idée.

— Allez, ma chérie, dit-il avec noblesse, rassurez-le. L’affaire est enterrée ; et même — je fais un effort, j’ai accoutumé ma volonté à ces exercices — elle est oubliée.

Peu après, mais les yeux encore gonflés de larmes et l’air tout penaud, Jean-Marie reparut et se mit à son ouvrage avec ostentation. Il était le seul membre de la famille qui fût malheureux ce soir-là en se mettant à table. Quant au docteur, il était radieux. Il chanta ainsi le requiem du trésor :

— Ç’a été, tout compte fait, un épisode très amusant. Nous ne sommes pas d’un sou plus pauvres, — non, nous avons immensément gagné. Notre philosophie a été mise à l’épreuve. Il reste encore un peu de tortue, — la plus saine des friandises ; j’ai ma canne ; Anastasie a sa nouvelle robe ; Jean-Marie est le fier possesseur d’un képi à la mode. En outre, nous avons eu hier soir un verre d’ermitage ; son arôme remplit encore ma mémoire. J’étais devenu positivement ladre avec cet ermitage, positivement ladre. Je veux en prendre note : nous avons eu une bouteille pour célébrer l’apparition de notre fortune visionnaire : buvons-en une seconde pour nous consoler de son éclipse. Quant à la troisième, je la destine au repas de noces de Jean-Marie.

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