‹ Les Gais LuronsChapitre 2 sur 19 · Les Gais Lurons · 2

Les Gais Lurons · 2

La marée était à moitié haute lorsque j’arrivai en face d’Aros. J’attendis donc au bord du rivage, après avoir sifflé Rorie pour avoir la barque. Je n’eus pas besoin de réitérer. À ce signal, Mary se montra sur le seuil, agitant un mouchoir en guise de réponse, et le vieux serviteur dévala à grandes enjambées la pente de galets, jusqu’à la jetée. Malgré sa diligence, il mit un bon moment à traverser la baie ; et je le vis plusieurs fois quitter ses avirons et passer à l’arrière pour regarder avec attention par-dessus bord, dans son sillage. Quand il fut tout près, il me parut vieilli et soucieux, et je crus le voir éviter mon regard. Le lougre avait été réparé, et deux bancs neufs, ainsi que plusieurs pièces, étaient d’un bois rare et précieux dont j’ignorais le nom.

— Hé, Rorie, dis-je, lorsque nous fûmes en route vers l’autre bord, voici de beau bois. Où l’avez-vous trouvé ?

— Il est dur à travailler, me répondit-il à contre-cœur.

Et aussitôt, lâchant ses avirons, il fit vers la poupe une de ces incursions que j’avais déjà remarquées, alors qu’il venait me chercher et, s’appuyant d’une main sur mon épaule, il scruta d’un regard apeuré les eaux de la baie.

— Qu’y a-t-il donc ? demandai-je, tout surpris.

— Ce doit être un gros poisson, dit le vieil homme en retournant à ses avirons ; et je ne tirai plus de lui que des coups d’œil bizarres et des hochements de tête énigmatiques.

Malgré moi, je sentais une certaine gêne m’envahir ; et, à mon tour, j’examinai le sillage. L’eau était calme et transparente, mais, ici au milieu de la baie, fort profonde. Au début, je ne distinguai rien, mais ensuite il me sembla qu’une forme noirâtre — un gros poisson, ou bien, simplement une ombre — suivait à la piste tous les mouvements de notre barque. Et je me rappelai une des superstitions de Rorie : comme quoi, lors d’une querelle exterminatrice entre les clans de Morven, à l’endroit où l’on passait l’eau, un poisson, d’espèce inconnue à nos parages, ne cessa durant plusieurs années d’escorter le bac, si bien qu’à la longue plus personne n’osait traverser.

— Il doit guetter son homme, dit Rorie.

Mary m’attendait sur le rivage et m’emmena, par la bruyère, à la maison d’Aros. Divers changements s’y voyaient, dehors et dedans. Le jardin avait une clôture faite du même bois que j’avais remarqué dans le lougre ; plusieurs chaises de la cuisine étaient recouvertes d’un brocart étranger ; des rideaux de brocart pendaient à la fenêtre ; une horloge muette se trouvait sur le dressoir ; une lampe de cuivre se balançait au plafond ; sur la table, mise pour le dîner, figuraient le linge et l’argenterie les plus magnifiques ; et tous ces nouveaux trésors se déployaient dans la vieille cuisine qui m’était si familière, avec son fauteuil à haut dossier, ses escabelles et l’alcôve destinée à Rorie ; avec la vaste cheminée dans laquelle brillait le soleil, et où la tourbe brûlait avec une fumée claire ; avec les cornemuses sur le manteau de la cheminée et, par terre, les crachoirs triangulaires emplis de coquillages au lieu de sable ; avec les murs de pierre nus et le plancher de bois nu, et les trois carpettes de tapisserie qui en faisaient depuis toujours l’unique ornement — tapisserie de pauvre, d’un genre inconnu à la ville, d’un tissu rustique — et le vêtement de toile cirée, lustré par le banc du rameur. La pièce, comme la maison, avait été une sorte de merveille pour le pays, tant elle était soignée et accueillante ; et à la voir maintenant souillée par ces additions hétéroclites, je fus pris d’indignation et presque de colère. Vu ce que je venais faire à Aros, ces sentiments étaient injustes et sans raison, mais ils débordèrent, au premier abord, de mon cœur.

— Mary, mon amie, dis-je, voici une maison que j’avais appris à considérer comme ma demeure, mais je ne la reconnais plus.

— Elle est ma demeure véritable, et non adoptive, me répondit-elle ; c’est ici que je suis née et que je mourrai ; et moi non plus je n’aime pas ces changements, ni la manière dont ils se sont produits, ni ce qui en est résulté. Je préférerais, avec la permission de Dieu, que tout cela eût été englouti au fond de la mer et que les Gais-Lurons fussent à danser dessus, présentement.

Mary était toujours sérieuse ; c’était peut-être son seul trait commun avec son père ; mais le ton sur lequel elle prononça ces paroles était encore plus grave que de coutume.

— C’est bien cela, dis-je, j’en avais peur, que ces choses ne provinssent d’un naufrage, c’est-à-dire des trépassés. Pourtant, au décès de mon père, j’ai recueilli son bien sans aucun scrupule.

— Votre père est mort de sa belle mort, comme on dit, répliqua Mary.

— C’est vrai, dis-je, et un naufrage ressemble à un châtiment. Quel était le nom du navire ?

— On l’appelait le Christ-Anna, fit une voix derrière moi ; et, me retournant, j’aperçus mon oncle debout dans le cadre de la porte.

C’était un petit homme morose et bilieux, au visage allongé et aux yeux très noirs ; il avait quarante-six ans, un corps sain et alerte, et la mine moitié d’un berger, moitié d’un navigateur. Il ne riait jamais, que je sache ; il lisait longuement la Bible, priait beaucoup, à la manière des caméroniens qui l’avaient élevé ; et d’ailleurs, sous maints rapports, il me faisait souvenir de l’un de ces prédicateurs montagnards de la rude époque qui précéda la Révolution. Mais il ne retira jamais grande consolation ni même, je crois, bonne gouverne, de sa piété. La crainte de l’enfer le jetait en des accès de mélancolie noire ; il est vrai qu’il avait mené une vie orageuse, dont il se souvenait avec regret, et qu’il était resté un homme rude, froid et morose.

Lorsqu’il fut entré, le bonnet sur la tête et la pipe pendue à une boutonnière, il me sembla, comme Rorie, vieilli et blêmi ; son visage était labouré de rides plus profondes, et le blanc de ses yeux était jaune, comme de vieil ivoire patiné, ou des ossements de mort.

— Oui, le Christ-Anna, répéta-t-il, en appuyant sur la première syllabe. C’est un nom terrible.

Je l’embrassai, et le complimentai sur son air de santé, car je craignais qu’il n’eût été malade.

— Je le suis, de corps, répliqua-t-il, d’un ton assez bourru ; oui, de corps, et par les péchés du corps, comme vous… Dîner ! — dit-il brusquement à Mary ; puis s’adressant derechef à moi :

— Ce sont de fameuses belles choses, que nous avons là, hein ? Voilà une excellente horloge, bien qu’elle ne marche pas ; et le linge n’est pas ordinaire… Bonnes, jolies choses ! c’est pour leurs pareilles que les gens vendent la paix de Dieu qui passe l’entendement ; c’est pour leurs pareilles, voire pour de moins précieuses, que des gens bravent Dieu en face et brûlent au fond de l’enfer ; et c’est pour cette raison que l’Écriture les appelle, comme je l’ai lu, les maudits.

Mais il s’interrompit, pour s’écrier avec rudesse :

— Mary, ma fille, pourquoi n’avez-vous pas sorti les deux candélabres ?

— Pourquoi en aurions-nous besoin en plein midi ? répliqua-t-elle.

Mais mon oncle ne démordit pas de son idée.

— Nous devons en profiter, puisque nous les avons. Et deux candélabres massifs d’argent ciselé vinrent s’ajouter à la garniture de la table, déjà si mal appropriée à cette ferme rustique du bord de la mer.

— Le naufrage a eu lieu le 10 février, à dix heures du soir, poursuivit mon oncle, s’adressant à moi. Il y avait peu de vent, mais une mer très mauvaise ; et le navire fut aspiré par le Roost, à mon avis. Nous l’avions vu toute la journée, Rorie et moi, lutter contre le vent. Il n’avait pas un bon équipage, ce me semble, le Christ-Anna, car il gouvernait mal et n’obéissait pas. Ce fut une triste journée pour eux ; ils ne lâchèrent pas les voiles un instant, et cela par un froid mortel, — plus froid que neige… Oui, mon garçon, elle fut triste, leur dernière journée. Il aurait fallu un fier courage pour arriver à terre par ce temps !

— Est-ce qu’ils ont tous péri ? m’écriai-je… Dieu leur soit en aide !

— Chut ! dit-il, sévèrement. On ne prie pas pour les morts, à mon foyer.

Je me défendis d’avoir eu la moindre intention papiste ; et il parut accepter mon désaveu avec une facilité singulière, puis revint à ce qui était évidemment son sujet favori.

— Nous l’avons trouvé dans Sandag-Bay, Rorie et moi, et toutes ces belles choses à l’intérieur. Sandag, voyez-vous, ne vaut rien des fois, le remous porte en plein sur les Gais-Lurons ; et des fois, lorsque la marée est forte et qu’on entend hurler le Roost jusqu’au bout d’Aros, il y a une branche dérivée du courant qui revient en arrière dans Sandag-Bay. Hé bien, ce fut cette branche qui s’empara du Christ-Anna. Il dut être emporté avec fureur, l’arrière en avant, car sa proue est enfoncée plus profond, et son bordage d’arrière est hors de l’eau même aux marées de quadrature. Ah ! mon garçon ! quel coup ç’a dû être quand ils ont touché ! Dieu nous garde tous ! Non, ce n’est pas une vie, d’être marin, — c’est une vie sinistre et pleine de hasards. J’ai moi-même fait mainte réflexion sur la vaste mer ; et pourquoi le Seigneur a bien pu créer toute cette eau-là, dépasse ma force de compréhension. Il a créé les vallons et les prés, l’aimable campagne verte, la bonne terre et ses montagnes,

Et voici que tous crient et chantent vers Toi,
Car tu les as faits heureux,

comme disent les Psaumes dans la traduction versifiée. Non que je lui soumette en tout ma foi ; mais elle est de bonne allure, et facile à se rappeler. Celui qui est monté sur un navire pour aller en mer, y retourne…

Et sur
Les grandes eaux s’en allant trafiquer,
Au large ces hommes voient l’œuvre de Dieu
Et ses grandes merveilles.

C’est bien dit. Oui. Mais peut-être David n’avait-il jamais navigué. Et, ma foi, si ce n’était imprimé dans la Bible, je serais fort tenté de croire que ce n’est pas le Seigneur, mais le grand diable noir qui a créé la mer. Il n’en sort rien de bon, si ce n’est le poisson ; et c’est sûrement le spectacle de Dieu maîtrisant la tempête que David avait en vue. Mais, mon garçon, elles sont tristes, les merveilles que Dieu fit voir au Christ-Anna… Dois-je dire des merveilles ? Des sentences, plutôt ; des condamnations à la nuit épaisse des profondeurs hantées de monstres. Et leurs âmes — quand j’y pense ! — leurs âmes, mon garçon, qui peut-être n’étaient pas prêtes !… La mer est bien voisine de l’enfer !

Tandis que mon oncle parlait, je m’aperçus que sa voix était singulièrement troublée et ses gestes étrangement démonstratifs. Ainsi, aux derniers mots, il se pencha en avant et me toucha le genou de ses doigts étendus, en me regardant au visage ; il était tout pâle, ses yeux brillaient d’un feu étrange, et il avait la bouche contractée et tremblante.

La venue de Rorie, et le commencement de notre repas, ne détournèrent qu’un instant le cours de ses pensées. Il condescendit bien à me poser quelques questions sur mes succès au collège, mais c’était par acquit de conscience ; et jusque dans son bénédicité, qui fut comme d’ordinaire long et digressif, je retrouvai la trace de sa préoccupation, car il pria Dieu de « se rappeler en pitié quelques pauvres créatures indignes et pécheresses, ici égarées hors de leur voie, aux rivages de la mer vaste et profonde ».

Peu après, il échangea quelques mots avec Rorie :

— Est-ce qu’il était là ? demanda mon oncle.

— Bien entendu, répondit Rorie.

Tous deux parlaient en une sorte d’aparté et avec une gêne sensible. De son côté, Mary rougit et baissa les yeux sur son assiette. Tant par curiosité que pour montrer que j’étais au courant et les soulager tous de leur embarras, j’insistai sur le sujet.

— Vous parlez du poisson ? demandai-je.

— Quel poisson ? s’écria mon oncle. Un poisson, qu’il dit ! Un poisson ! Vous êtes d’un esprit bien opaque, mon ami ; votre entendement est enfoncé dans la matière. Un poisson ! Mais c’est un spectre !

Il parlait avec beaucoup de véhémence, sinon de colère ; et peut-être n’acceptai-je pas la rebuffade, car les jeunes hommes sont disputeurs. En tout cas, je me souviens de lui avoir répliqué vivement, en dénonçant les superstitions puériles.

— Et vous sortez du collège ! ricana l’oncle Gordon. Dieu sait ce qu’on y apprend ; cela ne sert pas à grand’chose, en tout cas. Croyez-vous, mon garçon, qu’il n’y a personne dans tout ce désert salé, dans tout ce vaste monde-là, où poussent les herbes marines, où vivent les bêtes de la mer, où le soleil s’enfonce jour après jour ? Non, la mer est comme la terre, quoique plus redoutable. S’il y a des gens à terre, il y a des gens dans la mer, — des morts, soit, mais des gens tout de même ; et quant aux démons, il n’en est pas qui vaillent ceux de la mer. Tout compte fait, les démons terrestres ne sont pas moitié aussi méchants. Jadis, lorsque j’habitais le pays du Sud, il y avait, je me rappelle, un vieux spectre chauve dans Peewie Moss. Je l’ai vu de mes yeux, sous la forme d’une vieille sorcière, grise comme une pierre tombale. Mais il ne faisait de mal à personne. Sans doute, si quelque réprouvé, quelqu’un haï de Dieu, était passé par là ayant encore son péché sur l’estomac, sans doute la créature aurait sauté dessus. Mais il y a au fond de la mer des diables qui sauteraient sur un communiant ! Hé, monsieur, si nous étions allés au fond avec les pauvres gars du Christ-Anna, vous sauriez aujourd’hui quelle est la pitié des mers. Si vous aviez navigué autant que moi, la pensée seule de la mer vous serait odieuse. Si seulement vous vous serviez des yeux que Dieu vous a donnés, vous comprendriez la méchanceté de cette perfide étendue salée, froide, et de tout ce qu’elle renferme par la permission du Seigneur : des homards et des requins, et le reste, qui s’acharnent sur les morts ; des tas de baleines béantes et soufflantes ; et des poissons de tout genre, aux froides écailles, aux yeux vides. Oh ! monsieur, s’écria-t-il, l’horreur, — l’horreur de la mer !

Nous fûmes tous un peu saisis par cette sortie ; et mon oncle lui-même, après sa dernière exclamation exaltée, se renferma dans ses sombres pensées. Mais Rorie, qui était plein de superstitions populaires, le ramena au sujet par une question :

— Avez-vous déjà vu un diable de la mer ? demanda-t-il.

— Pas en face, répondit l’autre. Je ne crois pas qu’on puisse en voir un en face, et rester vivant. J’ai navigué avec un individu qui s’appelait Sandy Gabart ; il en vit un, bien sûr, mais ce fut sa perte. Nous étions sortis de la Clyde depuis sept jours et nous peinions dur, — faisant route vers le nord, avec un chargement de grains et des tas de choses pour les Macleod. Nous étions à peu près à la hauteur des Cutchullons, nous avions juste dépassé Soa, et tirions une longue bordée que nous croyions devoir nous mener jusqu’à Copnahow. Comme je me rappelle cette nuit-là ! la lune dans le brouillard ; une jolie brise sur l’eau, mais mal établie ; et (ce qui ne nous plaisait guère) un autre vent qui arrivait dans les hauteurs, par le travers de ces terribles falaises des Cutchullons. Hé bien, Sandy était à l’avant, à manœuvrer le foc ; on ne le voyait pas, à cause de la grand’voile, qui venait juste de s’emplir, lorsque soudain il poussa un cri. Je m’empressai de lofer, car je croyais que nous arrivions sur Soa ; mais non, ce n’était pas cela, c’était le cri de mort du pauvre Sandy Gabart, ou peu s’en faut, car il trépassa un quart d’heure plus tard. Tout ce qu’il put dire, ce fut qu’un diable, ou un spectre, ou une sorcière de la mer, ou quelque chose de ce genre, avait grimpé par le beaupré, et lui avait lancé un regard étrange et glacé. Et, quand la vie eut abandonné le corps du pauvre Sandy, nous vîmes ce que cela voulait dire, et pourquoi le vent tapait sur les hauteurs des Cutchullons ; car il s’abaissa — je l’appelle un vent, mais c’était le souffle de la colère du Seigneur — et toute cette nuit-là nous peinâmes comme des enragés et, quand nous nous retrouvâmes, ce fut à terre dans le Loch Uskevagh, et les coqs chantaient à Benbecula.

— Ce devait être une sirène, dit Rorie.

— Une sirène ! cria mon oncle avec un infini dédain. Histoires de vieilles femmes ! Il n’y a pas de sirènes !

— Mais à quoi ressemblait cet être ? demandai-je.

— À quoi il ressemblait ? Dieu nous garde de savoir à quoi il ressemblait ! Il avait une espèce de tête… c’est tout ce qu’on peut dire.

Alors, Rorie, excité par cet affront, nous conta plusieurs histoires de sirènes, de tritons, de chevaux de mer, qui avaient été jetés à la côte sur les îles ou avaient attaqué les équipages de bateaux en mer ; et mon oncle, en dépit de son incrédulité, l’écouta avec intérêt et malaise.

— Bon, bon, dit-il, cela peut être ; je puis me tromper ; mais il n’y a pas un mot des sirènes dans l’Écriture.

— Elle ne contient pas non plus un mot d’Aros Roost, sans doute, objecta Rorie, dont l’argument parut décisif.

Après le dîner, mon oncle m’emmena vers un banc situé derrière la maison. L’après-midi était très chaud et très calme ; pas une ride sur la mer, nul bruit que la voix familière des moutons et des goélands ; et ce fut peut-être à cause de ce repos de la nature que mon oncle se montra plus raisonnable et plus tranquille. Il parla sensément et presque gaîment de mon avenir, en faisant de temps à autre une allusion au navire naufragé ou aux trésors qu’il avait apportés en Aros. Quant à moi, je l’écoutai avec une sorte d’égarement, contemplant de toute mon âme ce paysage bien connu et inhalant avec bonheur l’air marin et la fumée de la tourbe allumée par Mary.

Nous étions là depuis peut-être une heure, lorsque mon oncle, qui n’avait cessé de regarder à la dérobée la surface de la petite baie, se leva et me dit de faire comme lui. Or, je dois dire que la vaste poussée du reflux sur l’extrémité sud-ouest d’Aros exerce son influence perturbatrice sur toute la côte avoisinante. Dans Sandag-Bay, au sud, un courant violent correspond à certaines périodes du flot et du jusant ; mais dans cette baie du nord — la baie d’Aros, comme on dit — sur laquelle se trouve la maison et que mon oncle inspectait à cette heure, le seul signe de trouble apparaît sur la fin du jusant et, même alors, il était trop faible pour qu’on le remarque. Lorsqu’il y a de la mer, on ne voit rien du tout ; mais lorsqu’il fait calme, comme il arrive souvent, à la surface lisse de la baie se montrent certains signes bizarres et indéchiffrables, — des runes marines, pourrait-on dire. Le même fait se produit en mille endroits de cette côte ; et tous les enfants ont dû s’amuser comme moi à tâcher de lire dans ces caractères quelque allusion à eux-mêmes ou à ceux qu’ils aimaient. Ce fut alors sur ces signes que mon oncle dirigea mon attention, tout en luttant contre une répugnance manifeste.

— Voyez-vous cette trace sur l’eau ? demanda-t-il, là-bas où était la pierre grise ? Oui ? Eh bien, ne dirait-on pas une lettre ?

— Si fait, répondis-je. Je l’ai souvent remarquée. On dirait un C.

Il poussa un soupir, comme si ma réponse l’avait déçu, puis ajouta à mi-voix :

— Oui, pour le Christ-Anna.

— Je me figurais plutôt, monsieur, que c’était pour moi, dis-je, puisque je m’appelle Charles.

— Ainsi donc, vous l’aviez déjà vue ? continua-t-il, sans s’occuper de ma remarque… Bon, bon, mais c’est joliment bizarre. Peut-être a-t-elle attendu là, comme on dit, depuis les âges les plus reculés. C’est effarant, mon garçon. — Puis, s’interrompant soudain : Mais n’en voyez-vous pas une autre ?

— Oui, dis-je. J’en vois une autre, fort nettement, tout près de la côte du Ross, là où le chemin débouche, — une M.

— Une M, répéta-t-il tout bas. — Puis, de nouveau, après un autre silence : Et vous en concluez ?

— J’ai toujours cru que cela voulait dire Mary, monsieur, répondis-je, rougissant soudain, et convaincu au fond du cœur que j’allais avoir une explication décisive.

Mais nous suivions chacun notre idée sans nous occuper de celle de l’autre. Mon oncle, cette fois encore, ne fit pas attention à mes paroles ; mais il laissa retomber la tête et songea ; et j’aurais pu me figurer qu’il ne m’avait pas entendu si sa phrase suivante n’avait renfermé un écho de la mienne.

— Mieux vaut ne rien dire de ces signes à Mary, observa-t-il.

Et il se remit en route.

Il y a, tout le long d’Aros Bay, une zone de gazon où la marche est facile ; ce fut par ce chemin que je suivis en silence mon silencieux parent. J’étais peut-être un peu déçu d’avoir perdu une aussi bonne occasion de déclarer mon amour ; mais j’étais encore beaucoup plus étonné du changement qu’avait subi mon oncle. Ce n’était guère un homme facile à vivre, ni jamais, au sens strict, aimable ; mais il n’y avait rien eu, même dans le pis que j’avais vu de lui auparavant, pour me préparer à une aussi singulière métamorphose. Impossible de fermer les yeux à un fait : il avait, comme on dit, quelque chose sur la conscience ; et comme je recensais mentalement les divers mots qui pouvaient être représentés par la lettre M, — misère, miséricorde, mariage, monnaie, etc. — je m’arrêtai avec une espèce de sursaut sur le mot meurtre. Je réfléchissais encore au son lugubre et au sens sinistre du mot, quand notre promenade nous amena en un point d’où la vue s’étendait, en arrière sur Aros Bay et la maison, en avant sur l’océan, parsemé d’îles au nord, et s’ouvrant vers le sud, bleu et libre, jusqu’à l’horizon. Arrivé là, mon guide fit halte, examinant l’étendue. Puis il se tourna vers moi et posa la main sur mon bras.

— Vous croyez qu’il n’y a personne là ? dit-il, désignant la baie avec sa pipe ; puis il s’écria, dans une sorte d’exultation : Je vous le dis, mon garçon, en vérité les morts sont là-bas dessous, serrés comme des rats !

Et aussitôt, sans rien ajouter, il fit volte-face et nous reprîmes le chemin de la maison d’Aros.

Je désirais fort me trouver seul avec Mary ; mais ce fut seulement après le souper, et pour quelques minutes, que je pus causer avec elle. Je ne perdis pas de temps à battre le buisson et lui dis franchement ce que j’avais sur le cœur.

— Mary, commençai-je, je ne suis venu à Aros que dans un espoir. S’il se trouve justifié, nous pourrons tous quitter ce pays et aller nous établir ailleurs, assurés du pain quotidien et de l’aisance ; assurés, peut-être, de quelque chose de plus, que vous trouveriez extravagant si je vous le promettais. Mais il y a un désir qui me tient au cœur plus que la richesse. — Et je m’interrompis un instant. — Vous imaginez bien ce que c’est, Mary ?

Elle détourna les yeux en silence, ce qui était peu fait pour m’encourager, mais je ne me laissai pas déconcerter et repris :

— Toujours, je vous ai estimée plus que tout au monde ; le temps passe et je vous estime toujours davantage ; je ne crois pas que ma vie puisse être heureuse sans vous ; vous êtes la prunelle de mes yeux.

Elle ne cessait de regarder au loin, sans mot dire. Cependant, je crus voir trembler sa main. Effrayé, je m’écriai :

— Mary, est-ce que vous ne m’aimez pas ?

— Oh, Charlie, répondit-elle, est-ce le moment de parler de cela ? Laissez-moi, pour un temps ; laissez-moi suivre la voie où je suis engagée ; ce n’est pas vous qui perdrez à attendre !

Je reconnus à sa voix qu’elle était près de pleurer, et ceci m’ôta tout désir autre que de composer avec elle.

— Mary Ellen, dis-je, pas un mot de plus. Je ne suis pas venu ici pour vous tourmenter : vos désirs seront les miens, et votre temps aussi. Vous m’avez dit tout ce que je voulais savoir. Un seul mot encore : qu’est-ce qui vous retient ?

Elle avoua que c’était son père, mais refusa d’entrer dans aucun détail, hochant la tête et disant qu’il n’était pas bien portant et ne se ressemblait plus, ce qui était une grande pitié. Elle ne savait rien du naufrage.

— Je ne suis pas allée voir, dit-elle. Pourquoi irais-je, mon cher Charlie ? Les pauvres âmes ont depuis longtemps suivi leur destin ; mais comme j’aurais voulu les voir emporter avec elles tous leurs biens, — ces pauvres âmes !

Cela ne m’encourageait guère à lui parler de l’Espiritu Santo ; cependant, je m’y résolus, et au premier mot, elle poussa un cri de surprise.

— Un homme est venu à Grisapol, dit-elle, — au mois de mai. Il était petit, jaune, l’air d’avoir de mauvais desseins, m’a-t-on dit, avec des bagues d’or à tous les doigts, et de la barbe. Il a demandé tous les renseignements possibles sur ce même navire.

C’est vers la fin d’avril que le D Robertson m’avait donné ces papiers à collationner ; et je me rappelai soudain qu’ils étaient destinés à un historien espagnol, ou soi-disant tel, qui était venu trouver le principal, muni de hautes recommandations, en vue de recherches sur la dispersion de la grande Armada. En rassemblant les faits, je supposai que le visiteur « avec des bagues d’or à tous les doigts » pouvait bien être le même que l’historien madrilène du D Robertson. S’il en était ainsi, il recherchait plutôt le trésor pour son propre compte, que des renseignements pour celui d’une société savante. Je résolus d’exécuter sans retard mon entreprise ; et si le navire avait sombré dans Sandag-Bay, comme peut-être lui et moi le pensions, j’espérais que ce serait, non pour cet aventurier à bijoux, mais pour Mary et moi, et pour la bonne, vieille et honnête famille des Darnaways.

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