Les Gais Lurons · 3
Je fus sur pied de bonne heure, le lendemain ; et sitôt après avoir mangé un morceau, je partis en exploration. Quelque chose au fond de moi me disait nettement que je découvrirais le navire de l’Armada ; et, sans me laisser aller tout à fait à d’aussi beaux espoirs, je me sentais cependant joyeux et léger.
Aros est une île très accidentée, parsemée de gros rocs, et revêtue de fougères et de bruyères. Mon chemin allait presque droit du nord au sud, franchissant la plus haute butte ; et, bien que la distance n’atteignît pas deux milles, ces deux milles me prirent plus de temps et de peines que n’en auraient fait quatre, en terrain plat.
Au sommet, je fis halte. Sans être fort élevé (il avait moins de trois cents pieds, je crois), il dépasse néanmoins toutes les basses terres avoisinantes du Ross, et commande une vaste étendue de mer et d’îles. Le soleil, levé depuis quelque temps, me brûlait déjà la nuque ; l’atmosphère était lourde et orageuse, bien que pure et claire ; sur l’horizon nord-ouest, où les îles sont les plus nombreuses, une demi-douzaine de petits nuages déchiquetés se rassemblaient ; et le pic de Ben Kyaw portait, non plus seulement quelques floches, mais un épais capuchon de vapeurs. Il y avait une menace répandue dans le temps.
La mer, il est vrai, était lisse comme verre ; le Roost même faisait un simple sillon sur ce vaste miroir, et les Gais-Lurons écumaient à peine ; cependant, mon œil et mon oreille, depuis si longtemps familiarisés avec ces lieux, discernaient dans le calme de la mer comme une sorte de menace : il s’en élevait jusqu’à moi un bruit pareil à un soupir prolongé ; et, malgré sa tranquillité, le Roost semblait ruminer un mauvais coup. Car je dois dire que nous tous, habitants de ces parages, attribuons, sinon une prescience, au moins un rôle symptomatique, à ces bizarres et dangereuses créations des marées.
Je me hâtai donc le plus possible et arrivai bientôt, au bas de la pente d’Aros, en cet endroit que l’on appelle Aros Bay, C’est une assez vaste étendue d’eau, comparativement à la superficie de l’île ; bien abritée, sauf du vent dominant ; sablonneuse et sans profondeur, et fermée à l’ouest par des dunes basses, mais ayant à l’est plusieurs brasses de fond, le long d’une chaîne de rochers. C’est de ce côté qu’à certaine période de chaque marée, le courant dont parlait mon oncle pénètre si violemment dans la baie ; un peu plus tard, lorsque le Roost commence à s’enfler, un courant sous-marin encore plus fort s’établit dans la direction opposée ; et c’est l’action de ce dernier, il me semble, qui a creusé si profondément cette partie. De l’intérieur de Sandag-Bay, on n’aperçoit rien qu’un étroit secteur d’horizon et, par gros temps, les lames qui rejaillissent par-dessus un écueil du large.
Avant même d’être au bas de la pente, j’avais découvert l’épave de février, un brick de fort tonnage, à l’arrière fracassé, qui dépassait du sable à sec vers l’extrémité est. Je me dirigeai droit dessus ; mais j’étais arrivé déjà presque à la lisière de gazon, lorsque mes yeux s’arrêtèrent soudain sur un endroit débarrassé de fougères et de bruyères, et marqué par un de ces tertres allongés, bas, d’une forme presque humaine, que nous voyons si fréquemment dans les cimetières. Je m’arrêtai comme frappé d’une balle. On ne m’avait parlé de mort ni d’enterrement sur l’île, Mary et mon oncle s’étaient tus l’un et l’autre ; mais la première devait à coup sûr ignorer ce fait, dont j’avais sous les yeux la preuve indubitable.
Devant cette tombe, je me demandai, avec un frisson, quel était l’homme qui dormait là son dernier sommeil, en attendant l’appel du Seigneur, dans ce lieu de repos solitaire et battu par la mer. Mon imagination ne me fournit que des réponses sur lesquelles je n’osais m’appesantir. Il devait, en tout cas, s’agir d’un naufragé ; peut-être, comme les vieux marins de l’Armada, s’en était-il venu d’un riche et lointain pays d’outre-mer ; à moins que ce ne fût un homme de ma race, qui périt assez près de sa maison pour en voir la fumée.
Je m’arrêtai une minute à côté de la tombe, me découvrant la tête, et je souhaitai, ou bien que notre religion m’eût permis de réciter une prière pour ce malheureux étranger, ou bien, à la manière de l’antiquité classique, de pouvoir honorer son infortune par des rites extérieurs. Je le savais, ses ossements avaient beau être là, incorporés à Aros, jusqu’à ce que sonnât la trompette du jugement, son âme impérissable était partie au loin, dans les ravissements du loisir sans fin, ou dans les tortures de l’enfer ; et cependant je ne pus m’empêcher de frémir à l’idée que peut-être il était là, tout près de moi, veillant sur son sépulcre et s’attachant au théâtre de sa fin malheureuse.
J’avais à coup sûr l’âme fort assombrie en me détournant de la tombe pour considérer le spectacle à peine moins mélancolique du navire naufragé. Son étrave dépassait la laisse supérieure des hautes eaux ; il était cassé en deux un peu en arrière du mât de misaine, — qui n’existait plus, en réalité, les deux mâts ayant été rompus à ras du pont lors de la catastrophe ; et comme la déclivité de la plage était très roide et brusque, et que l’avant se trouvait ainsi beaucoup plus bas que l’arrière, la brèche était largement béante et le regard traversait d’outre en outre la pauvre carcasse.
Le nom du navire était presque effacé, et je ne pus lire nettement s’il s’appelait Christiania, comme la ville de Norvège, ou Christiana, comme la femme de Christian, dans ce vieux livre : « Le Voyage du Pèlerin ». D’après sa construction, c’était un navire étranger, mais je demeurai incertain de sa nationalité. Il avait été peint en vert, mais la couleur était à demi effacée et l’enduit pelait par places. Les débris du grand mât s’allongeaient à côté, mi-enterrés dans le sable. Le spectacle, en somme, était lugubre et je ne pus voir sans émotion les bouts des cordages qui pendaient encore alentour, jadis manœuvrés aux chants rythmés de l’équipage ; ou l’écoutille par où ils avaient si souvent passé en allant à leurs affaires ; ou la figure de proue, ce pauvre ange sans nez, qui avait piqué à travers tant de lames déferlantes.
Je ne sais si ce fut à cause du navire ou de la tombe, mais des scrupules mélancoliques m’envahirent, tandis que je restais appuyé d’une main contre les bordages disloqués. Mon imagination se représentait avec vivacité le désemparement des hommes, voire des navires inanimés, jetés sur des rives étrangères. Tirer profit d’aussi pitoyables infortunes me paraissait un acte inhumain autant que sordide ; et je commençai à envisager mon entreprise comme étant de nature sacrilège. Mais la pensée de Mary me rendit du cœur. Mon oncle ne consentirait jamais à un mariage inconsidéré, pas plus qu’elle, j’en étais persuadé, ne m’épouserait sans son assentiment. C’était donc à moi d’agir, et de la mériter pour ma femme ; et je songeai avec un rire, depuis quels âges ce grand vaisseau, l’Espiritu Santo, avait laissé sa dépouille dans Sandag-Bay, et quelle naïveté ce serait de tenir compte de droits périmés depuis si longtemps et de malheurs depuis si longtemps oubliés dans le cours des siècles.
J’avais ma théorie concernant la place où il fallait chercher ses restes. La direction du courant et les fonds désignaient également le côté est de la baie, sous la chaîne de récifs. S’il s’était bien perdu dans Sandag-Bay et si, après des siècles, quelques débris du bâtiment avaient tenu bon, c’était là que je les trouverais. La profondeur de l’eau, comme je l’ai dit, s’accroît très vite et, même à proximité des récifs, elle atteint plusieurs brasses. Tout en marchant le long de ces récifs, je découvrais dans toute sa superficie le fond de sable de la baie ; le soleil illuminait ses profondeurs d’une clarté verte et paisible ; la baie semblait être un énorme cristal transparent, tels ceux que l’on voit dans la vitrine des lapidaires ; on n’y pouvait reconnaître de l’eau qu’à un certain tremblotement interne, un papillotement de rais de soleil et de filets d’ombres entrelacés et, de temps à autre, un léger clapotis et un murmure expirant sur la courbe de la grève. Les ombres des rochers s’étendaient à quelque distance de leur base, en sorte que mon ombre propre qui les surmontait, mouvante, arrêtée ou penchée, atteignait parfois jusqu’au milieu de la baie. C’était surtout dans cette zone d’ombres que je cherchais l’Espiritu Santo ; car c’était là que le courant sous-marin était le plus fort, dans un sens comme dans l’autre.
Si fraîche que semblât l’eau, par ce jour brûlant, on l’eût crue plus fraîche encore en cet endroit où elle attirait mystérieusement le regard. Mais j’avais beau m’écarquiller les yeux, je ne voyais rien que des poissons, ou une touffe d’algues, et çà et là un bloc de rocher, tombé d’en haut, et gisant isolé sur le fond de sable.
Deux fois, je parcourus d’un bout à l’autre les récifs sans pouvoir, sur tout le trajet, découvrir l’épave, ni d’autre place où elle pût se trouver, en dehors d’une seule. Celle-ci était une large plate-forme, sous cinq brasses d’eau, assez élevée au-dessus du fond de sable, et paraissant d’en haut n’être qu’une simple excroissance des rochers sur lesquels je circulais. Une masse de grands varechs, touffus comme un bois, m’empêchaient de juger de sa nature, mais par la forme et la dimension, elle ressemblait assez à la coque d’un navire. Du moins, c’était là ma meilleure chance. Si l’Espiritu Santo n’était pas sous ce fouillis de varechs, il n’était nulle part dans Sandag-Bay ; et je me préparai à tenter l’expérience et à ne retourner en Aros que riche, ou guéri à tout jamais de mes rêves de richesse.
Je me dépouillai de mes vêtements et restai sur l’extrême bord, les bras croisés, indécis. La baie, à cette heure, était d’un calme parfait ; nul autre bruit que celui d’un pensionnat de marsouins invisibles, quelque part derrière la pointe. Cependant, une crainte vague me retenait sur le seuil de l’aventure. De pénibles souvenirs, telles bribes des superstitions marines de mon oncle, la pensée des morts, celles de la tombe, des vieux navires en débris, me traversaient l’imagination. Mais le soleil dardant sur mes épaules m’échauffait jusqu’au cœur et, me penchant en avant, je plongeai dans la mer.
Ce ne fut pas sans peine que j’empoignai une lanière du varech qui poussait si dru sur la plate-forme ; mais une fois ancré de la sorte, j’assurai ma prise en saisissant toute une brassée de ces tiges épaisses et visqueuses et, m’arc-boutant des pieds contre la paroi, je regardai à la ronde. De toutes parts, le sable clair s’étendait immaculé ; vers la base des rochers, l’action des marées l’avait balayé à l’instar d’une allée de jardin ; et devant moi, aussi loin que portait ma vue, rien n’apparaissait, sur le fond ensoleillé de la baie, que ce même sable ridé. Mais sur la plate-forme à laquelle j’étais alors cramponné, les plantes marines poussaient aussi dru qu’un buisson de bruyères, et la paroi dont elle semblait une excroissance était, jusqu’à la surface de l’eau, tapissée de lianes brunes.
Parmi cette confusion de formes qui fluctuaient dans le courant, les objets étaient difficiles à distinguer. Mais j’ignorais encore si mes pieds posaient sur un rocher naturel, ou sur le pont d’un navire de la riche Armada, lorsque la touffe de varech me resta tout entière dans la main. En un instant je fus remonté à la surface, et les rives de la baie, ainsi que l’eau étincelante, flottèrent devant mes yeux dans un éblouissement rouge. Je regrimpai sur les rochers et jetai à mes pieds la touffe de varech. En même temps, quelque chose rendit un son métallique, comme une pièce de monnaie qui tombe. Je me baissai et découvris, encroûtée de rouille, mais indéniable, une boucle de soulier en acier. La vue de cette pauvre relique d’humanité me pénétra, non d’espérance ni de crainte, mais d’une mélancolie amère. Je la ramassai, et l’image de son propriétaire m’apparut comme une présence réelle. Sa figure tannée par les intempéries, ses mains de matelot, sa voix enrouée par les mélopées du cabestan, son pied qui avait jadis porté cette même boucle et si longtemps arpenté les ponts instables, — tout ce qui faisait de lui un homme, une créature semblable à moi, avec des poils, du sang, des yeux qui voient, m’obsédait, en ce lieu solitaire et ensoleillé, non à la manière d’un fantôme, mais comme un ami que j’aurais bassement offensé.
Le grand navire au trésor était-il en effet là-dessous, tel qu’il était parti d’Espagne, avec ses canons, ses chaînes et ses richesses, — ses ponts transformés en parterres de varechs, sa cabine en vivier à poissons ; muet, à part le gargouillement des eaux, immobile, à part les ondulations du varech sur ses bastingages, — cette vieille et populeuse forteresse flottante, devenue un récif dans Sandag-Bay ? Ou bien, comme je le croyais plus vraisemblable, ce débris provenait-il de la perte du brick étranger, cette boucle de soulier n’avait-elle été achetée que depuis peu et portée par un de mes contemporains dans l’histoire du monde, qui apprenait les mêmes nouvelles du jour, qui pensait les mêmes idées, qui priait, peut-être, dans le même temple que moi ? Quoi qu’il en fût, j’étais envahi de mornes réflexions ; j’avais encore dans les oreilles la phrase de mon oncle : « Les morts sont là-dessous » ; et bien que déterminé à plonger encore une fois, ce fut avec une vive répugnance que je m’avançai jusqu’au bord des rochers.
Un grand changement était survenu dans l’aspect de la baie. Son intérieur n’était plus clair et visible comme celui d’une maison à toit de verre que le soleil sous-marin baignait de paisible clarté verte. Une brise, je pense, avait ridé la surface, et une sorte de trouble et de noirceur emplissait son sein, où des éclairs lumineux et des nuages d’ombre s’agitaient, confusément mêlés. Même l’obscure plate-forme au-dessous de moi vibrait et vacillait. Cette fois, la chose semblait plus sérieuse, de s’aventurer en ce lieu d’embûches ; et ce fut avec un grand frisson que je sautai à nouveau dans la mer.
Ànouveau, je me cramponnai, et tâtonnai parmi le varech ondulant. Tout ce que rencontraient mes mains était froid, mou et visqueux. Le fourré grouillait de crabes et de homards qui se bousculaient dans leur fuite oblique, et je dus maîtriser mon dégoût de leur répugnant voisinage. Tout autour de moi je ne tâtais que le grain et les fissures de la pierre dure et vive ; ni planches ni fer, pas la moindre trace d’épave ; l’Espiritu-Santo n’était pas là. Je me souviens de m’être senti presque soulagé, malgré mon désappointement, et j’allais bientôt lâcher prise, lorsqu’il arriva quelque chose qui m’envoya à la surface, prêt à défaillir.
Je m’étais déjà attardé dans mon exploration, le courant fraîchissait avec le renversement de la marée et Sandag-Bay n’était plus un lieu sûr pour un nageur solitaire. Or, juste au dernier moment, survint une brusque poussée du courant qui rabattit les varechs comme une vague. Je perdis prise d’une main, fus jeté sur le flanc, me débattis, et mes doigts, cherchant d’instinct un nouveau support, se refermèrent sur quelque chose de dur et de froid. Je crois bien que je compris tout de suite ce que c’était. Du moins je lâchai aussitôt le varech, m’envoyai d’un coup de talon à la surface, et grimpai à la seconde sur les rochers amis, tenant à la main un os de jambe humaine.
L’homme est une créature matérielle, de pensée lente, et qui perçoit malaisément les rapports. La tombe, le naufrage du brick et la boucle de soulier rouillée, étaient à coup sûr des indices nets. Un enfant aurait compris leur sinistre histoire, et cependant ce ne fut qu’après avoir touché ce fragment réel d’humanité que la pleine horreur du charnier océanique s’éclaira dans mon esprit. Je déposai l’os à côté de la boucle, ramassai mes habits, et m’encourus comme j’étais, au long du récif, vers le rivage et les hommes. Jamais je ne serais assez loin de cet endroit ; il n’était pas de fortune assez considérable pour m’y faire retourner. Les os des trépassés pouvaient désormais rouler sur du varech ou de l’or monnayé : je ne les dérangerais pas.
Mais sitôt que je foulai de nouveau la terre familière, et que j’eus protégé ma nudité contre l’ardeur du soleil, je m’agenouillai contre les restes du brick, et de tout mon cœur me mis à prier longuement et passionnément pour toutes les pauvres âmes perdues en mer. Une prière fervente n’est jamais dite en vain ; la requête peut se voir refusée, mais le requérant est toujours exaucé, je pense, par l’envoi d’une grâce. L’horreur, en tout cas, fut ôtée de mon esprit ; et je regardai d’une âme apaisée cette vaste et magnifique création de Dieu, l’océan ; et, quand je me dirigeai vers la maison, gravissant les pentes abruptes d’Aros, il ne me restait de mon effroi, qu’une résolution bien arrêtée de ne plus rien avoir à faire avec les dépouilles des navires naufragés ou les richesses des trépassés.
J’étais déjà assez haut sur la butte, lorsque je m’arrêtai pour souffler et regarder derrière moi. Le spectacle qui frappa mes yeux était doublement singulier.
D’abord, la tempête que j’avais prévue s’avançait avec une vélocité quasi tropicale. Toute la surface de la mer avait perdu son éclat antérieur et pris la sombre et sinistre matité du plomb ; au loin déjà, les vagues blanches, les « filles du capitaine », avaient commencé de fuir devant une brise encore insensible sur Aros ; et déjà, sur la périphérie de Sandag-Bay, se succédaient des lames clapotantes que je pouvais entendre d’où j’étais. La transformation du ciel était encore plus remarquable. De l’horizon sud-ouest s’élevait une sorte d’énorme et massif continent de nuages menaçants ; çà et là, par des déchirures de son tissu, le soleil irradiait un faisceau de rayons divergents ; et çà et là, de tous ses bords, de larges coulées d’encre s’allongeaient dans le ciel demeuré pur. La menace était formelle et imminente. Je regardais encore, que le soleil disparut. À tout moment, la tempête pouvait fondre sur Aros, dans toute sa violence.
La soudaineté de ce changement de temps avait si bien attaché mes regards sur le ciel qu’il se passa quelques instants avant qu’ils s’abaissassent sur la baie, géographiée sous mes pieds, et presque aussitôt dénuée de soleil. La butte sur laquelle je venais de monter dominait un petit amphithéâtre d’éminences plus basses, inclinées vers la mer et, au delà, la courbe jaune de la plage et l’étendue entière de Sandag-Bay.
C’était un paysage que j’avais contemplé souvent, mais où jamais je n’avais vu un être humain. Je venais à peine de lui tourner le dos, le laissant vide, et on peut imaginer mon étonnement de découvrir un canot et plusieurs hommes en ces lieux abandonnés. Le canot était mouillé le long des rochers. Une paire de matelots, tête nue, manches de chemise relevées, et dont l’un était armé d’une gaffe, maintenaient avec difficulté l’embarcation contre un courant plus intense à chaque minute. Un peu plus loin sur le récif, deux hommes vêtus de noir, que je jugeai être d’un rang supérieur, penchaient à la fois leurs têtes sur une opération que je ne compris pas tout d’abord, mais dont je découvris la nature une seconde plus tard : — ils prenaient des relèvements au compas ; et je vis l’un d’eux dérouler un papier sur lequel il posa l’index comme s’il identifiait un point sur la carte.
Cependant, un troisième rôdait de-çà et de-là, fourrageant parmi les rochers, et regardant par-dessus le bord, dans l’eau. J’étais encore à examiner avec stupéfaction ce spectacle, dont l’inattendu rendait mon esprit incapable de tout commentaire, lorsque ce troisième personnage soudain s’arrêta et appela ses compagnons, d’un cri si fort qu’il parvint à mes oreilles jusqu’au haut de la butte. Les autres coururent à lui, laissant même tomber le compas dans leur précipitation, et je vis le fémur et la boucle de soulier passer de main en main, provoquant les gestes les plus insolites de surprise et d’intérêt. Juste alors, j’entendis les occupants du canot pousser des appels, et les vis désigner à l’ouest ce continent de nuages qui développait toujours plus vite sa noirceur à travers le ciel. Les autres parurent se consulter, mais le danger était trop pressant pour être bravé, et ils se jetèrent dans le canot, emportant avec eux mes reliques, et firent force de rames pour sortir de la baie.
Sans m’occuper d’eux davantage, je fis volte-face et m’encourus vers la maison. Quels que fussent ces gens, il fallait informer aussitôt mon oncle de leur présence. Il n’était pas encore trop tard, à cette époque, pour qu’il s’agît d’une descente de Jacobites ; et peut-être le prince Charles, que je savais détesté de mon oncle, était-il l’un des trois chefs que j’avais vus sur le récif. Néanmoins, tout en courant, sautant de roc en roc, et retournant l’affaire dans mon esprit, ma raison acceptait de moins en moins cette hypothèse. Le compas, la carte, l’intérêt provoqué par la boucle, et la conduite de celui des étrangers qui avait regardé si fréquemment au-dessous de lui dans l’eau, tous ces détails tendaient vers une autre explication de leur présence sur cette île écartée et déserte de la mer occidentale. L’historien de Madrid, les recherches instituées par le D Robertson, l’étranger barbu aux bagues, ma recherche infructueuse, ce matin même, dans les profondeurs de la baie, se présentèrent successivement à ma mémoire, et j’acquis la certitude que ces étrangers devaient être des Espagnols en quête des trésors jadis engloutis avec le vaisseau de l’Armada.
Mais les gens qui vivent sur ces îles perdues, Aros, par exemple, doivent pourvoir eux-mêmes à leur sûreté ; il n’y a dans le voisinage personne pour les protéger ni même leur porter secours ; et la présence en un tel lieu d’un équipage d’aventuriers inconnus, — pauvres, cupides, et fort probablement sans scrupules, — m’emplit d’appréhensions pour l’argent de mon oncle, voire pour la sécurité de sa fille. J’étais encore à me demander comment nous pourrions nous débarrasser d’eux, lorsque j’arrivai, hors d’haleine, au plus haut d’Aros.
La face du monde était obscurcie ; à l’extrême est seulement, sur un sommet de la terre ferme, un dernier rai de soleil s’attardait comme une pierre précieuse ; la pluie s’était mise à tomber, peu dense, mais à grosses gouttes ; la mer devenait plus forte à chaque minute et déjà une zone blanche encerclait Aros et les côtes voisines de Grisapol. Le canot ramait toujours vers le large, mais je découvris alors ce qui m’avait été caché jusque-là : — une grande et belle goélette, lourdement gréée, en panne à l’extrémité sud d’Aros. Puisque je ne l’avais pas vue de la matinée lorsque j’avais examiné si attentivement les signes du temps sur ces eaux désertes où l’on aperçoit rarement une voile, il était clair qu’elle avait dû passer la nuit derrière l’île inhabitée d’Eilean Gour, et ceci prouvait décidément qu’elle était montée par des gens étrangers au pays, car ce mouillage, assez sûr à première vue, ne vaut guère mieux qu’une chausse-trape pour navires. Vu l’ignorance de ces marins perdus sur une côte non familière, la venue de la tempête leur apportait sans doute la mort sur ses ailes.