Les Gais Lurons · 5
Rorie se mit en chemin vers la maison, afin d’aller se réchauffer et se sustenter. Mais mon oncle s’était mis dans la tête de passer en revue les côtes d’Aros et je sentis que c’était mon devoir de l’accompagner. Il était à cette heure docile et calme, mais tremblant et faible d’esprit et de corps ; et ce fut la curiosité d’un enfant qu’il apporta à son exploration. Il s’avançait en mer, escaladant les rochers ; sur les grèves, il suivait les vagues dans leur retraite. Le moindre bout de planche ou de cordage était à ses yeux un trésor dont il lui fallait s’assurer la possession au risque de sa vie. J’étais dans des transes continuelles, de le voir ainsi faible et trébuchant, s’exposer à un coup de ressac ou aux pièges des rochers herbus. Toujours prêt à le soutenir, je l’attrapais d’une main par les basques et l’aidais à ramener ces pitoyables trouvailles hors de la portée des flots : une bonne qui accompagne un enfant de sept ans n’eût pas agi d’autre façon.
Cependant, tout affaibli qu’il fût par la réaction de sa folie du soir précédent, les passions qui couvaient en lui étaient celles d’un homme vigoureux. Sa crainte de la mer, bien que dominée pour l’heure, n’avait pas diminué ; si la mer eût été un lac de flammes dévoratrices, il n’aurait pas évité son contact avec plus d’épouvante ; et une fois où le pied lui manqua et où il s’enfonça jusqu’à mi-jambe dans une flaque d’eau, il poussa un cri comme s’il avait vu la mort. Après cet incident, il resta un moment assis à haleter comme un chien ; mais son avidité pour les dépouilles du naufrage triompha encore une fois de ses craintes ; de nouveau il chancela parmi les caillots d’écume ; de nouveau il se traîna sur les rocs parmi les jets bouillonnants ; de nouveau il s’attacha de toute son âme à recueillir des débris d’épaves, bons tout au plus à allumer le feu. Malgré le plaisir que lui causaient ses trouvailles, il ne cessait de pester contre sa mauvaise fortune.
— Aros, dit-il, n’est pas un bon endroit pour les naufrages, — pas un bon endroit. Depuis tant d’années que j’y habite, voilà seulement le second !
— Mon oncle, dis-je comme nous étions alors sur une bande de sable nu où il n’y avait rien pour détourner son attention, ― je vous ai vu cette nuit dans un état où je ne pensais vous voir jamais : vous étiez ivre.
— Non, non, dit-il, cela n’allait pas si mal. J’avais bu, c’est vrai. Et, à dire la vérité de Dieu, c’est une chose à quoi je ne puis rien. Il n’est personne plus sobre que moi, d’ordinaire ; mais lorsque j’entends siffler le vent dans mes voiles, je suis persuadé que je deviens fou.
— Vous avez de la religion, lui répondis-je ; et c’est un péché que de s’enivrer.
— Oui, répliqua-t-il, et si ce n’était un péché, je crois que je ne le ferais pas. Voyez-vous, mon garçon, c’est par défi. Il y a sûrement beaucoup de vieux péchés du monde dans cette mer ; elle n’est d’ailleurs pas chrétienne ; et lorsqu’elle devient grosse et que le vent se lève — à mon idée, elle se ligue avec lui pour me convier au péché — et les Gais-Lurons, ces vaillants fous qui beuglent et rient, et les pauvres âmes des morts qui ne cessent de se démener toute la nuit sur leurs épaves de navires, — eh bien, on dirait que tout cela m’appelle. Je suis un démon, alors, je le sais. Mais je ne m’occupe pas des pauvres matelots ; je suis pris par la mer, je suis aussi peu responsable que l’un de ses Gais-Lurons.
Je crus pouvoir l’atteindre au défaut de la cuirasse. Je me tournai vers la mer : les vagues couraient allégrement l’une derrière l’autre, leurs crinières rebroussées, elles remontaient la plage en se chevauchant, se dressant, se recourbant et s’écrasant l’une après l’autre sur le sable. Là-bas, l’air salin, les goélands effarouchés, l’armée large épandue des chevaux de mer hennissant et s’élançant ensemble à l’assaut d’Aros ; — et ici devant nous, cette limite tracée sur les sables plats que, malgré toute leur multitude et leur rage, ils ne peuvent dépasser.
— Tu iras jusque-là, dis-je, et pas plus loin. Puis je récitai avec toute la gravité dont je fus capable ces vers que j’avais déjà maintes fois appliqués au chœur des brisants :
Mais le Seigneur qui est là-haut
Est plus puissant de beaucoup
Que n’est le bruit des grandes eaux,
Que ne sont les vagues de la mer.
— Ah ! dit mon oncle, à la fin finale le Seigneur triomphera, je ne doute point. Mais ici sur la terre, jusqu’aux gens les plus abjects osent le braver en face. Ce n’est pas bien ; je ne dis pas que ce soit bien ; mais c’est l’orgueil des yeux et c’est la joie de la vie, et c’est le meilleur des plaisirs.
Je me tus, car nous franchissions alors une langue de terre qui s’allongeait entre nous et Sandag ; et j’attendis, pour faire un dernier appel à la raison de cet homme, de me trouver sur le lieu de son crime. Lui non plus ne poursuivit pas le sujet, mais il marchait à mon côté d’un pas plus ferme. Cet appel que je venais de faire à son âme agissait sur lui comme un excitant et je vis qu’il avait oublié sa recherche de misérables épaves pour se plonger dans des pensées sombres mais stimulantes. En quatre ou cinq minutes, nous fûmes au haut de la bruyère et commençâmes à descendre vers Sandag. L’épave avait été fort maltraitée par la mer : l’avant avait tourné et s’enfonçait un peu plus ; et l’arrière avait dû être poussé un peu plus haut, car les deux portions du navire gisaient sur la grève entièrement séparées. Quand. nous arrivâmes à la tombe, je fis halte, me découvris la tête sous la pluie épaisse, et regardant mon oncle en face, je lui dis ces mots :
— La divine Providence avait permis qu’un homme échappât à de mortels dangers. Cet homme était pauvre, il était nu, il était mouillé, il était las, il était étranger. Il avait tous les droits à votre pitié. Il se peut qu’il fût le sel de la terre, saint, généreux et bon. Il se peut qu’il fût chargé d’iniquités dont sa mort inaugura le châtiment. En présence du ciel je vous le demande : Gordon Darnaway, où est cet homme pour lequel mourut Christ ?
Il tressaillit visiblement à ces derniers mots ; mais il ne répondit rien et son visage n’exprima d’autre sentiment qu’une crainte vague.
— Vous êtes le frère de mon père, continuai-je ; vous m’aviez appris à considérer votre maison comme la mienne ; et nous sommes, vous et moi, deux pécheurs qui marchent devant le Seigneur parmi les péchés et les dangers de cette vie. C’est par le moyen de nos fautes que Dieu nous conduit au bien : nous péchons, je n’ose dire tentés par Lui, mais je dois dire avec Son consentement ; et pour tout autre qu’une brute, les péchés sont l’origine de la sagesse. Dieu vous a donné, par ce crime, un avertissement. Il vous prévient encore par cette tombe sanglante, ici à nos pieds ; et s’il ne s’ensuit ni repentir, ni amélioration, ni retour à Lui, que pouvons-nous attendre désormais, sinon quelque mémorable châtiment ?
Comme je disais ces mots, les yeux de mon oncle se détournèrent de moi. Son expression se modifia de façon indicible ; ses traits parurent se réduire, la couleur s’effaça de ses joues, il éleva une main hésitante, désigna quelque chose par-dessus mon épaule, et ses lèvres répétèrent à plusieurs reprises ce nom : Le Christ-Anna !
Je me retournai et, si je ne fus pas effrayé au même point, car grâce au ciel je n’en avais nulle raison, je fus néanmoins stupéfait de ce que je vis. Un homme était debout devant le capot de la cabine du navire naufragé ; il nous tournait le dos ; il semblait scruter l’ouverture, sa main en abat-jour sur ses yeux. Sa silhouette se détachait de toute sa taille, qui était réellement très élevée, sur la mer et le ciel. J’ai dit cent fois que je ne suis pas superstitieux ; mais à cette minute, préoccupé d’idées de mort et de péché, cette apparition inexpliquée d’un étranger sur cette île solitaire me remplit d’un étonnement qui confinait à l’effroi. Il semblait impossible qu’un être humain eût pu arriver à terre vivant, par une mer aussi furieuse que celle qui battait les côtes d’Aros, la nuit précédente ; et l’unique bâtiment qui fût, dans un rayon de plusieurs milles, avait sombré sous nos yeux, entre les Gais-Lurons. Je fus assailli de doutes qui me rendirent l’attente insupportable et, afin de résoudre aussitôt la question, je m’avançai vers l’homme et le hélai comme on hèle un navire.
Il me fit face et tressaillit en nous apercevant, ce qui me rendit courage. Je l’appelai en lui faisant signe d’approcher. Il sauta immédiatement sur le sable et se dirigea lentement vers nous, avec des arrêts et des hésitations. À chacun de ces signes répétés de sa crainte, je retrouvais moi-même plus de confiance ; et je fis encore un pas, tout en l’encourageant de la tête et de la main. Il était clair que le naufragé avait ouï mal parler de l’hospitalité de notre île ; et de fait, à cette époque, les gens de l’extrême nord avaient triste réputation.
— Comment ! dis-je, cet homme est noir !
Et alors, d’une voix que je reconnus à peine, mon oncle se mit à sacrer et à prier pêle-mêle. Il était tombé à genoux, l’air angoissé ; à chaque pas du naufragé, le ton de sa voix s’élevait, la volubilité de son débit et l’ardeur de son langage redoublaient. Je dis qu’il priait, car il s’adressait à Dieu ; mais à coup sûr jamais aussi délirantes incohérences ne furent auparavant adressées au Créateur par une créature ; sans nul doute, si une prière peut être un péché, cette folle harangue en était un. Je m’élançai vers mon oncle, le saisis aux épaules et le remis debout.
— Taisez-vous, monsieur, dis-je, respectez votre Dieu en paroles, sinon en action. Ici même, sur le théâtre de vos forfaits, Il vous envoie une occasion de repentir. Hâtez-vous d’en profiter : accueillez comme un père cette créature qui vient toute tremblante implorer votre pitié.
Puis j’essayai de l’entraîner vers le noir ; mais il me jeta par terre, s’échappa d’entre mes mains, me laissant un lambeau de sa jaquette, et s’enfuit comme un cerf sur la colline vers le sommet d’Aros. Je me relevai, meurtri et étourdi. Le nègre, de surprise ou de crainte, s’était arrêté à mi-chemin entre moi et l’épave. Mon oncle était déjà loin, bondissant de roc en roc ; et je me voyais ainsi tiraillé entre deux devoirs. Mais je me décidai, et je prie le ciel d’avoir bien agi, en faveur du pauvre malheureux des sables : son infortune à lui, n’était du moins pas de son fait propre ; et dès alors, je ne voyais plus en mon oncle qu’un incurable et triste dément.
Je m’avançai donc vers le noir qui m’attendait les bras croisés, comme prêt à subir son sort. Tandis que j’approchais, il fit un grand geste de la main, tel que j’en ai vu faire à des prédicateurs, et me parla aussi d’un ton de prédicateur, mais je ne compris pas un mot. Je lui répondis d’abord en gaélique, puis en anglais — sans succès. Il était dès lors évident qu’il nous fallait employer le langage des yeux et des gestes. Je lui fis signe de me suivre et il obéit à l’instant, avec une grave inclination, comme un roi déchu. Tout ce temps, son visage n’avait manifesté aucune émotion, ni d’inquiétude lorsqu’il était en suspens, ni de soulagement depuis qu’il était rassuré ; s’il était un esclave, comme je le supposais, il avait dû tomber de quelque haute situation dans son pays et, malgré sa déchéance, il me fallait admirer ses allures.
Quand nous passâmes devant la tombe, je fis halte, élevant les mains et les regards, en signe de respectueuse tristesse envers le mort ; et lui, en guise de réponse, s’inclina avec lenteur en écartant les bras. Le geste était bizarre, mais il l’accomplit avec l’aisance de l’habitude, et je supposai que c’était le cérémonial du pays d’où il venait. En même temps, il désigna mon oncle, que l’on voyait au loin perché sur un monticule, et se toucha le front pour montrer qu’il était fou.
Nous prîmes par le plus long, en suivant le rivage, car je craignais de surexciter mon oncle si nous avions traversé l’île en droiture ; et tout en marchant, j’eus le loisir de dresser le plan de la petite scène dramatique à l’aide de laquelle j’espérais satisfaire ma curiosité. M’arrêtant donc sur un rocher, j’imitai devant le nègre les gestes de l’homme que j’avais aperçu la veille, à Sandag, prenant des relèvements au compas. Il saisit aussitôt et, poursuivant à son tour la mimique, me montra où était le canot, désigna en mer la position de la goélette, puis la ligne d’écueils, en prononçant les mots Espiritu Santo, d’une façon singulière, mais assez reconnaissable.
Ainsi donc, j’avais deviné juste ; la pseudo-enquête historique masquait seulement une chasse au trésor ; l’homme qui avait berné le D Robertson était ce même étranger qui visita Grisapol au printemps et dont le cadavre reposait maintenant avec les autres sous le Roost d’Aros : leur cupidité les y avait amenés, leurs os s’y entrechoqueraient à jamais.
Cependant le noir continuait à mimer la scène, tantôt regardant le ciel comme pour y lire l’approche de la tempête ; puis, jouant le rôle d’un marin, faisait signe aux autres de revenir à bord ; puis, comme un officier, courait sur les écueils et prenait place dans le canot ; et encore, il se courbait sur des avirons imaginaires en l’attitude d’un matelot qui se hâte ; mais toujours avec la même gravité, en sorte que pas un instant je ne fus tenté de sourire. Finalement, il me fit comprendre, par une pantomime indescriptible, comment il était monté sur l’épave pour l’explorer ; et comment il avait été, à son indignation douloureuse, abandonné par ses compagnons. Là-dessus, il se croisa de nouveau les bras et courba la tête, comme s’il acceptait son destin.
Le mystère de sa présence étant ainsi résolu, je lui expliquai à l’aide d’un croquis le sort du navire et de tous ceux qui le montaient. Il ne laissa voir ni surprise ni chagrin et, levant soudain sa main large ouverte, il sembla renvoyer ses anciens amis ou maîtres (quels qu’ils fussent) au bon plaisir de Dieu. Je fus pris pour lui d’un respect qui s’accrut à mesure que je l’observai ; je vis qu’il avait l’âme forte et un de ces caractères droits et graves avec lesquels je sympathise volontiers. Nous n’étions pas encore à la maison d’Aros que j’avais presque oublié, et que je lui pardonnais entièrement, sa couleur insolite.
À Mary, je contai sans rien omettre tout ce qui s’était passé ; j’avoue cependant que le cœur me manquait ; mais je faisais tort à son sens de la justice.
— Vous avez bien fait, dit-elle. Que la volonté de Dieu s’accomplisse,
Et elle nous servit à manger.
Dès que j’eus satisfait mon appétit, j’ordonnai à Rorie de surveiller le naufragé, qui mangeait encore, et repartis à la recherche de mon oncle. Je n’eus pas à aller loin, car je l’aperçus assis à la même place sur le sommet le plus élevé, et dans la même attitude où je l’avais vu précédemment. De ce point, je l’ai déjà dit, la plus grande partie d’Aros et du Ross avoisinant se trouvait étalée sous les yeux comme une carte géographique ; et il était clair qu’il surveillait attentivement toutes les directions, car ma tête avait à peine dépassé la première pente, qu’il bondit sur ses pieds et se tourna comme pour m’affronter. Je le hélai, autant que je le pus, du même ton et dans les mêmes termes que j’avais employés souvent lorsque j’allais l’appeler pour dîner. Il ne me répondit pas, même par un geste.
Je m’avançai encore un peu et tentai à nouveau de parlementer, avec un résultat identique. Mais lorsque je m’avançai vers lui pour la seconde fois, sa peur démente le reprit et, toujours dans un silence de mort mais avec une incroyable vélocité, il se mit à fuir devant moi le long de l’arête rocheuse de la colline. Une heure plus tôt, il était mortellement las, et moi comparativement agile. Mais à présent, il avait récupéré ses forces, grâce à l’excitation de sa folie, et j’eusse vainement songé à le poursuivre. Il est même probable que j’aurais, en l’essayant, avivé ses craintes et empiré ainsi notre malheureuse situation. Il ne me restait plus qu’à regagner la maison et à faire mon triste rapport à Mary.
Elle l’écouta comme le précédent, d’un air soucieux, puis, me disant de me coucher et de prendre le repos dont j’avais grand besoin, elle-même partit en quête de son infortuné père. À mon âge, alors, il eût fallu des événements bien singuliers pour m’ôter le manger ou le dormir. Je dormis longtemps et profondément ; et il était beaucoup plus de midi lorsque je m’éveillai et descendis à la cuisine. Mary, Rorie, et le naufragé noir étaient assis devant l’âtre sans rien dire ; et je vis que Mary avait pleuré. Ses larmes, je l’appris bientôt, n’étaient que trop justifiées. Elle d’abord, et puis Rorie, étaient allés à la recherche de mon oncle : chacun d’eux l’avait successivement trouvé debout au sommet de la butte ; et devant chacun d’eux successivement, il s’était enfui.
Rorie avait tenté de le poursuivre, mais en vain : la folie prêtait à ses bonds une vigueur nouvelle ; il sautait de roc en roc par-dessus les plus larges crevasses ; il filait comme le vent au long des crêtes ; il se repliait et embrouillait sa piste comme un lièvre devant les chiens. Rorie finalement y renonça ; et la dernière fois qu’il vit mon oncle, celui-ci siégeait comme devant sur la cime d’Aros. Même au plus chaud de la poursuite, même lorsque le serviteur aux pieds légers fut arrivé, un instant, presque à portée de le saisir, le pauvre lunatique n’avait pas poussé un cri. Il fuyait en silence, comme une bête fauve ; et ce silence avait terrifié le chasseur.
La situation avait quelque chose de décourageant. Comment nous emparer du fou, comment le nourrir jusque-là, et que faire de lui une fois que nous le tiendrions, telles étaient les trois difficultés que nous avions à résoudre.
— Le noir, dis-je, est cause de cet accès de folie. C’est peut-être même sa présence dans la maison qui empêche mon oncle d’y revenir. Nous avons bien agi envers cet étranger : nous l’avons nourri et réchauffé sous notre toit ; maintenant je propose que Rorie le passe avec le lougre de l’autre côté de la baie et l’emmène sur le Ross jusqu’à Grisapol.
Cette proposition reçut l’assentiment de Mary ; et ordonnant au nègre de nous suivre, nous descendîmes tous les trois vers la jetée. À coup sûr, la volonté du ciel se déclarait contre Gordon Darnaway: un événement s’était produit, sans exemple sur Aros ; au cours de la tempête, le lougre avait rompu ses amarres et, après s’être fracassé contre les madriers de la jetée, il gisait maintenant sous quatre pieds d’eau, avec un bordage défoncé. Trois jours de travail au moins seraient nécessaires pour le remettre en état. Mais je ne me tins pas pour battu. J’emmenai mes compagnons jusqu’à l’endroit où le goulet était le moins large, le traversai à la nage et appelai le nègre pour qu’il me suivît. Il me fit signe, avec autant de netteté et de calme que précédemment, qu’il ignorait cet art ; et il y avait dans ses gestes une telle évidence de vérité qu’il ne nous serait jamais venu à l’idée de mettre en doute sa bonne foi. Il nous fallut donc abandonner cet espoir et regagner la maison d’Aros, avec le nègre qui marchait au milieu de nous, sans le moindre embarras.
Nous dûmes nous borner, ce jour-là, à faire une nouvelle tentative pour communiquer avec le malheureux fou. De nouveau il était à son poste ; de nouveau il prit la fuite en silence. Mais de la nourriture et un grand manteau furent enfin déposés à sa portée ; la pluie, d’ailleurs, avait cessé et la nuit promettait d’être douce. Nous pouvions attendre, semblait-il, jusqu’au matin ; il nous fallait surtout du repos, afin de nous tenir prêts à toute éventualité ; et, comme personne n’avait envie de causer, nous nous séparâmes de bonne heure.
Je restai longtemps éveillé, à dresser un plan de campagne pour le lendemain. Je comptais poster le noir du côté de Sandag, d’où rabattrait mon oncle vers la maison. Rorie à l’est, moi à l’ouest, nous compléterions, tant bien que mal, le cordon d’investissement. Il me semblait, en revoyant la configuration de l’île, qu’il serait à la rigueur possible de le forcer jusque sur le terrain bas qui longe Aros-Bay ; et une fois là, même avec la force de sa folie, il n’était guère à craindre qu’il parvînt à nous échapper. C’était sur sa terreur du noir que je comptais ; car, j’en étais certain, aussi vite qu’il courût, ce ne serait pas dans la direction de cet homme qu’il s’imaginait revenu d’entre les morts, et ainsi nous étions au moins assurés d’un point du compas.
Je m’endormis enfin, mais ce fut pour être éveillé peu après par un cauchemar de naufrages, d’hommes noirs et d’aventures sous-marines ; et je me sentis si fiévreux et agité que je me levai, descendis l’escalier et sortis de la maison. Au dehors, il faisait un merveilleux clair d’étoiles, avec çà et là quelques lambeaux de nuages, derniers attardés de la tempête. La marée était presque pleine et les Gais-Lurons rugissaient dans la nuit paisible et sans vent. Jamais, même au plus fort de la tempête, leur bruit ne m’avait paru plus farouche. Or, lorsque les vents se retiraient chez eux, lorsque la haute mer se rendormait dans son estival bercement et lorsque les étoiles répandaient leur douce clarté sur la terre et la mer, la voix de ces brisants de marée clamait encore la dévastation. Ils semblaient réellement appartenir au mal universel, au côté tragique de la nature. Mais leurs vociférations insensées n’étaient pas les seuls bruits qui rompaient le silence de la nuit. Car j’entendais, parfois aiguë et vibrante, parfois presque éteinte, la note d’une voix humaine qui accompagnait la clameur du Roost. Je reconnus la voix de mon oncle et une crainte terrible m’envahit, des jugements de Dieu et des péchés du monde. Je rentrai dans les ténèbres de la maison comme dans un lieu d’asile, et restai longtemps sur mon lit, à ruminer ces mystères.
Il était tard quand je me réveillai, je me hâtai de me vêtir et de descendre à la cuisine. Il n’y avait personne ; Rorie et le noir s’étaient éclipsés depuis longtemps ; et mon cœur cessa de battre, à cette découverte. J’avais toute confiance dans la bonne volonté de Rorie, mais aucune dans son discernement. S’il était parti de la sorte sans rien dire, ce devait être afin de rendre service à mon oncle. Mais quel service pouvait-il espérer lui rendre, même seul, et encore moins accompagné de l’homme en qui mon oncle voyait ses terreurs incarnées ? Peut-être arriverais-je trop tard pour empêcher quelque malheur fatal ; mais en tout cas, je ne devais point tarder davantage. Préoccupé de cette pensée, je sortis de la maison ; et bien que j’aie souvent couru sur les rudes côtes d’Aros, jamais je ne courus comme en cette néfaste matinée. Je ne crois pas avoir mis vingt minutes à accomplir toute la montée.
Mon oncle n’était plus à son poste. La corbeille avait été ouverte brutalement, et les vivres jonchaient le gazon ; mais nous découvrîmes ensuite qu’il n’en avait pas mangé une bouchée. On ne voyait dans tout le paysage aucune autre trace d’existence humaine. Le jour emplissait déjà le ciel lumineux, le soleil éclairait d’une teinte rose la cime de Ben Kyaw ; mais partout au-dessous de moi les âpres hauteurs d’Aros et le champ de la mer s’étendaient dans le clair-obscur du crépuscule matinal.
— Rorie ! criai-je ; et je répétai : Rorie !
Ma voix se perdit dans le silence ; mais je ne reçus pas de réponse. Si les chasseurs avaient entrepris en effet de capturer mon oncle, ce n’était pas, à coup sûr, dans la légèreté de leurs pieds, mais dans la dextérité de leurs manœuvres qu’ils avaient mis leur confiance. Je continuai de courir à toutes jambes, regardant de droite et de gauche, et ne m’arrêtai que sur la hauteur qui domine Sandag. Je vis l’épave, la zone de sable nu, les vagues battant nonchalamment, la longue chaîne d’écueils, et de chaque côté le chaos des rochers et les crevasses de l’île. Mais toujours nulle apparence humaine.
Soudain, le soleil envahit Aros et les ombres et les couleurs se révélèrent. Moins d’une seconde plus tard, au-dessous de moi, vers l’ouest, des moutons se mirent à fuir, pris de panique. Un cri s’éleva. Je vis mon oncle qui courait. Je vis le noir bondir à sa poursuite ; et avant que j’eusse le loisir de comprendre, Rorie parut à son tour, criant des ordres en gaélique, comme à un chien qui ramène un troupeau.
Je pris mes jambes à mon cou, mais peut-être aurais-je mieux fait de rester où j’étais, car je ne réussis qu’à couper au dément sa seule ligne de retraite. À partir de cet instant, il n’eut plus devant lui que la tombe, l’épave et les flots de Sandag-Bay. Mais Dieu sait que je fis pour le mieux.
Mon oncle Gordon vit dans quelle direction, affreuse pour lui, la chasse le poussait. Il fit une feinte d’abord à droite, puis à gauche ; mais, en dépit de la fièvre qui battait dans ses veines, le nègre le devança. De quelque côté qu’il se tournât, il se voyait coupé et ramené sur le théâtre de son forfait. Tout à coup, il se mit à pousser des hurlements que répétèrent les échos ; et Rorie et moi criâmes au nègre d’arrêter. Mais tout fut vain, car il en était écrit différemment. Le nègre courait toujours, mon oncle fuyait devant lui en hurlant. Ils évitèrent la tombe et longèrent les débris du naufrage ; en un clin d’œil ils eurent dépassé les sables ; et cependant mon oncle, sans s’arrêter, s’engagea dans l’écume ; et le noir, prêt à l’atteindre, le suivit de toute sa vitesse. Rorie et moi fîmes halte, car l’événement ne dépendait plus des hommes, et c’était la justice de Dieu qui venait de passer devant nous. Jamais nulle fin ne fut plus prompte. Sur cette plage à la déclivité abrupte, ils eurent tous deux perdu pied en une enjambée ; ni l’un ni l’autre ne savait nager ; le noir réapparut un instant et poussa un cri guttural ; mais le courant rapide les emportait vers le large ; et si jamais ils revinrent encore à la surface, ce que Dieu seul pourrait dire, ce ne fut guère que dix minutes plus tard, à l’extrémité d’Aros-Roost, là où les oiseaux de mer pêchent en tournoyant.