Les Gais Lurons · 4
Je trouvai l’oncle derrière le pignon, et surveillant l’atmosphère, sa pipe aux doigts. Je lui criai :
— Mon oncle, il y avait des gens à terre dans Sandag-Bay !
Je n’en pus dire davantage, et j’oubliai non seulement ce que j’allais dire, mais ma fatigue, si étrange fut l’effet produit sur l’oncle Gordon par ces simples mots. Il laissa tomber sa pipe et s’accota contre le mur de la maison, la mâchoire tombante, les yeux écarquillés, et sa longue figure blanche comme du papier. Nous avons dû nous regarder en silence pendant un quart de minute, avant qu’il me fît cette réponse extraordinaire :
— Avaient-ils gardé leur perruque ?
Je sus, comme si je l’avais vu, que l’homme enterré dans Sandag avait porté un bonnet à poil et qu’il était arrivé à terre vivant. Pour la première fois, je perdis toute indulgence envers l’homme qui était mon bienfaiteur et le père de la jeune fille que j’avais l’espoir d’appeler ma femme.
— C’étaient des hommes vivants, dis-je, peut-être des Jacobites, ou bien des Français, ou des pirates, ou des aventuriers venus ici pour rechercher le navire espagnol au trésor ; mais quels qu’ils puissent être, ils sont un danger pour votre fille, ma cousine. Quant à vos coupables terreurs, monsieur, le trépassé dort bien où vous l’avez mis. J’ai vu sa tombe ce matin ; il ne s’éveillera pas avant la trompette du Jugement.
Mon oncle me regarda, clignotant, jusqu’à ce que j’eusse fini, puis il baissa les yeux vers le sol, en faisant craquer ses doigts d’un air niais ; mais il était visible qu’il avait perdu l’usage de la parole.
— Allons, dis-je. Il vous faut réfléchir pour les autres. Vous allez venir avec moi sur la colline, examiner ce navire.
Il m’obéit sans un mot ni un regard, et suivit lentement mes enjambées impatientes. Tout ressort avait abandonné son corps et il escaladait pesamment les rochers, au lieu de sauter, comme il faisait à l’ordinaire, de l’un à l’autre. J’eus beau crier, il me fut impossible de l’amener à se hâter davantage. Une seule fois, il me répondit d’un ton plaintif, comme s’il souffrait physiquement : — « Oui, oui, mon ami, j’arrive ». Longtemps avant que nous ne fussions en haut, j’avais cessé d’éprouver pour lui autre chose que de la pitié. Si son crime avait été énorme, le châtiment était proportionné.
Enfin, nous émergeâmes au-dessus de l’horizon de la butte et pûmes voir à la ronde. Tout était noir et tempétueux, le dernier rai de soleil avait disparu ; du vent s’était levé, faible encore, mais soufflant par rafales et sans direction fixe ; la pluie, par ailleurs, avait cessé. Bien que peu de temps se fût écoulé, la mer avait beaucoup grossi depuis que je l’avais vue de là-haut en dernier lieu ; déjà elle déferlait par-dessus les récifs les plus éloignés, et déjà elle mugissait très haut dans les cavernes marines d’Aros. Je cherchai, d’abord vainement, la goélette.
— La voilà, dis-je enfin.
Mais sa nouvelle position et la route qu’elle suivait maintenant, m’intriguèrent.
— Ils n’ont pourtant pas l’intention de gagner le large ! m’écriai-je.
— C’est bien ce qu’ils essayent, dit mon oncle, avec une sorte de joie.
Juste alors, la goélette vira et entreprit une nouvelle bordée, ce qui mettait la question hors de doute. Ces étrangers, voyant la bourrasque proche, avaient pensé d’abord à se dégager des terres. Avec le vent qui menaçait, dans ces eaux parsemées de récifs, et luttant contre un courant de marée aussi violent, leur route les menait à une mort assurée.
— Grand Dieu ! dis-je, ils sont perdus !
— Mais oui, répondit mon oncle, infailliblement perdus. Leur unique chance serait d’atteindre Kyle Dona. La passe qu’ils tentent à présent, ils ne la franchiraient pas, même si c’était le grand diable qui les pilotait. Hé, mon garçon ! poursuivit-il en me touchant le bras, — c’est une fameuse nuit pour un naufrage ! Deux en un an ! Hé ! ce sont les Gais-Lurons qui vont s’en donner !
Je le regardai, et ce fut alors que je commençai à comprendre qu’il n’était plus dans son bon sens. Il m’examinait de bas en haut, comme s’il quêtait mon approbation, avec, dans le regard, une joie timide. Tout ce qui venait de se passer entre nous était oublié déjà, en l’attente d’un nouveau désastre.
— S’il n’était pas trop tard, m’écriai-je avec indignation, je prendrais le lougre pour aller les avertir du danger.
— Non, non, protesta-t-il, vous ne devez pas intervenir ; vous ne devez pas vous en mêler. C’est Sa volonté (et il ôta son bonnet). Mais, mon garçon, une fameuse nuit pour ça !
Une sorte de peur s’insinua en moi et, lui rappelant que je n’avais pas encore dîné, je lui proposai de retourner à la maison. Mais non : rien ne l’eût arraché de son poste de guet.
— Je veux tout voir, Charlie mon garçon, expliqua-t-il ; et puis, comme la goélette virait de bord pour la seconde fois : — Hé, mais ils manœuvrent gentiment ! Le Christ-Anna n’était rien en comparaison.
Àcette heure, les gens de la goélette avaient dû commencer à comprendre quelque chose, mais pas la vingtième partie, des périls qui assiégeaient leur navire condamné. À chaque bouffée capricieuse de vent, ils voyaient sans doute avec quelle vélocité le courant les rejetait en arrière. Ils raccourcirent leurs bordées, en voyant leur peu d’effet. À chaque instant, les lames, toujours plus hautes, tonnaient et rejaillissaient sur un nouvel écueil invisible ; et de temps à autre une lame déferlait en cataracte retentissante sur l’avant de la goélette, et le noir du récif apparaissait, avec les varechs tournoyants, dans le creux de la vague. En vérité, ils devaient s’attacher à leur manœuvre ; et Dieu sait qu’il n’y avait personne d’oisif à bord. C’étaient les péripéties de ce drame aussi affreux pour tout homme doué de sensibilité que mon malencontreux oncle examinait et couvait des yeux, en connaisseur. M’éloignant de lui pour descendre de la butte, je le laissai couché à plat ventre sur le sommet, les bras étalés, et cramponné à la bruyère. Il semblait rajeuni de corps et d’âme.
Quand je rentrai à la maison, déjà péniblement affecté, je fus encore plus saisi de tristesse à la vue de Mary. Elle avait relevé ses manches sur ses bras robustes et pétrissait tranquillement du pain. Je pris un quignon dans le buffet et m’assis pour le manger en silence.
— Vous êtes fatigué, fils ? demanda-t-elle, après un temps.
— Je suis moins fatigué, Mary, lui répondis-je en me levant, que je ne suis las de l’attente, et peut-être aussi las d’Aros. Vous me connaissez suffisamment pour me juger comme il faut, Mary, quoi que je dise. Eh bien, Mary, vous pouvez être sûre d’une chose, c’est que vous seriez mieux partout ailleurs qu’ici.
— Je suis sûre d’une chose, répliqua-t-elle, c’est que je serai là où se trouve mon devoir.
— Vous oubliez que vous avez un devoir envers vous-même.
— Vraiment ? reprit-elle, en peinant sur la pâte ; est-ce dans la Bible que vous avez trouvé cela ?
— Mary, dis-je gravement, vous choisissez mal votre heure pour vous railler de moi. Dieu sait que je n’ai pas le cœur à la plaisanterie. Si nous pouvions emmener votre père avec nous, ce serait le mieux ; mais avec ou sans lui, je veux vous voir loin d’ici, ma chère fille ; pour vous, pour moi, pour votre père également, — loin, très loin d’ici. J’étais venu en de tout autres idées ; j’étais venu ici comme on retourne chez soi ; mais à présent, tout est changé, et je n’ai plus d’autre désir ni d’espoir que de fuir ; — car c’est le mot : — fuir, comme un oiseau fuit le piège de l’oiseleur, loin de cette île maudite.
Elle avait suspendu son travail.
— Vous imaginez-vous, dit-elle, vous imaginez-vous donc que je n’ai pas d’yeux, pas d’oreilles ? Croyez-vous que je n’ai pas souhaité de tout cœur voir ces belles choses (comme il dit, Dieu lui pardonne !) rejetées à la mer ? Croyez-vous que j’ai pu vivre avec lui, un jour après l’autre, sans voir ce que vous avez vu en une heure ou deux ? Non, il y a, je le sens, quelque chose qui cloche. Quoi ? je ne le sais ni ne veux le savoir. Jamais une mauvaise situation ne s’est améliorée par le fait de s’en mêler, que je sache. Mais, fils, ne venez pas me demander de quitter mon père. Tant que j’aurai un souffle, je resterai avec lui. D’ailleurs, il n’y sera plus longtemps ; je puis vous le dire, Charlie, il n’y sera plus longtemps. Il porte la marque fatale sur le front ; et cela vaut mieux ; cela vaut peut-être mieux.
Je demeurai silencieux une minute, ne sachant que dire, et lorsque je relevai enfin la tête pour parler, elle me devança.
— Charlie, dit-elle, ce qui est bien pour moi n’est pas nécessairement tel pour vous. Le péché plane sur cette maison, et la menace ; vous êtes un étranger ; mettez sur votre dos ce qui vous appartient, et passez votre chemin, vers des lieux plus favorables et des gens plus heureux, et si l’envie vous prend jamais de revenir, fût-ce dans vingt ans d’ici, vous me trouverez toujours à vous attendre.
— Mary Ellen, dis-je, je vous ai demandé d’être ma femme et vous m’avez répondu oui. La cause est donc entendue. Partout où vous irez, j’irai ; j’en réponds devant Dieu.
Comme je disais ces mots, le vent eut un soudain accès de fureur, puis sembla se calmer et frissonner autour de la maison d’Aros. C’était la première rafale, ou le prologue de la tempête ; et, comme nous regardions, inquiets, autour de nous, nous vîmes qu’un assombrissement, pareil à la venue du soir, enveloppait la maison.
— Dieu ait pitié de tous les malheureux qui sont en mer, dit-elle, Nous ne verrons plus mon père jusqu’à demain matin.
Nous nous assîmes au coin du feu à écouter venir les coups de vent et elle me conta de quelle façon ce changement s’était produit chez mon oncle. Tout l’hiver précédent, il avait été sombre, d’humeur instable. Chaque fois que la mer brisait haut sur le Roost ou, comme disait Mary, chaque fois que les Gais-Lurons dansaient, il restait dehors pendant des heures, sur la pointe s’il faisait nuit, ou sur le sommet d’Aros, le jour, à contempler le tumulte de la mer et à inspecter l’horizon, en quête d’une voile.
Après le 10 février, quand le naufrage porteur de richesses eut été jeté à la côte dans Sandag-Bay, il s’était montré d’abord d’une gaîté peu naturelle, puis son excitation, sans décroître d’intensité, s’assombrit par degrés. Il négligeait sa besogne et laissait Rorie à rien faire. Tous deux conversaient ensemble des heures d’affilée, derrière le pignon, à voix basse, d’un air de mystère et presque de culpabilité. Si elle interrogeait l’un ou l’autre, comme il lui arriva parfois, au début, on refusait brutalement de répondre à ses questions.
Depuis que Rorie avait parlé du poisson qui escortait le lougre, son maître n’avait plus remis le pied qu’une seule fois sur la terre ferme du Ross. Cette unique fois — ce fut au milieu du printemps — il avait passé à pied sec, lors de la marée basse ; mais s’étant trop attardé sur l’autre bord, il se trouva coupé d’Aros par le retour des eaux. Ce fut avec un cri d’angoisse qu’il sauta par-dessus le goulet, et il arriva ensuite chez lui dans un véritable accès de fièvre causé par la peur. Une crainte de la mer, une hantise constante de la pensée de la mer, se révélaient dans ses propos et dans ses dévotions, voire dans ses regards alors qu’il se taisait.
Rorie seul rentra pour le souper ; un peu plus tard, mon oncle fit son apparition, prit une bouteille sous son bras, mit un bout de pain dans sa poche et s’en retourna vers son observatoire, accompagné cette fois de Rorie. À ce que j’entendis, la goélette perdait du terrain, mais l’équipage luttait encore pouce par pouce, avec des efforts et un courage désespérés. Ces nouvelles m’emplirent le cœur de tristesse.
Un peu après le coucher du soleil, la tempête éclata dans toute sa fureur et devint un ouragan tel que je n’en ai jamais connu en été ni même, vu la promptitude de sa venue, en hiver. Mary et moi restions silencieux ; la maison craquait au-dessus de nous, la tourmente hurlait au dehors ; dans l’âtre, le feu crépitait sous les gouttes de pluie. Notre pensée accompagnait au loin les pauvres gens de la goélette, ou mon oncle, non moins malheureux, exposé sur le promontoire ; mais de temps à autre nous étions rappelés à nous-mêmes, lorsque le vent s’élevait et frappait le pignon comme un corps solide, ou tombait soudain et s’éloignait : une grande flamme s’élançait alors dans l’âtre et nos cœurs bondissaient dans nos poitrines. Parfois, la tempête dans toute sa force empoignait et secouait la maison, des quatre coins, en rugissant comme un Léviathan furieux. Parfois, dans une accalmie, des remous glacés parcouraient la salle, nous hérissant les cheveux sur la tête. Et puis, une fois de plus, le vent reprenait, un chœur de clameurs lugubres éclatait, qui hululaient tout bas dans la cheminée et vagissaient avec une douceur de flûte autour de la maison.
Il était peut-être huit heures, lorsque Rorie rentra et m’attira vers la porte, mystérieusement. Mon oncle avait, semblait-il, effrayé jusqu’à son inséparable compagnon ; et Rorie, mal à l’aise devant ses extravagances, me pria de sortir avec lui pour aller le surveiller de concert. Je me hâtai de faire comme il demandait, et d’autant plus volontiers que, soit par crainte, soit à cause de la tension électrique de la nuit, j’étais moi-même instable et porté à l’action. Je priai Mary de ne pas s’inquiéter, car j’allais veiller sur son père ; et, m’enveloppant d’un plaid, je suivis Rorie au dehors.
La nuit, bien que l’on fût seulement aux premiers jours d’août, était sombre comme en janvier. Des intervalles de crépuscule alternaient avec des moments de ténèbres complètes ; et il était impossible de découvrir la cause de ces changements dans la tumultueuse horreur du ciel. Le vent nous coupait la respiration ; le ciel tout entier paraissait détoner par-dessus nos têtes, comme une immense voile, et lorsqu’une brève accalmie s’abattait sur Aros, nous entendions les rafales se perdre lugubrement dans le lointain. Sur toutes les basses terres du Ross, le vent devait faire rage aussi bien qu’en pleine mer ; et Dieu seul sait quelle tourmente assaillait le sommet de Ben Kyaw.
Des rideaux de pluie et d’embruns mêlés passaient devant nous. Tout autour de l’île d’Aros, le tonnerre du ressac, avec un incessant martèlement, battait les récifs et les grèves. Tantôt plus fort en un point, tantôt plus bas sur un autre, comme les combinaisons musicales d’un orchestre, le volume constant du bruit variait à peine durant un instant. Et, dominant ce tohu-bohu, je percevais les voix changeantes du Roost, et le mugissement intermittent des Gais-Lurons. Ce fut à cette heure que je compris le motif qui les avait fait nommer ainsi. Car leur bruit, plus haut que tous les autres bruits de la nuit, semblait presque joyeux ou, sinon joyeux, du moins teinté d’une jovialité formidable. De plus, il semblait quasi humain. Tels des sauvages qui ont bu à perdre la raison et, dédaignant la parole, braillent tous à la fois, en pleine folie, durant des heures, ainsi, à mes oreilles, ces brisants funestes hurlaient contre Aros dans la nuit.
Bras dessus bras dessous et luttant contre le vent, Rorie et moi gagnions chaque yard de terrain par un effort laborieux. Nous glissions sur les mottes de gazon humide, nous trébuchions ensemble contre les rochers. Trempés, meurtris, flagellés, essoufflés, il nous fallut près d’une demi-heure pour monter de la maison jusqu’au sommet qui domine le Roost. C’était l’observatoire favori de mon oncle. Juste devant, là où la falaise est la plus haute et la plus abrupte, un bossellement de terre, une sorte de parapet, fait un abri contre les vents habituels et l’on peut y rester tranquille à voir le flux et les lames démentes lutter à ses pieds. De même que l’on regarde, de la fenêtre d’une maison, une rixe dans la rue, ainsi, de ce poste, on domine le tumulte des Gais-Lurons.
Par une nuit comme celle-là, bien entendu, le regard plonge en un monde de ténèbres où les eaux tourbillonnent en écumant, où les vagues s’entrechoquent avec le fracas d’une explosion et l’écume jaillit et se disperse en un clin d’œil. Jamais auparavant je n’avais vu les Gais-Lurons aussi furieux. La rage, la hauteur et la fugacité de leurs projections formaient un spectacle impossible à décrire. Bien plus haut que nous et que la falaise, leurs blanches colonnes montaient dans les ténèbres ; et au même instant, comme des fantômes, elles avaient disparu. Quelquefois, trois d’un coup s’élevaient ainsi pour s’évanouir ; quelquefois, la bourrasque les emportait et l’embrun retombait sur nous, dense comme une vague. Et cependant le spectacle était encore plus effarant par son allègre frénésie, qu’imposant par sa puissance. L’esprit restait confondu devant cette clameur stupéfiante ; un vide hilare s’emparait des cerveaux humains, un état voisin de la folie ; et je me suis surpris à accompagner la danse des Gais-Lurons comme s’il se fût agi d’un air de gigue sur un instrument.
J’aperçus mon oncle quand nous étions encore à plusieurs yards de lui, dans un de ces fugitifs intervalles de crépuscule qui alternaient avec la noirceur de poix de la nuit. Il était debout derrière le parapet, la tête renversée et la bouteille à la bouche. En la reposant, il nous vit, nous reconnut et nous fit signe en agitant la main, d’un air goguenard.
— Est-ce qu’il a bu ? demandai-je à Rorie.
— Il est toujours ivre quand le vent souffle, me répondit Rorie sur le même ton élevé, qui me permettait à peine de l’entendre.
— Alors, il l’était en février ? dis-je.
Le « oui » de Rorie me causa de la joie. Donc, l’assassinat n’avait point été accompli de sang-froid, c’était un acte de démence, et pas plus condamnable qu’excusable. Mon oncle était un fou dangereux, soit ; mais il n’était pas féroce et vil comme je l’avais craint. Mais quelle scène d’ivresse ! et quel vice incroyable avait choisi le malheureux ! J’ai toujours vu dans l’ivrognerie un plaisir farouche et quasi effrayant, moins humain que démoniaque ; mais cette ivrognerie-ci, dans les ténèbres rugissantes, au bord d’une falaise dominant cet enfer de flots, la tête du buveur tournant comme le Roost, son pied titubant sur la lisière du trépas, son oreille guettant l’annonce du naufrage, — à coup sûr, ces circonstances, peut-être croyables s’il se fût agi de quelque autre, étaient moralement impossibles quand il s’agissait d’un homme comme mon oncle, qui avait foi en une doctrine de damnation et que hantaient les plus sombres superstitions. Il en était ainsi, pourtant ; et lorsque nous eûmes atteint l’abri et que nous pûmes reprendre haleine, je vis les yeux de cet homme briller dans la nuit d’un éclat insolite,
— Hein, Charlie, mon garçon, est-ce grandiose ! s’écria-t-il. Voyez-les donc ! (et il m’attira au bord du gouffre d’où montaient l’assourdissante clameur et les nuages d’embrun) voyez-les danser, mon garçon ! Quelle malice !
Et il appuya sur le mot, qui me sembla en effet approprié à la scène.
— Ils hurlent après cette goélette là-bas, poursuivit-il de sa grêle voix démente, bien perceptible derrière l’abri du parapet, — et elle vient plus près, oui, plus près et plus près, toujours plus près ; et ils savent, ces gens savent, ils savent bien que c’en est fait d’eux. Charlie, mon garçon, tout le monde est ivre sur cette goélette, tout le monde est engourdi de boisson. Ils étaient tous ivres, sur le Christ-Anna, à la pointe là-bas. Personne qui puisse se noyer en mer sans eau-de-vie… Taisez-vous, vous n’en savez rien ! cria-t-il avec un soudain accès de colère. Je vous dis que cela ne peut être ; ils n’oseraient pas se noyer, sans cela. Allons ! (et il me tendit la bouteille) buvez un coup !
J’allais refuser, mais Rorie me toucha du coude en manière d’avertissement ; et du reste, je m’étais déjà ravisé. Je pris donc la bouteille et non seulement bus une copieuse goulée, mais réussis à en répandre davantage. C’était de l’alcool pur et je faillis m’étrangler en l’avalant. Mon oncle, sans remarquer le déficit, rejeta de nouveau sa tête en arrière et absorba le restant jusqu’à la dernière goutte. Puis, avec un éclat de rire, il lança la bouteille au beau milieu des Gais-Lurons qui semblèrent bondir et hurler de joie en la recevant.
— Hé ! les gars ! s’écria-t-il, voilà les étrennes. Vous aurez mieux que ça, tantôt ou demain !
Tout à coup, sortant de la nuit noire qui s’étendait devant nous, et à moins de deux cents yards, nous entendîmes, durant une accalmie, la note claire d’une voix humaine. Aussitôt, le vent s’abattit en hurlant, de la pointe, et le Roost mugit, s’agita et dansa avec une furie nouvelle. Mais nous avions perçu le cri et nous comprenions avec horreur qu’il venait du navire condamné, tout proche de sa perte, et que c’était la voix du capitaine lançant ses derniers ordres. Tous trois à plat ventre sur le bord, nous attendîmes, chaque sens en éveil, l’inévitable catastrophe. Mais de longues minutes, qui nous parurent des siècles, s’écoulèrent avant que la goélette se montrât soudain, pendant une brève seconde, se détachant sur une masse d’écume phosphorescente. Je vois encore sa grande voile, sous tous ses ris, battre lâchement, tandis que le bout-dehors balayait lourdement le pont ; je vois encore la silhouette noire de sa coque et me figure distinguer une forme humaine cramponnée à la barre.
Mais cette apparition du navire fut plus fugace que l’éclair ; la même vague qui nous le découvrait l’engloutit pour toujours : les cris confus de voix nombreuses à l’article de la mort s’élevèrent, absorbés dans le rugissement des Gais-Lurons. Ce fut la fin de la tragédie. Le puissant navire avec tous ses agrès, la lampe brûlant peut-être encore dans la cabine, les existences de tous ces hommes, sûrement précieuses pour d’autres, chères en tout cas pour eux-mêmes, comme le ciel, tout s’était enfoncé en un instant sous les flots. Tout cela avait disparu comme un songe. Et le vent continuait à courir et à hurler, et les eaux insensées du Roost bondissaient et se culbutaient comme devant.
Je ne saurais dire combien de temps nous restâmes là tous trois, muets et immobiles, mais cela dura longtemps. À la fin, l’un après l’autre, et quasi machinalement, nous reculâmes à plat ventre jusque derrière l’abri. Je restais couché contre le parapet, dans une absolue détresse, à peine maître de ma raison, et j’entendais cependant mon oncle se plaindre d’une voix mélancolique et toute changée. Tantôt il répétait à plusieurs reprises, tel un idiot : « Comme ils ont lutté… comme ils ont lutté… pauvres gars, pauvres gars ! » et tantôt il vagissait que « tous ces agrès ne valaient pas tripette », car le navire avait coulé au milieu des Gais-Lurons au lieu de faire côte sur le rivage ; et tout le temps, le nom du Christ-Anna revenait dans ses divagations, prononcé avec un frisson de terreur.
La tempête cependant perdit très vite de sa force. En une demi-heure, le vent avait passé à la simple brise, et le changement fut accompagné ou causé par une pluie lourde, battante et glacée. Je dus alors m’endormir, et lorsque je revins à moi, trempé, raidi et non reposé, le jour s’était déjà levé, un jour gris, humide, désolant ; la brise soufflait par bouffées légères et capricieuses, le reflux était complet, le Roost à son plus bas, et il ne restait plus sur tout le pourtour d’Aros qu’un fort ressac pour témoigner des fureurs de la nuit.