06
La fessée au battoir administrée à Gérard avait été magistrale ; Lucile n’avait point non plus ménagé son amant-écolier en lui appliquant les verges au chevalet, en ma présence. Nous avions toutes trois des discussions au sujet du degré d’endurance de nos battus.
Lucile prônait Norbert : elle l’avait cravaché parfois à lui couper la peau. Avec juste raison je lui opposais Maxime. La jeune femme du non moins jeune Gérard n’abandonnait pas son mari dans la joute ; l’avant-veille encore, après une très violente fessée en plein air, n’avait-il pas supporté durant plus de trois heures, un bouquet d’orties dans le fond de sa culotte de pensionnaire ? Et à la maison elle lui avait donné du martinet sur les cloques volumineuses et blanchâtres de ses fesses cramoisies.
— En somme, dis-je, selon nous, ces messieurs semblent avoir tous la même qualité… à nos yeux. Une personne étrangère seule trancherait la question.
Il n’en fallut pas davantage pour qu’il fût décidé, par fierté personnelle, de faire battre pour nos couleurs nos serfs d’amour.
— Je connais, dit mystérieusement Lucile, la personne capable de procéder à l’éliminatoire.
Nous lui fîmes confiance. La séance se déroulerait aussi dans son hall.
Ainsi tels les jeunes spartiates célèbres dans l’histoire, Norbert, Gérard et Maxime devraient lutter sur l’autel de notre amour à qui endurerait le fouet le plus courageusement.
Peut-être la blonde épouse et moi trichâmes-nous un petit peu en procédant de commun à des séances d’entraînement soit chez elle, soit chez moi ; mais il y allait de notre amour-propre.
En bas noirs et en lourde robe sous laquelle il n’y avait rien : pas même une chemise, Gérard et Maxime se mettaient le nez au mur dans l’angle d’une pièce. Nous leur flagellions les fesses à la cravache jusqu’à ce qu’ils se déclarassent vaincus en lâchant la robe qu’ils tenaient levée sur leurs reins.
Si les premières fois Maxime sortit vainqueur de ces tournois privés, ce qui dépitait fort ma vaporeuse jeune mariée, Gérard fit des prodiges pour s’endurcir à son exemple, et avant peu tous deux devinrent de force égale. La robe ne retombait plus que sur des lunes rubicondes. Nous interrompîmes l’entraînement une semaine avant le jour du match, afin que leur séant soit en état et surtout que Lucile ne s’aperçoive de rien.
Nous ignorâmes toujours, du moins l’épouse de Gérard et moi, qui fut cette examinatrice flagellante choisie par Lucile. Mais c’était une femme superbe et herculéenne. Nous n’entendîmes même pas le son de sa voix. Mais ce fut à peu près tout ce qu’elle nous cacha d’elle. Chaussée de cothurnes, n’ayant sur le corps qu’une peau de bête, ainsi qu’un lutteur antique, nous étions en admiration devant sa chevelure fauve, ses cuisses robustes et dures, ses bras gros et musclés ; rien ne bougeait quand elle marchait. C’était une colossale et vivante statue de marbre.
Aucune bague à ses doigts, mais ses mains ployaient sans arrêt la cravache qui devait être l’instrument de ce concours renouvelé des spartiates.
Norbert, Gérard et Maxime, les cheveux tressés de fleurs, portaient la tunique, des bracelets d’or aux poignets et aux chevilles.
Trois chevalets dressaient leurs bras en X dans le hall, transformé par ces trois croix de Saint-André en arène de cirque romain, et lorsque les victimes y furent fixées par des courroies passant dans les bracelets, la fouetteuse arracha les trois tuniques, et avec une légèreté que ne laissait pas deviner sa massive beauté, se mit à bondir et danser une ronde singulière pour fouailler de façon continue les trois croupes avec une même force.
Spectacle infernal imité du passé et qui ne s’arrêterait qu’au premier cri poussé.
La cravache voltigeait d’une croupe sur l’autre, les barrant de lignes pourpres avec une cuisante régularité. Les lambeaux de tuniques arrêtés aux bracelets des chevilles, les fleurs qui ceignaient leurs têtes faisaient ressembler nos hommes à des vierges torturées. Infatigable, la femme, dont la peau de bête se soulevait en nous montrant sa croupe volumineuse, dansait en fouettant, endiablée ; les courroies crissaient sous la tirée des bras des crucifiés ; les fesses et les cuisses se couvraient de rouge, mais la ronde infernale se poursuivait sans arrêt.
La femme allait-elle s’arrêter, exténuée, la première ? Non ! car un cri retentit, couronnant ses efforts d’un premier résultat. De deux revers de cravache elle marqua les reins du vaincu d’une croix pourpre. C’était, hélas ! Maxime…
Je voulus bondir pour le châtier avec rage de sa faiblesse qui me déshonorait, mais Lucile m’arrêta par le bras. La fouetteuse continuait à cribler alternativement de cinglées les deux autres croupes. Je ne devais pas troubler la compétition, aussi violent que fût mon mécontentement. Mais vous ne deviez rien perdre pour attendre, Maxime !
Lucile fit la grimace lorsque Norbert poussa à son tour une plainte vive.
Le triomphe fut pour la jeune femme de Gérard, chose tout de même à laquelle on ne s’attendait pas… Héroïsme conjugal.
— Je le hacherai vif ! menaça Lucile, furieuse de sa défaite.
Et moi, non moins dépitée, je brisai entre mes dents la coupe de champagne qu’il était obligatoire de vider.
Marceline, au courant du match, lut le résultat sur mon visage hargneux.
Ànous deux, nous instaurâmes pour Maxime un véritable régime de force.
Corset serré avec exagération, bottes montantes trop étroites et lacées sans pitié. Fessées aux verges sur fessées au martinet. Pantalon de lingerie fermé cette fois, pour contenir étalés dans son fond des bouquets d’orties ou de chardons. Cravachées impitoyables des épaules en chemise de nuit et du dos en robe de soirée. Fouettées à la baguette sur les mollets avec ou sans les bas. Flagellations des cuisses avec une corde. Le tout sans parler des pénitences, des ligotages, des obligations blessantes et des… privations de toute sorte.
Et puis, comme il m’avait fait si peu honneur, le renvoi à d’autres amours lorsque j’estimai mon affront lavé.
De quelles sanglantes corrections Norbert fut-il également puni ? Lucile seule pourrait le dire ! Elle sourit à la répudiation de mon amant en ironisant même :
— Vas-tu m’en prendre un autre, comme tu m’as pris Carlo ?
Je lui renvoyai le sarcasme :
— Norbert n’a guère été moins chiffe que Maxime !
Petite réflexion déplaisante que Norbert paya comme de juste à la rentrée de sa maîtresse.
Quant à vous, Maxime, vous ne pouviez pas croire à la rupture. Ma sévérité, mes corrections vous étaient devenues indispensables. Vous continuiez à porter, sous vos vêtements masculins, les bas de soie, le corset et la lingerie de votre esclavage amoureux et vous veniez me faire des visites de supplication.
Vous n’étiez plus pour moi qu’un ancien comme les autres. Et comme les autres assujetti à la règle qui voulait que, lorsque je n’étais pas là, ce soit Marceline qui donne au visiteur la fouettée que je n’aurais pas manqué de lui administrer, et qu’au fond il venait chercher.
Peut-être parfois étais-je là tout de même quand ma domestique vous liait sur la banquette de l’antichambre et qu’elle vous appliquait la fessée retentissante, pantalon d’homme descendu et lingerie féminine écartée ; mais pourquoi aurais-je davantage bougé pour vous que pour les autres ?
Ma présence ne gênait pas Marceline, si je lui avais dit ne vouloir être dérangée — et vous devinez pourquoi, Maxime ? — sous aucun prétexte.
Mais il était tout de même des jours où véritablement mon absence était indiscutable. Ces jours-là on eût dit vraiment que vous vous donniez tous le mot pour « revenir ». Et je trouvais une fiévreuse soubrette aux yeux brillants, aux pommettes rouges, qui ne se plaignait pas, au contraire :
— Ah, madame ! je n’ai pour ainsi dire pas arrêté… au point que pour les deux derniers, j’ai dû prendre la bande de cuir, parce que je n’aurais plus été capable de les fesser assez fort !
Pauvre Marceline ! elle ne pouvait pas prononcer le mot tawse à l’écossaise ; mais elle savait la manier, n’est-ce pas : Jérôme, Carlo, Rodrigue, Maxime ?
… Et tutti quanti !