‹ Les grands navigateurs du XVIIIe siècleChapitre 12 sur 33 · II

II

Nouvelle visite à Taïti et à l’archipel des Amis.--Exploration des Nouvelles-Hébrides.--Découverte de la Nouvelle-Calédonie et de l’île des Pins.--Relâche dans le détroit de la Reine-Charlotte.--La Géorgie australe.--Catastrophe de l’_Aventure_.

Cook avait quitté ces îles le 12 avril et faisait voile pour Taïti, lorsque, cinq jours plus tard, il tomba au milieu de l’archipel des Pomotou. Il aborda à l’île Tioukea de Byron, dont les habitants, qui avaient eu à se plaindre de ce navigateur, accueillirent avec froideur les avances des Anglais. Ceux-ci ne purent s’y procurer que deux douzaines de cocos et cinq cochons, qui paraissaient abonder dans cette île. Dans un autre canton, la réception fut plus amicale. Les indigènes embrassèrent les étrangers et touchèrent leurs nez à la façon des Néo-Zélandais. Œdidi acheta plusieurs chiens, dont le poil long et blanc sert dans son pays à orner les cuirasses des guerriers.

[Illustration: Indigènes des îles Marquises.]

«Les indigènes, dit Forster, nous apprirent qu’ils brisent le cochléaria, qu’ils le mêlent avec des poissons à coquille, et qu’ils le jettent dans la mer lorsqu’ils aperçoivent un banc de poissons. Cette amorce enivre les poissons pour quelque temps, et alors ils viennent à la surface de l’eau, où on les prend très aisément.»

Le commandant vit ensuite plusieurs autres îles de cet immense archipel, qu’il trouva semblables à celle qu’il venait de quitter, et notamment le groupe des îles Pernicieuses, où Roggewein avait perdu sa galère _l’Africaine_, et auxquelles Cook donna le nom d’îles Palliser. Puis, il mit le cap sur Taïti, que ses matelots, assurés de la bienveillance des indigènes, considéraient comme une nouvelle patrie. La _Résolution_ jeta l’ancre, le 22 avril, dans la baie Matavaï, où la réception fut aussi amicale qu’on l’espérait. Quelques jours plus tard, le roi O-Too et plusieurs autres chefs rendirent visite aux Anglais et leur apportèrent un présent de dix ou douze gros cochons avec des fruits.

Cook avait d’abord eu l’intention de ne rester en cet endroit que le temps nécessaire pour que l’astronome, M. Wales, fît plusieurs observations, mais l’abondance des vivres l’engagea à y prolonger son séjour.

Le 26 au matin, le capitaine, qui était allé à Oparrée avec quelques-uns de ses officiers pour faire au roi une visite en forme, aperçut une immense flotte de plus de trois cents pirogues, rangées en ordre le long de la côte, toutes complètement équipées. En même temps se massait sur la plage un nombre considérable de guerriers. Cet armement formidable, rassemblé en une seule nuit, excita tout d’abord les soupçons des officiers; mais l’accueil qui leur fut fait les rassura bientôt.

Cent soixante grosses doubles pirogues de guerre, décorées de pavillons et de banderolles, cent soixante-dix autres plus petites destinées à transporter les provisions, composaient cette flotte, qui ne comptait pas moins de sept mille sept cent soixante hommes, guerriers ou pagayeurs.

«Le spectacle de cette flotte, dit Forster, agrandissait encore les idées de puissance et de richesse que nous avions de cette île, et tout l’équipage était dans l’étonnement. En pensant aux outils que possèdent ces peuples, nous admirions la patience et le travail qu’il leur a fallu pour abattre des arbres énormes, couper et polir les planches, et, enfin, porter ces lourds bâtiments à un si haut degré de perfection. C’est avec une hache de pierre, un ciseau, un morceau de corail et une peau de raie qu’ils avaient produit ces ouvrages. Les chefs et tous ceux qui occupaient les plates-formes de combat étaient revêtus de leurs habits militaires, c’est-à-dire d’une grande quantité d’étoffes, de turbans, de cuirasses et de casques. La longueur de quelques-uns de ces casques embarrassait beaucoup ceux qui les portaient. Tout leur équipement semblait mal imaginé pour un jour de bataille, et plus propre à la représentation qu’au service. Quoi qu’il en soit, il donnait sûrement de la grandeur à ce spectacle, et ces guerriers ne manquaient pas de se montrer sous le point de vue le plus avantageux.»

En arrivant à Matavaï, Cook apprit que cet armement formidable était destiné à l’attaque d’Eimeo, dont le chef avait secoué le joug de Taïti et s’était rendu indépendant.

Les jours suivants, le capitaine reçut la visite de quelques-uns de ses anciens amis. Tous se montrèrent très désireux de posséder des plumes rouges, qui avaient une valeur considérable. Une seule formait un présent très supérieur à un grain de verre et à un clou. L’empressement était tel de la part des Taïtiens, qu’ils offrirent en échange ces singuliers habits de deuil qu’ils avaient refusé de vendre pendant le premier voyage de Cook.

«Ces vêtements, composés des productions les plus rares de l’île et de la mer qui l’environne, et travaillés avec un soin et une adresse extrêmes, doivent être, parmi eux, d’un prix considérable. Nous n’en achetâmes pas moins de dix, qu’on a rapportés en Angleterre.»

Œdidi, qui avait eu soin de se procurer un nombre considérable de ces plumes, put se passer tous ses caprices. Les Taïtiens le regardaient comme un prodige et semblaient écouter avidement toutes ses histoires. Non seulement les principaux de l’île, mais encore la famille royale, recherchaient sa société. Il épousa la fille du chef de Matavaï et conduisit sa femme à bord, où chacun se plut à lui faire quelque présent. Puis, il se décida à rester à Taïti, où il venait de retrouver sa sœur mariée à un chef puissant.

Malgré les vols, qui troublèrent plus d’une fois ces relations, les Anglais se procurèrent, pendant cette relâche, plus de provisions qu’ils n’avaient fait jusque-là. La vieille Oberea, qui passait pour la reine de l’île, pendant la relâche du _Dauphin_ en 1767, vint elle-même apporter des cochons et des fruits, avec le projet secret de se procurer de ces plumes rouges, qui avaient un si grand succès. On fut très libéral dans les présents, et on amusa les Indiens par des feux d’artifice et des manœuvres militaires.

Le capitaine fut, quelques jours avant son départ, témoin d’une nouvelle revue maritime. O-Too ordonna un simulacre de combat; mais il dura si peu de temps, qu’il fut impossible d’en suivre toutes les péripéties. Cette flotte devait livrer bataille cinq jours après le départ de Cook, et celui-ci avait envie de rester jusque-là; mais, jugeant que les naturels craignaient qu’il n’écrasât vainqueurs et vaincus, il se décida à partir.

A peine la _Résolution_ était-elle hors de la baie, qu’un aide-canonnier, séduit par les délices de Taïti, et peut-être bien aussi par les promesses d’O-Too, qui comptait qu’un Européen lui procurerait de grands avantages, se jeta à la mer. Mais il ne tarda pas à être repris par une embarcation que Cook dépêcha à sa poursuite. Le capitaine regretta beaucoup que la discipline le forçât d’agir ainsi, car, si cet homme, qui n’avait ni parents ni amis en Angleterre, lui avait demandé la permission de rester à Taïti, il ne la lui aurait pas refusée.

Le 15 mai, la _Résolution_ mouilla au havre O-Wharre, à l’île Huaheine. Le vieux chef Orée fut un des premiers à féliciter les Anglais de leur retour et à leur apporter les présents de bienvenue. Le capitaine lui fit cadeau de plumes rouges; mais, ce que semblait préférer le vieux chef, c’était le fer, les haches et les clous. Il semblait plus indolent qu’à la première visite; sa tête était bien affaiblie, ce qu’il faut sans doute attribuer au goût immodéré qu’il montrait pour la boisson enivrante que ces naturels tirent du poivrier. Son autorité semblait aussi de plus en plus méprisée; il fallut que Cook se mît à la poursuite d’une bande de voleurs, réfugiés au centre de l’île, dans les montagnes, qui ne craignaient pas de piller le vieux chef lui-même.

Orée se montra reconnaissant des bons procédés qu’avaient toujours eus les Anglais à son égard. Il quitta le dernier le vaisseau quand celui-ci mit à la voile, le 24 avril, et, lorsque Cook lui eut dit qu’ils ne se reverraient plus, il se prit à pleurer, et répondit: «Laissez venir ici vos enfants, nous les traiterons bien.»

Une autre fois, Orée avait demandé au capitaine le nom du lieu où il serait enterré. «Stepney,» répondit Cook. Orée le pria de répéter ce mot jusqu’à ce qu’il fût en état de le prononcer. Alors cent individus s’écrièrent à la fois: «Stepney, moraï no Toote! Stepney, le tombeau de Cook!» Le grand navigateur ne se doutait guère, en faisant cette réponse, du triste sort qui l’attendait et de la peine que ses compatriotes auraient à retrouver ses restes!

Œdidi, qui avait fini par venir à Huaheine avec les Anglais, n’avait pas trouvé le même accueil empressé qu’à Taïti. D’ailleurs ses richesses étaient singulièrement diminuées, et son crédit s’en ressentait.

«Il vérifiait bien, dit la relation, la maxime qu’on n’est jamais prophète dans sa patrie... Il nous quitta avec des regrets qui montraient bien son estime pour nous; lorsqu’il fallut nous séparer, il courut de chambre en chambre pour embrasser tout le monde. Enfin, je ne puis pas décrire les angoisses qui remplirent l’âme de ce jeune homme, quand il s’en alla; il regardait le vaisseau, il fondit en larmes et se coucha de désespoir au fond de sa pirogue. En sortant des récifs, nous le vîmes encore qui étendait ses bras vers nous.»

Le 6 juin, Cook reconnut l’île Hove de Wallis, appelée Mohipa par les indigènes; puis, quelques jours après, un groupe de plusieurs îlots inhabités, entourés d’une chaîne de brisants, auxquels on donna le nom de Palmerston, en l’honneur d’un des lords de l’Amirauté.

Le 20, une île, escarpée et rocheuse, fut découverte. Tapissée de grands bois et d’arbrisseaux, elle n’offrait qu’une grève sablonneuse étroite, sur laquelle accoururent bientôt plusieurs naturels de couleur très foncée. Une pique, une massue à la main, ils se livrèrent à des démonstrations menaçantes, mais eurent soin de se retirer dès qu’ils virent débarquer les Anglais. Des champions ne tardèrent pas à venir provoquer les étrangers et les assaillir d’une grêle de flèches et de pierres. Sparrman fut blessé au bras, et Cook faillit être traversé par une javeline. Une décharge générale dispersa ces insulaires inhospitaliers, et leur réception peu courtoise valut à leur patrie le nom d’île Sauvage.

Quatre jours plus tard, Cook revoyait l’archipel des Tonga. Il s’arrêta, cette fois, à Namouka, la Rotterdam de Tasman.

A peine le vaisseau avait-il laissé tomber l’ancre, qu’il était entouré d’une multitude de pirogues, chargées de bananes et de fruits de toute sorte, qu’on échangeait pour des clous et de vieux morceaux d’étoffe. Cette réception amicale détermina les naturalistes à descendre à terre et à s’enfoncer dans l’intérieur à la recherche de nouvelles plantes et de productions inconnues. A leur retour, ils ne tarissaient pas sur la beauté et le pittoresque des paysages romantiques qu’ils avaient rencontrés, ni sur l’affabilité et l’empressement des indigènes.

Cependant, plusieurs vols avaient eu lieu, lorsqu’un larcin plus important que les autres vint forcer le commandant à sévir. En cette circonstance, un naturel, qui avait tenté de s’opposer à la capture de deux pirogues que les Anglais voulaient garder jusqu’à ce qu’on leur eût rendu des armes dérobées, fut grièvement blessé d’un coup de feu. C’est durant cette seconde visite que Cook donna à ces îles le nom d’archipel des Amis,--sans doute par antiphrase,--appellation aujourd’hui remplacée par le vocable indigène Tonga.

Continuant à faire voile à l’ouest, l’infatigable explorateur reconnut successivement l’île des Lépreux, Aurore, l’île Pentecôte, et enfin Mallicolo, archipel qui avait reçu de Bougainville le nom de Grandes-Cyclades.

Les ordres qu’avait donnés le capitaine étaient, comme toujours, de tâcher de lier avec les naturels des relations de commerce et d’amitié. La première journée s’était passée sans encombre, et les insulaires avaient célébré par des jeux et des danses l’arrivée des Anglais, lorsqu’un incident faillit, le lendemain, amener une collision générale.

Un des indigènes, qui se vit refuser l’entrée du bâtiment, fit mine de lancer une flèche contre un des matelots. Ses compatriotes l’en empêchèrent tout d’abord. A ce moment, Cook montait sur le pont, un fusil à la main. Son premier soin fut d’interpeller l’insulaire, qui visait une seconde fois le matelot. Sans l’écouter, le sauvage allait décocher sa flèche contre lui, lorsqu’il le prévint et le blessa d’un coup de fusil. Ce fut le signal d’une volée de flèches, qui tombèrent sur le bâtiment sans faire grand mal. Cook dut alors faire tirer un coup de canon par-dessus la tête des assaillants pour les disperser.

Cependant, quelques heures plus tard, les naturels entouraient de nouveau le navire, et les échanges recommençaient, comme si rien ne s’était passé.

Cook profita de ces bonnes dispositions pour descendre à terre avec un détachement en armes, afin de faire du bois et de l’eau. Quatre ou cinq insulaires armés étaient réunis sur la grève. Un chef se détacha du groupe et vint au-devant du capitaine, tenant comme lui une branche verte. Les deux rameaux furent échangés, la paix fut conclue, et quelques menus présents achevèrent de la cimenter. Cook obtint alors la permission de faire du bois, mais sans s’écarter du rivage, et les naturalistes, qui voulaient s’enfoncer dans l’intérieur pour procéder à leurs recherches ordinaires, furent ramenés sur la plage, malgré leurs protestations.

Ces indigènes n’attachaient aucune valeur aux outils en fer. Aussi fut-il très difficile de se procurer des rafraîchissements. Un petit nombre consentit seulement à échanger des armes contre des étoffes et fit preuve, dans ces transactions, d’une probité à laquelle les Anglais n’étaient pas habitués. La _Résolution_ était déjà à la voile que les échanges continuaient encore, et les naturels, sur leurs pirogues, s’efforçaient de la suivre pour livrer les objets dont ils avaient reçu le prix. L’un d’eux, après de très vigoureux efforts, parvint à rejoindre le navire, apportant ses armes à un matelot qui les avait payées et qui ne s’en souvenait plus, tant il y avait longtemps de cela. Lorsque celui-ci voulut lui donner quelque chose, le sauvage s’y refusa, faisant comprendre qu’il en avait déjà reçu le prix.

Cook donna à ce havre, qu’il quitta le 23 juillet au matin, le nom de port Sandwich.

Si le commandant était favorablement impressionné par les qualités morales des insulaires de Mallicolo, il n’en était pas de même de leurs qualités physiques. Petits et mal proportionnés, de couleur bronzée, le visage plat, ces sauvages étaient hideux. Si les théories du darwinisme eussent alors été connues, nul doute que Cook n’eût reconnu en eux cet échelon perdu entre l’homme et le singe, qui fait le désespoir des transformistes. Leurs cheveux noirs, gros, crépus et courts, leur barbe touffue, étaient loin de les avantager. Mais, ce qui achevait de les rendre grotesques, c’est qu’ils avaient l’habitude de se serrer le ventre avec une corde, à ce point qu’ils ressemblaient à une grosse fourmi. Des pendants d’oreille en écaille de tortue, des bracelets de dents de cochon, de grands anneaux d’écaille, une pierre blanche et plate qu’ils se passaient dans la cloison du nez, voilà quels étaient leurs bijoux et leurs parures. Pour armes, ils portaient l’arc et la flèche, la lance et la massue. Les pointes de leurs flèches, qui sont quelquefois au nombre de deux ou de trois, étaient enduites d’une substance que les Anglais crurent être venimeuse, à voir le soin avec lequel les naturels les serraient toujours dans une sorte de carquois.

A peine la _Résolution_ venait-elle de quitter le port Sandwich, que tout l’équipage fut pris de coliques, de vomissements et de violentes douleurs dans la tête et les os. On avait pêché et mangé deux très gros poissons, qui étaient peut-être sous l’influence de la drogue narcotique dont nous avons parlé plus haut. Toujours est-il que dix jours se passèrent avant que les malades fussent entièrement guéris. Un perroquet et un chien, qui s’étaient nourris de ces poissons, moururent le lendemain. Les compagnons de Quiros avaient éprouvé les mêmes effets, et l’on a plus d’une fois constaté dans ces parages, depuis cette époque, les mêmes symptômes d’empoisonnement.

En partant de Mallicolo, Cook gouverna sur l’île d’Ambrym, qui paraît contenir un volcan, et découvrit bientôt un groupe de petites îles, auxquelles il donna le nom de Shepherd, en l’honneur du professeur d’astronomie de Cambridge. Puis il vit l’île des Deux-Collines, Montagu, Hinchinbrook, et, la plus considérable de toutes, l’île Sandwich, qu’il ne faut pas confondre avec le groupe de ce nom. Toutes ces îles, reliées et protégées par des brisants, étaient couvertes d’une riche végétation et comptaient de nombreux habitants.

Deux légers accidents vinrent troubler la tranquillité dont on jouissait à bord. Un incendie se déclara, qui fut bientôt éteint, et l’un des soldats de marine, tombé à la mer, fut sauvé presque aussitôt.

Le 3 août, fut découverte l’île de Koro-Mango, dont, le lendemain, Cook gagna le rivage, dans l’espérance d’y trouver une aiguade et un lieu de débarquement. La plupart de ceux qui avaient été empoisonnés par les poissons de Mallicolo n’avaient pas encore recouvré la santé, et ils espéraient obtenir une amélioration notable dans un séjour à terre. Mais la réception qui leur fut faite par des indigènes, armés de massues, de lances et d’arcs, semblait manquer de franchise. Aussi le capitaine se tint-il sur ses gardes. Voyant qu’ils ne pouvaient déterminer les Anglais à haler leur embarcation sur la plage, les naturels voulurent les y contraindre. Un chef et plusieurs hommes s’efforcèrent d’arracher les avirons des mains des matelots. Cook voulut tirer un coup de fusil, mais l’amorce seule partit. Les Anglais furent aussitôt accablés de pierres et de traits. Le capitaine ordonna alors une décharge générale; heureusement, plus de la moitié des mousquets ratèrent. Sans cette circonstance, le massacre eût été épouvantable.

[Illustration: Types des îles Sandwich. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

«Ces insulaires, dit Forster, paraissent être une race différente de celle qui habite Mallicolo; aussi ne parlent-ils pas la même langue. Ils sont d’une médiocre stature, mais bien pris dans leur taille, et leurs traits ne sont point désagréables; leur teint est très bronzé, et ils se peignent le visage, les uns de noir et d’autres de rouge; leurs cheveux sont bouclés et un peu laineux. Le peu de femmes que j’ai aperçues semblaient être fort laides.... Je n’ai vu de pirogues en aucun endroit de la côte; ils vivent dans des maisons couvertes de feuilles de palmiers, et leurs plantations sont alignées et entourées d’une haie de roseaux.»

[Illustration: Les indigènes eurent assez de confiance. (Page 187.)]

Il ne fallait pas songer à tenter une nouvelle descente. Cook, après avoir donné à l’endroit où s’était produite cette collision le nom de cap des Traîtres, gagna une île, reconnue la veille, et que les indigènes appellent Tanna.

«La colline la plus basse de toutes celles de la même rangée, et d’une forme conique, dit Forster, avait un cratère au milieu; elle était d’un brun rouge et composée d’un amas de pierres brûlées parfaitement stériles. Une épaisse colonne de fumée, pareille à un grand arbre, en jaillissait de temps en temps, et sa tête s’élargissait à mesure qu’elle montait.»

La _Résolution_ fut aussitôt entourée d’une vingtaine de pirogues, dont les plus grandes portaient vingt-cinq hommes. Ceux-ci cherchèrent aussitôt à s’approprier tout ce qui était à leur portée, bouées, pavillons, gonds du gouvernail, qu’ils essayèrent de faire sauter. Il fallut tirer une pièce de quatre au-dessus de leurs têtes pour les déterminer à regagner la côte. On atterrit; mais, malgré toutes les babioles qui furent distribuées, on ne put jamais faire quitter à ces peuples leur attitude de défiance et de bravade. Il était évident que le moindre malentendu eût suffi pour amener l’effusion du sang.

Cook crut comprendre que ces naturels étaient anthropophages, bien qu’ils possédassent des cochons, des poules, des racines et des fruits en abondance.

Pendant cette relâche, la prudence défendait de s’écarter du bord de la mer. Cependant, Forster s’aventura quelque peu, et découvrit une source d’eau si chaude, qu’on ne pouvait y tenir le doigt plus d’une seconde.

Malgré toute l’envie qu’en avaient les Anglais, il fut impossible d’arriver jusqu’au volcan central, qui projetait jusqu’aux nues des torrents de feu et de fumée, et lançait en l’air des pierres d’une prodigieuse grosseur. Le nombre des solfatares était considérable dans toutes les directions, et le sol était en proie à des convulsions plutoniennes très accusées.

Cependant, sans jamais se départir de leur réserve, les Tanniens se familiarisèrent un peu, et les relations devinrent moins difficiles.

«Ces peuples, dit Cook, se montrèrent hospitaliers, civils et d’un bon naturel, quand nous n’excitions pas leur jalousie.... On ne peut guère blâmer leur conduite, car, enfin, sous quel point de vue devaient-ils nous considérer? Il leur était impossible de connaître notre véritable dessein. Nous entrons dans leurs ports sans qu’ils osent s’y opposer; nous tâchons de débarquer comme amis; mais nous descendons à terre et nous nous y maintenons par la supériorité de nos armes. En pareille circonstance, quelle opinion pouvaient prendre de nous les insulaires? Il doit leur paraître bien plus plausible que nous sommes venus pour envahir leur contrée que pour les visiter amicalement. Le temps seul et les liaisons plus intimes leur apprirent nos bonnes intentions.»

Quoi qu’il en soit, les Anglais ne purent deviner le motif pour lequel les naturels les empêchèrent de pénétrer dans l’intérieur du pays. Était-ce l’effet d’un caractère naturellement ombrageux? Les habitants étaient-ils exposés à des incursions fréquentes de la part de leurs voisins, comme auraient pu le faire supposer leur bravoure et leur adresse à se servir de leur armes? On ne sait.

Comme les indigènes n’attachaient aucun prix aux objets que les Anglais pouvaient leur offrir, ils ne leur apportèrent jamais en grande abondance les fruits et les racines dont ceux-ci avaient besoin. Jamais ils ne consentirent à se défaire de leurs cochons, même pour des haches, dont ils avaient pu cependant constater l’utilité.

L’arbre à pain, les noix de coco, un fruit qui ressemble à la pêche et qu’on nomme «pavie», l’igname, la patate, la figue sauvage, la noix muscade, et plusieurs autres dont Forster ignorait les noms, telles étaient les productions de cette île.

Cook quitta Tanna le 21 août et découvrit successivement les îles Erronam et Annatom, prolongea l’île de Sandwich, et, passant devant Mallicolo et la Terre du Saint-Esprit de Quiros, où il n’eut pas de peine à reconnaître la baie de Saint-Jacques et Saint-Philippe, il quitta définitivement cet archipel, après lui avoir donné le nom de Nouvelles-Hébrides, sous lequel il est aujourd’hui connu.

Le 5 septembre, le commandant fit une nouvelle découverte. La terre qu’il avait en vue n’avait jamais été foulée par le pied d’un Européen. C’était l’extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie. Le premier point aperçu fut appelé cap Colnett, du nom de l’un des volontaires qui en eut le premier connaissance. La côte était bordée d’une ceinture de brisants, derrière laquelle deux ou trois pirogues semblaient diriger leur course, de manière à venir à la rencontre des étrangers. Mais, au lever du soleil, elles carguèrent leurs voiles et on ne les vit plus.

Après avoir louvoyé pendant deux heures le long du récif extérieur, Cook aperçut une échancrure, qui devait lui permettre d’accoster. Il y donna, et débarqua à Balade.

Le pays paraissait stérile, uniquement couvert d’une herbe blanchâtre. On n’y voyait que de loin en loin quelques arbres à la tige blanche, dont la forme rappelait celle du saule. C’étaient des «niaoulis». En même temps, on apercevait plusieurs maisons ressemblant à des ruches d’abeilles.

L’ancre ne fut pas plus tôt jetée, qu’une quinzaine de pirogues entourèrent le bâtiment. Les indigènes eurent assez de confiance pour s’approcher et procéder à des échanges. Quelques-uns entrèrent même dans le navire, dont ils visitèrent tous les coins avec une extrême curiosité. Ils refusèrent de toucher aux différents mets qu’on leur offrit, purée de pois, bœuf et porc salés; mais ils goûtèrent volontiers aux ignames. Ce qui les surprit le plus, ce furent les chèvres, les cochons, les chiens et les chats, animaux qui leur étaient totalement inconnus, puisqu’ils n’avaient pas même de mots pour les désigner. Les clous, en général tous les instruments de fer, les étoffes rouges, semblaient avoir un grand prix pour eux. Grands et forts, bien proportionnés, cheveux et barbe frisés, teint d’un châtain foncé, ces indigènes parlaient une langue qui semblait n’avoir aucun rapport avec toutes celles que les Anglais avaient entendues jusqu’alors.

Lorsque le commandant débarqua, il fut reçu avec des démonstrations de joie et la surprise naturelle à un peuple qui voit pour la première fois des objets dont il n’a pas l’idée. Plusieurs chefs, ayant fait faire silence, prononcèrent de courtes harangues, et Cook commença sa distribution de quincaillerie habituelle. Puis, les officiers se mêlèrent à la foule pour faire leurs observations.

Plusieurs de ces indigènes paraissaient affectés d’une sorte de lèpre, et leurs bras ainsi que leurs jambes étaient prodigieusement enflés. Presque entièrement nus, ils n’avaient pour vêtement qu’un cordon, serré à la taille, auquel pendait un lambeau d’étoffe de figuier. Quelques-uns portaient d’énormes chapeaux cylindriques, à jour des deux côtés, qui ressemblaient aux bonnets des hussards hongrois. A leurs oreilles, fendues et allongées, étaient suspendus des boucles en écaille ou des rouleaux de feuilles de canne à sucre. On ne tarda pas à rencontrer un petit village, au-dessus des mangliers qui bordaient le rivage. Il était entouré de plantations de cannes à sucre, d’ignames et de bananiers, arrosées par de petits canaux, très-habilement dérivés du cours d’eau principal.

Cook n’eut pas de peine à constater qu’il ne devait rien attendre de ce peuple, que la permission de visiter librement la contrée.

«Ces indigènes, dit-il, nous apprirent quelques mots de leur langue, qui n’avait aucun rapport avec celles des autres îles. Leur caractère était doux et pacifique, mais très indolent; ils nous accompagnaient rarement dans nos courses. Si nous passions près de leurs huttes, et si nous leur parlions, ils nous répondaient; mais, si nous continuions notre route sans leur adresser la parole, ils ne faisaient pas attention à nous. Les femmes étaient cependant un peu plus curieuses, et elles se cachaient dans des buissons écartés pour nous observer; mais elles ne consentaient à venir près de nous qu’en présence des hommes.

«Ils ne parurent ni fâchés ni effrayés de ce que nous tuions des oiseaux à coups de fusil; au contraire, quand nous approchions de leurs maisons, les jeunes gens ne manquaient pas de nous en montrer, pour avoir le plaisir de les voir tirer. Il semble qu’ils étaient peu occupés à cette saison de l’année; ils avaient préparé la terre et planté des racines et des bananes dont ils attendaient la récolte l’été suivant; c’est peut-être pour cela qu’ils étaient moins en état que dans un autre temps de vendre leurs provisions, car, d’ailleurs, nous avions lieu de croire qu’ils connaissaient ces principes d’hospitalité, qui rendent les insulaires de la mer du Sud si intéressants pour les navigateurs.»

Ce que dit Cook de l’indolence des Néo-Calédoniens est parfaitement exact. Quant à leur caractère, son séjour sur cette côte fut trop court pour qu’il pût l’apprécier avec justesse, et, certainement, il ne soupçonna jamais qu’ils étaient adonnés aux horribles pratiques de l’anthropophagie. Il n’aperçut que fort peu d’oiseaux, bien que la caille, la tourterelle, le pigeon, la poule sultane, le canard, la sarcelle et quelques menus oiseaux vécussent là à l’état sauvage. Il ne constata la présence d’aucun quadrupède, et ses efforts pour se procurer des rafraîchissements furent continuellement infructueux.

A Balade, le commandant fit plusieurs courses dans l’intérieur et escalada une chaîne de montagnes afin d’avoir une vue générale de la contrée. Du sommet d’un rocher, il aperçut la mer des deux côtés et se rendit compte que la Nouvelle-Calédonie, dans cet endroit, n’avait pas plus de dix lieues de large. En général, le pays ressemblait beaucoup à quelques cantons de la Nouvelle-Hollande, situés sous le même parallèle. Les productions naturelles paraissaient être identiques, et les forêts y manquaient encore de sous-bois, comme dans cette grande île. Une autre observation qui fut faite, c’est que les montagnes renfermaient des minéraux,--remarque qui s’est trouvée vérifiée par la découverte récente de l’or, du fer, du cuivre, du charbon et du nickel.

Le même accident, qui avait failli être funeste à une partie de l’équipage dans les parages de Mallicolo, se reproduisit pendant cette relâche.

«Mon secrétaire, dit Cook, acheta un poisson qu’un Indien avait harponné dans les environs de l’aiguade, et me l’envoya à bord. Ce poisson, d’une espèce absolument nouvelle, avait quelque ressemblance avec ceux qu’on nomme soleil; il était du genre que M. Linné nomme _tetrodon_. Sa tête hideuse était grande et longue. Ne soupçonnant point qu’il eût rien de venimeux, j’ordonnai qu’on le préparât pour le servir le soir même à table. Mais, heureusement, le temps de le dessiner et de le décrire ne permit pas de le cuire, et l’on n’en servit que le foie. Les deux MM. Forster et moi en ayant goûté, vers les trois heures du matin nous sentîmes une extrême faiblesse et une défaillance dans tous les membres. J’avais presque perdu le sentiment du toucher, et je ne distinguais plus les corps pesants des corps légers quand je voulais les mouvoir. Un pot plein d’eau et une plume étaient dans ma main du même poids. On nous fit d’abord prendre de l’émétique, et ensuite on nous procura une sueur dont nous nous sentîmes extrêmement soulagés. Le matin, un des cochons, qui avait mangé les entrailles du poisson, fut trouvé mort. Quand les habitants vinrent à bord, et qu’ils virent le poisson qu’on avait suspendu, ils nous firent entendre aussitôt que c’était une nourriture malsaine; ils en marquèrent de l’horreur; mais, au moment de le vendre et même après qu’on l’eut acheté, aucun d’eux n’avait témoigné cette aversion.»

Cook fit procéder au relèvement d’une grande partie de la côte orientale. Pendant cette excursion, on aperçut un indigène aussi blanc qu’un Européen, blancheur qui fut attribuée à quelque maladie. C’était un albinos semblable à ceux qu’on avait déjà rencontrés à Taïti et aux îles de la Société.

Le commandant, qui voulait acclimater les cochons à la Nouvelle-Calédonie, eut beaucoup de peine à faire accepter aux indigènes un vérat et une truie. Il eut besoin de vanter l’excellence de ces animaux, la facilité de leur reproduction, et d’en exagérer même la valeur, pour qu’ils consentissent à les lui laisser mettre à terre.

En résumé, Cook peint les Néo-Calédoniens comme grands, robustes, actifs, civils, paisibles; il leur reconnaît une qualité bien rare: ils ne sont pas voleurs. Ses successeurs en ce pays, et notamment d’Entrecasteaux, se sont aperçus, à leurs dépens, que ces insulaires n’avaient pas persévéré dans cette honnêteté.

Quelques-uns avaient les lèvres épaisses, le nez aplati, et tout à fait l’aspect du nègre. Leurs cheveux, naturellement bouclés, contribuaient aussi à leur donner cette ressemblance.

«S’il me fallait juger, dit Cook, de l’origine de cette nation, je la prendrais pour une race mitoyenne entre les peuples de Tanna et des îles des Amis, ou entre ceux de Tanna et de la Nouvelle-Zélande, ou même entre les trois, par la raison que leur langue n’est à quelques égards qu’un mélange de celles de ces différentes terres.»

La quantité des armes offensives de ces indigènes, massues, lances, dards, frondes, était un indice de la fréquence de leurs guerres. Les pierres qu’ils lançaient avec leurs frondes étaient polies et ovoïdes. Quant aux maisons construites sur un plan circulaire, la plupart ressemblaient à des ruches d’abeilles, et leur toit, d’une élévation considérable, se terminait en pointe au sommet. Elles avaient un ou deux foyers toujours allumés; mais, la fumée n’ayant d’autre issue que la porte, il était presque impossible à des Européens d’y demeurer.

Ces naturels ne se nourrissaient que de poissons, de racines, entre autres l’igname et le taro, et de l’écorce d’un arbre qui est fort peu succulente. Les bananes, les cannes à sucre, le fruit à pain étaient rares dans ce pays, et les cocotiers n’y poussaient pas aussi vigoureux que dans les îles déjà visitées par la _Résolution_. Quant au nombre des habitants, on aurait pu croire qu’il était considérable; mais Cook remarque avec justesse, que son arrivée avait provoqué la réunion de tous les indigènes voisins, et le lieutenant Pickersgill eut l’occasion de constater, pendant sa reconnaissance hydrographique, que le pays était très peu peuplé.

Les Néo-Calédoniens étaient dans l’usage d’enterrer leurs morts. Plusieurs personnes de l’équipage visitèrent leurs cimetières, et notamment le tombeau d’un chef, sorte de grande taupinière, décorée de lances, de javelots, de pagaies et de dards, fichés autour.

Le 13 septembre, Cook quitta le havre de Balade et continua à ranger la côte de la Nouvelle-Calédonie, sans pouvoir se procurer de nourriture fraîche. Le pays présentait à peu près partout le même aspect de stérilité. Enfin, tout à fait au sud de cette grande terre, on en découvrit une plus petite, qui reçut le nom d’île des Pins, à cause du grand nombre d’arbres de cette espèce qui l’ombrageaient.

C’était une espèce de pin de Prusse, très propre à faire les espars dont la _Résolution_ avait besoin. Aussi, Cook envoya-t-il une chaloupe et des travailleurs pour choisir et couper les arbres qui lui étaient nécessaires. Quelques-uns avaient vingt pouces de diamètre et soixante-dix pieds de haut, de sorte qu’on en aurait pu faire un mât pour le navire, si cela eût été nécessaire. La découverte de cette île parut donc précieuse, car, avec la Nouvelle-Zélande, elle était la seule qui pût fournir des mâts et des vergues dans tout l’océan Pacifique.

En faisant route au sud vers la Nouvelle-Zélande, Cook eut connaissance, le 10 octobre, d’une petite île inhabitée, sur laquelle les botanistes firent une ample moisson de végétaux inconnus. C’est l’île Norfolk, ainsi nommée en l’honneur de la famille Howard, et que devaient plus tard coloniser une partie des révoltés du _Bounty_.

Le 18, la _Résolution_ mouillait encore une fois dans le canal de la Reine-Charlotte. Les jardins, que les Anglais avaient plantés avec tant de zèle, avaient été entièrement négligés par les Zélandais, et, cependant, plusieurs plantes s’y étaient merveilleusement développées.

Tout d’abord, les habitants ne se montrèrent qu’avec circonspection et parurent peu désireux d’entamer de nouvelles relations. Cependant, lorsqu’ils eurent reconnu leurs anciens amis, ils témoignèrent leur joie par les démonstrations les plus extravagantes. Interrogés sur le motif qui les avait poussés à garder tout d’abord cette réserve et cette sorte de crainte, ils répondirent d’une façon évasive, et l’on put comprendre qu’il était question de batailles et de meurtres.

Les craintes de Cook sur le sort de l’_Aventure_, dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis la dernière relâche en cet endroit, devinrent alors fort vives; mais, quelque question qu’il pût faire, il ne parvint pas à savoir la vérité. Il ne devait apprendre ce qui s’était passé pendant son absence qu’au cap de Bonne-Espérance, où il trouva des lettres du capitaine Furneaux.

[Illustration: Le toit, d’une élévation considérable... (Page 190.)]

Après avoir débarqué de nouveaux cochons, dont il tenait absolument à doter la Nouvelle-Zélande, le commandant mit à la voile, le 10 novembre, et fit route pour le cap Horn.

La première terre qu’il aperçut, après une vaine croisière, fut la côte occidentale de la Terre de Feu, près de l’entrée du détroit de Magellan.

«La partie de l’Amérique qui frappait nos regards, dit le capitaine Cook, était d’un aspect fort triste; elle semblait découpée en petites îles qui, quoique peu hautes, étaient cependant très noires et presque entièrement stériles. Par derrière, nous apercevions de hautes terres hachées, et couvertes de neige presque au bord de l’eau.... C’est la côte la plus sauvage que j’aie jamais vue. Elle paraît remplie entièrement de montagnes, de roches, sans la moindre apparence de végétation. Ces montagnes aboutissent à d’horribles précipices, dont les sommets escarpés s’élèvent à une grande hauteur. Il n’y a peut-être rien dans la nature qui offre des points de vue aussi sauvages. Les montagnes de l’intérieur étaient couvertes de neige, mais celles de la côte de la mer ne l’étaient pas. Nous jugeâmes que les premières appartenaient à la Terre de Feu et que les autres étaient de petites îles rangées de manière qu’en apparence, elles formaient une côte non interrompue.»

[Illustration: Vue du canal de Noël.]

Cependant, le commandant jugea bon de s’arrêter quelque temps dans cette contrée désolée, afin de procurer à son équipage quelques vivres frais. Il trouva un ancrage sûr dans le canal de Noël, dont il fit avec son soin habituel la reconnaissance hydrographique.

La chasse procura quelques oiseaux, et M. Pickersgill rapporta au navire trois cents œufs d’hirondelles de mer et quatorze oies. «Je pus ainsi, dit Cook, en distribuer à tout l’équipage, ce qui fit d’autant plus de plaisir aux matelots que Noël approchait; sans cette heureuse circonstance, ils n’auraient eu pour régal que du bœuf et du porc salés.»

Quelques naturels, appartenant à la nation que Bougainville avait appelée Pécherais, montèrent à bord, sans qu’il fût besoin de beaucoup les presser. Ces sauvages, Cook nous les dépeint sous des couleurs qui rappellent celles qu’avait employées le navigateur français. De la chair de veau marin pourrie dont ils se nourrissaient, ils préféraient la partie huileuse, sans doute, remarque le capitaine, parce que cette huile échauffe leur corps contre la rigueur du froid.

«Si jamais, ajoute-t-il, on a pu révoquer en doute la prééminence de la vie civilisée sur la vie sauvage, la vue seule de ces Indiens suffirait pour déterminer la question. Jusqu’à ce qu’on me prouve qu’un homme tourmenté continuellement par la rigueur du climat est heureux, je ne crois point aux déclamations éloquentes des philosophes, qui n’ont pas eu l’occasion de contempler la nature humaine dans toutes ses modifications, ou qui n’ont pas senti ce qu’ils ont vu.»

La _Résolution_ ne tarda pas à reprendre la mer et à doubler le cap Horn; puis, elle traversa le détroit de Lemaire et reconnut la Terre des États, où elle rencontra un bon mouillage. Ces parages étaient animés par une quantité prodigieuse de baleines, dont c’était la saison de l’appariage, par des veaux et des lions de mer, par des pingouins et des nigauds en vols innombrables.

«Nous manquâmes, le docteur Sparrman et moi, dit Forster, d’être attaqués par un de ces vieux ours de mer, sur un rocher où il y en avait plusieurs centaines de rassemblés, qui semblaient tous attendre l’issue du combat. Le docteur avait tiré son coup de fusil sur un oiseau, et il allait le ramasser, lorsque le vieil ours gronda, montra les dents et parut se disposer à s’opposer à mon camarade. Dès que je fus assis, j’étendis l’animal raide mort d’un coup de fusil, et, au même instant, toute la troupe, voyant son champion terrassé, s’enfuit du côté de la mer. Plusieurs s’y jetèrent avec tant de hâte, qu’ils sautèrent à dix ou quinze verges perpendiculaires sur des rochers pointus. Je crois qu’ils ne se firent point de mal, parce que leur peau est très dure et que leur graisse, très élastique, se prête aisément à la compression.»

Après avoir quitté la Terre des États, le 3 janvier, Cook fit voile au sud-est, afin d’explorer cette partie de l’Océan, la seule qui lui eût échappé jusqu’alors. Il atteignit bientôt la Géorgie australe, vue en 1675 par Laroche, et en 1756 par M. Guyot-Duclos, qui commandait alors le vaisseau espagnol _le Lion_. Cette découverte fut faite le 14 janvier 1775. Le commandant débarqua en trois différents endroits et en prit possession au nom du roi d’Angleterre, Georges III, dont il lui donna le nom. Le fond de la baie Possession était bordé de rochers de glace perpendiculaires, de tout point semblables à ceux qui avaient été vus dans les hautes latitudes australes.

«L’intérieur du pays, dit la relation, n’était ni moins sauvage ni moins affreux. Les rochers perdaient leurs hautes cimes dans les nues, et les vallées étaient couvertes d’une neige éternelle. On ne voyait pas un arbre, et il n’y avait pas le plus petit arbrisseau.»

En quittant la Géorgie, Cook s’enfonça encore davantage dans le sud-est, au milieu des glaces flottantes. Les dangers continuels de cette navigation avaient épuisé l’équipage. Successivement, la Thulé australe, l’île Saunders, les îles de la Chandeleur et enfin la terre de Sandwich furent découvertes.

Ces archipels stériles et désolés seront toujours sans utilité pratique pour le commerçant et le géographe. Leur existence une fois signalée, il n’y avait plus qu’à passer outre, car c’était risquer, à vouloir les reconnaître en détail, de compromettre les documents si précieux que la _Résolution_ rapportait en Angleterre.

La découverte de ces terres isolées eut pour résultat de convaincre Cook «qu’il y a près du pôle une étendue de terre où se forment la plupart des glaces répandues sur ce vaste océan méridional.» Remarque ingénieuse, que sont venues confirmer de tout point les découvertes des explorateurs du XIXe siècle.

Après une nouvelle recherche infructueuse du cap de la Circoncision de Bouvet, Cook se détermina à regagner le cap de Bonne-Espérance, où il arriva le 22 mars 1775.

L’_Aventure_ avait relâché en cet endroit, et le capitaine Furneaux avait laissé une lettre, qui relatait ce qui s’était passé à la Nouvelle-Zélande.

Arrivé dans le canal de la Reine-Charlotte, le 13 novembre 1773, le capitaine Furneaux avait fait ses provisions d’eau et de bois, puis envoyé un de ses canots, commandé par M. Rowe, lieutenant de poupe, afin de recueillir des plantes comestibles. Mais, ne l’ayant vu rentrer à bord ni le soir ni le lendemain, le capitaine Furneaux, sans se douter de l’accident qui était arrivé, envoya à sa recherche, et voici en résumé ce qu’on apprit:

Après plusieurs allées et venues inutiles, l’officier qui commandait la chaloupe aperçut quelques indices, en débarquant sur une grève près de l’anse de l’Herbe. Des débris du canot et plusieurs souliers, dont l’un avait appartenu à un officier de poupe, furent découverts. En même temps, un des matelots apportait un morceau de viande fraîche, que l’on crut être de la chair de chien, car on ignorait encore que cette peuplade fût anthropophage.

«Nous ouvrîmes, dit le capitaine Furneaux, environ vingt paniers placés sur la grève et fermés avec des cordages. Les uns étaient remplis de chair rôtie et d’autres de racines de fougère, qui servent de pain aux naturels. En continuant nos recherches, nous trouvâmes un plus grand nombre de souliers et une main, que nous reconnûmes sur-le-champ pour celle de Thomas Hill, parce qu’elle représentait T. H. tatoués à la manière des Taïtiens.»

Un peu plus loin, l’officier aperçut quatre pirogues et une multitude de naturels, rassemblés autour d’un grand feu. En débarquant, les Anglais firent une décharge, qui mit en fuite tous les Zélandais, sauf deux, qui se retirèrent avec beaucoup de sang-froid. L’un de ceux-ci fut blessé grièvement, et les matelots s’avancèrent sur la grève.

«Bientôt, une scène affreuse de carnage s’offrit à nos yeux: les têtes, les cœurs et les poumons de plusieurs de nos gens étaient répandus sur le sable, et, à peu de distance de là, les chiens en rongeaient les entrailles.»

L’officier avait trop peu de monde avec lui,--dix hommes seulement,--pour essayer de tirer vengeance de cet abominable massacre. En outre, le temps devenait mauvais, et les sauvages se rassemblaient en grand nombre. Il dut regagner l’_Aventure_.

«Je ne crois pas, dit le capitaine Furneaux, que cette boucherie ait été l’effet d’un dessein prémédité de la part des sauvages, car, le matin où M. Rowe partit du vaisseau, il rencontra deux pirogues, qui descendirent près de nous et restèrent toute la matinée dans l’anse du vaisseau. Le carnage fut probablement amené par quelque querelle qui se décida sur-le-champ; peut-être aussi que, nos gens n’ayant pris aucune précaution pour leur sûreté, l’occasion tenta les Indiens. Ce qui encouragea les Zélandais, dès qu’ils eurent vu la première explosion, c’est qu’ils sentirent qu’un fusil n’était pas une arme infaillible, qu’il manquait quelquefois de partir et qu’après le premier coup il fallait le charger de nouveau avant de pouvoir s’en servir.»

Dans ce fatal guet-apens, l’_Aventure_ perdit dix de ses meilleurs matelots. Furneaux avait quitté la Nouvelle-Zélande le 23 décembre 1773, doublé le cap Horn, relâché au cap de Bonne-Espérance et atteint l’Angleterre, le 14 juillet 1774.

Cook, après avoir embarqué les rafraîchissements nécessaires et réparé son bâtiment, quitta False-Bay le 27 mai, relâcha à Sainte-Hélène, à l’Ascension, à Fernando de Noronha, à Fayal, l’une des Açores, et rentra enfin à Plymouth, le 29 juillet 1775. Il n’avait à regretter, pendant ce long voyage de trois ans et dix-huit jours, que la perte de quatre hommes, sans compter, il est vrai, les dix matelots qui avaient été massacrés à la Nouvelle-Zélande.

Jamais jusqu’alors expédition n’avait rapporté aussi riche moisson de découvertes et d’observations hydrographiques, physiques et ethnographiques. Bien des points obscurs dans les relations des anciens voyageurs étaient élucidés par les savantes et ingénieuses recherches du capitaine Cook. Des découvertes importantes, notamment celles de la Nouvelle-Calédonie et de l’île de Pâques, avaient été faites. La non-existence du continent austral était définitivement prouvée. Le grand navigateur reçut presque aussitôt la récompense méritée de ses fatigues et de ses travaux. Il fut nommé capitaine de vaisseau, neuf jours après son débarquement, et membre de la Société royale de Londres, le 29 février 1776.