CHAPITRE V - I
TROISIÈME VOYAGE DU CAPITAINE COOK
La recherche des terres découvertes par les Français.--Les îles Kerguelen.--Relâche à Van-Diemen.--Le détroit de la Reine-Charlotte.--L’île Palmerston.--Grandes fêtes aux îles Tonga.
A cette époque, l’idée qui avait autrefois déterminé tant de voyageurs à explorer les mers du Groenland était à l’ordre du jour. Existait-il un passage au nord qui mît en communication l’Atlantique et le Pacifique, en suivant les côtes de l’Asie ou celles de l’Amérique? Et ce passage, s’il existait, était-il praticable? On avait bien tenté, tout dernièrement encore, la recherche de cette voie maritime par les baies d’Hudson et de Baffin: on voulut l’essayer par l’océan Pacifique.
La tâche était ardue. Les lords de l’Amirauté comprirent qu’ils devaient, avant tout, s’adresser à quelque navigateur au courant des périls des mers polaires, qui eût donné plus d’une preuve de sang-froid dans les occasions difficiles, dont les talents, l’expérience et les connaissances scientifiques fussent à même de tirer parti du puissant armement en cours d’exécution.
Nul autre que le capitaine Cook ne réunissait au même degré les qualités requises. On s’adressa donc à lui. Bien qu’il eût pu passer en paix le reste de ses jours dans la place qui lui avait été donnée, à l’Observatoire de Greenwich, et jouir en repos de l’estime et de la gloire que lui avaient conquises ses deux voyages autour du monde, Cook n’hésita pas un instant.
Deux bâtiments lui furent confiés, la _Résolution_ et la _Discovery_, cette dernière sous les ordres du capitaine Clerke, et ils reçurent le même armement qu’à la précédente campagne.
Les instructions du commandant de l’expédition lui prescrivaient de gagner le cap de Bonne-Espérance et de cingler au sud pour chercher les îles récemment découvertes par les Français, par 48 degrés de latitude, et vers le méridien de l’île Maurice. Il devait ensuite toucher à la Nouvelle-Zélande, s’il le jugeait à propos, se rafraîchir aux îles de la Société et y débarquer le Taïtien Maï, puis gagner la Nouvelle-Albion, éviter de débarquer dans aucune des possessions espagnoles de l’Amérique, et de là se diriger par l’océan Glacial arctique vers les baies d’Hudson et de Baffin,--en d’autres termes, chercher, par l’est, le passage du nord-ouest. Cela fait, après avoir rafraîchi ses équipages au Kamtchatka, il devait faire une nouvelle tentative et regagner l’Angleterre par la route qu’il croirait la plus utile aux progrès de la géographie et de la navigation.
Les deux bâtiments ne partirent pas ensemble. La _Résolution_ mit à la voile, de Plymouth, le 12 juillet 1776, et fut rejointe au Cap, le 10 novembre suivant, par la _Discovery_, qui n’avait pu quitter l’Angleterre que le 1er août. Cette dernière, éprouvée par la tempête, avait besoin d’être calfatée, et ce travail retint les deux navires au Cap jusqu’au 30 novembre. Le commandant profita de ce long séjour pour acheter des animaux vivants qu’il devait déposer à Taïti et à la Nouvelle-Zélande, et pour approvisionner ses bâtiments en vue d’un voyage de deux ans.
Après douze jours de route au sud-est, deux îles furent découvertes par 46° 53′ de latitude sud et 37° 46′ de longitude est. Le canal qui les sépare fut traversé, et l’on reconnut que leur côte escarpée, stérile, était inhabitée. Elles avaient été découvertes, ainsi que quatre autres, situées de neuf à douze degrés plus à l’est, par les capitaines français Marion-Dufresne et Crozet, en 1772.
Le 24 décembre, Cook retrouva les îles que M. de Kerguelen avait relevées dans ses deux voyages de 1772 et 1773.
Nous ne relaterons pas ici les observations que le navigateur anglais recueillit sur cet archipel. Comme elles sont de tout point d’accord avec celles de M. de Kerguelen, nous les réservons pour le moment où nous raconterons le voyage de ce navigateur. Contentons-nous de dire que Cook en releva soigneusement les côtes, et les quitta le 31 décembre. Pendant plus de trois cents lieues, les deux navires firent route au milieu d’une brume épaisse.
Le 26 janvier, l’ancre tomba dans la baie de l’Aventure, à la terre de Van-Diemen, à l’endroit même où le capitaine Furneaux avait touché quatre ans auparavant. Quelques naturels vinrent visiter les Anglais, et reçurent tous les présents qu’on leur fit, sans témoigner aucune satisfaction.
«Ils étaient, dit la relation, d’une stature ordinaire, mais un peu mince; ils avaient la peau noire, la chevelure de même couleur et aussi laineuse que celle des nègres de la Nouvelle-Guinée, mais ils n’avaient pas les grosses lèvres et le nez plat des nègres de l’Afrique. Leurs traits ne présentaient rien de désagréable; leurs yeux nous parurent assez beaux, et leurs dents bien rangées, mais très sales. Les cheveux et la barbe de la plupart étaient barbouillés d’une espèce d’onguent rouge; le visage de quelques-uns se trouva peint avec la même drogue.»
Cette description, pour concise qu’elle soit, n’en est pas moins précieuse. En effet, le dernier des Tasmaniens est mort, il y a quelques années, et cette race a complètement disparu.
Cook leva l’ancre le 30 janvier, et vint mouiller à son point de relâche habituel, dans le canal de la Reine-Charlotte. Les pirogues des indigènes ne tardèrent pas à environner les bâtiments; mais pas un indigène n’osa monter à bord, tant ils étaient persuadés que les Anglais n’étaient venus que pour venger le massacre de leurs compatriotes. Lorsqu’ils furent convaincus que telle n’était pas l’intention des Anglais, ils bannirent toute défiance et toute réserve. Le commandant apprit bientôt, par l’intermédiaire de Maï, qui comprenait le zélandais, quelle avait été la cause de cet épouvantable événement.
Assis sur l’herbe, les Anglais prenaient leur repas du soir, lorsque les indigènes volèrent différentes choses. L’un de ceux-ci fut surpris et frappé par l’un des matelots. Aux cris du sauvage, ses compatriotes se ruèrent sur les marins de l’_Aventure_, qui en tuèrent deux, mais ne tardèrent pas à succomber sous le nombre. Plusieurs Zélandais désignèrent au capitaine le chef qui avait présidé au carnage, et l’engagèrent vivement à le mettre à mort. Cook s’y refusa, à la grande surprise des naturels, et à la stupéfaction de Maï, qui lui dit: «En Angleterre, on tue un homme qui en a assassiné un autre; celui-ci en a tué dix, et vous ne vous vengez pas!»
[Illustration: Les îles de Kerguelen.]
Avant de partir, Cook mit à terre des cochons et des chèvres, dans l’espoir que ces animaux finiraient par s’acclimater à la Nouvelle-Zélande.
Maï avait formé le dessein d’emmener à Taïti un Néo-Zélandais. Deux se présentèrent pour l’accompagner. Cook consentit à les recevoir, en les prévenant toutefois qu’ils ne reverraient plus leur patrie. Aussi, lorsque les bâtiments perdirent de vue les côtes de la Nouvelle-Zélande, ces deux jeunes gens ne purent retenir leurs larmes. A leur douleur vint se joindre le mal de mer. Toutefois leur chagrin disparut avec lui, et il ne leur fallut pas longtemps pour s’attacher à leurs nouveaux amis.
Le 29 mars fut découverte une île que ses habitants appellent Mangea. Sur les représentations de Maï, ces indigènes se décidèrent à monter à bord des vaisseaux.
[Illustration: Une fête aux îles des Amis. (Page 205.)]
Petits, mais vigoureux et bien proportionnés, ils portaient leur chevelure nouée sur le dessus de la tête, leur barbe longue, et ils étaient tatoués sur différentes parties du corps. Cook aurait vivement désiré mettre pied à terre, mais les dispositions hostiles de la population l’en empêchèrent.
Quatre lieues plus loin, une nouvelle île fut reconnue, en tout semblable à la première. Ses habitants se montrèrent d’abord mieux disposés que ceux de Mangea, et Cook en profita pour envoyer à terre un détachement, sous les ordres du lieutenant Gore, avec Maï pour interprète. Anderson le naturaliste, Gore, un autre officier, nommé Burney, et Maï, débarquèrent, seuls et sans armes, au risque d’être maltraités.
Reçus avec solennité, conduits, au milieu d’une haie d’hommes portant la massue sur l’épaule, auprès de trois chefs dont les oreilles étaient ornées de plumes rouges, ils aperçurent bientôt une vingtaine de femmes, qui dansaient sur un air d’un mode grave et sérieux et ne firent aucune attention à leur arrivée. Séparés les uns des autres, les officiers ne tardèrent pas à s’apercevoir que les naturels s’efforçaient de vider leurs poches, et ils commençaient à craindre pour leur sûreté, lorsqu’ils furent rejoints par Maï. Ils furent ainsi retenus toute la journée et mainte fois forcés d’ôter leurs vêtements pour que les naturels pussent examiner de près la couleur de leur peau; mais enfin la nuit arriva sans incident désagréable, et les visiteurs regagnèrent leur chaloupe, où leur furent apportées des noix de coco, des bananes et d’autres provisions. Peut-être les Anglais durent-ils leur salut à la description que Maï avait faite de la puissance des armes à feu, et à l’expérience qu’il fit devant les indigènes d’enflammer la poudre d’une cartouche.
Maï avait rencontré trois de ses compatriotes au milieu de la foule qui se pressait sur le rivage. Partis sur une pirogue, au nombre de vingt, pour se rendre à Ulitea, ces Taïtiens avaient été jetés hors de leur route par un vent impétueux. La traversée devant être courte, ils n’avaient guère emporté de vivres. Aussi, la fatigue et la faim avaient-elles réduit l’équipage à quatre hommes à demi morts, lorsque la pirogue chavira. Ces naufragés eurent cependant la force de saisir les bordages de l’embarcation et de s’y cramponner jusqu’à ce qu’ils eussent été recueillis par les habitants de cette Wateroo. Il y avait douze ans que les hasards de la mer les avaient jetés sur cette côte, éloignée de plus de deux cents lieues de leur île. Ils avaient contracté des liens de famille et des liaisons d’amitié avec ces peuples, dont les mœurs et le langage étaient conformes aux leurs. Aussi refusèrent-ils de regagner Taïti.
«Ce fait, dit Cook, peut servir à expliquer, mieux que tous les systèmes, comment toutes les parties détachées du globe, et en particulier les îles de la mer Pacifique, ont pu être peuplées, surtout celles qui sont éloignées de tout continent, et à une grande distance les unes des autres.»
Cette île Wateroo gît par 20° 1′ de latitude sud et 201° 45′ de longitude orientale.
Les deux bâtiments gagnèrent ensuite une île voisine, appelée Wenooa, sur laquelle M. Gore débarqua pour y prendre du fourrage. Elle était inhabitée, quoiqu’on y vît des débris de huttes et des tombeaux.
Le 5 avril, Cook arriva en vue de l’île Harvay, qu’il avait découverte en 1773, pendant son second voyage. Il lui avait semblé, à cette époque, qu’elle était déserte. Aussi fut-il surpris de voir plusieurs pirogues se détacher de la côte et se diriger vers les vaisseaux. Mais ces indigènes ne purent se décider à monter à bord. Leur maintien farouche et leurs propos bruyants n’annonçaient pas des dispositions amicales. Leur idiome se rapprochait encore plus de la langue de Taïti que celle des îles qu’on venait de rencontrer.
Le lieutenant King, qui avait été envoyé à la recherche d’un mouillage, n’en put trouver un convenable. Les naturels, armés de piques et de massues, semblaient prêts à repousser par la force toute tentative de débarquement.
Cependant, Cook, ayant besoin d’eau et de fourrage, résolut alors de gagner les îles des Amis, où il était certain de trouver des rafraîchissements pour ses hommes et du fourrage pour ses bestiaux. D’ailleurs, la saison était trop avancée, la distance qui séparait ces parages du pôle trop considérable, pour pouvoir rien tenter dans l’hémisphère septentrional.
Forcé par le vent de renoncer à atteindre Middelbourg ou Eoa, comme il en avait d’abord l’intention, le commandant se dirigea vers l’île Palmerston, où il arriva le 14 avril, et sur laquelle il trouva des oiseaux en abondance, du cochléaria et des cocotiers. Cette île n’est qu’une réunion de neuf ou dix îlots peu élevés, qui peuvent être considérés comme les pointes du récif d’un même banc de corail.
Le 28 avril, les Anglais atteignirent l’île Komango, dont les naturels apportèrent en foule des cocos, des bananes et d’autres provisions. Puis, ils gagnèrent Annamooka, qui fait également partie de l’archipel Tonga ou des Amis.
Cook reçut, le 6 mai, la visite d’un chef de Tonga-Tabou, nommé Finaou, qui se donnait comme le roi de toutes les îles des Amis.
«Je reçus de ce grand personnage, dit-il, un présent de deux poissons, que m’apporta un de ses domestiques, et j’allai lui faire une visite l’après-dînée. Il s’approcha de moi, dès qu’il me vit à terre. Il paraissait âgé d’environ trente ans; il était grand, mais d’une taille mince, et je n’ai pas rencontré sur ces îles une physionomie qui ressemblât davantage à la physionomie des Européens.»
Lorsque toutes les provisions de cette île furent épuisées, Cook visita un groupe d’îlots appelé Hapaee, où la réception, grâce aux ordres de Finaou, fut amicale, et dans laquelle il put se procurer des cochons, de l’eau, des fruits et des racines. Des guerriers donnèrent aux Anglais le spectacle de plusieurs combats singuliers, combats à coups de massue et pugilat.
«Ce qui nous étonna le plus, dit la relation, ce fut de voir arriver deux grosses femmes au milieu de la lice et se charger à coups de poing, sans aucune cérémonie et avec autant d’adresse que les hommes. Leur combat ne dura pas plus d’une demi-minute, et l’une d’elles s’avoua vaincue. L’héroïne victorieuse reçut de l’assemblée les applaudissements qu’on donnait aux hommes dont la force ou la souplesse avait triomphé de leur rival.»
Les fêtes et les jeux ne s’arrêtèrent pas là. Une danse fut exécutée par cent cinq acteurs au son de deux tambours ou plutôt de deux troncs d’arbres creusés, auxquels se joignait un chœur de musique vocale. Cook répondit à ces démonstrations en faisant faire l’exercice à feu par ses soldats de marine et en tirant un feu d’artifice, qui causa aux naturels un étonnement qu’on ne peut concevoir. Ne voulant pas se montrer vaincus dans cette lutte de divertissements, les insulaires donnèrent d’abord un concert, puis une danse exécutée par vingt femmes, couronnées de guirlandes de roses de la Chine. Ce grand ballet fut suivi d’un autre exécuté par quinze hommes. Mais nous n’en finirions pas, si nous voulions raconter par le menu les merveilles de cette réception enthousiaste, qui mérita à l’archipel de Tonga le nom d’îles des Amis.
Le 23 mai, Finaou, qui s’était donné pour le roi de l’archipel tout entier, vint annoncer à Cook son départ pour l’île voisine de Vavaoo. Il avait de bonnes raisons pour cela, car il venait d’apprendre l’arrivée du véritable souverain, qui s’appelait Futtafaihe ou Poulaho.
Tout d’abord, Cook refusa de reconnaître au nouveau venu le caractère qu’il s’attribuait; mais il ne tarda pas à recueillir des preuves irréfutables que le titre de roi lui appartenait.
Poulaho était d’un embonpoint extrême, ce qui le faisait, avec sa petite taille, ressembler à un tonneau. Si le rang est proportionné chez ces insulaires à la grosseur du corps, c’était assurément le plus gros des chefs que les Anglais eussent rencontrés. Intelligent, grave, posé, il examina en détail et avec beaucoup d’intérêt le vaisseau et tout ce qui était nouveau pour lui, fit des questions judicieuses et s’informa du motif de la venue des navires. Ses courtisans s’opposèrent à ce qu’il descendît dans l’entrepont, parce qu’il était «tabou», disaient-ils, et qu’il n’était pas permis de marcher au-dessus de sa tête. Cook fit répondre par l’intermédiaire de Maï, qu’il défendrait de marcher au-dessus de sa chambre, et Poulaho dîna avec le commandant. Il mangea peu, but encore moins, et engagea Cook à descendre à terre. Les marques de respect que prodiguaient à Poulaho tous les insulaires convainquirent le commandant qu’il avait réellement affaire au roi de l’archipel.
Cependant, Cook remit à la voile le 29 mai, retourna à Annamooka, puis à Tonga-Tabou, où une fête ou «heiva», dont la magnificence dépassait toutes celles dont il avait témoin, fut donnée en son honneur.
«Le soir, dit-il, nous eûmes le spectacle d’un _bomaï_, c’est-à-dire qu’on exécuta les danses de la nuit devant la maison occupée par Finaou. Elles durèrent environ trois heures; durant cet intervalle, nous vîmes douze danses. Il y en eut d’exécutées par des femmes, et, au milieu de celles-ci, nous vîmes arriver une troupe d’hommes qui formèrent un cercle en dedans de celui des danseuses. Vingt-quatre hommes, qui en exécutèrent une troisième, firent avec leurs mains une multitude de mouvements très applaudis, que nous n’avions pas encore vus. L’orchestre se renouvela une fois. Finaou parut sur la scène à la tête de cinquante danseurs; il était magnifiquement habillé; de la toile et une longue pièce de gaze composaient son vêtement, et il portait de petites figures suspendues à son cou.»
Cook, après un séjour de trois mois, jugeant qu’il fallait quitter ces lieux enchanteurs, distribua une partie du bétail qu’il avait apporté du Cap, et fit expliquer par Maï, avec la manière de le nourrir, les services qu’il pourrait rendre. Puis, avant de partir, il visita un «fiatooka» ou cimetière, qui appartenait au roi, composé de trois maisons assez vastes, plantées au bord d’une espèce de colline. Les planchers de ces édifices, ainsi que les collines artificielles qui les portaient, étaient couverts de jolis cailloux mobiles, et des pierres plates, posées de champ, entouraient le tout.
«Ce que nous n’avions pas vu jusqu’alors, l’un de ces édifices était ouvert à l’un des côtés, et il y avait en dedans deux bustes de bois grossièrement façonnés, l’un près de l’entrée et l’autre un peu plus avant dans l’intérieur. Les naturels nous suivirent jusqu’à la porte, mais ils n’osèrent pas en passer le seuil. Nous leur demandâmes ce que signifiaient ces bustes; on nous répondit qu’ils ne représentaient aucune divinité et qu’ils servaient à rappeler le souvenir des chefs enterrés dans le fiatooka.»
Parti de Tonga-Tabou le 10 juillet, Cook se rendit à la petite île Eoa, où son ancien ami Taï-One le reçut avec cordialité. Le commandant apprit de lui que la propriété des différentes îles de l’archipel appartient aux chefs de Tonga-Tabou, qu’ils appellent la «Terre des Chefs». C’est ainsi que Poulaho a sous sa domination cent cinquante-trois îles. Les plus importantes sont Vavao et Hamao. Quant aux îles Viti ou Fidgi, comprises dans cette nomenclature, elles étaient habitées par une race belliqueuse bien supérieure par l’intelligence à celle des îles des Amis.
Des nombreuses et très intéressantes observations recueillies par le commandant et le naturaliste Anderson, nous ne retiendrons que celles qui sont relatives à la douceur, à l’affabilité des indigènes. Si Cook, pendant ses différentes relâches dans cet archipel, n’eut qu’à se louer de l’accueil des habitants, c’est qu’il ne soupçonna jamais le projet qu’avaient conçu Finaou et les autres chefs de l’assassiner pendant la fête nocturne de Hapaee et de surprendre les vaisseaux. Les navigateurs, qui le suivirent, n’eurent pas lieu de prodiguer les mêmes éloges, et si l’on ne connaissait la sincérité de l’illustre marin, on croirait que c’est par antiphrase qu’il a donné à cet archipel le nom d’îles des Amis.
A la mort d’un parent, les insulaires de Tonga ne manquent jamais de se donner de grands coups de poing dans les joues et de se les déchirer avec des dents de requin, ce qui explique les nombreuses tumeurs et cicatrices qu’ils portent au visage. S’ils sont en danger de mort, ils sacrifient une ou deux phalanges du petit doigt pour apaiser la divinité, et Cook ne vit pas un indigène sur dix qui ne fût ainsi mutilé.
«Le mot «tabou», dit-il, qui joue un si grand rôle dans les usages de ce peuple, a une signification très étendue.... Lorsqu’il n’est pas permis de toucher à une chose, ils disent qu’elle est tabou. Ils nous apprirent aussi que, si le roi entre dans une maison qui appartienne à un de ses sujets, cette maison devient tabou, et le propriétaire ne peut plus l’habiter.»
Quant à leur religion, Cook crut la démêler assez bien. Leur dieu principal, Kallafoutonga, détruit dans ses colères les plantations, sème les maladies et la mort. Toutes les îles n’ont pas les mêmes idées religieuses, mais partout on est unanime à admettre l’immortalité de l’âme. Enfin, s’ils n’apportent point à leurs dieux des offrandes et des fruits ou d’autres productions de la terre, ces sauvages leur offrent, cependant, en sacrifice des victimes humaines.
Le 17 juillet, Cook perdit de vue les îles Tonga, et, le 8 août, l’expédition, après une série de coups de vent qui causèrent des avaries assez sérieuses à la _Discovery_, arriva en vue d’une île appelée Tabouaï par ses habitants.
Tous les frais d’éloquence des Anglais, pour persuader aux naturels de monter à bord, furent inutiles. Jamais ceux-ci ne consentirent à quitter leurs canots et ils se contentèrent d’inviter les étrangers à venir les visiter. Mais, comme le temps pressait et que Cook n’avait pas besoin de provisions, il passa sans s’arrêter devant cette île, qui lui parut fertile, et qui, suivant le dire des insulaires, abondait en cochons et en volailles. Forts, grands, actifs, ces naturels, à l’air dur et farouche, parlaient la langue taïtienne. Les relations furent donc faciles avec eux.
Quelques jours plus tard, les cimes verdoyantes de Taïti se dessinaient à l’horizon, et les deux bâtiments ne tardèrent pas à s’arrêter en face de la presqu’île de Taïrabou, où l’accueil que Maï reçut de ses compatriotes fut aussi indifférent que possible. Son beau-frère lui-même, le chef Outi, consentit à peine à le reconnaître; mais, lorsque Maï lui eut montré les trésors qu’il rapportait et surtout ces fameuses plumes rouges, qui avaient eu un si grand succès au précédent voyage de Cook, Outi changea de manière d’agir, traita Maï avec affabilité, et lui proposa de changer de nom avec lui. Maï se laissa prendre à ces nouvelles démonstrations de tendresse, et, sans l’intervention de Cook, il se fût laissé dépouiller de tous ses trésors.
Les navires étaient approvisionnés de plumes rouges. Aussi, les fruits, les cochons, les volailles arrivèrent-ils en abondance pendant cette relâche. Cependant, Cook gagna bientôt la baie de Matavaï, et le roi Otoo quitta sa résidence de Paré pour venir rendre visite à son ancien ami. Là, aussi, Maï fut dédaigneusement traité par les siens, et il eut beau se jeter aux pieds du roi en lui présentant une touffe de plumes rouges et deux ou trois pièces de drap d’or, il fut à peine regardé. Toutefois, ainsi qu’à Taïrabou, les dispositions changèrent subitement, lorsqu’on connut la fortune de Maï; mais celui-ci, ne se plaisant que dans la compagnie des vagabonds qui exploitèrent sa rancune, tout en le dépouillant, ne sut pas acquérir sur Otoo et les principaux chefs l’influence nécessaire au développement de la civilisation.
Cook avait depuis longtemps appris que les sacrifices humains étaient en usage à Taïti, mais il s’était toujours refusé de le croire. Une cérémonie solennelle, dont il fut témoin à Atahourou, ne lui permit pas de douter de l’existence de cette pratique. Afin de rendre l’Atoua, ou Dieu, favorable à l’expédition qui se préparait contre l’île d’Eimeo, un homme de la plus basse extraction fut assommé à coups de massue en présence du roi. On déposa en offrande devant celui-ci les cheveux et un œil de la victime, derniers symboles de l’anthropophagie qui existait autrefois dans cet archipel. A la fin de cette barbare cérémonie, qui faisait tache chez un peuple de mœurs si douces, un martin-pêcheur voltigea dans le feuillage. «C’est l’Atoua!» s’écria Otoo, tout heureux de cet excellent augure.
Le lendemain, la cérémonie devait se continuer par un holocauste de cochons. Les prêtres, comme avaient coutume de le faire les aruspices Romains, cherchèrent à lire dans les dernières convulsions des victimes le sort réservé à l’expédition.
Cook, qui avait assisté silencieux à toute cette cérémonie, ne put cacher, dès qu’elle fut finie, l’horreur qu’elle lui inspirait. Maï fut son interprète éloquent et vigoureux. Aussi, Towha eut-il peine à contenir sa colère. «Si le roi avait tué un homme en Angleterre, dit le jeune Taïtien, comme il venait de le faire ici de la malheureuse et innocente victime qu’il offrait à son Dieu, il aurait été impossible de le soustraire à la corde, seul châtiment réservé aux meurtriers et aux assassins.»
[Illustration: Sacrifice humain à Otaïti. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Cette réflexion violente de Maï était pour le moins hors de propos, et Cook aurait dû se souvenir que les mœurs varient avec les pays. Il était absurde de vouloir appliquer à Taïti, pour ce qui y était passé dans les usages, le châtiment réservé à Londres pour ce qu’on y regarde comme un crime. Le charbonnier doit être maître chez lui, dit un dicton populaire. Les nations européennes l’ont trop oublié. Sous prétexte de civilisation, elles ont souvent fait couler plus de sang qu’il n’en aurait été versé, si elles s’étaient abstenues d’intervenir.
[Illustration: Arbre sous lequel Cook a observé le passage de Vénus. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]
Avant de quitter Taïti, Cook remit à Otoo les animaux qu’il avait eu tant de peine à rapporter d’Europe. C’étaient des oies, des canards, des coqs d’Inde, des chèvres, des moutons, des chevaux et des bœufs. Otoo ne sut comment exprimer sa reconnaissance à «l’areeke no Pretone» (au roi de la Bretagne), surtout lorsqu’il vit que les Anglais ne purent embarquer, à cause de sa dimension, une magnifique pirogue double qu’il avait fait construire par ses plus habiles artistes, pour être offerte au roi d’Angleterre, son ami.
La _Résolution_ et la _Discovery_ quittèrent Taïti le 30 septembre, et vinrent mouiller à Eimeo. Le séjour, en cet endroit, fut attristé par un pénible incident. Des vols fréquents avaient eu lieu déjà depuis quelques jours, lorsqu’une chèvre fut dérobée. Cook, pour faire un exemple, brûla cinq ou six cases, incendia un plus grand nombre de pirogues, et menaça le roi de toute sa colère, si l’animal ne lui était pas immédiatement ramené.
Dès qu’il eut obtenu satisfaction, le commandant partit pour Huaheine avec Maï, qui devait s’établir sur cette île.
Un terrain assez vaste fut cédé par les chefs du canton de Ouare, moyennant de riches cadeaux. Cook y fit construire une maison et planter un jardin, qu’on sema de légumes européens. Puis, on laissa à Maï deux chevaux, des chèvres, de la volaille. En même temps, on lui faisait cadeau d’une cotte de mailles, d’une armure complète, de poudre, de balles et de fusils. Un orgue portatif, une machine électrique, des pièces d’artifice et des instruments de culture ou de ménage, complétaient la collection des cadeaux, ingénieux ou bizarres, destinés à donner aux Taïtiens une haute idée de la civilisation européenne. Maï avait bien une sœur mariée à Huaheine, mais son mari occupait une position trop humble pour l’empêcher d’être dépouillé. Cook déclara donc solennellement que l’indigène était son ami, qu’il reviendrait, dans peu de temps, s’informer de la manière dont il aurait été traité, et qu’il punirait sévèrement ceux qui se seraient mal conduits à son égard.
Ces menaces devaient produire leur effet, car, peu de jours avant, des voleurs, saisis en flagrant délit par les Anglais, avaient eu la tête rasée et les oreilles coupées. Un peu plus tard, à Raiatea, afin d’obtenir qu’on lui renvoyât des matelots déserteurs, Cook avait enlevé, d’un seul coup de filet, toute la famille du chef Oreo. La modération dont le capitaine avait fait preuve à son premier voyage allait toujours diminuant. Il devenait chaque jour plus exigeant et plus sévère. Cette conduite devait finir par lui être fatale.
Les deux Zélandais qui avaient demandé à accompagner Maï furent débarqués avec lui. Le plus âgé consentait sans peine à vivre à Huaheine; mais le plus jeune avait conçu tant d’affection pour les Anglais, qu’il fallut le descendre, pour ainsi dire, de force, au milieu des témoignages d’affection les plus touchants. Cook, au moment où il leva l’ancre, reçut les adieux de Maï, dont la contenance et les larmes exprimaient qu’il comprenait toute la perte qu’il allait faire.
Si Cook partait satisfait d’avoir comblé de trésors le jeune Taïtien qui s’était confié à lui, il éprouvait des craintes sérieuses sur son avenir. En effet, il connaissait son caractère inconstant et léger, et il ne lui avait laissé qu’à regret des armes, dont il craignait qu’il ne fît mauvais usage. Ces appréhensions devaient être malheureusement justifiées. Comblé d’attentions par le roi de Huaheine, qui lui donna sa fille en mariage et changea son nom en celui de Paori, sous lequel il fut connu désormais, Maï profita de sa haute situation pour se montrer cruel et inhumain. Toujours armé, il en vint à essayer son adresse sur ses compatriotes, à coups de fusil et de pistolet. Aussi sa mémoire est-elle en horreur à Huaheine, où le souvenir de ses meurtres est demeuré longtemps associé à celui du voyage des Anglais.
Après avoir quitté cette île, Cook visita Raiatea, où il retrouva son ami Orée, déchu de la puissance suprême; puis, il descendit à Bolabola, le 8 décembre, et y acheta du roi Pouni une ancre que Bougainville avait perdue au mouillage.
Pendant ces longues relâches dans les différentes îles de la Société, Cook compléta sa provision de renseignements géographiques, hydrographiques, ethnographiques et ses études d’histoire naturelle. Il fut secondé dans cette tâche délicate par Anderson et par tout son état-major, qui ne cessa de déployer le zèle le plus louable pour l’avancement de la science.
Le 24 décembre, Cook découvrait une nouvelle île basse, inhabitée, où les équipages trouvèrent une abondante provision de tortues, et qui reçut le nom de Christmas, en l’honneur de la fête solennelle du lendemain.
Bien que dix-sept mois se fussent déjà passés depuis son départ d’Angleterre, Cook ne considérait pas son voyage comme commencé. En effet, il n’avait encore pu mettre à exécution la partie de ses instructions relative à l’exploration de l’Atlantique septentrional et à la recherche d’un passage par le nord.