‹ Les heures longues, 1914-1917Chapitre 10 sur 10 · II

II

Il y a ici, à l'hôtel, une jeune femme italienne qui fait la joie de tous les yeux. Elle est enceinte de six mois, et je voudrais qu'un cinématographe enregistrât, pour le plaisir--et l'édification--de beaucoup de Françaises, tous les mouvements de sa radieuse vie, tout le long du jour. Elle porte en avant sa grossesse, non comme un fardeau, mais comme une voile gonflée qui l'entraîne. J'admire ses tresses serrées, qui couronnent une douce tête italienne aux grands yeux, au nez régulier. Trois, quatre toilettes drapent, du matin au dîner, son bouclier bien tendu, et la voilà loin des robes modestes qui tâchent à dissimuler, en France, ce que les femmes nomment leur «état». Tulle rose, en volants qui la font toute ronde comme un toton, taffetas d'argent, dentelles et perles, toutes les parures, tous les bijoux fêtent, sur elle, sa prochaine maternité. N'avait-elle pas attaché hier, juste au milieu de sa ceinture, un bouquet de roses, comme pour souligner la place de son vivant bonheur?

Qu'elle est charmante, à table, où elle rit d'emplir son assiette et de vider de pleins verres de bière mousseuse! Elle semble si glorieuse qu'on a envie de l'applaudir. Va-t-il falloir, pendant et après la guerre, que nous mandions en France quelques jeunes épouses de ce fécond pays, pour apprendre à l'avare ménage français comment on accueille la venue d'un enfant? La leçon serait meilleure que si nous la prenions d'un couturier de génie, qui inventerait le snobisme de la grossesse. Mais tous les moyens seront bons, qui convertiront les «ventres parcimonieux»,--ceux qui appréhendent _l'intrus_ et confondent maternité avec maladie.

--Vous voilà enceinte, madame, disait à une cliente son médecin. Eh bien, maintenant, oubliez-le.

Ce n'est pas qu'elle l'oublie, ma charmante Italienne. Ses moments de repos et de rêverie, qu'elle passe sur les terrasses, sont ceux où elle choisit «ses modèles», parmi la guirlande de petits faunes qui farandolent entre les colonnes. Montrez-moi un hôtel, en France, où l'enfant comme ici triomphe, se mêle à la vie commune? L'habitude, qu'il en a, depuis le berceau, lui donne la familiarité, mais, sans l'outrecuidance. Et la patience, la tendresse du père italien, qui promène dans ses bras le _bambino_, joue au croquet, consent aux soins les plus humbles et les plus précis, peut étonner--sinon humilier--plus d'un nos gourmés papas français.

Quel bébé souhaite-t-elle, la jeune femme étendue, à l'heure où la fin du goûter égaille les enfants devant l'escouade imposante des nurses et des nourrices? Celui-ci, droit dans sa petite taille, pétillant d'intelligence et voletant comme une flammèche? Mais sa sœur la fillette est plus fière, campée sur de hautes jambes, et toujours prête aux combats. Et les cinq frères, en flûte de Pan, blonds avec des yeux noirs féminins et doux, ne lui font-ils pas envie aussi? Un tout frais éclos vient, porté par sa nourrice, un ourson délicieux vêtu de fourrures blanches, gras, élastique, fort, bon à mander. Pour celui-ci la jeune femme tend les bras: «O toi le plus beau!»

Mais après le plus beau d'autres paraissent plus beaux;--il y a tant de chevelures fluides, de mollets nerveux, de joues dorées.... Elle renonce à choisir et laisse descendre ses paupières, ses cils aussi longs que les étamines du pavot. Dès qu'elle repose elle a l'air d'une femme et non plus d'une enfant joueuse. Il y a un sillon bistré en haut de ses joues, et ses mains sont plus blanches que ses tempes, frappées déjà du «masque» roux. Son sommeil la confie à tous, la donne en garde au passant, à l'ombre du platane, aux enfants qui font: «Chut!» autour d'elle et courent à pieds légers....

C'est l'image même de la paix, que ce sommeil de jeune femme couchée parmi les fleurs au bord du plus pur des lacs, et qui tient ses mains tendrement croisées sur son flanc enflé, tout en dormant;--ce serait l'image même de la paix, si je n'apercevais pas, sur la table auprès d'elle, entre un bonnet commencé pour la layette et deux petits chaussons de laine, la tête affreuse et cornue d'une massue autrichienne à pointes de fer, un grossier et prodigieux outil à tuer, pris le mois passé dans le butin de Goritzia.

_LAC DE COME_

Novembre 1916.

L'automne, à regret, descend du haut des monts. Lanzo d'Intelme, là-haut, baigne déjà dans un or roux, léché de violet, qui coule avec les bois le long des pentes; Lanzo d'Intelme qui regarde la Suisse, les Alpes aériennes, Lugano et son lac froid, vert comme une pierre de jade.

Mais ici, sauf la brume du matin, qui apaise et lustre le lac, sauf quelques marronniers d'où pleuvent les fruits et les feuilles, c'est encore la journée d'été. Des roses jaunes, des roses rouges, des héliotropes mauves comme le lac à l'aube, des balisiers en flammes, des géraniums,--c'est la flore de juillet. La ruine romantique rissole et s'écaille, le lézard la brode et la couleuvre ne songe pas de sitôt à dormir. Le bref crépuscule surprend comme un intrus, et l'on s'étonne, un jour, qu'une chape d'ombre s'abatte, à cinq heures, sur un coin de terrasse où la même heure, le mois passé, attisait au soleil tout un brasier de guêpes....

C'est toujours l'éden à fleur de lac, mais où sont ses ombres heureuses? La dame américaine a emporté ses soixante-dix-sept robes et ses soixante-dix-sept chapeaux. La dame roumaine disparut la semaine passée avec sa femme de chambre anglaise, son valet de pied français, sa secrétaire italienne. Les petits faunes milanais, qui se poursuivaient en guirlandes entre les colonnes blanches, soupirent à présent sur des bancs de collège.

Un pas ébranle tout entiers les halls vides; un éclat de rire fêle l'air sonore des terrasses, et ricoche sur l'eau.

L'inconnue, hier perdue dans la foule des passants, retient le regard, et son visage devient irritant comme le titre d'un livre fermé.... Il y a des matins où tous les bruits faibles et sereins semblent préparer le silence et le long sommeil d'un Palais Dormant,--jusqu'au moment où une puissante explosion, sur la montagne, disperse le repos; les échos la multiplent, jouent avec le son rebondissant.... Une autre cime tonne à son tour, et des volutes de fumée révèlent que la dynamite ouvre, dans le roc, tranchées et chemins de crêtes pour l'armée: la guerre....

La guerre, et ses énormes et rudes images; la guerre dans le petit port de T... où l'eau bleue est violette de mirer tant d'écheveaux de fer barbelé, rouges de houille. La guerre à Lanzo d'Intelme où nous ne pouvons respirer l'air glacé, blessant et pur, ni contempler les Alpes, peintes en neige rose sur la poudre d'or de l'horizon, sans qu'un soldat nous invite à quitter sur-le-champ ce balcon vertigineux suspendu sur la Suisse.

La guerre à Côme, sous la forme agaçante et bénigne d'un _carabiniere_ qui vous demande d'expliquer, et surtout d'étendre, pour le plus grand profit de l'administration postale, le texte d'un télégramme, retenu depuis quatre jours par la _Censura_....

La guerre en conversations, la guerre avec l'accent anglais, américain, suédois, espagnol, avec l'accent russe dans la bouche malicieuse de la comtesse R... qui s'écrie: «J'ai rencontrré ce matin des mulets militairres, charrgés de mille choses! C'est l'attaque allemande dans huit jourrs, ma cherre, je meurs de peurr!»--puis rit de son épouvante et raconte un five o'clock où l'invita la famille impériale d'Allemagne, il y a peu d'années.

«--Ma chère, quel spectacle, cette famille! L'impératrice en tulle orange, avec des plumes orange debout sur sa tête! Et quand elle me tendit la main, qu'est-ce que j'aperçus sur cette grosse patte en chevreau glacé blanc? Des baguettes orange, ma chère, brodées orange sur le gant blanc, pour rappeler la robe et les plumes! Dès ce moment-là, je sentis que ces gens étaient capables de tout! Des baguettes orange!... Et ce kronprinz, leur fils, il est donc tout à fait un homme du commun, il met la cravate blanche avec le smoking, et il a autour du cou une chaîne en cheveux pour pendre la montre! En cheveux, ma chère, en cheveux, comme je vous vois! Quels instincts! Lorsqu'il quitta l'Italie, vous pensez sans doute qu'il a posé des cartes de visite chez les personnes qui lui avaient fait accueil? Oui, il l'a fait! Mais trois mois après son départ, et envoyées par la poste! Par la poste! J'ai gardé la carte avec l'enveloppe, et le timbre,--pour un musée, après ma mort!»

_LE PETIT ACCIDENT_

Samedi, après-midi, stationnaient l'un en face de l'autre, contre les trottoirs de la rue Daunou, une automobile et un coupé attelé d'un cheval. Une longue automobile découverte venant du boulevard, manœuvrée par son propriétaire, s'engagea à bonne allure entre les deux véhicules. Restait un ruban de chaussée, assez large pour une brouette, étroit pour une charrette à âne: le taxi-auto qui me conduisait de la rue de la Paix vers les boulevards s'y jeta avec cette aveugle pétulance, ce mépris capricieux du danger et des lois de la physique que nous admirons, au cinéma, quand le taxi ensorcelé passe les torrents à la nage, pénètre dans un chalet normand et ressort par la lucarne du grenier.

Les deux chocs latéraux furent rudes, et bien que je donnasse l'exemple de la réserve en saignant modestement du front et du nez dans mon mouchoir, il y eut tout de suite là cinquante badauds, dix voitures arrêtées et trois agents.

L'ensemble rendait un son varié, qui eût passionné des gens beaucoup plus blessés que moi. Mêlée aux curieux, j'entendis que le propriétaire de l'auto, un étranger à la parole un peu lente, encourait un blâme général, grâce au chauffeur du taxi, qui, vif et rageur et la langue bien pendue, l'avait déjà traité, préventivement, de maladroit, de menteur, et d'espion. Au mot d'espion trois femmes élégantes prirent feu. L'une d'elles pointa son ombrelle contre l'étranger comme un aiguillon, et râla:

--Qu'est-ce que ça vient faire ici, au lieu de rester dans leur pays!

Les voix de la foule, en écho houleux, répétèrent:

--... vient faire ici ... rester dans leur pays!

Encouragée, la dame déclencha la série redoutable des vérités premières:

--D'abord, s'il n'y avait pas tant d'étrangers dans Paris, il n'y aurait pas tant d'automobiles dans les rues!

Et les voix de la foule, au petit bonheur, redirent:

--... as tant d'étrangers dans les rues ... pas tant de voitures dans Paris!

Puis, les trois femmes en chœur:

--Au front, au front! Qu'est-ce qu'il fait là, ce grand type solide, assis dans sa voiture, à empêcher le monde de passer? Au front, au front, il s'expliquera après!

Un civil-coryphée, grand, bien fait, rose et râblé, se fraya un chemin jusqu'à l'automobiliste, qu'il harangua comme d'une estrade:

--En vérité, monsieur, on peut s'étonner de vous voir ici, en veston et chapeau mou! Si vous appartenez, comme il me semble que vous l'avez prétendu tout à l'heure, à une nation amie et alliée, votre place n'est-elle pas à l'intérieur de ses frontières, et les armes à la main?

L'automobiliste, suffoqué, put articuler enfin:

--Mais, monsieur, je ne prétends rien du tout! Je suis Italien, sans prétention! Et j'ai quarante-huit ans! Et vous-même, vous qui êtes là en jaquette, vous qui ... vous que....

Le civil l'attendait là! Il sourit d'une bouche sans défaut, rallia d'un regard l'attention des femmes présentes, et dit:

--Moi, monsieur, j'ai cinquante et un ans! Qu'est-ce que vous dites de ça?

Ayant attendu un moment, sans doute, qu'on lui demandât sa «recette de beauté», le civil s'éloigna en quête d'un autre accident de voiture qui lui permît d'affirmer, en même temps que des sentiments patriotiques, sa triomphante troisième jeunesse.

Cependant le cocher du coupé lésé confiait à un des trois agents des documents intimes, avec photographies à l'appui, sur son passé inattaquable. Le deuxième agent, défiant et distrait, recueillait les protestations de l'automobiliste étranger, qui avait son «aile» rompue, et celles, colorées, abondantes en épithètes, du brillant jouteur à qui j'avais confié mon destin, une demi-heure auparavant. Le troisième agent avait déjà couvert, d'une écriture agréable et frisée, deux longues feuilles de carnet. Il écrivait, il écrivait, inspiré, retranché du monde. C'est à celui-ci que je m'adressai:

--Monsieur l'agent, je peux m'en aller?

Il ne leva pas son front studieux:

--Mais oui, Madame, circulez: il n'y a déjà que trop de monde ici.... Vous n'avez rien à témoigner sur l'accident? Personne ne vous a rien demandé?

--Oh! non, monsieur l'agent, au contraire, j'ai reçu.

--Vous avez reçu?...

Il quitta son carnet et considéra l'ecchymose de mon nez, la fente de mon front:

--Ah! oui... murmura-t-il rêveusement. C'est bien l'accident-type d'automobile.... Au moindre choc, les gens s'imaginent que tout le monde est mort, et puis en fin de compte, vous voyez vous-même: c'est moins que rien ... moins que rien....

_DÉMÉNAGEMENT_

Mon amie Valentine déménage. Je plains de tout mon cœur sa condition de femme seule--son mari à Salonique--en proie à des corporations odorantes. Mais j'avoue qu'à ma compassion se mêle un certain sadisme, lorsque je me penche sur les progrès affreux de son déménagement, lorsque je la questionne avec toutes les exigences d'une chirurgicale amitié. A l'heure des repas, elle s'assoit à ma table, où je la persuade d'oublier ce qu'elle nomme ses «mouvements sismiques».

Un jour, je lui demande:

--Ça marche, la salle de bains, Valentine?

--Oui, oui, ça marche.... Ce pauvre petit!

--Quel pauvre petit?

--L'apprenti qui aide le plombier; il a treize ans et demi.... Il s'est presque écrasé un doigt.... J'ai vite versé un grand verre de porto....

--Vous l'avez grisé?

--Pas pour lui, le porto, pour l'autre plombier qui s'était presque trouvé mal en l'entendant crier.

--Quelle sensitive!

--Dame, c'est le grand-père du petit, il a soixante-dix ans. Ils ont tous treize ou soixante-dix ans. Ce jour-là, ils ont fini leur journée un peu tôt, naturellement....

Une autre fois je m'enquiers de l'électricien:

--Oh! ça va très bien avec l'électricien, s'écrie Valentine. Figurez-vous que son frère est aussi à Salonique! Ce que nous avons bavardé de Salonique, hier! Ça lui a fait finir sa journée un peu tard.... D'ailleurs il n'a rien fait. Mais vous comprenez, quand on a un frère à Salonique!...

Hier, mon amie Valentine me montre, de l'autre côté de la table, une pâle figure de cousette qui aurait fait des «heures supplémentaires».

--Oh! que j'ai sommeil.... J'ai mis du linge dans les malles jusqu'à minuit, et depuis sept heures ce matin me voilà sans gîte.... Tout est parti, tout!

J'imagine le naufrage, sur un trottoir, de sept années d'intimité conjugale: je vois le pillage d'un nid où Valentine choyait depuis deux ans le souci d'un absent très cher....

--Oui, soupire-t-elle, j'ai emballé les vêtements civils d'André, son linge.... Ça en a, des dessous, un civil! Que de caleçons, que de chaussettes! Que de cravates et de cols!

Elle réfléchit un moment et me lance un petit sourire agressif:

--Figurez-vous.... C'est drôle.... J'avais oublié. Oublié la personne civile de mon mari. J'avais oublié, ma parole, qu'il habitait avec moi. Vous comprenez, depuis deux ans, André est un soldat, un soldat de qui je suis fidèlement, romanesquement amoureuse. Il arrive--hélas, si rarement!--en tumulte, bouleverse tout dans mon existence, s'en va comme un tonnerre, me laissant tremblante, éblouie, désolée, comme l'épouse d'un croisé.... Il s'en vient et s'en retourne, bleu de ciel, basané, doré, la moustache roussie, d'un grand pas qui fait sonner ses talons et crisser ses cuirs, il rit comme un loup sous son casque.... Comment voulez-vous que je le reconnaisse et l'évoque maintenant dans des cheviottes à raies, des cravates gorge-de-pigeon, et ce haut-de-forme imbécile que j'ai jeté dans la baignoire!... Je vous assure, j'ai manié tout cela sans attendrissement. Mais parlez-moi d'un bonnet de police, d'un gros portefeuille taché d'encre et de cambouis, d'une paire de leggins râpés--les épaves de sa dernière permission--ça, ça signifie quelque chose! C'est là-dessus qu'on pleure bien!

--Je vous crois.... Et vous avez vu par surcroît, ce matin, tanguant sur un camion, les meubles habitués à l'ombre, la lampe coiffée de soie, la table aux pieds délicats....

Les paupières de mon amie rougissent et je devine au mouvement de sa bouche qu'elle se mord courageusement la langue.

--J'ai vu cela, en effet. A cette heure, la table est bombardée n'importe où, les pieds en l'air, et l'abat-jour--ah! ah! ... l'abat-jour si bien tendu qui a claqué comme un melon trop mûr!... Ah! quelle salade! Ce que j'ai ri!

--Non?

--Mais oui, ma chère! Je suis enchantée. Tout est éparpillé. Et maintenant je pourrai au moins passer entre le fauteuil et la table, allumer la lampe, sans me heurter, chaque fois, implacablement, à _son_ fantôme assis là et sans attendre, de tout mon corps, de tout mon cœur, le grand bras qui m'attirait au passage, le baiser, le mot tendre étouffé dans mes cheveux....

Et mon amie ajoute, avec un regard de bravoure mouillé de larmes:

--C'est rudement commode, vous savez! Si j'avais su, j'aurais déménagé plus tôt!

_APOLLON, DÉMÉNAGEUR_

(CARNET D'UNE FEMME DE MOBILISÉ)

_Lundi_.--C'est demain qu'_ils_ viennent. Demain, _ils_ ne feront qu'emballer la vaisselle, la verrerie et ce qu'ils nomment «le bibelot». Se peut-il qu'après-demain soir je dorme dans le nouveau gîte, la maison étrangère qui sent la cretonne et l'huile de lin? Rien ne m'aime encore là-bas, et rien ne m'aime plus ici, ni personne; ma pâle femme de chambre erre, poussiéreuse et pleine de reproche, traînant un compartiment de malle comme un fantôme ses chaînes. La cuisinière, en train d'emmailloter ses casseroles dans du «papier-journaux», m'a jeté tout à l'heure un: «Madame dîne, ce soir?» qui me condamne à gagner, sous la pluie de novembre, le plus proche restaurant.

La lampe voilée, la table de travail et le fauteuil de mon mari, et le buvard de cuir qui garde une odeur de tabac fin, gisent, abat-jour de-ci, coussins de-là.... On ne devrait jamais déménager, pendant la guerre. La nouvelle maison? Peuh ... elle a un escalier rose, et l'hiver, entre les branches dépouillées du jardin, on voit du second étage le champ de courses d'Auteuil. Mais on ne déménage pas pour un champ de courses, voyons, pendant la guerre! Et en somme, comme le dit très justement ma belle-mère, le rose, ce n'est pas une couleur d'escalier.

· · ·

_Mardi, midi.--Ils_ sont venus, _ils_ étaient quatre. Je me suis enfermée longtemps dans le cabinet de toilette pour ne pas _les_ voir, et j'interrogeais ma femme de chambre:

--Qu'est-ce qu'_ils_ font?

--Madame, ils font la vaisselle et la verrerie. Ils disent que monsieur et madame avaient vraiment beaucoup de verrerie pour un ménage de deux personnes. Ils disent aussi qu'ils ne se chargent pas de transporter la grande grande glace, que c'est une affaire de miroitier. Ils disent aussi que les bois sculptés chinois, c'est l'affaire d'un ébéniste, et ils disent qu'ils ne déposeront pas les boiseries de la salle à manger, que c'est l'affaire d'un antiquaire.

--Oui? Eh bien je vais leur dire autre chose, moi! et on va bien voir....

Mais leur aspect m'ôta la voix, avec l'espoir. Ils étaient quatre déménageurs de la guerre, c'est-à-dire un vieillard désapprobateur et ressemblant à Verlaine, un apprenti de quinze ans au nez rose de campagnol, une sorte de mastroquet asthmatique en tablier bleu, et ... Apollon. Apollon revu et corrigé à la française, pour le plus grand bien de son nez spirituel, de ses yeux châtains aux cils frisés et de son menton fendu d'une fossette. Cette beauté dressa pour me parler, hors d'une chemise ouverte, son col de marbre et torcha par courtoisie, d'un revers de main, ses palpitantes narines:

--On va pas tout finir d'emballer ce midi, affirma-t-il. Mais, pour pas que les chevaux ayent trop à tirer, nous faut faire eul'tour par le Bouabbouleugne.

Bien que je ne pusse découvrir à ces paroles aucun sens précis, j'acquiesçai de la tête, car Apollon s'exprimait avec force et persuasion, et son bras traçait dans l'air des routes olympiennes. Ma pâle femme de chambre était devenue rose, et la cuisinière s'avança, cravatée de satin, un litre et quatre verres entre les doigts....

· · ·

_Mardi soir_.--Ils ont emballé encore tout l'après-midi, démonté quelques armoires, et bu du vin rouge. J'ai entendu dans l'escalier un cri aigu de femme pincée, et dans la cuisine des rires étouffés de femme chatouillée, mais je n'ai rien vu, rien,--que les débris d'un plat persan dans l'escalier, et les vestiges de mon service à crème sur le carrelage de la cuisine. Apollon resplendit, et s'accote fréquemment de l'épaule au mur pour rouler des cigarettes. Le malveillant vieillard crache, et le campagnol rose toise Apollon d'un œil d'envie. Quant au «bistro» asthmatique, il a retrouvé un cousin chez le crémier, à côté, et ne reparaît guère. Par contre, ma femme de chambre et ma cuisinière rivalisent de zèle: aidées des conseils d'Apollon, qui parle mieux quand il a les bras croisés, elles ont abattu l'ouvrage de quatre hommes.

· · ·

_Mercredi, midi_.--Matinée pluvieuse. Apollon vient d'emmener la première voiture, qu'il accompagne à pied en claquant du fouet. Derrière lui a éclaté une sourde et vive querelle entre la femme de chambre et la cuisinière.... Que fait ici Apollon, après deux ans de guerre? J'ai guetté dans sa démarche, dans ses mouvements, la gêne, la boiterie d'une infirmité; je n'ai rien trouvé que la paresse harmonieuse des êtres forts et dispos. Neutre? on n'est pas Suisse, ni Suédois, avec cet accent-là, et cette dégaîne latine. Je ne connais rien de plus irritant que le spectacle de ce garçon magnifique, qui est là à capitonner mes porcelaines et à boire mon vin, tandis que d'autres....

· · ·

_Mercredi soir_.--Ça passe les bornes! Apollon traite le vieillard sardonique d' «embusqué!» Il faut que je tire ça au clair.

· · ·

_Jeudi, midi_.--Apollon ne quitte pas la cuisine, où il installe galamment les agrafes de cuivre pour les casseroles, en chantant:

Remplis de vaillance Avec l'espérance, Un matin, Pleins d'entrain, Nous irons à Berlin!

Ma femme de chambre a les yeux rouges. Elle trouve que le quartier n'est pas central. Elle a ajouté, sans transition sensible, qu' «il y a des gens qui sont à la guerre, et d'autres qui n'y sont pas!» Je pense comme elle. Cette fille a beaucoup de bon sens.

_Jeudi soir_.--A l'heure des pourboires,--l'heure des papiers boueux sur le trottoir, de la paille sur le gravier et des tringles à rideaux dans le ruisseau,--Apollon discourait encore sur l'urgence, «pour tout un chacun», de «faire son devoir», de «ne pas se ménager»! Puis il se tut, s'appuya au mur comme le pâtre au laurier, et sourit d'un divin sourire sans pensée. Je n'y tins plus, et d'une voix véhémente:

--Vous, d'abord, je voudrais bien savoir comment il se fait que....

Une malice faubourienne éclaira ses yeux châtains, gonfla son cou héroïque et il me tendit un livret militaire ouvert à la bonne page:

--Vous pouvez lire, dit-il, y a pas d'indiscrétion. X... Denis-André, âgé de vingt-huit ans, _père de sept enfants vivants_, libre de toute obligation militaire....

Dans le silence qui suivit, on entendit le vieillard amer murmurer:

--Sept! I' n'fait pas bon l'approcher, ce venimeux-là!

--L'an passé, poursuivit Apollon, je n'fendais pas l'air, vu que j'avais que cinq lardons. Cinq lardons, ça n'a jamais suffi pour être père de six enfants. Acré! que je me dis, mes suites de bronchite grave dureront pas toute la vie, et un de ces matins je me vois repris bon;--retournons-y! J'y retourne: pan! deux jumeaux. C'est ma façon à moi de tourner des munitions.

«... Et je n'dois pas parler, ajouta-t-il plus bas, de quat'z'aut' enfants qui s'baladent ici et là,--je n'suis pas bavard, et ceux-là ne me servent positivement de rien. Mais je les annonce,--il laissa tomber sur mes servantes et moi un regard obligeant,--pour la réclame....»

_BEL-GAZOU ET LA VIE CHÈRE_

Été 1917.

L'orage d'hier a battu les maïs verts, gorgé la rivière, et les seigles, par places, fléchissent. A l'heure tardive où je suis arrivée, il ne restait de la tempête que des ruisselets glougloutants dans le parc, des ornières rouges et molles, et au pied des tours quelques tessons d'ardoises et de vitres. Un vent chargé de parfums séchait déjà, contre le mur de la terrasse, le manteau déguenillé du jasmin centenaire.

Aujourd'hui, le matin promet une journée sans nuage, d'été limousin; la brise haute touche à peine les cimes des arbres; le mordant soleil rougit l'épaule sous la mousseline, le bras nu et le pied dans la sandale. Il fait beau et j'ai la main de Bel-Gazou dans ma main.

Bel-Gazou, fruit de la terre limousine! Quatre étés, trois hivers l'ont peinte aux couleurs de ce pays. Elle est sombre et vernissée comme une pomme d'octobre, comme une jarre de terre cuite, coiffée d'une courte et raide chevelure en soie de maïs, et dans ses yeux, ni verts, ni gris, ni marrons joue, marron, vert, gris, le reflet de la châtaigne, du tronc argenté, de la source ombragée....

Je regarde, dans ma main pâle qui vient de Paris, la couleur vigoureuse de sa main d'enfant. Elle a une main de laboureur, et je caresse avec considération, dans la paume, les petits calus qu'elle doit à la pelle, au râteau, aux mancherons de la brouette. La belle main! Sèche, un peu craquelée dessus par l'eau froide et le hâle, elle sied à cette petite fille autoritaire qui connaît son domaine et foule sa terre comme une princesse aux pieds nus.

--Tu me conduis, Bel-Gazou? Nous allons à la ferme?

Bel-Gazou, avare de paroles à ses heures, me répond d'un signe. Parfois, malgré la gravité de sa mission, elle saute soudainement comme font les agneaux. Elle est vêtue d'un maillot de bain rouge, décoloré et rétréci par les lavages et qui découvre--émouvante sur ce petit corps sans sexe,--la plus ronde, la plus gracieuse et féminine attache du bras....

Un orvet, lent, gourd, traverse le chemin.

--Eh! aïe donc! lui crie Bel-Gazou d'une voix de charretier en le poussant du talon. Puis elle me regarde du coin de l'œil, très vite. Elle sait que je suis occupée à détailler sur elle tout ce que six mois ont apporté, en mon absence, de beauté, de force, de nouveauté à une petite fille de quatre ans. Elle sait que je me contiens, elle sait que je l'admire et ne le lui dirai pas. Mais j'ai peur, vraiment, que servie par son instinct tout frais et ses sens de sauvage, Bel-Gazou ne me connaisse mieux que je ne la connais. Elle parade pour moi--ah! combien je suis vite éblouie! Hier soir, elle traînait ma valise, fouaillait un chien nouveau qui me montrait les dents, et m'offrait après le dîner un verre de cassis, avec une bonne grâce et un accent tous deux bien limousins:

--U-ne petit-te gout-te, hé?

Nous entrons sous la futaie. Les arbres anciens, joints par-dessus l'allée, y ont emprisonné la chaleur, la moiteur et l'obscurité de la dernière nuit d'orage. Dans l'air défendu du vent oscillent lourdement les senteurs de la girolle, du tilleul, du châtaignier fleuri et celle de l'herbe-à-Robert, ce géranium nain qui se casse au frôler d'un oiseau et sue, sous la patte d'un insecte, une sève nauséabonde....

--Bel-Gazou, dans ton maillot, tu ressembles ici à un poisson rouge au fond d'une eau verte. Bel-Gazou, tu ressembles aussi au petit Chaperon-Rouge, tu sais, le Chaperon-Rouge qui portait à sa mère-grand un pot de beurre et une galette?...

Bel-Gazou lève son nez duveté, et ouvre ses yeux si fort que ses cils touchent ses sourcils.

--Une galette? une comment, galette?

--Une galette ... heu ... feuilletée....

La menotte dure quitte ma main et claque une cuisse nue:

--Une galette! et on l'a pas dit au maire?

--Au maire? Pourquoi?

--Fallait le dire au maire!

Bel-Gazou désigne, à travers les branches, les tuiles brunes d'un village:

--Au maire, là-bas! C'est défendu, la galette, à _cose_ de la guerre.

--Mais....

--Et le maire il aurait venu trouver le Chaperon-Rouge, et il aurait dit: «Monsieur, je vous réqui ... réqui ... réquiquitionne votre galette! On prend pas la farine pour faire la galette pendant la guerre! Et vous payerez mille sous! Et c'est comme ça!»

--Mais voyons, Bel-Gazou, le Chaperon-Rouge c'est une histoire très vieille! A ce moment-là il n'y avait pas la guerre!

--Pas la guerre? Ah? Pourquoi il n'y avait pas la guerre?

Le nez charmant se baisse, se lève, la petite main reprend la mienne, mais le pas ralenti de Bel-Gazou, un saut, deux sauts de chevreau irrésolu disent le doute, l'impuissance devant le mystère: «Pas la guerre?» C'est vrai, elle ne peut pas imaginer.... En août 1914, elle avait douze mois.

L'orée du bois nous rejette dans un bain éblouissant de lumière, d'herbe chaude, d'odeurs animales et potagères: la ferme est là. Aux cris de héraut de Bel-Gazou répondent ceux des coqs, des cochons, des dindons sanglotants et des chiens de troupeaux....

--Pétits, pétits, pétits! glapit Bel-Gazou. Eh! les povres pétits!

Et un moment elle est environnée de poules, becquetée de pintades, et voici que cinquante poussins déjà emplumés, un peu jaunes encore aux commissures du bec, l'ont envahie jusqu'aux épaules. Tantôt elle les secoue d'elle et tantôt elle les encourage. Elle est rouge d'orgueil et rit avec sévérité. Un petit Dieu charmeur d'oiseaux.... L'enfance du saint qui parlait aux abeilles ... Mowgli de la jungle limousine....

Des plaintes de volaille jugulée coupent mon extase maternelle et littéraire. Bel-Gazou a saisi par les pattes le plus gros poulet qui piaille, tête en bas, ailes ouvertes:

--Bel-Gazou! Chérie! tu lui fais mal, lâche-le!

Bel-Gazou, avant de répondre et d'obéir, avance une lippe importante:

--Je lui fais pas du mal, je le pèse.

--Il n'a pas besoin que tu le pèses.

--Si, il a besoin. Quand il sera lourd, lourd, lourd, il ira au marché. Et on le vendra cher, cher, cher!

--Combien? Tu ne sais pas combien?

--Si, je sais.

--Dis-le?

--Trois ... cent ... non, six ... quarante-douze mille ... francs. Et encore quat' sous de plus, même! Té, ce qu'elle renchérit, la volaille!

Bel-Gazou, revenue à mon côté, imite à merveille, les mains derrière le dos, l'épaule voûtée et hochant la nuque, l'attitude et le langage de notre jardinier octogénaire. Je ne sais plus bien si j'ai envie de rire ou si j'ai un peu de peine ...

... Mon petit tâcheron rubicond, mon fermier encore zézayant, mon gracieux Eros-à-la-brouette, voilà que je me sens mal à l'aise de voir grandir en toi un «enfant de la guerre». Tu ne sais pas encore compter, Dieu merci, mais tu n'ignores presque rien de ce qui rend notre vie difficile, compliquée, inquiète. Tu sais qu'on tue et qu'on vend tes pigeons irisés, tes poules confiantes, tes lapins au nez d'argent. Tu grattes en ce moment et tu recueilles les grains d'avoine collés au van.... Hélas! tu sais que l'avoine est chère. Le champ de seigle n'est pas pour toi, comme pour un chimérique bébé d'avant la guerre, une forêt de lances de lutins, ni le crapaud un prince déguisé. C'est dommage.... Et tu parles froidement de réquisitionner la galette du Chaperon-Rouge.... Moi qui voulais ce soir te lire un conte de Kipling où les bêtes parlent, je n'oserai pas.... Si tu allais rire de moi!...

· · ·

J'ose pourtant. Je lis, sur le ton appliqué, un peu niais, que prennent volontiers les grandes personnes. Bel-Gazou est couchée, brune et vermeille sur son lit blanc. Elle écoute sans sourire et de temps en temps relève sur son front une mèche de cheveux, geste lent, négligent, aisé, geste d'homme élégant que je lui vis toujours, que je reconnais et qui lui vient, à travers moi, d'un autre.

Le blanc de ses yeux, errant du vieux plafond peint au plancher noir d'âge, brille ... à quoi songe-t-elle? Aux foins qui sèchent mal entre deux averses? A sa carte de sucre? Au pétrole qui manque à Brive?...

--Chut! écoute!

D'un coup de reins elle vient de s'asseoir et m'arrête, l'index levé.

--Quoi donc, chérie?

--C'est lui--elle désigne le parquet,--lui, le rat.

--Un rat? tu as peur du rat?

Oh! ce sourire.... Va-t-elle me parler de la hausse sur le rat? je tremble....

Confidentielle, elle penche sur moi un visage plein de secrets:

--C'est le rat. Le gros rat. Gros, gros, comme ça! Il vient la nuit. Hé, qu'il est brave! Hé, qu'il parle bieng!

--Il parle?

--Mée voui! il vient par le trrrou du parquet, là. Il monte sur le lit. Il a une couronne sur la tête, avé des perles. Et il _cose_.

--Il cause, chérie? Qu'est-ce qu'il raconte?

--Il raconte ... il raconte ... tout comme c'est dans son royome. Il a cent mille robes en or, et des souliers, et un trésor plein de bonbons et de joujoux. Et il a des areroplanes qui volent comme des papillons, et des automobiles tout en fleurs, et un grand bateau en chocolat.... C'est vrai, tu sais?

--Mais bien sûr, chérie! Et quoi encore?

--Et il a dit qu'il me marierait avec lui et que j'aurai aussi une automobile tout en fleurs.... C'est vrai, tu sais?

--Mais oui, chérie! Continue....

--Et Nursie-Dear voulait faire boucher le trou du parquet. Alors je voudrais que tu dises à Nursie-Dear de jamais, jamais boucher le trou du parquet, parce que le rat pourrait plus venir coser la nuit, s'il te plaît....

--Mais certainement, chérie! On ne bouchera pas le trou du parquet, je te le promets. Continue, continue....

Le front sur le drap, rassurée, détendue, je laisse venir le sommeil, tandis que Bel-Gazou me berce, enfin, d'un conte de fées.

_LA CHIENNE_

Le sergent permissionnaire ne trouva pas, en arrivant à Paris, sa maîtresse chez elle. Mais il fut quand même accueilli par des cris, chevrotants de surprise et de joie, étreint, mouillé de baisers: Vorace, sa chienne de berger, la chienne qu'il avait confiée à sa jeune amie, l'enveloppa comme une flamme, et le lécha d'une langue pâlie par l'émotion. Cependant, la femme de chambre menait autant de bruit que la chienne, et s'écriait:

--Ce que c'est que la malchance! Madame qui est juste à Marlotte pour deux jours, pour fermer la propriété de madame. Les locataires de madame viennent de s'en aller, madame fait l'inventaire des meubles.... Heureusement que ce n'est pas au bout du monde!... Monsieur me fait une dépêche pour madame? En la mettant tout de suite madame sera là demain matin avant le déjeuner? Monsieur devrait coucher ici.... Monsieur veut-il que j'allume le chauffe-bain?

--Mais je me suis baigné chez moi, Lucie.... Ça se lave, un permissionnaire!

Il toisa dans la glace son image bleuâtre et roussie, couleur des granits bretons. La chienne briarde, debout auprès de lui dans un silence dévot, tremblait de tout son poil. Il rit de la voir si ressemblante à lui-même, grise, bleue et bourrue:

--Vorace!

Elle leva sur son maître un regard d'amour, et le sergent s'émut en songeant soudain à sa maîtresse, une Jeannine très jeune et très gaie,--un peu trop jeune, souvent trop gaie....

Ils dînèrent tous deux, l'homme et la chienne, celle-ci fidèle aux rites de leur existence ancienne, happant le pain, aboyant aux mots prescrits, figée dans un culte si brûlant que l'heure du retour abolissait pour elle les mois d'absence.

--Tu m'as bien manqué, lui avoua-t-il tout bas. Oui, toi aussi!...

Il fumait maintenant, à demi étendu sur le divan. La chienne, couchée comme les lévriers des tombeaux, feignait de dormir et ne remuait pas les oreilles. Ses sourcils seuls, bougeant au moindre bruit, trahissaient sa vigilance.

Le silence hébétait l'homme surmené, et sa main qui tenait la cigarette glissait le long du coussin, écorchant la soie. Il secoua son sommeil, ouvrit un livre, mania quelques bibelots nouveaux, une photographie qu'il ne connaissait pas encore: Jeannine en jupe courte, les bras nus, à la campagne.

--Instantané d'amateur.... Elle est charmante....

Au verso de l'épreuve non collée, il lut:

--_Cinq juin 1916_.... J'étais ... où donc, le cinq juin?... Par là-bas, du côté d'Arras.... Cinq juin.... Je ne connais pas l'écriture.

Il se rassit et fut repris d'un sommeil qui chassait toute pensée. Dix heures sonnèrent; il eut encore le temps de sourire au son grave et étoffé de la petite pendule qui avait, disait Jeannine, la voix plus grande que le ventre.... Dix heures sonnèrent et la chienne se leva. --Chut! fit le sergent assoupi. Couchez!

Mais Vorace ne se recoucha pas, s'ébroua, étira ses pattes, ce qui équivaut, pour un chien, à mettre son chapeau pour sortir. Elle s'approcha de son maître et ses yeux jaunes questionnèrent clairement:

--Eh bien?

--Eh bien, répondit-il, qu'est-ce que tu as?

Elle baissa les oreilles pendant qu'il parlait par déférence, et les releva aussitôt.

--Oh! soupira le sergent, que tu es ennuyeuse! Tu as soif? Tu veux sortir?

Au mot «sortir», Vorace rit et se mit à haleter doucement, montrant ses belles dents et le pétale charnu de sa langue.

--Allons, viens, on va sortir. Mais pas longtemps. Je meurs de sommeil, moi, tu sais!

Dans la rue, Vorace enivrée aboya d'une voix de loup, sauta jusqu'à la nuque de son maître, chargea un chat, joua en rond «au chemin de fer de ceinture». Son maître la grondait tendrement, et elle paradait pour lui. Enfin, elle reprit son sérieux et marcha posément. Le sergent goûtait la nuit tiède et allait au gré de la chienne, en chantonnant deux ou trois pensées paresseuses:

--Je verrai Jeannine demain matin.... Je vais me coucher dans un bon lit.... J'ai encore sept jours à passer ici....

Il s'aperçut que sa chienne, en avant, l'attendait, sous un bec de gaz, avec le même air d'impatience que tout à l'heure. Ses yeux, sa queue battante et tout son corps questionnaient:

--Eh bien? Tu viens?

Il la rejoignit, elle tourna la rue d'un petit trot résolu. Alors il comprit qu'elle allait quelque part.

--Peut-être, se dit-il, que la femme de chambre a l'habitude.... Ou Jeannine....

Il s'arrêta un moment, puis repartit, suivant la chienne, sans même s'apercevoir qu'il venait de cesser, à la fois, d'être fatigué, d'avoir sommeil et de se sentir heureux. Il pressa le pas, et la chienne joyeuse le précéda, en bon guide.

--Va, va.... commandait de temps en temps le sergent.

Il regardait le nom d'une rue, puis repartait. Point de passants, peu de lumière; des pavillons, des jardins. La chienne, excitée, vint mordiller sa main pendante, et il faillit la battre, retenant une brutalité qu'il ne s'expliquait pas.

Enfin elle s'arrêta: «Voilà, on est arrivé!» devant une grille ancienne et disloquée, qui protégeait le jardin d'une maisonnette basse, chargée de vigne et de bignonier, une petite maison peureuse et voilée....

--Eh bien, ouvre donc! disait la chienne campée devant le portillon de bois.

Le sergent leva la main vers le loquet, et la laissa retomber. Il se pencha vers la chienne, lui montra du doigt un fil de lumière au long des volets clos, et lui demanda tout bas:

--Qui est là?... Jeannine?...

La chienne poussa un: «Hi!» aigu et aboya.

--Chut! souffla le sergent, en fermant de ses mains la gueule humide et fraîche.... Il étendit encore un bras hésitant vers la porte et la chienne bondit. Mais il la retint par son collier et l'emmena sur l'autre trottoir, d'où il contempla la maison inconnue, le fil de lumière rosée.... Il s'assit sur le trottoir, à côté de la chienne. Il n'avait pas encore rassemblé les images ni les pensées qui se lèvent autour d'une trahison possible, mais il se sentait singulièrement seul, et faible.

--Tu m'aimes? murmura-t-il à l'oreille de la chienne.

Elle lui lécha la joue.

--Viens, on s'en va.

Ils repartirent, lui en avant cette fois. Et quand ils furent de nouveau dans le petit salon, elle vit qu'il remettait du linge et des pantoufles dans un sac qu'elle connaissait bien. Respectueuse et désespérée, elle suivait tous ses mouvements, et des larmes tremblaient, couleur d'or, sur ses yeux jaunes. Il la prit par le cou pour la rassurer:

--Tu pars aussi. Tu ne me quitteras plus. Tu ne pourras pas, la prochaine fois, me raconter _le reste_. Peut-être que je me trompe.... Peut-être t'ai-je mal comprise.... Mais tu ne dois pas rester ici. Ton âme n'est pas faite pour d'autres secrets que les miens....

Et tandis que la chienne frémissait, encore incertaine, il lui tenait la tête entre ses mains, en lui parlant tout bas:

--Ton âme.... Ton âme de chienne.... Ta belle âme....

_PIEDS_

Juillet 1916.

--Monsieur, dis-je à mon bottier en lui rapportant la paire de bottines qu'il m'avait livrée l'avant-veille, vous voyez bien que ces chaussures prennent l'eau. Ne pourriez-vous, pour le prix de quatre-vingts francs que vous me demandez,--et que je vous accorde,--confectionner pour moi des bottines que je n'aie pas besoin d'écoper après chaque sortie comme une mauvaise barque?

Le bottier, sincère entre tous les bottiers, baissa le front et répondit:

--Non, je ne peux pas. Nous n'avons plus de cuirs battus.

Je n'insistai pas, et j'achetai chez le pharmacien le plus proche des pastilles au chlorate de potasse et un gargarisme, car j'avais pris mal à la gorge dans mes bottines poreuses.

En rentrant chez moi, je trouvai dans le jardin ma petite fille qui, pieds nus, foulait gaîment l'herbe mouillée, les tessons d'ardoise, les dures dragées du gravier. Sa démarche imitait la liberté charmante des chats, des nègres et des élèves de l'école Jacques-Dalcroze. Je suivais ces fiers talons crottés qui semblaient invulnérables, ces orteils écartés qui choisissaient leur chemin, et je songeais:

--Le voilà bien, le vrai cuir battu. Que ne battons-nous ainsi le nôtre? La mode est aux enfants demi-nus, sans souliers ni bas. Mais leurs parents paient fort cher œils-de-perdrix, durillons et ongles incarnés. L'enfant va au Bois sans chapeau, bouclé ou tondu,--sa mère porte un serre-tête rigide de paille, de crin ou de cuir, et cligne un œil sous la migraine commençante. Y aurait-il là une idée confuse de rachat, de compensation, quelque chose comme la mortification volontaire des nonnes et des moines, qui prient et souffrent pour payer les fautes des joyeux pécheurs?...

On peut rêver un moment, couché sur l'herbe déjà poudreuse d'un taillis du Bois, en regardant passer une frise de jambes et de pieds, de bottes hautes et de souliers bas. La mode est à l'empeigne courte, si courte qu'on se demande si toutes ces dames se sont fait rogner une phalange. La mode est au talon haut, ramené sous la voûte du pied: ces dames piquent du nez en avant, comme des poules, tendent la croupe et bombent le dos. La mode est aux souliers trop fins, où s'empreint le moindre caillou: ces dames craignent tous les chocs latéraux et marchent les pieds en dedans.

Toute notre race, hommes et femmes, a des bases inavouables, et la situation sociale n'y fait rien. Car, bébé chic et moderne qui vas au Bois les pieds nus dans des sandales de daim blanc, quand tu entreras au lycée, maman te choisira de bonnes «chaussures de collège», double semelle, mégis inexorable, et tu commenceras de souffrir.... On t'apprendra les mathématiques, les langues vivantes, mais on ne t'enseignera plus à courir, pieds déchaux, sur ta mère la terre. On t'enseignera la gymnastique, on veillera au développement de tous tes muscles, tu sauras lancer le disque, arracher le poids, nager, manier le fleuret,--mais tu ne sauras plus courir, jetant derrière toi tes souliers, sur ta mère la terre. Et tu deviendras l'un de ces fantassins que j'ai rencontrés, il y a quelques mois, sur une route. Au nombre d'une cinquantaine, ils traînaient dans la farine blanche de la route ces coffres de cuir inflexible, garnis de clous, qu'ils injurient du nom de «godasses».

J'abordai deux soldats qui boitaient en arrière du détachement:

--Vous êtes blessé? demandai-je à l'un d'eux.

--Blessé? non, me répondit-il en regardant son pied emmailloté de toile. C'est mes souliers neufs.... J'ai été forcé de les quitter; j'enflammais du talon.

--Et votre camarade?

--Ah! lui, c'est autre chose.... Il a voulu rigoler pieds nus, au repos, alors naturellement il s'est amoché le pouce du pied....

_CEUX D'AVANT LA GUERRE_

Novembre 1917.

--Vous en avez connu, vous, des Allemands?

C'est une question fréquente, à laquelle on répond: «Parbleu!» Il ne manque, à la question et à la réponse, ni la curiosité sadique ni la fanfaronnade. Le soir, à Paris, entre la cigarette et l'infusion sans sucre; à la campagne, devant les châtaignes grillées et le cidre mousseux,--anecdotes qu'on dramatise, portraits qu'on pousse au noir,--les Français de l'arrière se racontent «leurs» Allemands d'autrefois.

Tout le monde n'a pas la chance d'être l'ex-ami d'un espion, ou d'un général prussien; il y a quelque modestie de ma part à déclarer ici que je ne fus jamais présentée à un kaiser camouflé.... «Ma chère,--me disait l'autre jour mon amie Valentine au sortir d'un thé assez bruyant,--elles ont toutes tellement ri quand j'ai avoué que je n'avais jamais rencontré les Bolo à Biarritz: je ne savais plus où me fourrer....»

J'ai regardé, en Franconie, l'Allemand manger et boire. J'ai logé chez l'habitant, au temps où Bayreuth rançonnait ses pèlerins. J'ai grelotté dans des lits étroits et durs comme des huches, sous les draps à boutonnières et les couvertures à boutons. Je n'ai fait qu'entrevoir, dans leurs loges des théâtres de Munich et de Bayreuth, des princes rogues, entre leurs femmes et leurs filles parées en juments de sacre et leur petite cour servile. Joviale ou gourmée, la femelle y représentait l'élément robuste, tandis que sur les mâles on pouvait relever mainte coxalgie, mainte loupe sur des crânes duveteux, et les fleurs rosâtres de la scrofule sous l'oreille, et des prunelles strabiques au-dessus de museaux d'hyènes couardes.

Ce n'est pas en Allemagne que je retrouve, pour étonner et conquérir les lecteurs _d'Excelsior,_ mon Boche digne d'être cité, mais bien à Paris, sous les traits et le nom d'un compositeur «très Parisien», au vrai Viennois, et qui maintenant,--suicidé l'année dernière--conduit, à trois temps, les mornes processions du purgatoire.

De même que le vase d'argile, sur le plateau tournant du potier, puise dans sa giration même la rondeur de sa panse, de même cet homme rose et rond semblait le fruit sphérique d'une de ses valses obstinées.

Il faisait aussi songer--busqué quant au nez, et le jabot avantageux,--à un bouvreuil, mais à un bouvreuil plein d'arrière-pensées. Le «Roi de la valse lente», l'auteur enrichi de cent rengaines au rythme ternaire, s'il signait et touchait beaucoup, composait peu. Ces choses-là se voient. Un musicien français, besogneux, ingénieux, élaborait pour lui dans l'ombre ces valses adroites, où le hoquet viennois coupe huit mesures faciles, où l'oreille étonnée peut rencontrer la petite parure harmonique ou mélodique à laquelle l'auteur, le vrai, n'a pas voulu renoncer....

Lorsque notre bouvreuil, grandissant en gloire, songea à s'essayer dans l'opérette, il arriva ce qui devait arriver: le compositeur qui ne composait guère demanda un livret badin au littérateur qui n'écrivait pas ses œuvres et qui, parfois même, ne les lisait pas. Chacun de leur côté, ils «travaillèrent», et bientôt le compositeur (si j'ose écrire) convoqua l'auteur (passez-moi le mot) du livret, pour une première audition.

Assis au piano, le bouvreuil chanta, joua, avec une fougue et une langueur viennoises: «Ta ... na na ni ... ti na ni na ni na ni na na ...», tandis que son obscur employé tournait les pages d'un premier acte manuscrit, quelque peu chargé de ratures.

--Bravo ... joli ... une merveille, la rentrée ... murmurait, balançant le chef, l'auteur du livret. «Charmant ... char.... Aïe! hurla-t-il soudain, qu'est-ce que c'est que ça?»

De rose tourné au cramoisi, le Roi de la valse essayait en vain, le nez sur la partition, de s'évader d'un guêpier de fausses notes.... Il y renonça, et, virant avec son tabouret, fit tête à son collaborateur:

--Je me suis complètement perdu, dit-il. Mes ratures.... Des surcharges.... Et puis un texte impossible.... Mais oui, mon cher, à ce moment-là vous avez mis dans la bouche de notre héroïne des vers qui ne sont pas en situation....

--Moi! protesta imprudemment le signataire du livret, moi, j'ai mis.... Du diable si j'ai jamais su ce qu'elle pouvait bien dégoiser dans ce....

Un peu tard il se mordit la langue. Il y eut, entre les deux hommes, un échange théâtral de regards--pleins d'abord de blâme, puis de défiance, enfin de cordiale entente, de complice et complète friponnerie....

Cependant le musicien salarié, et l'auteur véritable du livret--je ne vous avais pas dit qu'il était présent? c'est vrai qu'il faisait si peu de bruit....--donnaient tous deux les signes du plus sincère, et, disons-le, du plus suspect embarras; l'un taquinait les fleurs d'un candélabre en porcelaine de faux saxe; l'autre, le nez au mur, s'absorbait dans l'étude d'une gravure ancienne, richement encadrée, mais d'une origine,--elle aussi,--douteuse....

FIN

TABLE

La Nouvelle Le "Réservoir" Blessés.--L'Aube Blessés.--La Tête Blessés.--Renouveau Le Premier Café-Concert Le Vieux Monsieur Les Lettres La Chasse aux Produits allemands A Verdun Jour de l'An en Argonne Bel-Gazou et la guerre Les Retardataires Femmes seules En attendant le Zeppelin Modes L'Enfant de l'Ennemi Les Mêmes Le Refuge Jouets Répétition générale Chiens sanitaires Un Camp anglais Un Zouave Impressions d'Italie Un Taube sur Venise Nocturnes Un Entretien avec un prince de Hohenlohe Les Foins "Citadins" L'Exilé Devoirs de vacances La Résurrection des Vieux Lac de Côme (Octobre 1916) Lac de Côme (Novembre 1916) Le Petit Accident Déménagement Apollon, déménageur (Carnet d'une femme de mobilisé) Bel-Gazou et la vie chère La Chienne Pieds Ceux d'avant la guerre