‹ Les heures longues, 1914-1917Chapitre 9 sur 10 · I

I

Le hall de l'hôtel, blanc, rose, poli, poncé, a perdu aujourd'hui sa suavité froide d'église neuve, au profit d'une exposition de «modèles», venus de Paris, en s'attardant à peine à Milan. Robes de tulle, amollies par des mains impérieuses, manteaux d'automobile dont le lapin ambitieux veut se faire aussi argenté que le renard, robes de liberty et costumes tailleur, chemisettes à passer dans une bague: le butin est là, en monceaux, sur le tapis, sur les meubles, et les femmes bourdonnent. Les femmes? Les hommes aussi. Un jeune marquis italien se prête au rôle de mannequin, qu'on affuble. Son uniforme gris disparaît sous les fourrures, les jupes à volants,--même, une «combinaison» de voile rosé le déguise, un moment, en danseuse persane; il tournoie, mince comme une abeille, devant la baie ensoleillée....

Quels rires faciles autour de lui, que de beaux visages ambrés, où les dents et le blanc de l'œil luttent d'éclat bleuté.... Ce matin encore, la _marchesa_ et l'Américaine du Sud, la mystérieuse jeune femme seule et la dame de Milan n'échangeaient pas même un regard: les voici pour un instant familières et complices, penchées sur des chiffons coûteux. Une heure de modes, une heure de déjeuner, puis l'heure de café--celle du thé ne tardera guère: courage, la journée aura passé vite, et demain, samedi, le train du soir ramènera, jusqu'à lundi, le mari retenu à Milan, l'officier de l'auxiliaire, l'agronome riche qui veille sur ses vendanges....

Cette vie si clémente, ce nonchaloir des femmes italiennes au bord du lac, cette oisiveté parée, il faut les regarder mieux, pour y reconnaître la pensée profonde, la seule, celle de toutes les femmes de la guerre: l'attente. Mais on n'a banni d'ici ni le rire, ni l'élégance, ni la musique; dépêches et journaux apportent l'écho d'heureux combats.... La terre nourrit les fruits et les fleurs sans effort, une lumière généreuse dore la plus banale cime,--quel soupir en ce lieu ne s'achèverait en chant?

Pour qui ne connut, depuis trois étés, que les juillet mouillés, les août brumeux de Paris, l'arrivée aux rives du lac s'accompagne d'une joie physique, qui se contient et se contraint par habitude et par pudeur: «Non, non, c'est trop tôt; point de paradis pour nous avant la fin de la guerre!...» Nous nous détournons d'abord de ce lac, coupe couronnée qui tente les lèvres. Mais la joie est partout, inévitable. On dirait que c'est elle qui vibre, en halo aux sept couleurs d'iris, au-dessus des sauges d'un rouge virulent, lorsque midi frappe le lac d'une rame de rayons. L'eau en miroirs, l'eau en degrés, en fusées, en serpents, le parfum du laurier sous celui du cyprès; la figue qui s'égoutte, le melon saignant: autant d'embûches, et la lutte fait plus voluptueuse la défaite. Nous venons d'un pays où la longue guerre nous fit croire qu'il y a péché à désirer, à rire, à étreindre et oublier....

Le bien-être est une trop prompte habitude.... Bénéficions, pour quelques jours, pour un moment dans la vie, du havre où la tendre prévoyance des hommes abrita leurs femmes avec leurs enfants, leurs amies avec leurs animaux familiers. En commerçant ou guerroyant au loin, ils portent avec eux l'image sereine des terrasses fleuries de rouge, des robes épanouies, des enfants bruns qui courent sur l'herbe tondue. Car l'amour, plus jeune et plus single ici que sur les, terres froides, ne demande guère à la femme, même pendant la guerre, que d'être heureuse, et belle, et orgueilleuse de ses enfants nombreux.

Un très catholique harem observe ici les rites d'une morale orientale: emplir au mieux les semaines d'absence du seigneur, croître en beauté, en bonne humeur loin de lui, et parader pour lui s'il revient. Qu'importe si quelques-unes glissent, un peu, à la puérilité, à la gourmandise du harem islamique: ce sont là jeux de bonnes épouses, qui montrent l'allégresse d'une foi entière dans le retour du croisé, et non la pâleur des mortifications.

Parmi vingt autres, une Dame à la Licorne attend ici le chevalier qu'elle aime; elle porte cotillon court, souliers hauts sur des bas qui ont la couleur même de la chair nacrée: mais elle a délaissé sa licorne pour un angora de Perse, blanc, au nez rose, qui la suit au bout d'un ruban d'or.