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LES INFAMES

SOUS L’ANCIEN RÉGIME

PAR

Le D Paul d’ESTRÉES

C’était de l’épithète d’infâmes — presque un jeu de mots — que l’Ancien Régime flétrissait les onanistes et les chevaliers de la manchette, les exhibitionnistes, sodomites, pédérastes et bestialistes, c’est-à-dire tous les êtres dégradés et abjects adonnés aux plaisirs anti-physiques.

Dans le principe, il n’était pas nécessaire, pour qu’ils fussent poursuivis, qu’ils eussent commis un attentat public à la pudeur, ou qu’une de leurs victimes les dénonçât à la justice : le fait seul d’être infâme, s’il était appuyé de témoignages probants, suffisait pour que le coupable, bien et dûment convaincu, fût condamné au feu. Jusque dans la première moitié du XVII siècle, des sentences de mort, suivies d’exécution, furent portées contre des sodomites dont personne ne se plaignait. Le procureur du Roi poursuivait d’office.

Sous le règne de Louis XIV, avant et après la mort de Mazarin, les sodomites continuèrent à être passibles des mêmes peines : mais la vindicte publique ne s’exerçait plus que contre les criminels qui, pour satisfaire leur passion, avaient violenté ou tenté de violenter autrui : la plainte de la victime ou, à son défaut, celle de la famille, était prise en considération.

Encore fallait-il que le coupable ne fût pas une « personne de la première considération ». Car, on ne saurait le dissimuler, la sodomie, sous l’ancien régime, fut surtout un vice aristocratique. C’est ainsi qu’à cette époque, le Grand Condé fut longtemps désigné par la voix publique comme le chef d’une troupe de jeunes seigneurs qui se glorifiaient hautement de ces détestables pratiques. Or, les gens de qualité échappaient presque toujours au châtiment ; les bourgeois et le menu peuple compromis en leur société, payaient pour eux. Ce n’était pas que le Roi témoignât beaucoup d’indulgence aux gentilshommes considérés comme infâmes : il éprouvait une invincible répulsion pour les sodomites, et les tenait éloignés de la Cour. Mais la raison d’État lui ordonnait de respecter la noblesse, alors qu’elle ne se respectait plus elle-même.

Nous en trouvons la preuve dans le procès de Chausson, dit des Étangs, et de Jean Paulmier, dit Fabry (1661). Ces deux commis aux fermes n’opéraient pas seulement pour leur propre compte ; ils travaillaient encore pour le marquis de Bellay et pour le comte de Belfort. Celui-ci avait payé le proxénétisme de ses agents d’une montre et d’une tabatière en or qu’ils avaient vendues 78 louis. Ils avaient procuré pareillement au marquis de Bellay, qui avait acheté de cinquante louis leur complaisance, le jeune Le Mouleur, mort depuis et vraisemblablement de cette souillure.

L’enquête releva en outre contre Chausson et Paulmier le crime de blasphème ; et les deux prévenus furent condamnés, par jugement prévôtal, à avoir la langue coupée et à être brûlés vifs en place de Grève, leurs cendres devaient être jetées dans la Seine. Le Parlement confirma le jugement dans toute sa teneur et dans toute sa rigueur : il n’accorda même pas aux coupables le bénéfice du retentum qui autorisait le bourreau à étrangler ses justiciables avant de les livrer aux flammes.

D’autre part, le prévôt de Paris requit des poursuites contre Bellay et Belfort, dont les passions inavouables avaient favorisé l’ignoble commerce des suppliciés. Mais nous ne voyons pas que la justice ait fait droit à cette requête.

Le recueil où nous avons relevé l’instruction ouverte contre Chausson et Paulmier, signale encore, de 1666 à 1692, quelques procès pour fait de sodomie ou de bestialité. Dans ce dernier cas, si l’homme est poursuivi et condamné, l’animal qui a servi à ses immondes plaisirs, partage le sort du coupable. Il est étranglé assommé et brûlé avec lui.

Cette aberration des sens survécut au XVII siècle ; nous en trouvons la preuve dans la correspondance de Madame, la mère du futur Régent (lettres du 30 septembre et 3 décembre 1705) :

« Le monde est pire encore que vous ne l’imaginez et on ne peut se faire une idée de tous les vices qui dominent. Je connais un homme tellement dépravé que ses excès s’étendent jusque sur des animaux. Depuis que je le sais, je ne puis le voir sans horreur. Il était au service de Monsieur ; il était un vrai misérable et tout à fait dépourvu de raison. »

C’était surtout en province que la justice se montrait aussi inflexible et aussi dure. À Paris et à Versailles, où la corruption était cependant plus profonde, l’heure des exécutions était depuis longtemps passée. Ce n’était pas qu’on ne se préoccupât en haut lieu de ces mœurs contre nature, qui témoignaient, comme l’Affaire des poisons, d’une inquiétante perversité. La noblesse n’était pas seulement contaminée, le clergé était encore atteint. Il fallait donc tailler dans le vif de cette pourriture sociale. En conséquence, d’Argenson, le successeur de La Reynie à la lieutenance générale de police, procéda, sur l’ordre du gouvernement, à des informations qui furent couronnées de succès, autant qu’il en résulte du rapport adressé au magistrat par le commissaire Bizoton, le 19 mars 1702.

La déposition d’un logeur, nommé Mathieu, qui demeurait « rue de Seine près de la Galère », déposition consignée par Bizoton dans son rapport, dit assez le genre de vie que menaient alors les infâmes. Le fils d’un fermier de Chevreuse, Petit de Boution, occupait une chambre dans l’hôtellerie de Mathieu. C’était un beau garçon de vingt-six ans, qui se levait sur les trois heures de l’après-midi, pour aller chercher fortune dans les maisons de jeu et pour en ramener des jeunes gens, ses camarades d’orgie et de débauche. Il menait joyeuse vie et faisait bonne chère. C’était tous les jours, même en plein carême (un crime énorme à cette époque), des festins pantagruéliques, composés de « longes de veau et de carrés d’agneaux » et suivis d’abominables scènes de prostitution réciproque. Le logeur voyant sa chambre et son mobilier en piteux état, voulut élever la voix. Mais Petit le menaça de mort s’il portait jamais plainte. Toutefois, il fut arrêté par le commissaire Bizoton qui, après l’avoir interné quinze jours chez l’exempt de police Aulmont, le fit conduire à la Bastille d’où il dut vraisemblablement être dirigé sur Bicêtre, le séjour ordinaire de ces tristes sujets. Bizoton, en classant les papiers de Petit y trouva une lettre cachetée à l’adresse du comte de Tallard, le lieutenant général, qui vivait en complète mésintelligence avec sa femme, assure Saint-Simon.

D’autre part, d’Argenson avait appris par le logeur Mathieu que ce Petit se vantait de compter parmi les mignons un parent du lieutenant de police lui-même. Le magistrat devait trouver des révélations non moins scandaleuses dans l’interrogatoire d’un autre pédéraste, Le Bel, un ancien laquais qui s’ « habillait en marquis » et jouait au gentilhomme. Ce joli garçon recevait, tous les jours, dans une maison vouée à cette destination, des fils de famille, des jeunes gens et des moines. Menacé de passer le reste de ses jours à Bicêtre, il s’était offert comme « indicateur » à d’Argenson, si celui-ci se contentait de le mettre à Saint-Lazare « au pain et à l’eau », ou de le réléguer dans l’abbaye des Prémontrés de Joyeuse.

Le Bel connaissait, prétendait-il, toutes les « intrigues » honteuses qui se tramaient « chez les régents et chez les précepteurs ». Il avait qualité pour en parler savamment. Après être resté « aux Jésuites » jusqu’en seconde, n’avait-il pas servi trois ans à Saint-Sulpice comme enfant de chœur ? Puis il citait des noms… et lesquels ! les premiers de France : le duc de Lesdiguières qui l’avait invité en 1699 à venir souper chez lui avec des personnes de distinction ; le jeune duc d’Estrées, dont la mésaventure avec un grand laquais qu’il était allé chercher derrière les Jacobins avait amusé les oisifs des Tuileries.

Le Bel accusait un certain Duplessis, qui recrutait ses victimes parmi les écoliers, de l’avoir initié à ces viles pratiques. Il reprochait à un autre corrupteur de la jeunesse, l’abbé de Villefort, de l’avoir vendu à un officier réformé, M. de Ch…, et il désignait le sieur Leroux comme le pire des proxénètes, expédiant à des seigneurs de province de jeunes garçons contre engagement en bonne et due forme.

Elle était longue la liste de ces marchands de chair humaine ! C’étaient, entre autres : Baptiste, un valet de Vendôme, fournisseur attitré de son maître ; l’abbé de Campistron, frère du poète tragique ; l’abbé de Léris, joli garçon qui trafiquait de son corps ; l’abbé Lecomte, chassé de Saint-Magloire, le fléau des écoliers ; les abbés Dumoutier et Bruneau ; l’abbé de Servien, fils du grand ministre Abel, qui tenait rue Saint-Paul une maison de prostitution masculine et que Louis XIV avait ordonné d’enfermer à perpétuité dans le donjon de Vincennes.

Il n’était pas jusqu’aux ministres étrangers qui ne fussent entachés de ce vice contre nature. Le Bel avait connu le mignon du dernier ambassadeur de Portugal, son « grand page Louis » qu’il avait élevé à la dignité de gentilhomme et que, depuis le départ du diplomate, le duc de Lesdiguières entretenait à beaux deniers comptants : il lui donnait jusqu’à des bagues de cent louis.

Malgré sa confession, Le Bel resta plus de trois ans à Saint-Lazare : il n’en sortit qu’en 1705, pour occuper un emploi chez M. du Tronchet.

La fin de Duplessis, l’homme qui l’avait corrompu, fut des plus tragiques. Enfermé à la Bastille, il tenta de s’y suicider le 18 juin 1702. Il se mutila, puis se coupa la gorge. Le guichetier, qui lui apportait ses repas, le trouva évanoui. Les blessures du misérable étaient mortelles. Il ne survécut à cet attentat que de quelques jours ; et jusqu’à sa dernière heure, il témoigna de son repentir, déclarant par écrit qu’il succombait à sa honte et à son désespoir. On l’enterra sous le nom de Pierre Massuque, et pour éviter le retour de semblables faits, Ponchartrain, le ministre, intima l’ordre à Saint-Mars, le gouverneur de la Bastille, de ne laisser désormais aucun couteau entre les mains des prisonniers, et même de visiter ceux-ci très fréquemment, à toute heure du jour et de la nuit.

Cette campagne de d’Argenson fut en quelque sorte une râfle que justifiaient les circonstances. Il semble qu’après l’exécution de ces mesures de vigueur et de rigueur, le zèle de la police se soit modéré, à moins que les infâmes, rendus plus circonspects, aient mieux dissimulé leurs manœuvres. En effet, jusqu’à la mort de Louis XIV, ce n’est plus par des poursuites en masse, mais par des arrestations isolées, que la police témoigne de sa vigilance dans la surveillance des mœurs publiques.

Nous voyons, par exemple, qu’en 1707, un certain Cyrano de Bergerac, fils de Cyrano de Manières et partant neveu du célèbre écrivain, fut arrêté et conduit à la Bastille comme exhibitionniste. Le suisse de Notre-Dame l’avait remarqué dans cette posture près de l’autel de la Vierge, adossé à un pilier, devant les dévotes agenouillées en ce saint lieu. Le suisse le suivit jusqu’à la porte du commissaire de police Delamarre et là le fit arrêter. Cyrano convint de sa turpitude. Il avait cinquante ans, était un ancien gendarme et possédait un revenu de quatre cents livres. Il reconnut avoir commis de douze à quinze fois la même faute : c’était, prétendait-il, l’abus du vin et de l’eau-de-vie qui lui avait égaré la raison. Il se défendait d’avoir des complices. Que devint-il à la Bastille ? Son dossier ne donne pas d’autres détails ; mais il est à croire, qu’à moins d’avoir été interné à Charenton comme dément, il dut payer cher son vilain geste. Son délit ne se doublait-il pas d’un sacrilège ?

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