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L’avènement au pouvoir de Philippe d’Orléans, dont l’immoralité était notoire, encouragea le réveil et le débordement des passions les moins avouables.
La licence des mœurs ne connut plus de bornes ; les libertins qu’avait contenus l’austérité, un peu tardive, de Louis XIV, cessèrent de se contraindre ; et les infâmes, relégués dans leur province ou détenus dans les maisons de force, reparurent à la Cour et à la ville, plus impudents que jamais.
Les circonstances, dit un vieil adage, suscitent les hommes.
Il en surgit un, à cette époque de désorganisation sociale, que l’humanité eût traité un jour de bienfaiteur, s’il ne s’était laissé trop souvent égarer dans l’accomplissement de sa tâche par le plus étroit des fanatismes et aveugler par une fausse conception de ce qu’il croyait le sentiment du devoir.
C’était un régent de quatrième au collège des Quatre-Nations, nommé Théru, qui, à en juger par sa correspondance, avait peu de lettres et encore moins d’esprit, mais qui avait une volonté de fer. Or, il avait juré aux infâmes une de ces haines vigoureuses, dont le Misanthrope avait donné l’exemple à son siècle ; et dans le principe, cette aversion profonde, que devait sanctionner une guerre sans trève ni merci, partait d’une belle âme. Théru avait constaté, avec son collègue Dupuis, qui fut pour lui un auxiliaire… intermittent, que les écoliers de leur collège et des autres maisons d’éducation parisienne étaient guettés, comme autant de proies inespérées, par tout ce que la capitale contenait d’onanistes et de pédérastes. Ce petit régent de quatrième résolut de défendre ses ouailles contre ces « loups dévorants ». Se vouer ainsi à la protection de l’enfance, c’était témoigner d’un certain courage, car l’ennemi comptait dans ses rangs de forts grands personnages.
Malheureusement, en raison d’une combativité naturelle et d’un entêtement farouche que trahissent les caractères d’une écriture droite, raide, inflexible et comme bâtonnée, dont nous avons le spécimen sous les yeux, Théru dépassa le but qu’il s’était primitivement proposé. Ne s’avisa-t-il pas de vouloir partir en guerre contre l’immoralité du siècle pour la plus grande gloire de Dieu ? Il ne lui suffit plus de défendre ses élèves, il entreprit d’attaquer quiconque lui était signalé comme infâme. Et quelles armes n’employa-t-il pas ? L’espionnage et la délation. Il alla jusqu’à se servir d’agents provocateurs. Il fatigua pendant près de vingt ans, de ses dénonciations, le premier commis de la police, Rossignol. Il n’était pas jusqu’aux ministres qu’il ne bombardât de ses petits billets courts et pressants, aux lignes irrégulièrement tracées, réclamant de fortes « pénitences » c’est-à-dire un séjour plus ou moins prolongé à Bicêtre pour ceux qu’il traitait de « pestes publiques ». Dans son impatience du châtiment, impatience fébrile où nos modernes psychologues trouveraient peut-être cette sorte de sadisme reproché à certains de nos contemporains trop âpres dans leurs pudibondes revendications, Théru ne contrôlait pas toujours les dénonciations dont il se faisait le truchement. Et si par hasard, quelque inspecteur de police apportait plus de circonspection que lui à ces enquêtes délicates où il est facile de transformer un innocent en coupable, notre régent — un véritable universitaire dans l’espèce — morigénait de la belle façon le prudent observateur. Ce qui ne l’empêchait pas, lui, de prendre parfois des précautions qui touchaient à la pusillanimité. Il dénonçait bien, mais il suppliait Rossignol de taire le nom de l’indicateur. En d’autres circonstances, il se déclarait tout prêt à subir le martyre pour le triomphe de sa cause. Nous avons pu constater chez lui cette bizarre contradiction à six mois d’intervalle.
Deux mauvais drôles, emprisonnés sur sa dénonciation, savent quel est l’auteur de leur disgrâce et se promettant de lui faire payer les frais de leur captivité : « Ils doivent tirer vengeance, écrit Théru à son correspondant ordinaire, de ceux qu’ils soupçonnent avoir eu part à leur correction, devraient-ils être pendus ! Mourir pour mourir, qu’importe ? Théru ne leur échappera pas, ils lui joueront quelque mauvais tour. Mais Théru, pour qui vous avez de la bonté, n’a pas reçu l’esprit de crainte, et, avec votre secours, il s’opposera au mal de toutes ses forces, trop heureux s’il souffrait quelque chose pour la gloire de Dieu ! »
La même année, comme il change de langage et d’attitude, quand il apprend que Simonet, un de ces policiers qu’il a pris en grippe, garde ses lettres à lui, Théru, et même en inscrit le nom sur les « mémoires » dont il fait usage ! Aussitôt notre régent supplie Rossignol d’effacer, de « déchirer » son nom sur les lettres qu’il lui adresse, puisque son écriture est connue de son correspondant : « Feu M. d’Argenson me faisait rendre celles où il était parlé de ces sortes d’affaires ; feu M. d’Aulmont, exempt, faisait la même chose, par ordre de ce sage magistrat qui ne souffrait pas que mon nom parût dans aucun mémoire et ne me mettait jamais en jeu. M. Camusat (commissaire au Châtelet) en est témoin. »
Rarement Théru se montra miséricordieux. Il ne se dit pas que, parmi les pécheurs endurcis, il pouvait se trouver des malades, des impulsifs qu’entraînait une passion malsaine. Il est vrai qu’aujourd’hui on abuse de ce prétexte pour excuser des actes délictueux parfaitement réfléchis. Mais assurément, d’après les dossiers que nous avons consultés, certains crimes, dénoncés par Théru, étaient le fait de détraqués irresponsables. L’implacable justice n’en avait cure. N’était-il pas, lui aussi, un maniaque en son genre ?