III
Jeudi, janvier 186...
--Ce soir, dit M. Toupinel en fermant ses gros cahiers, au lieu de faire défiler sous vos yeux cette masse de contradictions, de paradoxes, de bévues, d'âneries et de vieilleries de toutes sortes, qui ne vous apprendraient rien, et compromettraient dans l'esprit de ces dames la plupart de leurs auteurs favoris, j'aime mieux vous montrer une autre face de la question, traitée en raccourci dans la lettre que j'ai l'honneur de vous présenter.
Il faut vous dire que je possède, non loin de Lodève, un ami qui s'appelle Auguste Clérisseau, et qui a été, il y a trente-trois ans, mon camarade de collége à Stanislas. Il était, comme moi, fou de musique, de littérature, de poésie, de peinture, de toutes les belles choses qui ne fleurissent qu'à Paris, et quiconque m'eût dit alors que Clérisseau passerait trente ans sans remettre le pied dans la capitale par excellence, m'eût paru un bien mauvais prophète. Mais l'homme propose et Dieu dispose. A peine sorti des bancs de philosophie, Clérisseau se trouva chef de famille par la mort de ses parents: il fallut recueillir et débrouiller une succession embarrassée. Bientôt l'amour se mit de la partie: il ne perdit pas Troie, mais il retint mon ami, qui, pour s'en guérir, se maria; puis les enfants arrivèrent à la file, et leurs petits bras enlacés autour du cou de leur père lui furent des chaînes d'autant plus fortes qu'elles étaient plus faibles. D'ailleurs, pour aller de Lodève à Paris, il fallait alors cinq nuits et six jours: on partait avec des cheveux blonds, et on débarquait rue de Grenelle-Saint-Honoré avec des cheveux gris. Était-ce la poussière? Était-ce la durée du voyage? Les érudits ne s'accordent pas sur cette question que l'histoire éclaircira.
Petit à petit les années s'écoulèrent: Auguste dut songer à marier Victorine, sa fille aînée. Antoine, son fils, n'avait pas la vocation militaire; on lui fit un remplaçant, qui, vu le congrès de la paix et la guerre de Crimée, coûta horriblement cher. Louise, la fille cadette, voulut entrer au couvent; on pleura beaucoup, et on travailla de bon cœur à sa dot et à son trousseau. Jacques, le second fils, eut des velléités d'alexandrins, ce qui exigea, de la part de ses parents, la plus énergique surveillance. Ensuite madame Clérisseau tomba malade. Son médecin lui ordonna d'aller passer l'hiver à Nice, et Auguste était trop bon mari pour ne pas l'y accompagner. Elle y mourut au bout de cinq mois; mais le médecin de Nice assura qu'elle serait morte six semaines plus tôt si elle était restée chez elle, et ce fut une consolation pour l'époux inconsolable. On était alors au printemps de 1859.
Une fois son deuil expiré,--et Clérisseau le fit durer en conscience,--il se trouva un peu plus libre qu'il ne l'avait jamais été depuis le collége, où il ne l'était pas du tout. Antoine, l'exonéré, plaidait avec succès le mur mitoyen; Jacques, le poëte, était clerc d'avoué. Victorine, bien mariée, Louise religieuse, n'avaient plus besoin de leur père. Clérisseau, enrichi par le décès d'un oncle tombé en enfance avant d'avoir le temps de le déshériter, songea à Paris qu'il regrettait toujours, et m'y donna rendez-vous pour le mois d'avril: il se proposait, me disait-il, de reprendre où nous l'avions laissée notre charmante camaraderie, et il réglait d'avance le programme de nos journées parisiennes. Nous irions aux Italiens et à l'Opéra, comme au beau temps de madame Malibran et de _Robert le Diable_, de Rubini et de la _Sylphide_; au temps où nous _faisions queue_, par un froid de dix degrés, dès deux heures de l'après-midi. Nous suivrions les cours de la Sorbonne et du collége de France, comme à l'époque où nous allions applaudir MM. Guizot, Cousin et Villemain. Nous irions le matin à l'exposition de peinture, le soir au Théâtre-Français, pour nous décider enfin entre les classiques et les romantiques, entre Ingres et Delacroix, entre Racine et Victor Hugo. Nous ferions quelques excursions à travers ce qui reste du vieux Paris, afin d'y amasser des trésors de couleur locale, d'en bien pénétrer le sens et l'histoire, d'y recueillir une à une ces reliques du temps passé, sans lesquelles toutes les magnificences présentes ne sont que luxe de parvenu. Il profiterait, lui, Clérisseau, de quelques anciennes connaissances qui nous ouvriraient les salons les plus spirituels et les plus lettrés de Paris, pour réapprendre à causer, ce que l'on oublie en province; pour renouer le fil de ces conversations délicates, fines, légères, élégantes, polies, qui sont un des charmes et une des gloires de la société française: «Tu le vois, ajoutait-il avec une simplicité touchante, je m'accroche où je peux, comme le naufragé: mon cœur est mort, sauf ce que j'en garde pour mes enfants; je veux chercher avec toi un refuge dans les jouissances de l'esprit, de l'imagination et de l'art.»
Il arriva ce qui arrive presque toujours aux rendez-vous les mieux raisonnés. J'y manquai, une affaire urgente me retenait ici: un mois après, j'étais à Paris, je courus rue de l'Université, hôtel des Ministres, où Clérisseau s'était logé; au lieu de sa bonne figure, j'y trouvai la lettre que voici:
«Pardonne-moi, mon cher ami, de m'être enfui avant ton arrivée, comme je te pardonne d'avoir manqué la mienne. Tu sais l'histoire de ce Marseillais qui, descendu la nuit dans un de ces affreux hôtels voisins de la gare et n'ayant aperçu le lendemain matin, de sa fenêtre, que les terrains vagues, les tuyaux de cheminée, les boutiques borgnes de la rue de Lyon et la grande muraille noire de la prison de Mazas, s'écria avec son accent inimitable: «C'est là leur Parisse!!!» et, haussant les épaules, repartit immédiatement pour Marseille sans vouloir en connaître davantage. Eh bien, mon vieux camarade, j'ai fait, sauf les détails, comme ce brave citoyen de la Cannebière. Voici le bulletin de mon odyssée parisienne.
«Le premier soir (1er avril, date fâcheuse!) je retournai d'instinct à nos premières amours et j'allai aux Italiens.... Un parterre à moitié vide, une salle somnolente, quelques bravos inintelligents ou d'une froideur glaciale, voilà pour le public; de vieux chanteurs ennuyés, disant du bout des lèvres une musique qu'ils ne comprennent plus, voilà pour les artistes. Mon voisin de stalle m'affirmait, entre deux bâillements, qu'Assur, Sémiramide, Arsace et Idreno avaient, à eux quatre, deux cent dix-sept ans; je n'ai pas vu leur acte de naissance, mais je suis tenté de le croire. Ce qu'il y a de plus drôle,--ou de plus triste,--c'est que j'avais lu, le matin même, un article écrit par un beau monsieur, porteur de magnifiques favoris plus noirs que nature, article d'où il ressortait que chacun de ces artistes avait chanté comme un ange, qu'on les avait acclamés, rappelés, couverts de fleurs, que l'enthousiasme de la salle tenait du délire, que l'on n'avait jamais assisté à pareille fête, et une foule d'_et cætera_. On m'a dit que c'était là de la critique transcendante, à l'usage des raffinés du dix-neuvième siècle.
«Le lendemain, je suis allé faire un tour à la Bourse. O mon ami, quels échantillons de l'espèce humaine! quelles vociférations sauvages! quel monde! quelle langue! quel temple! quel dieu! Mais, ce qui m'a le plus étonné, c'est que j'ai rencontré là, se pavanant et gesticulant au milieu des groupes, trois ou quatre de mes compatriotes qui n'oseraient plus se montrer dans nos rues, de peur d'être lapidés par les gamins et hués par les honnêtes gens. Le notaire Véruchon, par exemple, qui, avec ses airs de bon apôtre, avait capté la confiance de nos riches et de nos pauvres, et a levé le pied en réduisant à la misère plus de cinquante familles! Et Fourcheux, le négociant fripon, dont la faillite a désolé notre marché! Véruchon et Fourcheux étaient là, drapés dans des raglans magnifiques, et causant gravement affaires avec d'autres raglans qui, très-probablement, ne valaient pas mieux. Il paraît que la province envoie comme cela, à Paris, ceux de ses enfants qui lassent son indulgence maternelle, et que Paris s'en accommode fort complaisamment. Plusieurs de ces émigres involontaires amassent une belle fortune; ils ont alors pignon sur rue, appartements blanc et or, chevaux, voitures, livrée, chinoiseries, tableaux, chalets, villas, crédit ouvert chez Chevet, grandes et petites entrées à l'Opéra. Maintenant, après ces échauffantes journées, sans cesse ballottées entre le million et l'_exécution_, figure-toi ces scories vivantes de la province _expurgata_, se répandant le soir dans les théâtres, dans les cabinets de lecture, dans les divans, partout où s'étalent les œuvres d'art, où se discutent les productions de l'esprit: quels gourmets de friandises intellectuelles et morales! quels dignes appréciateurs des délicatesses de la pensée et des délicatesses du cœur! quels juges infaillibles, quels experts autorisés en matière de sentiments, d'idées, de nuances, de scrupules, de raffinements chevaleresques! Quel excellent contrôle pour les pudeurs de l'âme, les chastes et romanesques tendresses, les saintes austérités de l'honneur, les rudes exigences de la probité, les respects et les grandeurs de l'histoire! Et si la littérature est l'expression de la société, que sera la littérature chargée d'exprimer une société pareille?
«Cette littérature, je l'ai retrouvée, le même soir, aux petits théâtres: dans ces théâtres où nous avions eu autrefois de si bons accès de fou-rire, j'ai cherché vainement un mot spirituel ou franchement gai. En revanche, d'ignobles gravelures, et surtout des exhibitions et des danses à faire rougir un _turco_: il n'y a plus de comiques, il y a des queues-rouges: il n'y a plus d'actrices, il y a des jambes: les pièces _à femmes_, les rôles à corset, à maillot, _à cuisses_, le _collant_, la polka finale, qui permet aux comédiennes de l'endroit de montrer aux binocles de l'orchestre tout ce que cache le peu de robe qu'elles portent encore; par là-dessus quelques beaux défilés et quelques décorations splendides, voilà le dernier mot de l'art dramatique en 1861. Parole d'honneur, j'aime mieux le pauvre petit théâtre de mon chef-lieu, et cela pour trente-six raisons; la première, c'est que je n'y vais jamais; dispense-moi des trente-cinq autres.
«Pour m'indemniser un peu, j'ai voulu aller à l'Exposition. Tu te souviens, mon ami, de celle de 1831, la dernière que nous ayons visitée ensemble, où éclatèrent à la fois les _Moissonneurs_ de Léopold Robert, le _Cromwell_ et les _Enfants d'Edouard_, de Paul Delaroche, la _Médée_ et la _Liberté_, d'Eugène Delacroix, les merveilleuses toiles de Decamps, les tableaux de Schnetz, d'Ary Scheffer, de Marilhat, de Delaberge, de Johannot, de Roqueplan, de Louis Boulanger, de Poterlet, de Dévéria, de Chenavard, de Paul Huet! Et, parmi les visiteurs de ce _Salon_, quel entrain! quelle verve d'admiration! quelle fougue de colères! Que de jeunesse dans ces yeux ardents, dans ces longues chevelures, dans ces chapeaux de ligueurs, dans ces justaucorps de velours! C'était risible peut-être, mais c'était passionné, fervent, convaincu. Cette fois, j'ai rencontré, dans les allées ratissées des Champs-Elysées, de bons bourgeois, bonnetiers ou notaires, avec leur livret sous le bras, préparant paisiblement leur pièce blanche et allant chercher ce régal artistique pour se délasser de leurs affaires. A ce nouveau public, un petit art friand et malsain sert une peinture proprement faite, où des qualités matérielles fort remarquables, mais très-uniformes, déguisent mal la pauvreté du style, l'absence de conviction et le néant de la pensée. Au bout de deux heures, je suis sorti avec un peu de tristesse et beaucoup de migraine.
«En revenant, je suis entré dans un cabinet de lecture: j'avais jeté un coup d'œil sur la devanture, et voici les titres des livres le plus en évidence, étalés à la place d'honneur: les _Cotillons célèbres_; les _Femmes galantes_; les _Maîtresses royales_; _Comédiennes et Courtisanes_; _Mémoires anecdotiques sur madame du Barry_; l'_Amour_; les _Souvenirs de Rigolboche_; les _Femmes de la Régence_, etc., etc. J'allais demander quelques explications à la maîtresse de l'établissement, lorsque la porte vitrée s'ouvrit avec fracas... Un coup de vent, un tourbillon, une mèche de cheveux voltigeant sur un crâne dénudé, un teint livide, un œil fiévreux, un paletot-sac friable comme de l'amadou, un chapeau rougi par la pluie, un pantalon tombant en charpie sur des bottes éculées, tout cela, cher ami, c'était Marc Stéphen, notre ancien _copin_ du collége Stanislas, maintenant critique, fantaisiste, bohème, homme de lettres.
«J'avais vu la veille, à la Bourse, des martyrs de l'argent; à présent, j'avais sous les yeux un martyr de la littérature; créations parisiennes, mon cher, et qui doivent nous consoler de rester attachés où nos chèvres broutent! Ce Marc Stéphen n'est ni un imbécile, ni un enfant trouvé; il a fait de très-bonnes études; il appartient a une excellente famille de Draguignan; il pourrait être aujourd'hui un bon _gentleman farmer_, tranquille, honoré, utile, cultivant ses terres, faisant le bonheur d'une honnête femme. Mais, au sortir de l'école de droit, le démon littéraire l'a saisi et n'a plus lâché prise. Il souffre, il jeûne, il patauge dans tous les cloaques de Paris. Ses propriétés, vendues à bas prix, se sont monnayées en quelques fragiles capitaux; ceux-ci, à leur tour, se sont gaspillés en impôts ordinaires et extraordinaires que la bohème pauvre prélève sur la bohème riche: dîners offerts aux confrères qui délivrent des brevets de génie; argent prêté, sur le boulevard, à des Schaunard faméliques; fondations de petits journaux destinés à démolir les vieilles réputations, à en créer de nouvelles, et à mourir d'inanition à leur cinquième numéro, faute d'un sixième abonné. Bref, au bout de trois ans, tout l'avoir de Marc Stéphen s'en était allé; le talent n'était pas venu, et la gloire encore moins! Il a trente ans à peine, et il paraît en avoir soixante. Pour un million en perspective et un fauteuil à l'Académie, nous n'accepterions, ni toi ni moi, la somme de tortures, de privations, de déboires qui compose son existence; mais il est rivé à cette existence horrible comme un forçat à sa chaîne; il ne pourrait plus respirer un autre air, ni vivre une autre vie! En le voyant au seuil de cette sombre et humide boutique, crotté, mouillé, hâve, blême, décharné, presque en haillons, sous un ciel bas, qui, depuis trois semaines, n'a pas cessé de tamiser une pluie fine et drue, je n'ai pu m'empêcher d'évoquer en idée le ciel de la Provence, les plaines du Var, et de me figurer cet infortuné galérien de la fantaisie à la place où il devrait être, au milieu des lentisques et des citronniers, sur la terrasse d'une jolie villa, souriant à une jeune mère entourée de joyeux enfants.
«Marc Stéphen était dans un de ses moments d'âpre franchise: le malheureux n'avait pas dîné la veille! Il m'a pris le bras, et, m'entraînant hors du cabinet de lecture, il m'a dit d'une voix saccadée comme une pulsation fébrile:
«--N'écoute pas cette vieille débitante de poisons! Tous les livres qu'elle t'offre sont des ordures... Mais voilà comment se font les succès maintenant! Une compagnie d'assurances, une société en commandite entre le livre, la pièce et le juge: loue-moi, je te loue; vous nous louez, nous vous louerons, ils se louent; et le public achète! Hachette! Tiens! je fais des mots à présent!
«Et, de sa voix stridente, Marc Stéphen entonna une philippique furieuse contre nos célébrités littéraires; elles y passèrent toutes ou presque toutes: celui-ci vendait sa plume au plus offrant; celui-là mettait en coupes réglées la vanité des auteurs et des artistes: A... était un histrion, B... un charlatan, C... un bavard, D... une girouette, F... s'était compromis dans une affaire véreuse qui le plaçait sous la dépendance d'une courtisane madrée; G... vivait des bienfaits d'une femme entretenue qui prêtait à la petite semaine; L.... s'abrutissait d'eau-de-vie pour se consoler de l'infidélité d'une actrice qui l'avait trahi pour son coiffeur; M..., enragé défenseur des bonnes doctrines, avait des mœurs suspectes, et n'eût pas complété le nombre des dix justes nécessaire au salut des villes maudites; P.... avait fait de l'emprunt une science rivale du whist et des échecs. Il y en avait, comme cela, pour tous les goûts et pour toutes les lettres de l'alphabet. A en croire Marc Stephen (mais je ne le crois pas, il était trop en colère!), il y aurait quelque chose de bien extraordinaire. Ces illustres, ces fiers démocrates de la littérature seraient des _libéraux_ et des Spartiates pour rire. Ils se soucient de la liberté comme des vieilles lunes: l'un spécule sur un titre, l'autre sur un vice; un troisième, pour rouler carrosse et dîner chez Véfour, s'est fait l'homme lige d'un riche agioteur qui lui paye ses vertus à tant par mois et ses opinions à tant la ligne; presque tous les journaux à grandes fanfares et à grand style appartiennent à des hommes d'argent qui nourrissent, voiturent, gouvernent, enrichissent et aplatissent les hommes d'idées. Ces Cassius et ces Catons de la démocratie littéraire ont une attitude admirablement héroïque et intrépide vis-à-vis du bon Dieu, du pape, des évêques, des curés, des religieux, des religieuses, des royautés déchues, des grandeurs du passé, et, en général, de toutes les puissances qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se défendre en ce monde; mais (c'est toujours Marc Stephen qui parle), dès qu'il s'agit des pouvoirs en plein exercice, des grandeurs du moment, des princes et princesses possédant un palais, un salon à manger et une antichambre, la scène change; leur échine devient d'une étonnante souplesse; ils en remontreraient aux courtisans de Versailles et de l'Œil-de-Bœuf. Comme tous les gens mal élevés, ils ne saluent pas du tout ou ils saluent trop bas; leur vie se partage entre l'insolence et le servilisme: il y en a qui, s'il le fallait absolument, prouveraient au prince Napoléon que c'est lui qui a pris Sébastopol; il s'en rencontre qui, pour se rendre utiles et agréables, allumeraient les candélabres, battraient les tapis et frotteraient les assiettes chez telle princesse à la mode ou tel ministre prépondérant. Je te répète que c'est Marc Stephen, Marc Stephen affamé, furibond et frissonnant de fièvre, qui débitait à mon oreille toutes ces choses incroyables; je ne les crois point, et je n'en prends pas la responsabilité.
«Il parla ainsi pendant une heure, âpre, excessif, nerveux, forcené, parfois éloquent. Au moment où, passant en revue mes auteurs de prédilection, il entamait Octave Feuillet, j'essayai de l'arrêter:
«--Je dois t'avouer, lui dis-je, que les belles dames de mon arrondissement ont un faible pour celui-là.
«--Les belles dames de partout, depuis le palais jusques au comptoir, et c'est ce qui m'enrage! a repris mon homme en redoublant de fureur; mais il le payera... Vois-tu, Clérisseau! c'est encore là une des industries de cet exécrable Paris. Quand un succès est trop éclatant pour qu'on puisse l'amortir, on procède par le moyen contraire. On étouffe le triomphateur sous son triomphe, comme Néron étouffa ses convives sous une pluie de roses. Si tu vivais parmi nous, tu rencontrerais quelques-uns de ces fruits secs du succès de vogue: ils te feraient pitié; leur vie se passe à expier l'engouement d'un trimestre. Ils ont beau faire, ils ont beau dire: «Mais, Athéniens, regardez-moi! Je suis le même homme que vous avez fêté, couronné, déifié...» Vains efforts! C'est à peine si l'on se souvient de leur nom et de leur date. Les malins le savent bien, et, quand un succès les offusque, ils s'arrangent en conséquence. Aussi, lorsque je vois le héros du jour porté à bras tendus sur le pavois de vingt feuilletons, au milieu des acclamations de la foule, sais-tu à quoi je songe? Au bœuf gras, revêtu d'une housse à crépines dorées, enguirlandé de festons et de bouquets, présenté aux grands de ce monde, escorté de tous les dieux de la fable, assourdi de clarinettes et de trombones... et mené à l'abattoir... l'abattoir, l'oubli!...
«Mon cœur se serrait pendant que Marc Stephen me révélait ainsi les misères de ce trottoir parisien que nous avons quelquefois la bonhomie d'envier. Tout à coup il s'est arrêté, et, pressant ma main avec un mélange d'amertume et de cynisme, il m'a dit:--Mon ami, je viens de te faire pour cinq francs de littérature; prête-moi cent sols!...
«J'ai tiré à la hâte trois ou quatre louis et les ai glissés, en rougissant, entre ses doigts qui tremblaient un peu; il m'a remercié du regard, et, bégayant une parole d'adieu, il a disparu dans le passage Jouffroy.
«Que te dirai-je? Je commençais à en avoir assez de ma nouvelle épreuve parisienne, à trente années de distance. Tu n'arrivais pas, et je ressentais d'heure en heure une impression analogue à celle que l'on éprouve lorsque l'on retrouve quinquagénaire, triste, désabusée et ridée, une femme que l'on a aimée à vingt ans. Cependant il me répugnait de lâcher prise si vite. Un monsieur, connaissance très-éphémère que j'avais faite dans le wagon et qui m'avait suivi dans mon hôtel, m'assura que l'on avait encore à Paris énormément d'esprit, qu'il ne s'agissait que de savoir le trouver. Mon cicérone d'occasion prétendait qu'il n'y avait plus de salons; mais il ajoutait que, si je voulais aller m'asseoir dans un café du boulevard qu'il me désigna, j'entendrais des choses excessivement spirituelles et plaisantes; je me le tins pour dit, et, vers cinq heures, j'étais installé devant une table, entre la colonnade des Variétés et le coin de la rue Vivienne. L'absinthe coulait à pleins bords dans les verres de mes voisins.
«Je pris machinalement un petit journal, qui passe pour avoir, à lui seul, plus d esprit que tous les autres ensemble: j'y lus des anecdotes de coulisses, destinées à renseigner les cinq parties du monde sur les détails de la vie privée des barytons et des jeunes premiers, des comiques et des ingénues. Celui-ci a un tilbury, celle-là est meublée en palissandre; cet autre a un valet de chambre qui joue à la Bourse, cette autre possède une soubrette qui sait le latin. Ces particularités si intéressantes, attendues et accueillies avidement par un public spécial, redoublent chez tous ces gens-là le sentiment de leur importance: ils sont gonflés comme des ballons. Puis s'alignaient les lettres aigres-douces, échangées entre directeurs, auteurs, critiqueurs, nouvellistes, chroniqueurs; les feux croisés de répliques, de réclames, de récriminations, de démentis; poignées de mains qui voudraient bien être des griffes pour percer jusqu'à l'os; parades en plein vent de tous les amours-propres, de toutes les haines, de toutes les colères, de tous les scandales de ce petit art, de cette basse littérature, dont vivent dix mille Parisiens et qui vitaux dépens de cinquante mille autres. C'était tout: les dernières pages appartenaient aux annonces: boutique sur boutique! Impatienté de ma lecture, je voulus me dédommager en écoutant. C'est ici que le véritable esprit français entre en scène.
«Justement cinq ou six célébrités s'étaient groupées près de ma table. Il y avait là les héros du succès d'argent, des hommes dont les calembours sont cotés entre l'Orléans et le Crédit mobilier; des capitalistes qui, en faisant rimer _je t'aime_ avec _bonheur suprême_, ont amassé cent mille livres de rentes. J'étais tout oreilles. Deux de ces messieurs avaient des physionomies d'employés aux pompes funèbres: un troisième venait de jouer à la hausse: il perdait en huit jours ses droits d'auteur de toute l'année: vingt bordées de sifflets ne l'auraient pas tant consterné. Deux autres discutaient violemment sur la question de savoir s'ils confieraient leur prochain rôle travesti à mademoiselle Alphonsine ou à mademoiselle Virginie:
«Je te dis qu'Alphonsine a plus de _chien_!
«--Oui, mais Virginie est la _toquade_ de ces petits gandins de l'orchestre...
«Ils en étaient là de leur discussion, lorsque survinrent deux autres de leurs spirituels confrères; la conversation s'anima: j'écoutais à en perdre la respiration.
«--Bonjour, ma _vieille_... Eh bien, ce pauvre B... a _remercié son boulanger_!
«--Hélas! oui; c'est comme D... il vient de _dévisser son billard_.
«--Ah! que veux-tu? il était trop _pochard_; il prenait trop de _casse-gueule_; il était _paff_ quatre ou cinq fois par semaine; il n'y a pas quinze jours que je le rencontrai aux _Délass.-Com._, il avait _tordu le cou à vingt perroquets_. Enfin, le pauvre diable, il a _cassé sa pipe_!
«--Que fais-tu ce soir?
«--Je vais _siffler une chope_, puis je _dégoiserai une babillarde_ à papa, qui a _le sac_; ensuite, je me mettrai _dans une roulotte_; j'enverrai mon _larbin_ chercher Césarine, qui est dans la _dèche_, et, si elle veut, nous irons _bouffer_ quelques pieds truffés au _pavillon d'Armenonville_.
«J'étais ahuri; je me demandais si mes deux voisins parlaient le lapon, l'iroquois ou le taïtien. Un garçon, à qui je donnai la pièce blanche, eut pitié de moi; lorsque tout le monde se fut levé pour aller dîner, il me nomma les deux causeurs: c'étaient deux vaudevillistes _éminents_.
«--Mais, lui demandai-je, quelle est donc cette langue?
«--C'est tout ce qu'il y a de mieux porté... Ces messieurs, qui ont tant d'esprit, ne peuvent pas parler comme vous et moi...
«--Soit; mais que veut dire, par exemple, dévisser son billard, remercier son boulanger, casser sa pipe?
«--Ah! l'on voit que monsieur est de la province: cela veut dire mourir.
«--Et se mettre dans une roulotte?--Prendre une voiture.--Et _dégoiser une babillarde_?--Écrire une lettre.--Et avoir le sac?--Être riche.--Et tordre le cou à vingt perroquets?--Boire une infinité de erres d'absinthe.--Et être dans la dèche?--N'avoir pas le sou... Mais, pardon, monsieur, voilà le public qui nous arrive: il faut que je me _sylphide_... Une demie au cinq! pas de Cogne au six! _L'Entr'aque_ demandé! Le _Const._ au neuf! Il est en main! Vlà, m'sieu, v'là...
«Là finit ma première et dernière leçon de français moderne, à l'usage des hommes d'esprit et des garçons de café. Je me remémorai le français de Pascal, de la Bruyère, de Fénelon, de _Gil-Blas_ et de _Zadig_, et je me dis que décidément la langue n'était pas en progrès; puis je songeai à ces salons ouverts autrefois à toutes les grâces, à toutes les élégances de l'esprit et du langage, et, vois à quel point un provincial peut-être arriéré! je regrettai ces salons.
«Il me restait encore une derrière épreuve à tenter; une longue et consciencieuse promenade à travers ce vieux Paris que nous aimions tant, et où, tant de fois, dans nos belles années de romantisme, nous avions pris plaisir à ressusciter les grandes figures de l'histoire, les grandes poésies du passé. Te souviens-tu de nos émotions et de nos extases quand parut, il y a trente ans, ce roman étrange de _Notre-Dame de Paris_, où déjà Victor Hugo demandait compte de tant de démolitions et de ruines?--Qu'avez-vous fait, disait-il, de ceci et de cela, et de cette autre chose encore, et de ce bijou de la Renaissance, et de cette dentelle du moyen âge, et de ces rosaces, et de ces ogives, et de ces sculptures, et de ces vieilles maisons qui ressuscitaient un siècle, et de ces rues tortueuses, pleines de souvenirs et de mystère, où l'imagination s'égarait sur les pas du temps? Et son génie, dès lors fertile en énumérations, déroulait en trente pages le tableau de ses griefs de poëte et d'antiquaire contre le Paris nouveau, le Paris blanchi à la chaux, élargi à l'équerre, tiré au cordeau, des niveleurs, des badigeonneurs et des maçons... Grand Dieu! que dirait-il aujourd'hui? Ce n'est plus la poésie et l'histoire de Paris que l'on détruit; c'est son âme, ce sont les derniers traits de son caractère, les derniers détails de sa physionomie; c'est sa vie, cette vie mystérieuse et intime qui, pour les villes comme pour les individus, pour les nations comme pour les familles, ne consiste pas dans la splendeur des palais et la régularité des édifices, mais qui réside dans un ensemble d'idées, de sentiments et de choses, unis par une solidarité séculaire et légués par les générations éteintes aux générations nouvelles. Là où j'avais laissé des rues, des maisons, des jardins, des monuments, des reliques, je trouvais de vastes espaces, sillonnés de grosses charrettes, qui empêchaient les passants de s'entendre, hérissés d'échafaudages qui dressaient sous un ciel sombre leurs sinistres silhouettes, encombrés d'échelles, de brouettes et de poulies, infestés de poussière ou d'une boue gluante qui faisait glisser les piétons, retentissants de cris grossiers ou sauvages, de coups de fouets, de grincements de roues, de hennissements de chevaux. Tout cela sera peut-être superbe un jour, mais, pour le moment, c'est affreux. Mon cœur se serrait à ces tristes spectacles; mon oreille était brisée par tous ces bruits discordants; je me crottais comme un provincial ou un caniche. A chaque instant, j'avais failli être écrasé, estropié, foulé, anéanti, pulvérisé; et lorsque, n'en pouvant plus de courbature, d'ahurissement et de fatigue, je voulais prendre un omnibus, tous les omnibus étaient complets. Hélas! trois fois hélas! j'étais réservé à une émotion plus cruelle encore et plus poignante. Je venais de passer, rue Croix-des-Petits Champs, devant une maison que l'on bâtissait ou badigeonnait. Tout à coup, à dix pas de moi, j'entends un cri épouvantable; je vois quelques curieux se précipiter avec des gestes d'effroi vers la porte cochère; je me retourne; une planche de l'échafaudage avait été mal assurée: elle s'était brusquement retournée, et deux hommes gisaient sur la dalle du trottoir, le crâne fendu, roide morts, sans avoir eu un moment pour se reconnaître, un instant, un seul, entre la vie et l'éternité. Ils étaient là, couchés sur la pierre, sanglants et livides, martyrs anonymes de cette civilisation à outrance, qui a ses férocités comme la Barbarie. La foule s'attroupait. Le propriétaire de la maison fit entrer les cadavres à la hâte; on ferma la porte cochère; le public se dispersa. Le lendemain, les journaux racontèrent en deux lignes ce _fait-Paris_; puis le corbillard des pauvres, la fosse commune, et tout fut dit.
«Encore une fois, mon ami, pardonne-moi: l'épreuve était trop forte pour un homme accoutumé au calme de la province et de la campagne; je me sentis entraîné par une force irrésistible; une sorte de terreur fantastique s'empara de moi: une heure après, ma malle était faite, et, le soir même, l'_express_, en me ramenant _at home_, me rendait le seul service que je voulusse désormais demander au _progrès_ contemporain. Pardonne-moi, et, pour mieux me prouver ton pardon, viens passer à la Grange-Neuve autant de semaines que je comptais passer de jours à Paris. Le printemps n'est pas fini; tu trouveras les acacias, les jasmins, les tilleuls et les rosiers en fleurs, et s'il te tombe quelque chose sur la tête, ce sera la plume d'une hirondelle ou le fétu de paille d'un nid de rossignol; ce ne sera ni un moellon, ni un maçon. Ton vieil ami,
«CLÉRISSEAU.»
Là se terminaient les écritures de M. Toupinel et la première partie de mon supplice.