‹ Les Jeudis de Madame CharbonneauChapitre 6 sur 26 · IV

IV

UN MAIRE DE VILLAGE

Jeudi, janvier 186..

....Cette série de petites leçons ne m'avait donc pas corrigé! Ce soir encore, me voici tout penaud, et pourquoi? parce qu'un mot prononcé par madame Charbonneau et ses habitués avait réveillé mes méchants instincts.

Jeudi dernier, au moment où le redoutable Toupinel interrompait sa lecture pour boire un verre d'eau sucrée, j'avais entendu M. Verbelin dire à la maîtresse de la maison:

«Croyez-vous, madame, que nous ayons ce soir môsieur le maire de Gigondas?»

Quelques instants après, un violent coup de sonnette ayant forcé M. Toupinel de s'arrêter, M. Dervieux avait murmuré _sotto voce_:

«C'est peut-être M. le maire de Gigondas.»

Enfin, pendant que, rangés autour de la table, nous prenions le thé hebdomadaire, prélude et signal du départ, M. Galimard s'était écrié d'un air de regret:

«Décidément nous n'avons pas eu M. le maire de Gigondas!

--Je n'y comptais pas trop pour ce soir, répondit madame Charbonneau en me présentant ma tasse toute sucrée; mais je suis à peu près sûre qu'il viendra jeudi prochain.»

Et, tandis qu'elle parlait, sa figure intelligente et fine avait une expression sournoise, que je traduisais ainsi:--Voilà qui vous regarde, monsieur l'auteur comique! C'est une proie que je vous destine!

M. le maire de Gigondas! Quel original, quel type, quel crustacé, quel cryptogame pouvait se cacher sous cette appellation grotesque! Quelle variété de l'espèce provinciale et villageoise allais-je découvrir sous cette écharpe? Dans une de mes promenades misanthropiques, j'avais pénétré jusqu'à Gigondas. C'est un village ou plutôt un hameau juché tant bien que mal à l'angle d'une colline chauve, où la roche calcaire se marie agréablement au _safras_, argile durcie par le soleil. Derrière le village, de maigres garrigues s'étendent jusqu'à la route départementale que côtoient, à l'horizon, quelques mamelons grisâtres, parsemés d'oliviers poudreux et de chênes-verts rabougris. Au bas du coteau, une plaine assez riche, mais continuellement menacée des débordements de l'Ouvèze, jolie et dangereuse rivière, à demi cachée sous d'épaisses oseraies. Les hauteurs que domine le grêle clocher de Gigondas suivent une ligne si irrégulière, si accidentée, si profondément reployée sur elle-même, que l'on se croirait au bout du monde, bien que la ville ne soit pas très-loin. Des éperviers planent autour des rochers; des alouettes gazouillent dans le bleu du ciel. Le jour où j'y avais promené ma tristesse et mon ennui, novembre commençait. Un vent froid, imprégné de brouillard, gémissait à travers la _Combe_: la pluie avait grossi l'Ouvèze, dont j'entendais au loin le ronflement monotone. J'avais traversé le village sans rencontrer âme qui vive: à voir ces enclos vides, ces portes closes, on eût pu le croire abandonné. Un enfant, qui pleurait près d'un tas de fumier et à qui je demandai mon chemin, ne put pas me l'indiquer. Le cœur encore saignant de mes déceptions parisiennes, j'avais éprouvé, à ce triste spectacle, une sorte d'amer contentement.--Oui, me disais-je, c'est le bout du monde: l'oubli, le repos, l'assoupissement de toute sensation et de toute pensée, sont ici, dans ce coin de terre, entre ces rochers. De tous les habitants, depuis le maire jusqu'au garde champêtre, il n'en est pas un, à coup sûr, qui sache même le nom des hommes dont j'ai à me plaindre et des choses qui m'ont froissé. C'est tout au plus s'ils savent que Paris existe; encore l'ignoreraient-ils, si le _Moniteur des communes_ ne le leur rappelait de temps en temps. La civilisation, l'art, les lettres, les journaux, les salons, les revues, les théâtres, les coteries, les coulisses, tout ce qui m'a charmé et trahi disparaîtrait tout à coup de ce monde, nul ici ne s'en douterait. Je jetterais aux échos de cette colline les noms les plus sonores de notre siècle, Chateaubriand, lord Byron, Walter-Scott, Rossini, Hugo, George Sand, Lamartine, Balzac, l'écho les redirait indifféremment; ils tomberaient dans le vide, comme tombe au fond de ce précipice ce caillou roulé sous mes pieds. Le maire de ce hameau est sans doute un de ces paysans incultes dont l'orthographe et le style amusent les petits journaux. Au fait, pourquoi pas? N'est-il pas plus heureux, plus sage peut-être dans son ignorance que moi dans ma littérature? Cet agreste cimetière que j'aperçois là-bas n'a-t-il pas, tout comme le Père-Lachaise, le secret de la suprême égalité?

Telles avaient été mes réflexions le jour de ma promenade. Aussi, ces seuls mots: M. le maire de Gigondas! répondant à ce souvenir, avaient-ils éveillé en moi mille velléités de moquerie trempée de tristesse. Ce soir, je suis arrivé de fort bonne heure chez madame Charbonneau, afin de ne pas manquer l'entrée de M. le maire de Gigondas. Les habitués, les beaux esprits, les lettrés, M. Verbelin, M. Dervieux, M. Toupinel, n'ont eu garde de se faire attendre. L'assemblée était au grand complet, lorsque Isidore, un gros garçon joufflu, passé dans la maison à l'état de maître Jacques, a annoncé, de toute la force de ses poumons:

«M. le maire de Gigondas!»

Le nouveau venu a paru sur le seuil; j'ai poussé un cri de surprise:

--Mais c'est Georges de Vernay!

--Lui-même, mon cher Calixte, votre ex-confrère, m'a-t-il dit en me serrant la main avec un calme mélancolique; lui-même, ayant dit adieu aux vanités de ce monde, et récitant tous les matins le _O fortunatos nimium_ de notre cher Virgile.

Georges de Vernay est un gentilhomme provençal qui a occupé, pendant dix ou douze ans, une place dans la littérature parisienne. Puis sont venus les mécomptes, les orages, les ingratitudes, tous ces ennuis, tous ces déboires auxquels ne saurait échapper un homme du monde, un homme bien élevé, ne voulant pas rester un _amateur_ ou un _dilettante_ de lettres, et entré trop avant dans la vie littéraire. J'en avais ignoré le détail, étant alors en voyage et n'ayant jamais eu avec Georges de rapports bien intimes. Seulement je sus, à mon retour, qu'il avait quitté Paris un beau soir, annonçant l'intention de voyager longtemps et dans des pays tellement lointains, que nul ne pourrait espérer ni demander de ses nouvelles. Cette disparition subite avait fait jaser pendant quelques jours: «Tiens! tu ne sais pas? c'est singulier! Georges de Vernay est parti pour l'Océanie... ou pour Enghien; pour les îles Sandwich... ou pour Asnières! Après tout, il n'a pas mal fait; le pauvre garçon baissait depuis quelque temps.» Puis on avait cessé d'en parler ou même d'y songer; l'oubli s'était hâté d'inscrire le nom de Georges au chapitre des absents. Nous autres, enfants d'un siècle où tout se nivelle, se morcelle et se multiplie à l'infini, nous sommes obligés de faire tous les jours un peu de bruit pour qu'on s'aperçoive de notre présence. Du moment que nous manquons à l'appel, nous n'existons plus. Nous ne gravons dans le granit ni notre nom, ni notre œuvre; nous traçons à la hâte sur le sable mouvant quelques caractères rapides que le lendemain efface. Georges de Vernay n'écrivait plus; on ne le rencontrait plus sur les boulevards; on ne savait plus où aller le trouver pour fumer ses cigares ou lui emprunter de l'argent: donc, il n'y avait plus de Georges de Vernay. La causerie des divans, des foyers, des brasseries et des trottoirs avait passé à un autre sujet: une révolution ou un ténor, un nouveau journal ou un Pierrot des _Funambules_, un procès scandaleux ou un roman réaliste.

Après avoir joui de ma surprise et échangé avec Georges les politesses d'usage, madame Charbonneau lui a dit:

--Eh bien, monsieur de Vernay! vous voilà en pays de connaissance; vous ne dédaignerez plus mon salon comme trop provincial pour recevoir vos confidences. Que faites-vous dans votre pittoresque retraite? Une comédie ou un drame? un roman ou un livre de morale?

--Moi, madame! a répliqué Georges, non sans une légère nuance d'ironie et d'amertume qu'il s'efforçait de déguiser sous un air de bonhomie; j'ai présidé hier mon conseil municipal en patois; j'ai écrit à l'agent voyer du canton pour lui demander le redressement de mon chemin vicinal, et j'ai perdu trente-six fiches, au boston, avec mon maître d'école, mon adjoint et mon curé...

--Mais vous vous tenez du moins au courant des nouveautés et des nouvelles? a repris madame Charbonneau sans se déconcerter. Voyons, que pensez-vous des derniers ouvrages et des derniers succès dont nous parlent les journaux? que pensez-vous de l'école Flaubert et Feydeau? des pièces de MM. Théodore Barrière et Dumas fils? Comptez-vous aller à Paris pour assister à la réception de M. Victor de Laprade succédant à Alfred de Musset? Ce sera curieux: le spiritualisme de Frantz et d'Herman se mesurant avec le scepticisme de Rolla!

--Hélas! madame, je n'ai lu, depuis un mois, qu'une brochure sur l'oïdium, des numéros dépareillés du _Messager de Vaucluse_, les circulaires de mon sous-préfet, le bulletin des actes administratifs, et trois lettres de marchands de graine de vers à soie. J'ignore ce que c'est que M. Victor de Laprade, et n'ai jamais entendu parler ni d'Herman, ni de Frantz; quant à Alfred de Musset, j'en ai gardé un vague souvenir: c'était, je crois, un habitué du café de la Régence, il avait fait des vers dans son jeune temps; il buvait un affreux mélange d'absinthe et de bière...

--Monsieur de Vernay! a interrompu madame Charbonneau en fixant sur Georges ce regard pénétrant dont il est difficile de soutenir l'expression; l'affectation ne sied pas aux gens d'esprit, et l'affectation de simplicité moins que toutes les autres. Dans cette façon de nous rappeler à nos moutons, à l'oïdium et aux vers à soie, n'y a-t-il pas encore un peu d'orgueil et beaucoup de dédain? «Il faut à cette âme puissante Rome ou le désert,» dit le héros des _Martyrs_, à propos de saint Jérôme. Voilà votre devise, à vous tous, volontaires de la solitude et de l'oubli, démissionnaires de la civilisation et de la célébrité parisiennes. Vous êtes saint Jérôme et nous sommes le désert; mais saint Jérôme avait Dieu et la prière, et vous n'avez que vos regrets!... L'oïdium, les vers à soie, le boston avec votre adjoint!... tout votre horizon finissant aux rochers de Gigondas!... c'est bon à dire aux imbéciles, et nous devons vous savoir gré de la préférence... Au fond, vous n'en pensez pas un mot, et vous seriez désolé qu'on le pensât. A qui ferez-vous croire qu'on puisse, à quarante ans, brûler tout ce qu'on a adoré et adorer tout ce qu'on a brûlé? Laisser là Paris, l'art, la poésie, la musique, le théâtre, les succès, l'esprit, le mouvement, le bruit, et se passionner pour les intérêts d'une commune de trois cents habitants?... Souvenez-vous du vieux proverbe: «Qui veut trop prouver ne prouve rien.»

--Vous avez raison madame, et j'ai tort, a dit Georges en s'inclinant.

--Eh bien, a poursuivi madame Charbonneau avec son charmant sourire, puisque vous avouez votre faute, laissez-moi vous imposer votre pénitence. Il n'y a, en fait d'aveu, que le premier pas qui coûte; ne vous arrêtez pas en si beau chemin; faites quelque chose de plus spirituel et de plus charitable que de nous parler de votre conseil municipal et de vos chemins vicinaux; dites-nous par quelle série de désabusements, de mécomptes, de coups d'épingle empoisonnée, vous en êtes arrivé à haïr ce que vous avez aimé.... Racontez-nous vos impressions de voyage à travers la littérature contemporaine. Montrez-nous, par un coin, ce côté des coulisses littéraires où le public n'entre pas. Peut-être, en nous disant ce que vous avez souffert, en reproduisant la silhouette de quelques-uns de vos confrères, en esquissant les symptômes de quelques-unes des maladies morales qui infestent la république des lettres, jetterez-vous un peu de jour sur plusieurs points restés obscurs ou inexplicables pour des ignorants comme nous. Ce sera un cours familier de littérature, débité, à deux cents lieues de Paris, entre deux tasses de thé, et sans prétention de faire concurrence à notre cher et pauvre Lamartine.... Allons, monsieur de Vernay, un peu de franchise et de courage!

--Vous le voulez? Eh bien, soit! a répliqué Georges après un moment d'hésitation. J'essayerai, pour vous amuser et vous instruire,--fût-ce à mes dépens!--de feuilleter avec vous quelques chapitres de mes _Mémoires pour servir à l'histoire littéraire de mon temps_. Aussi bien, le moment n'est pas mal choisi; j'ai là mon confrère Calixte, dont les souvenirs seront, j'en suis sûr, d'accord avec les miens. Les recherches érudites de notre excellent M. Toupinel me serviront, au besoin, de pièces justificatives. Seulement, il me faut huit jours,--huit jours de solitude et de travail à Gigondas,--pour retrouver et rajuster ces feuilles éparses, pour idéaliser les passages trop personnels, pour imaginer ces déguisements et ces pseudonymes plus ou moins diaphanes dont mademoiselle de Scudéry n'a pu se passer pour ses _portraits_ et La Bruyère pour ses satires. La pendule marque dix heures moins cinq minutes; M. Verbelin cherche son chapeau, et le thé ne peut rester plus longtemps sourd aux murmures de la bouilloire. Je propose donc l'ajournement à jeudi.

On a voté l'ajournement à l'unanimité, et toutes les attentions de l'assemblée ont été désormais pour Georges de Vernay. Il a eu la première tasse, et il m'a semblé que madame Charbonneau y mettait le plus gros morceau de sucre. Voilà Georges premier rôle, et moi descendu au rang infime de confident ou de comparse. Et j'arrivais avec l'espoir de m'égayer aux dépens du maire de Gigondas!... C'est bien fait!