Chapitre 1 La ménagerie de la comtesse Koumiassine.
Il avait neigé toute la journée, et la nuit promettait de n’être pas meilleure. Un chemin à peine battu dans la neige molle, et recouvert à tout moment par les gros flocons lourds et paresseux, conduisait des communs à la maison seigneuriale. Les domestiques, en habit noir, en cravate blanche, couraient sans cesse à la cuisine, située au milieu de la cour, et revenaient portant des plats d’argent recouverts de cloches de métal ; le maître d’hôtel s’avançait de temps en temps sur le perron, gourmandant à droite et à gauche du ton le plus rogue, puis reparaissait, obséquieux et souriant, derrière la chaise de la comtesse Koumiassine.
Les marmitons allaient et venaient, recevant des domestiques des taloches ou des coups de pied qu’ils rendaient avec usure aux chiens de garde attirés par l’odeur du repas ; le cuisinier criait à tue-tête, furieux contre les laveuses de vaisselle ; et, sur ce va-et-vient inséparable du dîner de chaque jour, la neige tombait lentement, faisant reluire par transparence ses prismes de diamant le long des fenêtres bien éclairées.
La comtesse Koumiassine n’avait point d’hôtes à sa table ce jour-là : sa maison suffisait seule à lui tenir compagnie. Le comte était absent, il faisait sa tournée annuelle dans ses terres de Crimée. Près de la comtesse, à sa droite, siégeait le gouverneur de son fils, un Allemand aux joues rouges, aux cheveux blond pâle, aux yeux bleu faïence, qui avait toujours l’air d’avoir trop dîné. À son côté était assis le jeune comte, âgé de huit ans et demi, pétillant d’esprit et de malice, ignorant comme une carpe et capable d’en remontrer à son précepteur sur la dialectique ; détestant d’ailleurs le gouverneur allemand, parce qu’il avait succédé à son ancien menin[1] français, moins instruit peut-être, mais qui faisait si bien les queues de cerf-volant !
À gauche de la comtesse se tenait, orgueilleusement plantée sur une chaise, la gouvernante anglaise de sa fille, miss Junior, qui ne ressemblait pas à l’Anglaise traditionnelle : toute petite, très maigre, avec des yeux bridés qui lui donnaient l’air myope et qui y voyaient très bien ; muette à table et employant volontiers, pour parler aux domestiques, la langue française, qu’elle écorchait, mais qu’elle prononçait moins mal que le russe. Celle-ci était de peu de ressource pour la conversation.
Au flanc gauche de miss Junior se trouvait la jeune comtesse Zénaïde Koumiassine, âgée de quinze ans et huit mois, aussi jolie et aussi spirituelle que son petit frère Dmitri. Signe particulier : détestant sa gouvernante et adorant celle de sa jeune cousine, chose bien naturelle d’ailleurs ! Celle-ci, sa voisine de gauche, était une Suissesse de quarante ans, bonne, placide, foncièrement honnête, peu jolie et n’en ayant cure, contente de remplir son devoir. Miss Junior, étant la gouvernante de la jeune comtesse, recevait deux cents roubles par an de plus que mademoiselle Bochet, bien qu’elle ne sût point la musique ; mais la hiérarchie !
L’étiquette implacable de la maison Koumiassine séparait à table les deux cousines, qui se retrouvaient ailleurs, à leur grande joie : mademoiselle Bochet était assise entre Zénaïde et Vassilissa Gorof.
Vassilissa venait d’avoir dix-sept ans, mais elle en paraissait à peine seize. Le teint fleur de pêcher de ses joues veloutées, l’éclat tendre et malin de ses yeux bleus, – de ses deux pervenches, disait l’excellente mademoiselle Bochet, originaire de Clarens, – le sourire modeste et presque craintif de ses lèvres roses, lui donnaient l’air d’un pastel du siècle dernier. Sa robe décolletée – les jeunes filles paraissaient toujours au dîner en tenue de bal – dessinait des épaules adorables et une poitrine chaste, toute jeune encore, et qui semblait avoir honte d’être vue, ainsi que des bras mignons encore roses. Vassilissa ne disait jamais rien en présence de la comtesse Koumiassine, sa bienfaitrice et sa parente éloignée, qu’elle appelait « ma tante ».
À côté de Vassilissa trônait l’intendant polonais, bel homme encore, qui teignait sa barbe et ses cheveux d’un noir éclatant aux lumières, quoique légèrement verdâtre le jour ; et, après l’intendant, venait la foule des demoiselles de compagnie, protégées, dames de petite noblesse, pauvres et recueillies par la comtesse, en attendant qu’elle leur trouvât un asile définitif. La table longue, où le bas bout n’était pas un vain mot, se prolongeât jusqu’à la porte d’entrée ; le vent froid, venu de la cour par l’antichambre à chaque nouveau plat, faisait péniblement tousser une pauvre demoiselle noble – maigre et poitrinaire – qui dévorait ses quintes dans le creux de sa main. Ce bruit ennuyait visiblement la comtesse, mais, comme elle était très bonne, elle ne disait rien…
Les plats d’argent se succédaient sans fin, comme des enfilades de glaces reflétées l’une dans l’autre. La comtesse tenait le dé de la conversation, et racontait quelque chose de très intéressant à l’intendant qui l’écoutait sans manger, pour lui témoigner un respect plus évident ; les domestiques en profitèrent pour enlever l’aile de gelinotte que le pauvre Casimir s’était offerte de si bon cœur. Casimir retint un soupir de regret ; les yeux toujours fixés sur les lèvres de la comtesse, il recueillit ses paroles jusqu’à la dernière ; mais, au moment où il ouvrait la bouche pour approuver, les protégées et les « demoiselles nobles de peu de fortune » commencèrent en chœur une série d’exclamations louangeuses qui couvrirent la voix du malheureux intendant.
Penaud, il regarda l’assiette de Saxe qu’on venait de mettre devant lui, rêva un instant à la gelinotte envolée, et se consola en pensant qu’on allait servir des glaces.
Les deux jeunes filles, qui n’avaient rien perdu de cette petite scène, échangèrent un regard. Vassilissa baissa aussi les yeux sur son assiette, refuge assuré contre les tentations ; mais Zénaïde, plus brave ou moins stoïque, ne put retenir le commencement d’un éclat de rire.
La comtesse se tourna vers sa fille avec l’expression de l’étonnement le plus profond.
— Je vous demande bien pardon, maman, murmura Zénaïde, devenue soudain toute rouge.
Et elle s’appliqua consciencieusement à l’asperge glacée que le maître d’hôtel venait de poser sur son assiette.
Miss Junior eut aussi une asperge, mademoiselle Bochet et Julie n’eurent qu’une pomme, une glace ordinaire à la vanille. C’est que le maître d’hôtel connaissait ses devoirs, et la hiérarchie n’avait pas d’arcanes pour lui.
Le dessert apparut enfin : les assiettes de Saxe montées, les fruits venus de France ou de Crimée, les confitures diverses, circulèrent avec les petites cuillers d’or ciselées à jour, avec les petits couteaux d’ivoire à manche de filigrane, que le comte avait rapportés du Caucase, chefs-d’œuvre d’un Tcherkesse demeuré inconnu ; puis, la comtesse recula sa chaise et se leva, développant sa haute taille et sa robe de moire bleue.
Un grand brouhaha suivit ; toute l’assemblée se mit à la file pour atteindre les doigts que la comtesse abandonnait généreusement au baisemain obligatoire. Une poignée de main d’une part, une révérence de l’autre, s’échangèrent entre la comtesse et les deux gouvernantes, et tout le reste se précipita sur la noble main qui donnait de si bons dîners… si longs !
Naturellement ceux qui étaient les plus proches à table s’écartèrent pour laisser passer les autres. Madame Koumiassine, avec un sourire de commande, déposait un baiser sur chaque front incliné sur ses doigts, mais ordinairement le baiser restait en l’air ou dans les ruches d’un bonnet.
Lorsque la dernière protégée eut accompli ce devoir, la comtesse lui tourna le dos et se dirigea vers le salon voisin, éclairé d’une lampe voilée par un abat-jour. Après l’éclat des candélabres et de l’argenterie, ce demi-jour avait quelque chose de particulièrement rafraîchissant.
Arrivée sur le seuil de la porte, la comtesse s’aperçut qu’elle avait oublié quelque chose et s’arrêta. Un geste imperceptible fut aussitôt compris du maître d’hôtel, qui refoula sans façon le groupe de protégées prêt à sortir par la porte opposée. Tout le monde se retourna.
— J’ai voulu vous annoncer moi-même, dit en français la comtesse Koumiassine de sa voix claire et distincte comme un hautbois, que d’aujourd’hui en huit nous retournons à Pétersbourg pour la saison d’hiver. Soyez sans inquiétude, mesdames, dit-elle en s’adressant plus particulièrement à la foule des protégées, d’ici-là, tout le monde sera pourvu.
Le troupeau servile fit mine de se précipiter encore une fois sur les mains de la comtesse pour la remercier. D’un geste plein de noblesse et de grâce, elle arrêta ce mouvement de reconnaissance impétueuse, retourna dans le petit salon et se laissa tomber un peu lourdement dans une grande bergère placée sous la lumière de la lampe.
Les plus privilégiées des dames « nobles, mais de peu de fortune », la suivirent et s’assirent sur des chaises, faisant tapisserie.
— Lisez-moi le journal, monsieur Wachtel, dit la noble dame au gouverneur allemand.
— Lequel, comtesse ? et l’infortuné en fouillant fiévreusement dans un paquet prodigieux de journaux et de revues.
— Le journal… non, le premier article de la Revue des Deux-Mondes.
Le gouverneur prit le livre et commença la lecture avec un accent germanique des plus prononcés.
— Que faite-vous ici, monsieur ? interrompit la comtesse en voyant la tête moqueuse de son fils émerger derrière le rideau de la porte.
— J’écoute mon gouverneur, maman ! répondit Dmitri sérieusement.
— Vous ne pouvez pas comprendre ce qu’il lit ; retirez-vous.
— Oh ! maman, c’est si amusant !… Il lit si mal…
La comtesse fronça le sourcil et Dmitri disparut.
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