‹ Les KoumiassineChapitre 2 sur 59 · Chapitre 2 Ce qui se disait entre jeunes filles.

Chapitre 2 Ce qui se disait entre jeunes filles.

Le jeune comte ne perdit pas une minute ; il courut à la grande pièce nue et mal éclairée où sa sœur et sa cousine passaient leur vie en compagnie de leurs gouvernantes. On le laissait peu de temps avec les deux jeunes filles, et il avait fallu que l’attrait d’entendre lire « si mal » son gouverneur fût bien puissant pour le retenir loin d’elles.

Il bouscula la foule des domestiques occupés à desservir, et pinça de toutes ses forces, en passant, le maître d’hôtel, qui lui sourit aimablement.

— Ah ! jeune comte, vous plaisantez, dit avec aménité le vieux coquin, qui ajouta dès que Dmitri eut disparu : Petite canaille !

Les deux gouvernantes, chacune dans son coin, se berçaient des rêves les plus doux. Pétersbourg dans huit jours ! Pétersbourg qu’elles quittaient avec désespoir au mois de mai, qu’elles retrouvaient avec transport au mois de novembre ! Pétersbourg où l’on avait le cabinet de lecture anglais de la place de l’Amirauté, et la colonie suisse, et l’église réformée, et la chapelle anglicane, et les compatriotes, et, ô joie ineffable, les jours de sortie !

Y a-t-il quelque chose de plus détestable, se disaient-elles, que la campagne, où l’on n’a pas de jours de sortie ? Rester attelée à la besogne pendant quatorze jours, c’est bien ennuyeux, mais au moins a-t-on le dimanche deux fois par mois pour s’épanouir en liberté, tandis que six mois de campagne forcée, vis-à-vis d’une rivale détestée, ou simplement jugée bête ou prétentieuse !…

Si les deux gouvernantes ne se haïssaient pas cordialement, c’est qu’au fond elles n’étaient méchantes ni l’une ni l’autre. Pour le moment, à l’idée de ne plus être uniquement condamnées à leur société réciproque, elles s’aimaient presque ! Les deux chaises se rapprochèrent et les projets d’avenir prirent l’express.

Les jeunes filles, de leur côté, étaient si sérieuses, que le récit de l’escapade de Dmitri ne les fit rire qu’un moment. À l’idée de Pétersbourg, le petit comte faisait la roue sur le parquet, – c’était encore le menin français qui lui avait inculqué ces mauvaises manières. – Il allait retrouver le Skating-Club et les leçons de gymnastique ! On le menaçait bien de lui faire commencer le piano, mais c’était encore hypothétique pour cet hiver-là.

Il trouva bientôt ses cousines maussades et se mit à découper avec beaucoup d’art une masse de profils de l’intendant dans une feuille de papier ; – toujours les fruits de l’éducation de son menin français, le misérable !

Pendant qu’il s’amusait à faire des traîneaux de papier pour varier ses plaisirs, les deux jolies têtes des cousines s’étaient rapprochées, et elles causaient confidentiellement.

Jusque-là, les jeunes filles avaient tout partagé : la grande chambre où dormaient aussi les deux gouvernantes, – chacune à l’abri d’un paravent, – les leçons de français et les leçons d’anglais, les promenades, tout enfin, excepté les toilettes et les respects de la valetaille.

Vassilissa n’était et ne pouvait être que l’orpheline élevée par charité dans la maison de la riche comtesse sa parente. Elle avait de jolies robes, mais, si l’étoffe était aussi belle, la façon était moins élégante et moins à la mode que celle des robes de Zénaïde ; sa gouvernante était payée moins cher ; Vassilissa avait très peu d’argent de poche ; à Noël et à Pâques, elle ne donnait pas de cadeaux aux domestiques, tandis que Zénaïde avait ordre de donner sans compter dans ces occasions solennelles.

Aussi Vassilissa sentait-elle son infériorité, et, si elle n’en souffrait guère, c’est qu’elle aimait trop sa cousine pour laisser se glisser dans son cœur un sentiment qui, de près ou de loin, eût pu ressembler à de la jalousie.

Zénaïde, elle, était l’oiseau heureux qui perche, vole, gazouille, sans s’inquiéter du reste. Elle craignait sa mère, qu’elle aimait, – un peu comme on aime les saints du paradis, avec respect et de très loin ; – son frère était trop jeune, sa gouvernante sévère d’aspect ; elle aimait sa cousine de toute sa force, de toute son âme ; plus que sa cousine encore, mais d’un amour plus réservé, elle aimait son père, toujours absent et, en raison de ses absences, compté pour peu de chose au logis.

— Pétersbourg ! disait tristement Vassilissa. Et qui sait si je reviendrai ici l’année prochaine !

— Pourquoi pas ?

— Mais ma tante n’a-t-elle pas dit qu’elle me conduirait dans le monde cette année ?

— Eh bien ! quel rapport cela peut-il avoir ?…

— Si je me marie…

— Oh ! Lissa, si tu te maries, que ce sera gentil ! On me fera une robe longue pour la noce… Marie-toi, Lissa, marie-toi.

— Nous ne serons plus ensemble, et je ne reviendrai plus ici… J’aime cette vieille maison ; j’y ai été bien heureuse ! Nous sommes libres dans ce coin, personne ne nous dérange.

— Bah ! dit étourdiment Zénaïde, à Pétersbourg, maman est toujours sortie !

Un silence suivit.

— Tu vas revoir ta mère, reprit Zénaïde au bout d’un instant.

En effet, Vassilissa avait encore sa mère ; mais cette mère, restée veuve de bonne heure et sans fortune, s’était accoutumée à un milieu moins relevé que celui de sa famille. Ses manières n’étaient pas irréprochables au point de vue de l’élégance, et la comtesse Koumiassine, tout en traitant extérieurement sa cousine Gorof avec beaucoup d’égards, ne lui permettait que rarement de voir sa fille, et cela toujours en présence de la gouvernante.

Madame Gorof en souffrait plus dans son amour-propre que dans son amour de mère, à vrai dire peu développé. Mais la cousine était riche, elle avait promis de doter Vassilissa ; et puis l’absence de sa fille lui laissait la liberté de bavarder à son aise avec quelques bonnes langues, ses amies.

Vassilissa répondit tristement :

— Oui, c’est vrai, je vais revoir ma mère.

Et elle n’ajouta rien.

À neuf heures, on servit le thé ; toujours les porcelaines fines et l’argenterie massive, toujours les petits pains dorés, le beurre battu exprès à l’instant même, les gâteaux faits de crème épaisse et de fleur de froment : tout le luxe d’une famille princière et en même temps le manque de confort qui caractérise, surtout en Russie, les services de la valetaille de grande maison.

La maîtresse du logis payait largement, mais, au fond, ne se souciait pas du bien-être de ses hôtes : jamais elle ne regardait par elle-même si les enfants ou les employés étaient bien servis.

L’heure du coucher vint ensuite. Wachtel apparut, en quête de son élève, qui lui remplit ses poches de cocottes de papier, pendant qu’il disait quelques fadaises aux gouvernantes.

Dmitri embrassa les deux jeunes filles, fit une révérence à mademoiselle Bochet, et s’en allait sans dire bonsoir à miss Junior, quand il fut arrêté et réprimandé par son précepteur.

Le délinquant se laissa ramener de bonne grâce, – cela perdait toujours un peu de temps, – fit un salut profond à miss Junior, et, en s’en allant, lui fit les cornes derrière son dos, à l’inexprimable satisfaction de Zénaïde.

Les gouvernantes se retirèrent à l’abri de leurs paravents respectifs ; chacune avec une bougie, pour faire leur toilette de nuit ; les femmes de chambre entrèrent dans la grande pièce en marchant sur la pointe du pied ; elles tressèrent en silence les longues nattes des fillettes, assises sur des chaises dans leurs grands peignoirs ; puis les jupons blancs, les fraîches toilettes disparurent, emportés à bout de bras.

Vassilissa et Zénaïde se prosternèrent ensemble devant les saintes images et firent leur prière.

Elles dirent de loin bonsoir aux paravents et se glissèrent dans leurs petits lits blancs, si rapprochés l’un de l’autre qu’elles pouvaient se parler tout bas.

Contre l’habitude, Lissa resta muette.

— Je suis sûre que tu penses à ton mariage ! lui chuchota Zénaïde quand la bougie du second paravent fut éteinte.

— Oui, répondit doucement Vassilissa, qui étendit la main pour prendre celle de sa cousine.

— As-tu envie d’être mariée ? reprit celle-ci curieusement.

Ce mot de mariage, qui n’était pas encore fait pour elle, lui semblait plein de jolies choses ; elle y entrevoyait des robes neuves, des bijoux, la délicieuse toilette blanche, les fleurs d’oranger, les chantres et les cierges allumés, – tout, excepté le mari.

— Non, répondit Vassilissa après avoir un instant soupesé la question dans son esprit.

— Pourquoi ? fit Zénaïde, tellement surprise qu’elle faillit parler haut.

Un hum ! significatif sortit du paravent de gauche.

— Pourquoi ? reprit-elle plus bas en secouant la main de sa cousine.

— Je ne sais pas… j’ai peur !

— Peur de quoi ?

— Du mari.

— Quelle drôle d’idée ! mais un mari, ce n’est pas effrayant, c’est un mari ; tout le monde se marie ; moi aussi, je me marierai ; je l’espère bien, au moins !

— J’ai peur du mari qu’on me choisira, dit nettement Vassilissa, qui venait de découvrir le motif de son appréhension secrète.

— Il sera jeune, riche, noble… comme tous les maris, reprit Zénaïde d’une voix rêveuse.

— Non, Zina, dit Vassilissa avec fermeté, il ne sera rien de tout cela, et il faudra que je l’épouse.

— Qu’en sais-tu ? Tu as de singulières idées ce soir !

— Tu verras !

— Plaise à Dieu que tu te trompes ! C’est que je ne l’aimerais pas, ton mari, s’il était comme tu dis !

— Je ne l’aimerai pas non plus. Bonsoir, ma chérie, dors bien, dit doucement l’orpheline.

À la lueur de la lampe qui brûlait devant les images, les deux bustes mignons se soulevèrent : un baiser fut échangé.

— Hum ! fit le paravent de droite.

Les deux têtes se nichèrent dans les oreillers, et le silence ne fut plus interrompu de la nuit que par les ronflements aigus de miss Junior.

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