Chapitre 43 Zénaïde se promène.
La journée décisive du lendemain se leva dans un ciel sans nuages. Zina, debout de bonne heure, s’en alla, sous prétexte de prendre le frais, faire un tour dans le jardin, pendant que miss Junior parachevait son interminable toilette.
La discipline, on l’a vu, était fort sévère dans la maison Koumiassine, et les enfants étaient soumis à une surveillance de toutes les minutes. C’était à peine si, dans le courant d’un mois, Zina et Dmitri avaient pu échanger deux mots avec la prisonnière. Mais, depuis quelques jours, la jeune comtesse échappait décidément à la tutelle de sa gouvernante. Elle se sentait si fermement résolue à en faire à sa tête, que l’Anglaise, ne se sentant plus de force à lutter, emboîtait le pas derrière elle sans mot dire.
Zina s’en alla donc toute seule respirer l’air matinal.
Aux yeux d’un spectateur indifférent, sa promenade eût beaucoup ressemblé à celle de Jeannot Lapin, tel que nous l’a décrit la Fontaine :
Parmi le thym et la rosée.
Elle s’en alla d’abord le long de l’allée qui faisait le tour du jardin, cueillant une fleur par ci, une branche par là, puis elle s’arrêta à une petite porte étroite qui donnait sur la campagne.
Cette porte, défendue par un seul verrou à l’intérieur, n’avait pas été ouverte depuis bien longtemps. Zénaïde l’ouvrit comme par curiosité, la fit manœuvrer sur ses gonds rouillés, frotta les ferrures avec un peu de beurre frais qu’elle avait pris à la laiterie dans une feuille de salade, au grand ébahissement de la laitière.
— C’est pour manger avec du pain noir, avait-elle dit.
Le pain noir n’avait point paru, mais le beurre trouva fort bien son emploi. La porte fermant à merveille et s’ouvrant sans bruit, la jeune comtesse en profita pour faire un petit tour dans la campagne. Elle suivit le chemin à gauche, tourna le coin du jardin, puis fit une centaine de mètres.
De l’autre côté de la maison seigneuriale, derrière les communs, s’élevait une grange isolée et fort vermoulue, dont on ne se servait plus qu’en cas de récolte surabondante. L’intendant était venu, la veille, demander à la comtesse s’il fallait s’en servir pour emmagasiner le superflu d’une riche moisson. Ayant reçu une réponse affirmative, il avait envoyé dès l’aube deux ouvriers poser deux gerbes de paille aux endroits les plus endommagés de la toiture.
Zina poussa jusque-là.
Au moment où elle s’approchait, les deux paysans, qui avaient déjà terminé leur besogne, quittaient la grange.
— Quel vieux nid à charançons ! dit l’un d’eux avec dédain, en repoussant la grande porte qui s’en alla battant dans le vide.
— Qu’est-ce que tu veux ! répliqua le second, puisqu’ils aiment mieux mettre leur blé à pourrir là-dedans que de le distribuer au pauvre monde, quand ils en ont de trop ! C’est leur affaire !
Et le paysan secoua sa main droite avec un geste intraduisible qui exprime aussi bien le dédain ou l’indifférence que la résignation.
Ils tournèrent le coin de l’écurie et disparurent.
Zina inspecta curieusement le « vieux nid à charançons ». C’était une bâtisse branlante, située dans un champ en jachère. Le chemin qui y conduisait était depuis longtemps envahi par l’herbe.
Après en avoir fait le tour, la jeune fille entra dedans. La porte à deux battants ne fermait plus. Le battant de gauche, tout ouvert, était attaché à la muraille de soliveaux par un crochet de fer rouillé. Derrière, les ouvriers avaient déposé une douzaine de bottes de paille, restées sans emploi après la réparation sommaire qu’ils avaient exécutée au toit de chaume.
Zina contempla d’un œil satisfait cet intérieur délabré. Elle ramassa – sans doute par amour de l’ordre – tous les brins de paille épars çà et là et en fit un tas dans un coin, à l’extrémité de la grange.
Puis, ce léger travail accompli, elle s’en retourna au jardin.
Nul ne passait, à cette heure, par le chemin qu’elle avait pris ; les troupeaux seuls le suivaient matin et soir en se rendant au pâturage.
Elle rentra par la petite porte qu’elle avait si bien fait fonctionner. Avec une branche d’arbre elle simula les traces des dents du râteau sur le sable qu’elle avait foulé et continua sa promenade matinale à travers le jardin.
La fenêtre de Vassilissa était ouverte. La prisonnière accomplissait, sous les yeux de la comtesse, son exercice de marche journalier. Zina s’arrêta – non pour écouter, fi donc ! – mais pour entendre, s’il se pouvait, quelque bribe de conversation.
Le hasard la favorisa.
— Eh bien ! ma nièce, disait la comtesse, ne finirez-vous pas par reconnaître vos torts ? N’avez-vous pas honte de vous rendre malade à force d’entêtement ? Êtes-vous donc incapable d’un bon mouvement, d’une parole de soumission ?
— Je vous demande pardon, ma tante, répondit la voix douce de Lissa, un peu tremblante d’émotion ou de lassitude. Je ferai tout ce que vous voudrez, excepté d’engager ma vie.
— Comme il vous plaira, mon enfant. Vous préférez, je le vois, tout à l’obéissance.
Vassilissa ne répondit pas.
Un frôlement de soie annonça à Zina que sa mère allait quitter la chambre. Elle s’élança vers la porte du jardin et rentra chez elle.
L’Anglaise, qui avait faim, prenait son café sans l’attendre.
— Ah ! si vous saviez, miss Junior, dit la petite rusée en se versant de la crème, si vous saviez comme il fait bon dans le jardin !… C’est dommage que vous n’y soyez pas venue avec moi…
Après le café, la lecture. Après la lecture, le déjeuner. Après le déjeuner, la comtesse alla voir ses abricots, qui étaient presque tout à fait mûrs.
— Qu’est-ce que vous faites, Zina ? demanda-t-elle en passant sous la fenêtre de sa fille.
— Je range mes affaires, maman ! répondit celle-ci, fort occupée, en effet, à faire un petit paquet mystérieux pendant que miss Junior arrangeait son oreiller à grands coups de poing pour la sieste préméditée.
— Quand vous aurez fini, venez me rejoindre aux abricots ! dit la comtesse qui s’éloigna sans attendre la réponse.
Zina mit son petit paquet dans un panier qu’elle passa à son bras.
— As-tu vu mon frère ? demanda-t-elle au premier domestique qu’elle rencontra.
— Le jeune comte doit être dans sa chambre.
Zina se dirigea vers la chambre que Dmitri partageait avec son gouverneur. Une odeur de cigare hambourgeois très prononcée annonçait la présence de celui-ci. Elle s’arrêta dans la pièce qui précédait.
— Dmitri, dit-elle, écoute un peu.
Le petit garçon accourut.
— Maman est aux abricots, dit-elle. Il faut que tu portes ça tout de suite.
Elle tira du panier le petit paquet formé d’une paire de bottines et d’un châle de barège.
— Par la fenêtre ?
— Non, par la chambre. Si elle n’était pas seule, ce serait dangereux.
— À quatre pattes ! s’écria Dmitri, qui partit en gambadant.
Zina s’en alla, le cœur plein d’alarmes, rejoindre sa mère aux abricots. Le goût du plus beau fruit – du plus beau après celui qu’avait mangé sa mère – ne put la distraire de son inquiétude. Par bonheur, vingt minutes, les plus longues de sa vie, ne s’étaient pas écoulées, que le petit garçon parut au bout de l’avenue, se dirigeant vers le bois, en compagnie de son gouverneur.
— Dmitri ! écoute encore ! cria Zina en se précipitant à toutes jambes vers ce couple intéressant.
Dmitri tourna la tête, et, voyant venir sa sœur, il se mit à courir aussi vers elle. Ils se rencontrèrent dans un endroit absolument désert, hors de toute portée de la voix.
— Eh bien ? fit la jeune fille essoufflée.
— Elle les a fourrées dans son lit, répondit Dmitri.
— C’est bien. Maintenant il me faut des allumettes.
— Des allumettes ! fit l’enfant en ouvrant de grands yeux.
Zina rougit involontairement.
— Oui, des allumettes ; des bonnes.
— Beaucoup ?
— Une douzaine.
— C’est bon. Je vais voler le porte-allumettes de mon Allemand. Tu me le rendras ?
— Certainement.
— Je te le donnerai à dîner. C’est extrêmement simple.
— Merci. Rapporte-moi des framboises sauvages, si tu en trouves. Il faut bien que je t’aie demandé quelque chose. Et puis…
Ici, la jeune comtesse se troubla visiblement. Les grands yeux de son frère lui posaient tant de questions, qu’elle se sentait embarrassée.
— Quoi que tu entendes ce soir, ne sors pas, mon cher ami… reste à la maison. J’aurai besoin de toi. Il faudra peut-être une chaise ou quelque chose de ce genre pour la faire sortir. Tu resteras ?
— Sans doute ! mais qu’est-ce qu’il y aura ce soir ?
— Ne me le demande pas… Il n’y aura peut-être rien… si je peux l’empêcher. Est-ce que tu pourrais penser mal de moi, si je faisais quelque chose de mal ?
— Jamais ! répondit vivement l’enfant. Si tu fais quelque chose de mal, c’est qu’il l’aura fallu pour faire autre chose de bien.
Zénaïde embrassa tendrement son frère.
— Va, dit-elle, n’oublie pas les framboises.
Dmitri, qui courait déjà, se retourna pour lui faire un signe affirmatif, et la jeune fille alla retrouver sa mère, qui s’était absorbée dans la contemplation de ses magnifiques abricots.
Aucun visiteur ne se présenta jusqu’au soir. Quelle journée ! Qu’elle parut longue à chacun de ceux qui avaient hâte de la voir finir !
La monotonie des jours, à la campagne, est quelque chose d’inimaginable pour ceux qui n’en ont point éprouvé l’incommensurable ennui. Tant qu’on peut s’occuper de quelque chose, le jour passe là comme ailleurs ; mais les grandes dames russes dans leurs terres ont parfois une manière d’errer çà et là dans leur domaine – suivies de quelque victime pour leur tenir compagnie – qui est bien le pire des supplices pour un esprit actif ou préoccupé.
Pendant toute la longue après-midi, la comtesse traîna sa fille des abricots aux ananas, puis à la serre tempérée, puis à la melonnière, puis au bord de l’étang, où l’on pêchait des carassins pour sa table ; puis au poulailler, afin de rendre visite à de fort belles poules que la comtesse affectionnait au point de leur consacrer des heures entières, et que Zina haïssait d’une horreur proportionnelle.
De là, une fois les poules repues de grain choisi que Zina dut aller chercher à la réserve, la malheureuse enfant suivit sa mère à la maison de bain, qu’on préparait pour le lendemain samedi, jour de nettoyage général ; puis à la blanchisserie, où cinq repasseuses émérites amidonnaient et gaufraient, tout le long du jour, les interminables garnitures de la lingerie savante qu’aimait la comtesse ; puis à l’écurie ; puis à l’étable, où les vaches mères restaient avec les veaux nouveau-nés.
Après quatre heures de ce supplice, Zina, écœurée par l’odeur de la vase remuée, des poules, des fers chauds sur l’empois, aveuglée par l’éclat du soleil sur les melonnières et sur le miroir de l’étang, lasse à mourir d’être restée si longtemps sur ses jambes en marchant à petits pas sur le gravier, Zina rentra chez elle et se laissa choir dans un fauteuil.
— Et maman qui se plaint de sa santé ! s’écria-t-elle avec humeur. Mais je mourrais s’il me fallait, deux fois par semaine seulement, recommencer cette corvée.
— Qu’est-ce que vous avez vu ? demanda miss Junior, qui avait joui délicieusement de sa solitude en prolongeant sa sieste sur un roman anglais.
— Des blanchisseuses, des carassins, des abricots, des pêcheurs au filet, des poules, des melons et leurs jardiniers, des vaches et leurs veaux, des ananas, des orangers, et des balais de bouleau pour vous rosser demain au bain, des seaux de lessive, des chevaux et des fers à tuyauter… Que vous faut-il encore ? Ah ! que j’ai mal à la tête ! s’écria Zina tout d’une haleine.
Sa gouvernante la regardait d’un air si ahuri, qu’elle éclata de rire et lui tapa amicalement deux ou trois fois dans le dos.
— Et quand on pense, reprit-elle, qu’il faut que je m’habille pour le dîner !
— Quelle robe, mademoiselle ? dit la femme de chambre.
— Celle que tu voudras… Non, non, reprit vivement l’étourdie. Ma robe gris foncé, celle qui est tout unie.
— Une robe si simple pour dîner ?
— Puisqu’il n’y a personne ! répondit Zina on bâillant à cœur joie. Oh ! miss Junior, je vous demande pardon, ajouta-t-elle, mais je dors debout. C’est la faute de maman. Je me coucherai tout de suite après le dîner.
— Vous feriez mieux de rester un peu à prendre l’air, ce soir, dans le jardin. Il fait si bon au frais !
— C’est une idée… mais non… je crois que le sommeil vaudra mieux.
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