Chapitre 42 Vassilissa fait de l’exercice.
Vassilissa était en réalité beaucoup moins malade que ne le croyait tout le monde, et beaucoup plus que sa tante ne voulait l’admettre. L’anémie, qui couve sous la belle santé apparente de la plupart des filles du grand monde dans ces climats du Nord, s’était emparée d’elle avec rapidité. Mais, à part la diminution des forces, suite naturelle de l’appauvrissement du sang, aucun germe de mal sérieux ne se montrait en elle.
Dès le premier jour, se sentant impuissante à lutter, elle avait abandonné la partie. « Je mourrai plutôt que de céder », s’était-elle dit, et comme elle ne voyait pas d’autre issue que la mort à sa situation, elle avait pris le parti de se laisser mourir, pensant que le plus tôt serait le mieux.
Elle restait au lit parce que se lever était une fatigue, elle se laissait aller à la somnolence parce qu’elle ne pensait pas pendant qu’elle dormait, elle s’affaiblissait parce qu’elle mangeait peu, et, plus elle était faible, plus son pauvre appétit diminuait. De sorte que, faute d’une réaction puissante, elle se fût probablement laissée aller jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la tombe.
La visite de sa cousine l’avait sinon sauvée et guérie, du moins arrêtée sur cette pente fatale, en faisant entrer dans sa vie un vague rayon d’espérance. La perspective d’une évasion, si invraisemblable qu’elle lui eût paru au premier abord, se mêla désormais à toutes ses pensées.
Dès le lendemain de cette visite, pendant que sa tante était dans le salon, s’apercevant qu’elle était seule, elle se laissa glisser de son lit sur le tapis, ce qu’elle n’avait pas fait depuis plus de quinze jours.
Qu’ils étaient faibles, ces pauvres petits pieds déshabitués de la marche ! Comme ils fléchissaient sous elle ! comme la tête lui tourna promptement ! À peine avait-elle eu le temps de se mettre debout, qu’elle se sentit défaillir. Mais elle tint bon, une force nouvelle lui était venue ; elle fit trois pas et, sans haleine, sans voix, mais joyeuse, elle se laissa tomber sur un fauteuil.
La matinée était fraîche encore ; la chaleur n’avait pas atteint le côté du jardin sur lequel donnait sa fenêtre ; elle aspira l’air avec délices : là-bas, derrière le monticule semé de croix, on voyait la route, la route de Pétersbourg !
Elle sourit joyeusement. Les croix blanches ne lui causaient plus de crainte. Si les forces venaient à lui manquer, elle s’appuierait à ces croix tutélaires pour reprendre haleine et continuer son chemin.
Au bout d’un instant, elle regagna son lit, non sans peine, et se promit de recommencer dès qu’elle serait seule.
En effet, à partir de ce moment, le courage dont elle avait donné tant de preuves pendant l’hiver, l’énergie de l’action aussi bien que celle de la résistance lui revinrent peu à peu, à mesure qu’elle exerçait ses pas encore faibles du fauteuil à la fenêtre, de la fenêtre au lit.
Elle prit l’habitude de faire baisser le store – diminuant ainsi sa ration d’air et de lumière pendant une partie de la journée, plutôt que de courir le risque d’être aperçue du dehors debout et marchant.
La comtesse, au fond très fâchée du tour que prenaient les choses, lui faisait tous les matins et tous les soirs sa visite obligée.
— Êtes-vous disposée à m’obéir ? disait-elle.
— Je ne puis, ma tante, répondait Vassilissa.
— Fort bien ! disait la comtesse ; et elle sortait, blessée et réellement vaincue, quoi qu’elle en eût, par cette petite fille résignée qui ne craignait rien, forte de sa faiblesse même.
La comtesse eût bien donné dix mille roubles à celui qui lui eût procuré le moyen de sortir du mauvais pas où elle s’était mise. Déjà, dans la maison, parmi la domesticité, le bruit courait vaguement que la demoiselle était très malade, parce que c’est malsain de ne voir personne et d’être enfermée. On accusait la comtesse de forcer sa nièce à rester au lit afin de l’affaiblir ; mille autres bruits semblables que la comtesse devinait – car quel mortel assez osé se fût rencontré pour les lui répéter ! – ces rumeurs insaisissables la flagellaient rudement dans son orgueil.
« Je ne céderai pas, je vous le jure ! » avait-elle dit à sa nièce. Faudrait-il qu’elle cédât, malgré son serment ?
Une fois de plus, elle manda le médecin. Celui-ci, étonné de trouver au lit une malade à laquelle il eût fallu les voyages, l’hydrothérapie, les toniques, les stimulants, tout ce qui peut ranimer les forces de la vie quand elles nous abandonnent, exprima son étonnement à la comtesse.
— Il lui faut de l’exercice, dites-vous, docteur ? Fort bien ; elle en fera des demain.
Le lendemain était précisément le jour où Dmitri s’était glissé près de Vassilissa endormie. En se levant, la comtesse fit apporter à sa nièce une robe de chambre et des pantoufles.
— Vous allez vous lever, lui dit-elle, et faire trois fois le tour de cette pièce. C’est l’ordonnance du médecin.
Lissa craignit un instant d’avoir été surprise pendant ses moments d’exercice. Elle feignit une grande faiblesse, se laissa mettre la robe de chambre et les pantoufles, et, d’un air dolent, fit trois pas, appuyée sur sa soubrette ; après quoi, elle se déclara fatiguée.
— C’est bien, dit la comtesse, asseyez-vous. Vous recommencerez tout à l’heure.
Vassilissa fut obligée de déployer ses forces nouvellement acquises, et bien lui en prit d’avoir essayé seule, car sa tante n’entendait pas qu’on lui désobéit sur ce chapitre plus que sur les autres.
Aussi, quand la comtesse eut permis à Lissa de regagner son lit, la pauvre enfant vainement harassée – autant, il est vrai, par la contrainte morale que par les efforts physiques, – s’endormit d’un profond sommeil, avec cet air de fatigue qui avait si vivement frappé Dmitri.
En quittant sa mère, qui causait avec le prince, Zina prit le meilleur parti, c’est-à-dire le plus audacieux. Elle passa de pied ferme devant la pièce où jasaient les femmes de chambre – par bonheur, elle ne fut point aperçue ; – elle gagna la chambre de sa mère et, d’un bond, se trouva auprès de Vassilissa, qui profitait de sa solitude pour tourner lentement autour de sa prison.
Zénaïde n’avait plus revu sa cousine depuis le soir de sa conversation avec le prince : elle remarqua le changement en mieux qui s’opérait chez elle. La jeune fille était toujours bien maigre, mais ses yeux plus vifs et une teinte plus chaude sur les joues témoignaient d’une vitalité plus énergique.
— Tu es debout ? s’écria-t-elle.
Elle mit aussitôt sa propre main sur sa bouche pour étouffer cette parole imprudente… Personne n’avait entendu… Elle continua plus bas :
— Tu marches donc ?… Quel bonheur !
— C’est ta mère qui me l’ordonne ! mais elle ne sait pas que je suis si forte, répondit Lissa avec un sourire malicieux, ombre de celui qui charmait tous ses danseurs de Pétersbourg.
— Tant mieux ! dit Zina. Écoute… c’est demain !
— Demain ? dit Vassilissa qui s’arrêta, pâlit et faillit tomber.
— Parle, parle ! reprit Vassilissa. Le premier coup est porté. Je suis forte, maintenant.
— C’est demain. Tiens, lis ça, je n’ai pas eu le temps de lire, tu me le rendras.
— Demain soir, à neuf heures moins un quart. Sois prête. C’est le moment où l’on sert le thé. As-tu ta montre ?
La montre de Vassilissa était sur la table. Zina la mit à l’heure de la sienne.
— Seras-tu prête ?
— Oui, certainement. Mais je ne peux pas sortir en pantoufles.
— C’est vrai !… répondit Zina, perdue dans un océan de perplexité. Et si l’on t’apporte trop tôt des bottines, quelqu’un les trouvera ici…
— Non, répondit Lissa, je les mettrai à mes pieds, dans mon lit. Mais je n’ai ni robe ni chapeau.
— Tout cela sera dans la voiture – avec ta mère.
— Ma mère ! s’écria Lissa. Je vais voir ma mère !
Elle fondit en larmes, non qu’elle eût pour sa mère – si rarement entrevue – une affection passionnée, mais tout ce qui était en dehors des murs de la maison Koumiassine lui avait paru si bien mort et perdu, que revenir à toutes ces choses, à tous ces êtres aimés, était trop fort pour elle.
Un bruit se fit entendre au dehors. La voix du prince, qui parlait très haut, exprès sans doute avec la comtesse, en traversant le jardin, glaça le sang dans les veines des deux conspiratrices.
— Je m’en vais. Donne-moi la lettre, murmura Zina.
— Je ne l’ai pas lue ! répondit Lissa éplorée.
— Eh bien, garde-la, répliqua sa cousine, toujours prompte à se décider. Je viendrai la chercher ce soir, tu me la jetteras par la fenêtre.
Elle s’esquiva, légère comme un flocon de neige, au moment où elle arrivait dans le salon, sa mère entra par l’autre porte. Les rideaux flottaient encore derrière la jeune fille, révélant son passage.
Chourof frémit. Mais la comtesse n’y fit point attention.
— Allons, dit-elle, puisque vous êtes là, Zina, priez le prince de jouer avec vous quelque chose à quatre mains.
— Oui, maman. Prince, nous allons jouer une heure juste, comme des écoliers. Il est trois heures et demie.
Zina avait tiré sa montre. Machinalement, le prince tira la sienne.
— Vous retardez de douze minutes, fit la jeune comtesse.
— Oh ! mademoiselle, je vais comme le soleil !
— Alors, c’est le soleil qui retarde, répondit Zina en le regardant sans rire. C’est moi qui règle l’Observatoire.
— Ah ! fit le prince, comprenant enfin. En ce cas, je réglerai mon temps sur le vôtre, dit-il en s’inclinant.
Un soupir de soulagement fut la réponse de Zina.
La comtesse, distraite, feuilletait un livre intitulé : la Bienveillance, études de morale.
— Que ne commencez-vous ? dit-elle en souriant avec aménité, au lieu de vous quereller pour si peu de chose ?
Les exécutants, déjà assis au piano, entamèrent n’importe quoi et jouèrent avec un brio qui ravit la comtesse Koumiassine.
— Il a des qualités, ce jeune homme, se dit-elle, plus de qualités que je ne supposais… Et il est très riche.
La comtesse n’acheva point sa pensée, mais elle n’empêcha point « les jeunes gens », comme elle les nomma à partir de ce moment, de jouer jusqu’à cinq heures.
Et Dieu sait combien de fragments de phrases ils vinrent à bout d’échanger pendant ce temps-là ! Il y en avait tant, que cela finit par faire des idées tout entières.
On ne sait si les nouvelles réflexions de la comtesse l’avaient mise en belle humeur, ou bien si le guignon, qui se mêle de tout ce qui ne le regarde pas, avait résolu de jouer un rôle dans cette affaire – tant est-il que Zina ne put s’échapper du salon après le dîner. Sa mère avait toujours besoin d’elle pour quelque chose, et, finalement, elle la chargea de faire le thé.
— Montrez-nous vos talents de ménagère, dit-elle en riant.
Zina voyait la soirée s’avancer ; elle eût volontiers fait quelque sottise pour être renvoyée dans sa chambre et courir sous la fenêtre de sa cousine avant de rentrer. La veille, elle l’aurait fait sans hésiter… Un sentiment nouveau de dignité féminine l’empêcha de se faire tancer « devant un étranger », se dit-elle, pour se donner une raison plausible.
Pendant que sa mère conférait dans la pièce voisine avec l’intendant, venu à l’improviste pour demander des ordres, elle fit un signe imperceptible au prince, et en même temps appela son frère.
Celui-ci, depuis l’avant-veille, était toujours aux aguets. Il accourut aussitôt, pendant que Chourof s’embarquait dans une histoire du siège de Sébastopol, dont, à vrai dire, il ne vint pas à bout de se dépêtrer ; mais la chose importait peu. L’essentiel était que l’attention des auditeurs fût captivée par ce récit. Zina en profita pour murmurer à l’oreille de son frère :
— Va sous la fenêtre de Lissa ; elle doit être ouverte, il fait chaud ; appelle-la ; elle te jettera un papier. Ne le perds pas ; apporte-le-moi dans un mouchoir que tu demanderas à ma femme de chambre.
L’enfant se dirigea vers la porte.
— Où allez-vous, Dmitri ? fit Wachtel, rappelé soudain à ses devoirs.
— Faire une petite commission pour moi, dit Zina. Va, Dmitri, de ceux qui sont brodés au coton rouge, s’il te plaît.
Le petit garçon sortit sans autre empêchement.
Quelques instants après, la comtesse rentra.
— Ou est Dmitri ? dit-elle en parcourant des yeux le cercle.
— Il est allé me chercher un mouchoir de poche, maman. J’ai laissé couler le robinet du samovar sur le mien.
En toute autre occasion, Zina n’eût pas échappé à une réprimande ; mais, décidément, la comtesse était d’une humeur accommodante. Elle ne répondit rien et demanda une tasse de thé – sans sucre.
Dmitri, pour exécuter son message, traversa l’antichambre pleine de domestiques ; puis, au lieu de se diriger vers le perron, comme il l’eût fait s’il avait été seul, il alla dans sa chambre, ouvrit la fenêtre, sauta dans le jardin, fit rapidement le tour de la maison et arriva sous la fenêtre de Lissa, éclairée par une veilleuse.
Le store était baissé, mais la fenêtre était ouverte, il grimpa comme un chat, s’aidant de la plinthe qui faisait une très légère saillie à deux pieds au-dessus du sol, et il passa sa tête avec précaution.
Sa cousine ne dormait pas : dans des angoisses horribles, elle attendait que Zina vint chercher cette lettre, qu’elle savait par cœur et sans laquelle l’évasion devenait peut-être impraticable.
Aussitôt que la tête du petit garçon parut sous le store blanc, qu’il écartait un peu de la main, Vassilissa se souleva sur le coude et mit un doigt sur ses lèvres. Une femme de chambre allait et venait dans la chambre voisine, préparant la toilette de nuit de la comtesse.
Dmitri se laissa glisser dans la chambre, imparfaitement éclairée, et, à quatre pattes, comme il l’avait dit, il s’approcha du lit sans faire plus de bruit qu’un chat.
Vassilissa allongea la main et laissa tomber le précieux billet.
Le petit garçon s’en saisit, effleura de ses lèvres, en galant chevalier, le bout des doigts de sa cousine, glacés par la peur, et s’en retourna comme il était venu. Le store, en retombant sur lui, battit un peu contre la fenêtre.
— Voici le vent qui se lève, mademoiselle, dit la femme de chambre. Je crois qu’il est temps de fermer votre fenêtre.
— Ferme, dit Vassilissa en se laissant aller sur l’oreiller. Je suis fatiguée.
Deux minutes après, bénissant le souvenir des exercices acrobatiques de son pauvre menin français, si fort conspué des gens sérieux, Dmitri fit son entrée dans la salle à manger et remit à sa sœur le mouchoir demandé.
Dans l’angle qu’il tenait serré entre ses doigts, le billet du prince craquait furtivement.
Zina le prit et le mit dans sa poche. Avant de se coucher, elle trouva un moment de solitude pour le lire, le parcourut lentement deux fois, puis le mit en boulette et se mit à l’avaler méthodiquement.
— Ça n’est pas bien bon, du papier, se dit-elle aux deux tiers de sa tâche ; mais si ça ne nourrit pas, au moins ça donne du courage !
Elle dormit à poings fermés. Tel César, la veille d’une bataille.
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