Chapitre 46 Le comte Koumiassine reçoit une visite imprévue.
Un joli soleil du commencement d’août dorait de ses rayons paille les quais en granit de la Néva, faisant scintiller la splendide rivière ; les flots bleus, poussés vers la mer par un petit vent d’est, avaient l’air de s’en aller joyeusement à des affaires pressées. Il pouvait être onze heures du matin.
Le trotteur noir du comte Koumiassine, attelé à un égoïste irréprochable, à peine assez large pour qu’un homme de mince corpulence pût s’y tenir en équilibre, stationnait devant la porte, attendant son maître ; déjà le cocher barbu regardait les fenêtres avec inquiétude et se demandait combien de temps encore il serait condamné à garder dans l’immobilité parfaite cette bête indocile. Plusieurs fois, rendant les rênes, il avait permis à l’animal, encore peu discipliné, de faire un petit tour dans la rue déserte, à cette heure et à cette saison ; mais cet avant-goût de la course ne faisait qu’exciter l’irritabilité nerveuse de Titan. Tout à coup, au détour de la rue, apparut une voiture de louage : le cocher, vêtu d’une longue robe de drap bleu marine rongée dans le bas par la vétusté, excitait d’un mouvement giratoire de son poignet gauche, auquel pendait un petit fouet de ficelles, deux chevaux poussifs, efflanqués et boiteux, dont l’un trottait et l’autre galopait ; cet équipage étrange, qui était alors le type le plus répandu de la voiture de louage à Saint-Pétersbourg, s’arrêta devant le perron des Koumiassine avec un bruit de vieille ferraille.
Le cocher du comte fit reculer sa noble bête, comme s’il eût craint le contact ou même l’approche de ces animaux antédiluviens.
— Encore une visite, grommela-t-il tout bas ; me voilà collé ici pour une heure, avec ce cheval qui ne veut pas se tenir tranquille ! Que le diable emporte… Mademoiselle ! s’écria tout haut le serviteur, oubliant la consigne, qui défend de parler sous les armes.
C’était mademoiselle Vassilissa elle-même, encore maigrelette, mais fraîche et pimpante dans sa jolie robe de percale imprimée. Elle sourit au vieux cocher qui l’avait reconnue, ferma d’un petit coup sec la portière délabrée de son piteux équipage avec la même aisance qu’elle mettait autrefois à descendre de la somptueuse voiture de sa tante, gravit d’un mouvement leste et gracieux les quatre marches du perron et sonna délibérément.
— Mademoiselle ! s’écria le valet de chambre du comte en ouvrant la porte. Mon Dieu ! il n’est rien arrivé, j’espère !
— Rien du tout, mon ami, répondit tranquillement la jeune fille ; mon oncle est chez lui ? Puis-je le voir ?
— Certainement, mademoiselle.
Le domestique, ahuri, se présenta dans le cabinet de toilette, où le comte donnait un dernier coup de peigne à ses moustaches, ces vilaines moustaches blondes qui, on ne sait pourquoi, s’étaient mises à grisonner dans les derniers temps.
— Mademoiselle Gorof demande à voir monsieur le comte, dit-il d’une voix encore troublée par la surprise.
Koumiassine se retourna, pensant avoir mal entendu.
C’est la mère, se dit-il, qui vient m’emprunter quelque argent. Allons, soyons généreux !
Il prit sur la table son mouchoir et ses gants, et se dirigea d’un pas distrait vers la porte de son cabinet de travail.
— Bonjour, cousine, allait-il dire. – Au lieu de madame Gorof, il vit devant lui Vassilissa grandie, maigrie, blanchie, mais les yeux vifs, et un peu de couleur sur les joues ; elle lui souriait de sa bouche rose, agrandie par sa maigreur. D’abord il ne vit que les yeux bleus et les dents blanches.
— Seigneur Dieu ! d’où tombes-tu ? s’écria-t-il, pendant que sa nièce l’embrassait tendrement. Depuis sa plus tendre enfance il l’avait toujours caressée et elle était restée avec lui câline comme un petit chat.
— J’arrive de la campagne, mon oncle, répondit-elle en s’asseyant sur le canapé, comme une dame en visite. Je me suis arrêtée deux jours à Moscou pour me reposer et puis pour acheter une robe et des bottines.
— Une robe… des bottines… répéta le comte ahuri. Le petit pied de sa nièce, dépassant un peu la robe, montrait en effet des bottines toutes neuves.
— Oui, mon oncle, j’étais partie en robe de chambre.
— En robe de chambre ! Le comte s’abstint d’essayer de comprendre. – Et la comtesse ?
— Elle est à la campagne, mon oncle.
— À la campagne ? Mais comment es-tu venue ?
— En chemin de fer, avec maman.
— Ta mère ? Je n’y suis pas… Quand es-tu partie ?
— Vendredi dernier, il y a huit jours.
— Et pourquoi es-tu partie ? fit le comte, saisissant enfin un fil conducteur dans le dédale de ses pensées.
— Ma tante était fâchée contre moi…
— Elle t’a renvoyée ?…
Les yeux de la jeune fille étincelèrent de malice pendant qu’un pied de rouge montait à ses joues.
— Non, mon oncle, je me suis sauvée… J’étais très malade, enfermée dans une petite chambre.
— Pourquoi enfermée ?
— J’avais désobéi. Ma tante voulait ma parole de me marier avec… j’ai promis de ne pas dire avec qui ; mais, mon oncle, c’était quelqu’un que vous ne pouvez pas nommer votre neveu.
— Dans le genre de Tchoudessof ? fit le comte d’un ton peu approbateur.
— Pis que Tchoudessof… comme position sociale.
Le comte se mit à tirer sur une de ses moustaches, mâchonnant l’autre dans sa perplexité.
— C’était une idée fixe ! se dit-il pour sa consolation particulière. – Alors tu n’as pas voulu ?
— Non, mon oncle. Peut-être bien qu’au fond ma tante ne tenait pas à ce mariage, mais elle tenait à avoir ma promesse d’épouser, les yeux fermés, celui qu’elle choisirait pour moi, et moi je n’ai pas voulu promettre.
— Pardieu ! je le crois bien ! s’écria le comte exaspéré. Il faut être fou pour…
Il s’arrêta, se rappelant qu’il parlait de sa moitié.
— Et tu t’es enfuie ?
— Oui, mon oncle.
— Comment as-tu fait ?
— Zénaïde m’a aidée : elle a tout préparé, et un soir elle m’a conduite jusqu’à la voiture où ma mère m’attendait.
— Bravo ! s’écria le comte, électrisé par cet acte inouï d’audace.
Il s’était levé, dans son enthousiasme ; mais il se rassit, calmé par une pensée réfrigérante.
— Et ta tante, qu’est-ce qu’elle a dit ?
— Je n’en sais rien, mon oncle ; je ne l’ai pas revue ; je lui ai écrit quelques lignes quand je suis arrivée à Moscou, mais elle ne peut pas encore avoir répondu. J’ignore absolument ce qui s’est passé après mon départ, et je crains…
— Quoi ?
— Que Zénaïde et Dmitri n’aient eu à souffrir à cause de moi. C’est pour cela que je suis venue…
— Dmitri aussi ?
— Mais oui, mon oncle, il nous a été très utile.
— Ah ! le petit chenapan ! s’écria le comte ravi. Ah ! le petit gredin ! est-il fin ! est-il rusé ! Je lui donnerai un cheval cet hiver pour sa récompense.
Il était tellement heureux d’avoir de si braves enfants, des enfants qui avaient joué un tour pendable à la comtesse, qu’il se mit à marcher par la chambre en se frottant les mains et en riant de tout son cœur.
Vassilissa le regardait, souriant aussi de cette joie paternelle ; il se tourna vers elle, et ce sourire le ramena au sentiment des convenances, légèrement écorniflé dans cette expansion d’une joie pourtant bien naturelle.
— C’est très vilain, tu sais, ce que tu as fait là, reprit le comte d’un air sévère ; ta tante…
Vassilissa ne souriait plus ; un tremblement imperceptible agitait ses paupières baissées ; le comte vit qu’elle allait pleurer ; il n’eût pas voulu faire du mal à une mouche ; il s’assit près d’elle et lui prit les mains.
— Tu as été bien malheureuse, hein ? lui dit-il avec bonté. Mon Dieu ! que tu es maigre ! ajouta-t-il en promenant ses doigts sur le poignet diaphane de sa nièce.
— Oh ! j’ai engraissé, répondit la jeune fille ; j’étais bien plus maigre il y a quinze jours ; mais quand Zina m’a promis de me faire sauver, j’ai recommencé à manger un peu, et maintenant je vais très bien.
— Tu ne mangeais plus ?
— Non, j’avais envie de mourir.
L’oncle l’embrassa paternellement sur le front en caressant les bandeaux de ses cheveux frisés.
— Que vas-tu faire à présent ? dit-il, frappé soudain des difficultés sans nombre qui allaient surgir de tous côtés.
— Je vais m’installer avec maman dans son petit logement… je chercherai des leçons de piano ; ma tante m’a donné une éducation dont je lui serai toujours reconnaissante ; c’est un gagne-pain assuré.
— Tu es une bonne enfant, répondit le comte, plus touché de sa modération qu’il ne l’eût été du récit détaillé de ses souffrances.
Il se leva et alla à son bureau. Dans un tiroir spécial était la somme réservée aux pertes de jeu dont le chiffre dépassait la moyenne ; il y prit une liasse de billets de banque et la déposa sur les genoux de sa nièce.
— Tiens, lui dit-il, je ne jouerai pas ce mois-ci, et ça nous fera le plus grand bien à tous les deux. Ne t’installe pas à Pétersbourg à cette saison, c’est l’époque des fièvres. Loue une petite maison à Tsarskoé-Sélo ou à Pavlovsk ; repose-toi, prends un peu de bon air et de bon temps ; bois du vin de Bordeaux, mange de la viande – va voir notre médecin, j’en fais mon affaire, et achète-toi des robes, ajouta-t-il en riant. Quand tu n’auras plus grand-chose, tu reviendras me voir… ou plutôt, se reprit-il, songeant que, hélas ! il ne serait pas toujours seul, écris-moi, et je viendrai te voir.
Vassilissa, très touchée, le regarda à travers les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Je ne veux pas, reprit-il d’une voix légèrement enrouée, exiger de toi la même promesse qu’exigeait ta tante ; mais si un brave homme, un gentil garçon me demandait ta main, tu me permettrais bien de te le présenter ?
— Oh ! mon oncle ! de vous…
Le comte posa un doigt sur ses lèvres.
— Il ne faut pas dire : « Fontaine… », dit-il ; mais il ne faut pas non plus s’engager imprudemment ; sur ce chapitre, d’ailleurs, je crois n’avoir rien à t’apprendre !
Vassilissa sourit, baissa doucement la tête et se leva.
— Pourquoi ta mère n’est-elle pas venue ? demanda son oncle. Tu es seule ?
— Seule, dans une grande vieille voiture affreuse ; maman a craint de vous déranger.
— Veux-tu que mon cocher te reconduise ? Titan doit être à la porte avec l’égoïste ; il est superbe… Veux-tu ?
— Non, merci, mon oncle, je ne dois pas, en l’absence de ma tante…
— Tu as cent fois plus de bon sens et d’esprit que moi, dit le comte en l’embrassant. Souhaite le bonjour de ma part à ta mère.
Vassilissa s’arrêta sur le seuil de la porte.
— Mon oncle, dit-elle, ma tante ne sait peut-être pas que Zénaïde et Dmitri m’ont aidée – dans tous les cas, Dmitri au moins aura été épargné ; Zina aura tout pris sur elle, ne la trahissez pas.
— Bon, bon, sois tranquille ! D’ailleurs, avant d’écrire, j’attendrai qu’on m’annonce ton départ ; je suis ton oncle, que diable ! et, depuis huit jours, il me semble qu’on aurait bien pu prendre la peine…
Le comte acheva en lui-même ses réflexions conjugales. Il reconduisit sa nièce jusqu’à la porte et donna ordre à son valet de chambre de la mettre en voiture.
Pendant que Vassilissa attendait sur le perron que le cocher fit avancer ses haridelles, un petit drochki arrivait cahin-caha de l’autre côté et déposait sur le trottoir mademoiselle Justine, retour d’une visite de charité. Occupée à payer son isvotchik, elle ne fit pas d’abord attention à ce qui l’entourait ; mais, après avoir remis son porte-monnaie dans sa poche, elle releva le devant de sa robe pour monter les quatre marches… et se trouva nez à nez avec Vassilissa, qui la regardait faire.
— Ah ! Seigneur ! s’écria-t-elle.
Dans son saisissement, elle laissa tomber son sac et son ombrelle, que les domestiques se gardèrent bien de ramasser. Elle les ramassa elle-même, puis tendit les bras à la jeune fille, qui s’effaça avec un geste plein de fierté.
— Ne me touchez pas, mademoiselle, dit-elle d’un ton moqueur, j’ai la peste, je suis en disgrâce. Jugez un peu : si vous aviez l’imprudence de m’embrasser, vous pourriez perdre vos honneurs et dignités ! Ce serait grand dommage, ils vous vont si bien !
— La peste ? en disgrâce ? répéta la protégée saisie d’effroi à cette terrible nouvelle.
— Oui, mademoiselle, telle que vous me voyez, j’ai fui nuitamment la maison de ma tante, avec ma mère, dois-je dire, de peur que vous ne soyez suffoquée par l’excès de votre joie ; – il y a une place à prendre ici ; voyez si vous êtes munie de diplômes suffisants !
Là-dessus, Vassilissa monta dans sa voiture centenaire et partit, toujours au petit trot d’une de ses rosses et au galop de l’autre, allure incommode s’il en fut.
La protégée regardait le véhicule s’éloigner ; dans l’excès de sa surprise, elle eût pu rester longtemps sur le perron, si le domestique ne lui eût dit sans trop de cérémonie :
— Eh bien ! mademoiselle, est-ce que vous entrerez ?
Elle entra sans mot dire, monta à sa chambre, ôta son chapeau et tomba dans une méditation profonde.
Que s’était-il passé ? À moins que Vassilissa ne se fût outrageusement moquée d’elle, la disgrâce devait être vraie. Mais comment le savoir ? Interroger le comte ? Impossible. Le comte avait une manière de saluer Justine quand, par hasard, il la rencontrait, qui envoyait celle-ci aussi loin que le Sahara. Restait la petite police particulière.
Afin de soutenir ses esprits animaux, comme disaient nos pères, Justine se fit donner une bonne tasse de café à la crème, puis elle remit son chapeau et partit en guerre, semblable à plus d’un héros épique.
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