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Chapitre 47 Comme on se retrouve !

Une fois le premier mouvement de joie passé, madame Gorof se trouva assez embarrassée de sa fille. Cette jeune créature brillante, aux mains soignées, aux allures aristocratiques, était peu en harmonie avec son intérieur mesquin ; les voisines et amies de la bonne dame étaient d’excellentes personnes vulgaires, de la petite noblesse, et dans ce troupeau d’oies, Vassilissa semblait un cygne dépareillé. Aussi l’arrivée des billets de banque du comte Koumiassine fut-elle cent fois la bienvenue, car elle permit aux deux dames d’émigrer à Pavlovsk pour le reste de l’été.

Madame Gorof courut le jour même s’assurer dans une maison bourgeoise un petit appartement meublé, à un prix relativement modique, vu la saison avancée.

Pendant son absence, Vassilissa reçut une visite dont elle fut aussi charmée que surprise ; vers trois heures de l’après-midi, elle vit arriver, cahotée sur un drochki, mademoiselle Bochet, son ancienne gouvernante. On s’embrassa, on s’expliqua, on prit des arrangements ; mais la bonne Suissesse ne dit pas tout, et elle fit bien, car Vassilissa eût refusé un secours qui lui arrivait cependant à point nommé.

Au moyen de l’adresse qu’il s’était fait donner par Zina, le prince avait écrit à mademoiselle Bochet à peu près en ces termes :

« Mademoiselle Gorof ne peut vivre seule avec sa mère, les habitudes et les goûts de ces deux dames différant totalement ; au nom de l’amitié qui vous a longtemps attachée à votre élève, abandonnez vos occupations actuelles. Vous trouverez sous ce pli une compensation pécuniaire que j’augmenterai si elle est insuffisante, à la seule condition de ne plus quitter mademoiselle Gorof et de lui laisser ignorer de quelle part lui vient la bonne fortune de vous avoir près d’elle. Je désire expressément que mon nom ne soit jamais prononcé en sa présence.

« Comme ces dames seront probablement gênées par les dépenses que va nécessiter leur genre de vie, veuillez mettre vos économies à leur disposition ; je m’engage à couvrir toutes vos avances. Il est indispensable que mademoiselle Gorof se montre partout où l’on peut rencontrer du monde ; après ce qui s’est passé, les bruits calomnieux ne manqueront probablement pas sur son compte. Que son indifférence et votre présence auprès d’elles les démentent de la façon la plus formelle. »

Suivaient quelques compliments, du reste bien mérités par la brave fille, qui comprit aussitôt ce que le prince voulait d’elle et, disons-le à son honneur, ne lui prêta aucune mauvaise pensée.

Madame Gorof, on ne peut plus heureuse de n’avoir plus à s’occuper de promener sa fille, accepta l’offre que lui fit mademoiselle Bochet de vivre avec elles sans émoluments, et, dès le soir du lendemain, la petite colonie se transporta à Pavlovsk.

La saison était magnifique ; tous les soirs, plus spécialement le lundi et le vendredi, la foule aristocratique des Pétersbourgeois en villégiature se portait aux concerts de l’excellent orchestre qui remplaçait alors celui de Johann Strauss.

Certainement, on ne mettait pas la même passion à suivre ces concerts qu’au temps où l’inimitable Strauss, sans rival au monde, daignait parfois jouer lui-même la partie de violon d’une de ses valses qui ont fait en tournoyant le tour du monde ; le chef d’orchestre allemand, un peu chauve et très prosaïque, ne pouvait pas transporter au septième ciel les âmes des praticiennes comme son prédécesseur ; ce brave homme n’avait ni le coup d’archet diabolique, ni le coup d’œil fascinateur, ni l’air inspiré et presque pythique du divin Johann Strauss ; mais l’orchestre d’élite qu’il dirigeait n’en exécutait pas moins de main de maître un riche répertoire de morceaux choisis, dont le seul tort était d’être parfois un peu trop sérieux.

Sérieuse ou non, la musique a cela de bon qu’on est libre de ne pas l’écouter, et tous les soirs, dès sept heures et demie, un torrent d’équipages non interrompu franchissait la grille du parc. Quelques-uns déposaient leur somptueux fardeau dans le jardin du Vauxhall ; mais beaucoup de calèches restaient en ligne dans l’allée qui borde le canal, et les belles paresseuses écoutaient sans se déranger les accords adoucis par la faible distance et par les buissons à hauteur d’homme de quelques bosquets.

Cavaliers et piétons allaient d’une calèche à l’autre causant, riant ; quelle occasion sans pareille de faire un peu de coquetterie, assaisonnée d’un peu de sentiment ! Parfois, interrompant un éclat de rire, un doigt levé en l’air commandait le silence : on écoutait, murmurée par les violons ou lancée par les cuivres retentissants, une phrase célèbre, une mélodie immortelle, qui passait ailée au-dessus de ces têtes profanes pour aller se perdre dans les grands arbres du parc ; puis la causerie et le jabotage reprenaient de plus belle.

Le Vauxhall s’illuminait dessinant les maigres lignes de son architecture sur le ciel devenu moins clair ; les lanternes des voitures s’allumaient comme des yeux dans l’ombre, esquissant une longue traînée d’équipages ; les étoiles se montraient au ciel gris perle entre les hautes cimes des arbres ; de temps en temps, un couple quittait le jardin bruyant et lumineux, traversait la route et se perdait dans les méandres du grand parc discret… et, régulièrement, le sifflet strident du train de Pétersbourg sonnait l’heure, comme la main du temps implacable, rappelant aux belles oisives couchées dans leurs calèches, aux cavaliers penchés sur les portières, aux groupes amoureux perdus dans la verdure, que la réalité sans pitié nous force, quoi que nous en ayons, à revenir sur la terre, au milieu du rêve le plus enchanteur.

C’est dans ce milieu mondain, parfumé, irréprochable, du lundi, que Vassilissa fit son apparition. Sa beauté transfigurée, sa toilette élégante et de bon goût attirèrent l’attention de cette foule où tout le monde se connaît de vue, où chaque visage nouveau excite une question.

— Eh ! c’est mademoiselle Gorof ! s’écrièrent quelques-uns.

— C’est la nièce de la comtesse Koumiassine ! dirent ceux qui ne s’étaient jamais inquiétés de savoir son nom.

Plusieurs mères de famille s’approchèrent de la jeune fille, lui demandèrent des nouvelles de sa tante, et, en apprenant que Vassilissa venait de Pétersbourg avec sa mère seulement, battirent en retraite avec les signes de la plus prudente réserve.

Les hommes n’avaient pas les mêmes raisons se tenir à l’écart ; plus d’un vint faire sa cour à mademoiselle Gorof, encouragé peut-être dans une mauvaise pensée par le bruit vague de la rupture avec la comtesse. Vassilissa contemplait les désertions et les empressements avec le même dédain amer ; on apprend vite à connaître le monde dans les situations exceptionnelles ; elle en savait plus désormais sur la véritable amitié et sur la fausseté des apparences, que telle mère de famille blanchie sous le harnais avec son escorte de filles à marier. Elle classa au même rang les hommes trop empressés et les femmes trop froides, et se promit de leur prouver plus tard qu’elle avait de la mémoire.

Deux ou trois amies de sa tante, madame Souftsof entre autres, eurent le courage de leur opinion et traitèrent la jeune fille en amie. À celles-là, Vassilissa jura une reconnaissance éternelle.

Depuis huit jours environ, accompagnée de mademoiselle Bochet, elle assistait aux concerts, le dimanche excepté, à cause de la vulgarité du public dominical, et dans son âme elle commençait à se sentir navrée de tout ce bruit, ce vide égoïste et affairé – lorsqu’un soir elle vit s’avancer Maritsky.

Tout son sang sembla l’abandonner ; involontairement elle se cramponna à son fauteuil de jardin.

— S’il passe sans me voir, pensa-t-elle, prise soudain d’un immense ennui de la vie, j’irai au couvent.

D’où lui venait cette résolution subite et désespérée ? Elle n’eut pas le temps de s’en rendre compte. Le jeune homme l’avait d’abord regardée avec étonnement, doutant que ce fut elle, tant il la trouvait changée, et maintenant il s’avançait d’un pas rapide.

— Mademoiselle, lui dit-il chaleureusement, que je suis aise de vous revoir ! Vous avez été malade ?

— Qui vous a appris ? dit faiblement Vassilissa, en s’efforçant de ne pas laisser trembler la main qu’elle mettait dans celle de Maritsky.

— Il suffit de vous regarder ! Votre tante ?…

Cette question ! toujours cette question qui énervait Vassilissa comme le grincement d’un canif sur une vitre !

— Ne parlons pas de ma tante, répondit-elle avec une sorte de fièvre ; demandez à qui vous voudrez de vous raconter cette histoire ; voilà huit jours qu’on ne me parle pas d’autre chose.

Maritsky la regarda plus attentivement ; elle avait l’air bien fatigué. En effet, une fatigue immense venait de s’abattre sur elle : la fatigue de sa position douteuse, de son avenir incertain.

— Je ne parlerai que de ce qui vous plaira, mademoiselle, répondit le jeune officier. Vous permettez ? ajouta-t-il en prenant une chaise, mais attendant la réponse de Vassilissa pour s’asseoir.

Aucun des hommes qui lui avaient parlé depuis son arrivée à Pavlovsk n’avait témoigné tant de réserve, et son cœur lui proclama une fois de plus combien Maritsky était supérieur au reste du monde.

Ils causèrent une demi-heure environ ; mademoiselle Bochet s’inquiétait bien un peu de la longueur de cet entretien, mais elle estimait assez son élève pour la croire incapable d’une flirtation ordinaire. Elle resta donc témoin bienveillant de cette causerie innocente.

— Vous me permettrez peut-être de rendre visite à madame votre mère ? dit Maritsky en se levant.

Incliné devant la jeune fille, il attendit la réponse.

— Ma mère sera charmée de faire votre connaissance, répondit-elle.

Personne n’avait encore demandé à voir sa mère.

Quand le jeune officier se fut mêlé à la foule : – Rentrons, dit Vassilissa ; je suis fatiguée.

Les deux dames reprirent silencieusement le chemin de la maison. Il leur fallait traverser le parc, déjà presque sombre ; Vassilissa prit le bras de mademoiselle Bochet.

— Il y a longtemps que vous connaissez ce jeune homme ? demanda la gouvernante.

— Depuis l’hiver dernier. Ma bonne amie, s’il vous interroge, dites-lui tout – oui, tout, répéta Vassilissa songeuse – tout !

— Très bien ! fit mademoiselle Bochet, qui n’osait s’avancer.

— S’il ne vous demande rien… s’il ne vient pas voir ma mère… j’irai au couvent, acheva la jeune fille ; et maintenant, s’il vous plaît, nous n’en parlerons plus.

Le lendemain, vers quatre heures, un drochki élégant s’arrêta devant la porte de la petite maison de bois qu’habitait madame Gorof, et Maritsky se fit annoncer par la petite femme de chambre. Sans paraître surpris ni choqué de l’extrême modestie de leur installation, il présenta ses hommages aux dames – s’adressant particulièrement à madame Gorof et à mademoiselle Bochet. Combien Vassilissa lui sut gré de la laisser de côté, et que cette conduite délicate lui parut de bon goût ! Madame Gorof, qui n’avait pas le tact le plus parfait, se montra un peu trop aimable envers le bel officier ; mais mademoiselle Bochet sut la retenir adroitement dans la limite des convenances.

Lorsque le jeune homme se fut retiré, après une courte visite, madame Gorof s’approcha de sa fille, qui restait muette, assise auprès de la croisée :

— Eh ! dis-moi, Lissa, c’est un promis pour toi ? Il est gentil. Est-il riche ?

— Je ne sais pas, maman, répondit la jeune fille, si c’est un promis, ni s’il est riche. Je sais seulement que c’est un honnête homme.

Ainsi rabrouée, la mère s’en fut verser le flot de ses espérances matrimoniales dans le sein de la bonne Suissesse, qui ne lui donna pas beaucoup plus d’encouragement, mais qui la laissa parler.

Comme l’avait prévu l’orpheline, Maritsky s’adressa à mademoiselle Bochet pour connaître les circonstances qui avaient séparé la jeune fille de sa tante, et l’institutrice lui parla franchement, suivant qu’elle y avait été invitée. Les circonstances dramatiques de la réclusion et de l’évasion de Vassilissa inspirèrent au jeune homme un enthousiasme sans bornes ; il avait toujours été un peu amoureux d’elle, et son premier mouvement en la revoyant avait été une joie véritable ; opprimée et sans fortune, elle lui devenait cent fois plus chère.

Il n’était pas de ceux que les traces de la douleur et de la maladie effraient sur un beau visage ; ce n’est pas le beau visage seul qu’il aimait, et dans les yeux bleus il voyait autre chose que la forme admirable et le velouté du regard.

Lorsqu’il fut au courant de cet été fertile en événements, il choisit une belle soirée pour en parler avec Vassilissa.

— Vous m’aviez permis de m’informer des circonstances dans lesquelles vous aviez quitté votre tante, dit-il, je l’ai fait. M’autorisez-vous à vous dire combien je vous admire pour votre courage et votre fermeté ?

La jeune fille ne répondit rien.

— Vous avez refusé deux fois d’unir votre sort à celui d’un homme indigne de vous ; – est-ce le mariage, ou le mari qui vous faisait peur ?

Vassilissa sourit.

— Ce n’était pas le mariage, dit-elle ; d’autres se sont mariées et sont heureuses.

La soirée était superbe. Ils se rendaient à la musique ; madame Gorof et la Suissesse marchaient à quelques pas derrière eux dans le parc assombri. Ils étaient seuls, puisqu’on ne pouvait les entendre.

— Et vous, espérez-vous être heureuse un jour ? demanda Maritsky d’une voix grave.

— Je ne sais, répondit-elle tout bas, pour cacher l’émotion de sa voix.

Ils firent quelques pas ; un gros buisson de lilas qui commençait à perdre ses feuilles les cacha aux deux dames.

— Si vous vouliez vous fier à moi, reprit le jeune officier en saisissant la main que Vassilissa laissait pendre à son côté, je crois que vous seriez heureuse, car je vous aime.

L’orpheline le regarda bien en face. Ses yeux bleus brillaient d’une fierté sans égale.

— Je suis pauvre, dit-elle, en disgrâce ; le monde me blâme, me méprise peut-être ; et vous, m’estimez-vous ?

— Je vous aime, répliqua Maritsky ; ses yeux brillèrent aussi du feu de l’orgueil le plus légitime. – Qui donc oserait ne pas estimer ma femme ?

Les deux regards qui s’étaient croisés comme deux lames d’acier se fondirent en une inexprimable caresse, et Maritsky, s’inclinant, posa ses lèvres sur la main qu’il tenait encore.

— Eh bien ! que faites-vous ? s’écria madame Gorof en doublant le buisson de lilas.

— Nous vous attendons, maman, dit le jeune homme. Je pense que nous ne ferions pas mal de retourner à la maison. J’ai beaucoup de choses à vous dire.

Il offrit son bras à Vassilissa, et ils traversèrent ainsi le parc au grand ébahissement des promeneurs, accoutumés à ne voir marcher ainsi que les jeunes mariés et tout au plus les fiancés officiels.

Maritsky s’expliqua en long et en large ; madame Gorof ne put maîtriser son émotion en apprenant que le jeune officier était fils unique de parents riches qui l’adoraient et n’avaient d’autre volonté que la sienne. Vassilissa jeta un regard d’orgueil sur son fiancé, en pensant qu’elle n’avait jamais su ni voulu savoir s’il était riche ou pauvre, et que lui la prenait telle quelle, sans dot et pour elle-même.

— Ce n’est pas tout, dit la jeune fille lorsque sa mère eut béni les promis et versé sur leurs épaules tout ce qu’elle avait de larmes disponibles, il faut que j’écrive à ma tante.

— Est-ce que vous ne lui avez pas écrit depuis votre départ ? demanda Maritsky.

— Quelques lignes seulement, datées de Moscou ; mais elle ne m’a pas répondu.

— Écrivons donc à notre tante ! s’écria gaiement le fiancé.

On apporta une petite table et « ce qu’il faut pour écrire » ; la lampe fut rapprochée, et les deux promis s’installèrent côte à côte pour confectionner la fameuse épître.

Malgré les efforts les plus louables, ils n’arrivèrent pas à produire quelque chose de satisfaisant. Peut-être cet insuccès était-il dû en partie à ce que Maritsky avait emprisonné dans sa main droite la main gauche de Vassilissa, et l’on sait combien il est difficile d’écrire sans tenir son papier. Tant est-il qu’à dix heures madame Gorof, malgré les réclamations de celui-ci, mit son futur gendre à la porte, lui démontrant, pour le consoler, qu’il habitait à Tsarskoé-Sélo, que le dernier train allait partir et qu’il aurait la ressource de revenir le lendemain.

Maritsky finit par dire à madame Gorof qu’elle abusait du droit qu’ont les belles-mères de malmener leur gendre, et riant à qui mieux mieux, le groupe finit par se séparer, non sans que Maritsky eût manqué le train.

Il ne voulut pas prendre le drochki de louage et s’en alla à pied par les allées pittoresques du jardin anglais qui relie les deux villes Pavlovsk et Tsarskoé-Sélo. Cette promenade de quatre kilomètres ne lui parut pas longue. Son cerveau était calme, il n’avait agi sous l’empire d’aucune passion impétueuse, mais son cœur était plein. « Ton bonheur est là ! » lui avaient crié à la fois le sentiment et la raison ; le jeune homme avait écouté leurs voix, et maintenant il planait dans cette félicité calme propre aux tendresses sérieuses. Il rentra chez lui complètement heureux.

Vassilissa s’endormit ce soir-là dans le septième ciel. Ceux qui n’ont pas souffert ne peuvent connaître le prix du bonheur acheté par des tortures ; leur vie est à l’abri des orages, mais la joie ineffable de posséder en paix un bien qu’on a cru inaccessible leur est inconnue, et tels qu’ils sont, je plains ces pauvres heureux !

Vassilissa n’était pas de ceux-là, et son bonheur, chèrement acheté, fut pour elle un enivrement complet.

Il fallait pourtant fabriquer la fameuse lettre, et ce n’était pas une chose aisée ; elle y mit tous ses soins et finit par mettre au jour la chose suivante :

« Ma chère tante et bienfaitrice !

« Depuis que j’ai quitté votre maison, avec les apparences de l’ingratitude, bien qu’au fond mon cœur fût plein de reconnaissance pour vos bienfaits, il m’est arrivé un grand événement. Je suis fiancée à Alexis Maritsky, de qui j’avais fait la connaissance chez vous l’hiver dernier. J’espère, ma bonne tante, que ce mariage aura votre agrément et que vous voudrez bien me bénir et me conduire à l’autel.

« Votre nièce reconnaissante et soumise. »

— C’est un peu court, fit observer Maritsky après avoir lu.

— Tu crois ?

Suivant la coutume russe, les fiancés se tutoyaient ; charmantes prémices du mariage, quand on s’aime. Elle regarda le papier, penchée sur son épaule.

— Oui, décidément, c’est un peu court ! répéta Maritsky d’un air perplexe.

— Que veux-tu que je lui dise de plus ?

— Le fait est, répondit-il en riant, que je ne vois pas ce qu’on pourrait y ajouter. Court et clair ! Crois-tu qu’elle te réponde ?

— Certainement ! fit la jeune fille en appuyant avec énergie le cachet dans la cire molle.

— Qu’est-ce qu’elle te répondra ?

— Un sermon en quatre pages – peut-être six. Oh ! que je voudrais avoir une lettre de Zina !

— Écris-lui !

— Elle ne lira pas ma lettre, ce n’est pas la peine ; et puis, que veux-tu que je lui écrive quand je sais que c’est ma tante qui se régalera de mon style ! Pauvre Zina, elle serait si contente !

— Tout de même, ta tante est joliment mauvaise ! s’écria Maritsky après un moment de réflexion.

— Au fond, elle n’est pas méchante, fit Vassilissa de sa voix douce.

— L’ogre non plus n’était pas méchant, reprit Maritsky, parodiant Dmitri sans s’en douter ; – mais quand il avait faim, il mangeait les petits enfants !

— C’est très mal, répondit Vassilissa en faisant une jolie petite moue.

— Qu’est-ce qui est très mal ? fit Maritsky en l’imitant.

Elle éclata de rire, et, jusqu’à nouvel ordre, on ne parla plus de la tante.

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