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Chapitre 50 Comment on va aux serres avec des parapluies.

Par une heureuse inspiration, ou plutôt par un coup de tête d’une audace inouïe, le prince s’était présenté chez la comtesse Koumiassine le lendemain même du départ de Vassilissa. Il arriva peu après que Zénaïde avait obtenu le pardon de sa mère ; elle jouait du piano dans la grand salle et s’arrêta net en le voyant. Le regard joyeux de la jeune fille répondit à la question muette de Chourof, et il passa dans le salon voisin.

— Bonjour, prince ! lui dit amicalement la comtesse. Depuis quelque temps, elle était toujours contente de le voir arriver. Après le premier échange de civilités :

— Ma nièce nous a quittés, lui dit-elle d’un ton dégagé.

— Ah ! fit le prince, surpris de se voir annoncer si paisiblement un événement qui avait dû causer un grand remue-ménage dans la maison.

— Oui ; sa mère est venue la chercher.

Le prince était encore « assez bête » pour s’étonner de la façon aisée dont la comtesse lui présentait la chose.

— Ah ! elle est venue la chercher ? répéta-t-il – il ne savait plus bien à quoi s’en tenir ; était-il possible que madame Gorof se fût en effet présentée et eût emmené sa fille ouvertement ? – Ah ! et mademoiselle Vassilissa l’a suivie de bon cœur ?

— Mais oui, cher prince ! fit la comtesse, qui ne put s’empêcher de rire de la figure penaude de son visiteur.

— Ah ! fit le prince abasourdi, très bien. Alors mademoiselle Vassilissa va mieux ?

— Beaucoup mieux, à ce qu’il paraît. Et vous, qu’avez-vous fait depuis qu’on ne vous a vu ?

— J’ai passé la soirée en face, de l’autre côté de la rivière ; il m’a semblé voir une lueur chez vous, vers les neuf heures !

— Oui, nous avons eu un petit incendie sans conséquence : une grange… rien de sérieux. S’est-on amusé chez nos voisins ?

— On a dansé jusqu’à minuit. J’ai reconduit le général Kortsof chez lui, et j’y ai passé la nuit ; je ne suis pas rentré chez moi, c’est si loin…

— Vous auriez dû venir déjeuner ici, puisque vous étiez si près, fit aimablement la comtesse.

Dans le courant de l’après-midi, elle fit plus d’une fois la réflexion que le prince devait s’être beaucoup fatigué la veille, car il n’était pas en possession de toutes ses ressources. À vrai dire, le pauvre garçon ne comprenait rien à l’indifférence souriante de son hôtesse. Il avait cru tomber chez une lionne irritée, et voilà qu’il se trouvait en face d’une chatte de salon, faisant ronron avec sa grâce habituelle. Si fort homme du monde qu’il fût, la secousse était un peu trop rude.

Vers quatre heures, Zina vint à la rescousse. C’était le moment où sa mère la chargeait du soin d’entretenir ses hôtes, pendant qu’elle s’habillait pour le dîner. Miss Junior la suivait, mélancolique et préoccupée, assez semblable à un ruban fripé qu’on laisse traîner sur les meubles. Elle voyait des incendies sans fin illuminer les nuits futures, et machinalement elle cherchait dans ses poches pour se convaincre qu’elle ne possédait point d’allumettes et qu’on ne s’en prendrait pas à elle.

La pluie continuait.

— Allons voir les serres ! dit Zénaïde après cinq minutes de conversation décousue.

— Oh ! miss Zina, il pleut, fit la gouvernante.

— Tant mieux ! en cas d’accident, ça éteindrait le feu, répliqua la malicieuse créature.

Un frisson passa entre les maigres épaules de l’Anglaise qui regarda son élève de travers.

— Nous prendrons des parapluies, n’est-ce pas, prince ? C’est très amusant de se promener avec des parapluies !

Très amusant, en effet, pour les grandes dames qui considèrent un parapluie comme faisant partie d’un valet de pied, quand on monte en voiture par un mauvais temps.

Ceux qui s’en servent journellement y trouvent peut-être moins de charme, mais Zina était de celles qui ne touchent aux parapluies que pour s’amuser.

Les trois promeneurs furent bientôt dans l’antichambre. Les domestiques, étonnés de cette fantaisie, ouvrirent trois parapluies ; chacun se munit de son arme, et les voilà sautillant à travers les flaques d’eau dans les allées saturées de pluie. Zina, la plus alerte et la plus vive, cognait à tout moment son gigantesque parapluie contre celui du prince – elle avait pris le plus grand – et riait comme une enfant. Miss Junior, plus exercée à manier cet instrument, s’avançait avec précaution et marchait lentement pour ne pas mouiller sa robe pudiquement abaissée sur ses pieds d’autruche. Zina s’était arrêtée à quelque distance et la regardait venir, picorant çà et là une place plus sèche pour y poser la pointe du pied.

— Il nous manque quelqu’un ! s’écria la jeune comtesse, la partie n’est pas complète. Miss Junior, je vous adorerai et je déposerai dans vos mains innocentes toutes les allumettes que je puis encore posséder. Vous allez être un ange anglais, l’ange des poètes, et vous irez chercher mon frère. Vous direz à Wachtel qu’il me faut mon frère. Et surtout qu’il prenne un parapluie !

Miss Junior, peu semblable, quoi qu’en dit Zénaïde, à un ange, même anglais, s’en retourna, toujours sur la pointe des pieds, chercher le jeune polisson.

Wachtel, par ses principes autant que par sa nature, était constamment disposé à laisser aller son élève. Dmitri se fit ouvrir une demi-douzaine de parapluies, les trouvant tous trop petits, et finit par se décider pour une ombrelle de toile écrue, grande à peu près comme un champignon de belle taille.

Il suivit miss Junior, singeant si bien sa démarche anguleuse, que Zina se mit à rire du plus loin qu’elle les vit.

Pendant ce moment de solitude, elle avait pourtant parlé de choses sérieuses avec le prince, et ses yeux étaient humides.

— Elle est partie ? avait dit Chourof.

— Oui ; bien malade, bien faible, évanouie.

— Évanouie ! Comment a-t-elle pu aller jusque-là ?

— Je vous avais dit que je la porterais ! fit Zina avec un orgueil ingénu.

Le prince la regarda de telle façon qu’elle baissa les yeux.

— Et votre mère ? dit-il après un silence.

— Oh ! j’ai bien cru qu’elle me maudirait ! Elle m’a reniée devant tout le monde !

Ils étaient seuls ; mais, dans ce jardin ouvert de toutes parts, il n’osa lui prendre la main.

— Comment vous y êtes-vous prise pour la faire sortir ?

La jeune fille le regarda de ses yeux pétillants d’esprit et de malice.

— J’ai mis le feu à la grange ! Je suis dangereuse, prenez garde !

— Dangereuse… répéta le prince à mi-voix, dites : héroïque…

Zina baissa ses longs cils sur ses yeux bruns.

— Héroïque, et telle qu’on ne pourra jamais assez vous admirer, ni… ni vous aimer, ajouta-t-il en baissant la voix.

Ils gardèrent le silence ; Zina sentait son cœur s’ouvrir comme une fleur qui déroule ses pétales à l’ardeur du soleil ; le rose de ses joues s’accentua.

— Ma cousine est sauvée, dit-elle, grâce à vous. Je vous en remercie ; c’est ma seule amie…

En ce moment Dmitri apparaissait au bout de l’avenue.

— Regardez mon frère, dit-elle ; et le fou rire reprit, partagé bientôt par le prince ; malgré la gravité de la situation, il ne put garder son sérieux à la vue de la caricature exacte, mais artistique, que le petit garçon faisait de la pauvre Anglaise. En quelques bonds, il fut près d’eux. Zina lui ôta son ombrelle des mains et le poussa vers le prince.

— Embrassez-le, dit-elle, c’est un jeune héros.

Le prince enleva dans ses bras le petit héros tout crotté et ne le déposa à terre qu’après avoir baisé plusieurs fois ses joues hâlées où la santé était revenue avec le soleil.

— C’est ma sœur qui est brave, répondit Dmitri ; ma grande sœur ! elle n’a peur de rien ; je voudrais lui ressembler.

Miss Junior arrivait ; Dmitri reprit son ombrelle, et gambadant, sautillant, la troupe joyeuse finit par atteindre les serres.

— Taquine un peu miss Junior, dit tout bas Zénaïde au petit garçon, j’ai à parler à notre ami.

Dmitri ne se le fit pas dire deux fois ; avant que l’Anglaise eût eu le temps de se demander où il allait, elle entendit des piaillements forcenés partir de l’autre côté de la serre.

— Oh ! s’écria-t-elle éplorée, cet enfant est encore allé à la volière ! Comme la dernière fois, il va se faire mordre par le perroquet !

On entendit la voix de Dmitri, de tout point semblable à celle de son adversaire emplumé, lui prodiguer des apostrophes désagréables. Le perroquet répondait dans sa langue avec une telle ardeur, que miss Junior s’enfuit vers la volière, où Dmitri s’escrimait de son mieux avec le manche de son ombrelle.

Le jardinier en chef s’approcha des visiteurs, les débarrassa de leurs parapluies et se retira. Zina sortit un petit sécateur de sa poche et se mit à couper un bouquet.

C’était une vieille serre à l’ancienne mode : de lourds châssis de chêne encadraient de petites vitres verdâtres ; mais qu’importait l’extérieur ? Les plantes étaient anciennes pour la plupart : de gros orangers, des myrtes énormes, des pamplemousses de quinze pieds de haut, heurtaient du front le toit vitré ; les gradins étaient couverts de plantes rares, rosiers de toutes espèces, géraniums variés, fougères exquises ; des gloxinias de velours, des calcéolaires fantastiques, des bégonias de toutes couleurs représentaient les goûts modernes.

Le prince écoutait d’une oreille préoccupée les piaillements lointains de la volière ; il se disait que les minutes étaient comptées, et pourtant il en perdit deux avant d’ouvrir la bouche.

— Je voudrais bien, dit enfin Zina en coupant résolument au milieu d’un gros myrte une pluie serrée de branches en fleur qu’elle recueillait dans sa robe – je voudrais bien que ma cousine pût se marier prochainement selon son cœur. Le mariage seul lui donnera une position définitive.

— En effet, répondit Chourof, ce serait pour le mieux. Je m’associe de toute mon âme à ce vœu.

— Vraiment ? fit la jeune fille en moissonnant fiévreusement des roses, je croyais que…

Elle s’arrêta troublée, son sécateur tomba ; le prince se précipita pour le ramasser et le lui rendit.

— Vous voulez faire allusion, dit-il, aux sentiments que m’avait inspirés votre cousine ? Oui, j’en conviens, je l’ai tendrement aimée, et je crois même l’aimer en ce moment autant que jamais, – seulement l’affection que j’éprouvais pour elle n’avait rien de passionné et provenait plutôt, je le vois maintenant, de sa position pénible, de sa dépendance.

Zina se remit à couper sans pitié tout ce que son sécateur rencontrait ; les fleurs débordaient de sa robe, légèrement relevée.

— Et puis, elle me parlait avec bonté, elle me prenait au sérieux, elle ne riait pas de ma gaucherie…

Zina rougit plus fort que jamais.

— Vous-même, continua le prince en faisant tourner une branche de lierre autour de ses doigts, l’été dernier, vous ne me parliez guère sans rire…

— J’étais une petite fille, s’écria Zina, une enfant capricieuse et méchante parfois, je ne vous connaissais pas…

Le petit sécateur fouilla précipitamment au milieu d’un pélargonium superbe qui devint chauve en un moment.

— Alors, à présent, je ne vous fais plus rire ? demanda le prince redevenu timide.

— Vous ? le meilleur des hommes, le plus généreux ! car si ce n’est pas par… par amour, continua-t-elle bravement, que vous avez secouru ma cousine, quel nom donner à votre générosité ?

— Non, répondit lentement le prince, ce n’est pas par amour ; à présent, j’en suis à me demander si je l’ai réellement aimée. J’aimais en elle l’idée d’une épouse, d’une amie, d’une jeune fée à mon triste foyer de vieux garçon… Mais quand j’ai appris qu’elle ne m’aimait pas, je n’ai point ressenti un de ces chagrins violents qui brisent une existence ; je me suis ennuyé, ajouta-t-il en souriant.

Zina s’était arrêtée devant lui, tenant toujours dans sa main gauche le pan de sa robe, d’où les fleurs s’échappaient en longues traînes.

— Et puis ? fit-elle anxieusement.

— Et puis, quand j’ai reçu votre lettre…

— Avez-vous pensé que c’était de moi ? interrompit-elle, curieuse.

— Non, je l’avoue.

— Et moi qui avais pensé à vous tout de suite !

— Je n’avais pas assez d’outrecuidance pour supposer que quelque part dans le monde on attachât tant d’estime et d’amitié à mon souvenir… Lorsque j’ai appris par vous que je pouvais être utile, je me suis empressé d’agir, j’ai fait de mon mieux…

— Et vous avez été blessé, dit Zina, et vous pouviez être tué. Quel égoïsme que le mien, cependant ! sans moi tout cela ne fut pas arrivé…

— Votre cousine serait malheureuse, avec ce misérable. Et puis, est-ce que ces gens-là peuvent tuer un honnête homme ?

— Comment avez-vous fait, reprit vivement la jeune fille, pour que dans le monde on n’ait pas parlé davantage de votre… – elle hésita – amitié pour Lissa ?

Le prince, pour la première fois frappé de cette idée, se posa la même question. Tout à coup, il se rappela la défaite qu’il avait donnée à son vieil ami le sénateur : « Supposez que j’aie l’intention de demander la main de la jeune comtesse Koumiassine. » Et il rougit jusqu’aux oreilles. En le voyant rougir, Zina devint aussi confuse que lui et s’assit pour arranger son bouquet.

— L’attachement que je porte à madame votre mère est bien connu, dit-il non sans embarras.

Les yeux rieurs de Zénaïde se levèrent sur lui et se baissèrent aussitôt ; il s’arrêta troublé.

— Enfin, reprit-elle, puisqu’on n’a rien dit, tout est pour le mieux ; que nous faut-il de plus ? Vous avez une belle âme, prince, vous êtes généreux et bon… et je me repens de grand cœur des railleries qui vous ont blessé autrefois. Voulez-vous me les pardonner ?

En disant ces mots, elle tendait sa main fine et rosée au prince Charmant. Cette fois, celui-ci osa y poser ses lèvres.

Un bruit de pas pressés se fit entendre ; Zina se leva brusquement, et, dans sa confusion, elle laissa tomber sa moisson de fleurs.

Dmitri arrivait au petit trot, suivi à bonne distance de miss Junior.

— L’ennemi ! cria-t-il du plus loin qu’il les vit.

— Je suis à jamais votre esclave dévoué, murmura le prince, enhardi par l’occasion ; il mit un genou à terre.

Zénaïde ne répondit pas, elle s’était rassise, et Chourof, sans se troubler, commença à ramasser une à une les fleurs tombées qu’il déposait sur ses genoux. Quand il eut fini, Dmitri et miss Junior se querellaient à plaisir auprès d’eux.

— Celle-ci sera pour le chevalier des dames, dit Zina en prenant une rose thé qu’elle offrit au prince, encore agenouillé devant elle. Son regard plein de douceur rencontra les yeux éloquents de Chourof. Il n’était plus laid, il n’était plus timide ; pour la première fois il se sentait apprécié, il aimait véritablement et de toute son âme.

Le bouquet s’acheva, et l’on reprit le chemin du logis. Il ne pleuvait plus ; les gouttes de pluie tombaient doucement de branche en branche avec un petit bruit mélancolique ; la terre buvait peu à peu l’eau superflue ; dans le ciel encore mouillé, un rayon jaune annonçait la présence du soleil ; tout respirait une langueur, une sorte de détente favorable aux épanchements… Les jeunes gens marchèrent côte à côte jusqu’au perron sans rompre le silence.

Zina pensive rentra chez elle pour faire toilette pendant que le prince allait rejoindre la comtesse.

Le jour s’acheva comme les autres jours. Le soir, avant de s’endormir, surprise, émue, elle interrogea son cœur… Son cœur lui répondit que de tous les brillants cavaliers qu’elle connaissait, il n’en est pas un qui ne pâlit étrangement devant les mérites et les vertus du prince Charmant.

— Eh bien ! quand cela serait ? se dit-elle avec orgueil. Je n’ai pas à rougir d’aimer le prince Chourof.

Aimer… déjà ? Pourquoi pas ?

— Je vais avoir dix-sept ans, pensa-t-elle, et ce n’est pas ma faute si j’ai été forcée de vivre vite.

Elle s’endormit en rêvant à la serre.

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