Chapitre 49 Maritsky se met en colère.
Depuis plusieurs jours déjà, Maritsky avait écrit à ses parents pour leur faire part de ses projets de mariage et leur demander leur approbation ; il s’étonnait même de ne pas avoir encore de réponse, lorsqu’enfin le facteur se montra. Le jeune homme fit vivement sauter le cachet, et en même temps que la lettre de son père, il vit tomber sur la table une feuille de papier commun, couverte d’une écriture grossière ; mais d’acte de naissance point. Il commença la lettre de son père ; aussitôt le feu de la colère et de la honte lui monta au visage.
« Nous étions prêts, mon cher fils, écrivait le vieux Maritsky, à t’envoyer les papiers avec notre consentement, lorsque nous avons reçu une lettre bien extraordinaire, et qui nous a donné beaucoup à penser. Non, certes, que nous attachions beaucoup d’importance à ces sortes de dénonciations ; mais on ne saurait prendre trop de précautions quand il s’agit de mariage, puisque c’est pour toute la vie. Informe-toi et fais-nous part de ce que tu auras appris ; après quoi, nous verrons s’il y a lieu de t’envoyer les papiers et notre bénédiction. »
Maritsky sauta sur le chiffon de papier gris et lut ce qui suit :
« Un ami qui veut rendre service à d’honnêtes gens les prévient que la demoiselle recherchée en mariage par M. Alexis Maritsky est entretenue par le prince Chourof, du gouvernement de M…, et vit actuellement à ses dépens, après s’être enfuie de chez sa tante Koumiassine aux frais et avec l’aide dudit prince. »
Sous le poids de la colère du jeune officier, une chaise qui se trouvait là vola en éclats ; il trépigna dessus jusqu’à ce qu’elle eût l’air d’un paquet d’allumettes. Ce petit exercice l’ayant quelque peu soulagé, il se mit à marcher à grands pas dans la chambre, en répandant sur l’auteur de la lettre anonyme toutes les épithètes que put lui fournir sa connaissance approfondie du russe, riche en invectives.
Son brosseur, croyant que son maître l’appelait, se présenta timidement.
— Te voilà ! Fais seller mon cheval ! lui jeta Maritsky… Dépêche !
— Mais, monsieur, vous avez l’exercice dans une demi-heure…
— Au diable l’exercice ! Pas de raisons ! Fais seller mon cheval.
Le brasseur obéit, et dix minutes après Maritsky se dirigeait à fond de train vers les allées du grand parc de Tsarskoé-Sélo, du côté désert semblable à un bois, qui gagne la station du chemin de fer de Varsovie.
Comme il sortait de la ville, il rencontra un camarade qui lui cria :
— Eh ! Maritsky, l’exercice ! Tu vas te faire mettre aux arrêts !
— Au diable les arrêts et l’exercice, et le colonel, et toi, et moi-même ! Eh bien ! j’irai aux arrêts quand on m’y aura mis ! s’écria Maritsky exaspéré.
Il enfonça les éperons dans le ventre de son cheval. La noble bête, qui de sa vie n’avait subi tel outrage, se cabra de telle sorte que pendant un moment le jeune homme eut de quoi s’occuper sans penser à son nouveau souci. Il calma de sa voix caressante le cheval injustement puni pour une faute qui n’était pas sienne, et, peu après, cheval et cavalier galopaient en bonne intelligence sur le sable fin.
— Qui diable a pu écrire ça ? répétait Maritsky ; quel est le misérable, le… Et les épithètes de recommencer. Il n’eut pas un moment l’idée de croire que la calomnie eût quelque fondement et ne s’en prit qu’au calomniateur. Mais quand on a fait le tour d’une maison à plusieurs reprises, on songe parfois à pénétrer dedans ; de même, après s’être demandé quel pouvait être l’auteur de la calomnie, le jeune officier se demanda à quel propos on l’avait inventée.
— C’est Vassilissa qui peut me le dire, pensa-t-il ; je vais le lui demander. Il dirigea son cheval vers Pavlovsk, et, vingt minutes plus tard, il entrait chez sa fiancée.
— Comment ! c’est toi ? s’écria celle-ci radieuse. Que je suis contente ! Je te croyais à l’exercice ?
Sans mot dire, Maritsky saisit la jeune fille dans ses bras et la serra contre sa poitrine, couvrant ses cheveux blonds de baisers passionnés.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle toute pâle lorsqu’il eut relâché son étreinte. Tu as l’air bien ému.
— Écoute-moi, Lissa, dit le jeune homme, je ne puis rien te cacher ; tu devinerais tout, d’ailleurs ; écoutez-moi, maman, dit-il à madame Gorof, qui entrait tout effarée. J’attendais mes papiers pour le mariage, et voilà ce qu’on m’a envoyé ; ils l’ont reçu à la campagne.
Il tira de sa poche la lettre anonyme qu’il allait mettre dans les mains de Vassilissa, – il la retira vivement.
— Non, pas toi, dit-il, pas toi, ma chérie ; les yeux ne peuvent lire cette infamie. Tenez, vous, maman.
Madame Gorof prit le papier, le lut, le laissa tomber et chercha une chaise pour s’asseoir.
— C’est indigne ! dit-elle d’une voix étranglée.
— N’est-ce pas ? fit Maritsky ; mais nous trouverons l’auteur !
Vassilissa avait ramassé la lettre et l’avait lue tranquillement. Son fiancé, en se tournant vers elle, s’en aperçut et la lui retira vivement des mains.
— J’ai lu, dit-elle simplement ; dis, tu ne le crois pas ?
Maritsky s’agenouilla devant elle et lui prit les deux mains.
— Regarde dans mes yeux, dit-il ; ai-je l’air de le croire ?
Vassilissa le regarda attentivement, les sourcils légèrement froncés… puis ses traits se détendirent, et elle se pencha vers lui ; ils échangèrent un baiser.
— Quelle créature assez ignoble… dit Maritsky en se relevant.
La jeune fille étudiait attentivement le papier.
— C’est le même papier qu’à l’école de charité de ma tante, dit-elle. Je ne serais pas étonnée que cela vint de Justine ou de Tchoudessof, ou des deux ; j’ai toujours eu dans l’idée qu’ils se connaissaient plus qu’ils ne voulaient en avoir l’air. Elle m’a dit trop de bien de lui.
— Quelle Justine ? demanda Maritsky. Ce nom n’avait jamais été prononcé devant lui de façon à lui laisser des souvenirs précis.
Vassilissa lui raconta l’histoire de ses premières fiançailles.
— Oui, je me rappelle, dit Maritsky ; le prince Chourof a blessé cette espèce de civil…
— Le prince ! répéta Lissa ; son joli visage se couvrit de rougeur. Une idée désolante lui était venue à l’esprit :
— Maman, maman ! s’écria-t-elle, où avez-vous pris de l’argent pour venir me chercher ?
— Hélas ! sanglota madame Gorof, hélas ! c’est le prince qui me l’a envoyé !
Les fiancés se regardèrent d’un air consterné. Un morne silence se fit, interrompu seulement par le bruit que faisait madame Gorof en se mouchant toutes les trente secondes.
— Combien ? demanda Maritsky.
— Cinq cents roubles, répondit la malheureuse mère.
Vassilissa courut à son petit bureau, compta rapidement ce que contenait son tiroir, retira un billet de cent roubles et jeta le reste sur la table, devant sa mère.
— Quel bonheur ! s’écria-t-elle, il me reste encore six cents roubles de l’argent que m’avait donné mon oncle ! Maman, vous allez écrire tout de suite au prince, le remercier cent fois de sa bonté, de la peine qu’il s’est donnée pour m’aider à fuir, et lui rendre son argent.
— Il vous a aidée ? dit Maritsky, devenu sombre.
— Oui, mais je ne l’ai pas vu ; c’est avec Zina qu’il a tout arrangé ; il n’a pas voulu qu’on pût seulement soupçonner qu’il était mêlé à cette affaire ; il n’a envoyé ni les chevaux ni la voiture dont il se servait, et je ne l’ai pas vu.
— Pas une fois ?
— Pas une fois depuis le commencement d’avril, quand je l’ai rencontré dans la rue en me promenant avec Zina et la gouvernante.
— Ah ! que tu me fais du bien ! s’écria le jeune homme radieux en pressant sur ses lèvres les mains de Vassilissa, glacées par l’émotion.
— Tu avais douté, méchant ?
— Non, mon ange, je n’ai pas douté ! Mais si quelqu’un t’avait vue une seule fois en sa compagnie, ne fût-ce qu’une minute, la calomnie eût eu beau jeu, tandis qu’à présent nous pouvons la combattre.
— Qui donc a pu savoir qu’il m’avait envoyé de l’argent ? murmurait piteusement madame Gorof ; je ne l’avais pourtant dit à personne !
— Il suffit, répondit Maritsky, que vous ayez perdu l’enveloppe.
— C’est vrai ! s’écria la pauvre dame consternée ; j’ai jeté l’enveloppe, et son nom était dessus ! Mais nous sommes donc environnés d’espions ?
À partir de ce moment, de peur des espions, madame Gorof ne se coucha plus sans fureter partout, et spécialement sous son lit.
— Adieu, dit Maritsky ; j’ai manqué l’exercice, je m’en vais aux arrêts… j’avais la tête perdue. J’ai bien fait de venir ; au moins je suis tranquille.
Il embrassa sa fiancée et sa future belle-mère et partit, plus tranquille en effet, mais non joyeux. Il s’agissait de démontrer la fausseté d’une accusation monstrueuse pour lui, mais admissible pour tous les autres, et il n’est peut-être pas de tâche plus ardue au monde.
Comme il s’en allait, triste et prévoyant à son mariage bien des retards, sinon des empêchements formels, une idée lumineuse traversa son cerveau. Seule, la comtesse Koumiassine était en état de prouver que le prince n’avait pas vu sa nièce depuis leur arrivée à la campagne, et que depuis le départ de la jeune fille, il ne s’était pas absenté. La comtesse ne pouvait guère être bien disposée à l’égard de sa nièce, c’était clair ; mais en s’adressant à la noblesse de ses sentiments, on pourrait probablement obtenir son témoignage.
Pendant les trois jours qu’il passa aux arrêts, Maritsky eut le temps de préparer et d’écrire sa lettre ; aussi cette lettre fut-elle un petit chef-d’œuvre de style et de sentiment. Mais la poste n’a pas d’ailes ; elle se sert des moyens ordinaires, et le jeune officier eut le loisir de calculer les chances bonnes et mauvaises dans toutes leurs combinaisons avant d’avoir une réponse.
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