Chapitre 52 La comtesse prend une résolution généreuse.
Ce soir-là précisément était témoin d’un grand remue-ménage à Koumiassina.
La veille seulement la comtesse avait reçu la lettre de Maritsky ; la poste n’arrivait en ces lieux reculés que deux fois par semaine, comme partout en Russie, du reste, excepté dans les villes qui se trouvent sur le parcours direct d’une ligne de chemin de fer ; et Maritsky étant pressé, le sort malin, qui se mêle toujours de nos affaires pour contrecarrer nos désirs, lui avait fait manquer d’un jour le départ du courrier.
La comtesse, en ouvrant la lettre, la parcourut d’abord sans la comprendre, puis courut à la signature… Cette signature la pétrifia sur place… Comment ! ce n’était pas assez que ce jeune homme voulût épouser la nièce qui lui avait si audacieusement manqué ? Il se permettait encore de lui écrire… à elle ?
Après avoir donné un libre cours à son indignation, elle reprit cette lettre du bout des doigts, car il fallait savoir ce qu’on lui voulait, pourtant, et se mit à lire avec une attention minutieuse.
Les premières phrases lui déplurent ; on y sentait le trouble d’un homme secoué par de violentes émotions, et la comtesse n’aimait pas les épanchements, avons-nous dit ; et puis, quand on a l’honneur d’écrire pour la première fois à la comtesse Koumiassine, est-ce qu’on ne devrait pas faire au moins un brouillon ?
Bientôt, cependant, elle cessa d’éplucher les expressions, tant ce qu’elle lut la remplit d’horreur et d’incrédulité. Quoi ! on avait osé souiller sa maison d’un soupçon ! Car c’était sa maison qu’on outrageait. Pouvait-on supposer qu’un commerce clandestin eût lieu chez elle ? Et l’on accusait, qui ? Le plus beau fleuron de la noblesse de cette province, un homme connu par sa tenue irréprochable et par ses bonnes mœurs – la comtesse ignorait la visite des tsiganes. – C’était inouï, et, de plus, stupide !
Mais, en admettant qu’il se fût trouvé un calomniateur pour forger cette fable, quels étaient les imbéciles qui pouvaient y avoir ajouté foi ?
La comtesse se rappela que les parents de Maritsky étaient de très bonne noblesse, et retira mentalement l’expression « imbécile », trop vive ; elle la remplaça par une simple pensée de commisération, à l’endroit de leur ignorance du monde, – excusable, d’ailleurs, chez des gens qui vivaient depuis si longtemps dans leurs terres. Puis, enfin, vint l’idée que le mariage de Vassilissa était fort en péril pour le présent, – sinon tout à fait impossible pour l’avenir.
La première impression – nous avons presque honte de l’avouer, tant la manière de l’exprimer fut vulgaire – se traduisit par le mot : c’est bien fait ! Et la noble dame s’appuya avec satisfaction sur le dossier de son fauteuil.
— Oui, c’était bien fait ! Pourquoi cette méchante et sotte enfant avait-elle voulu quitter sa maison et se marier toute seule ? N’était-il pas plus simple d’attendre patiemment le retour de sa tante en ville ? N’aurait-elle pas trouvé Maritsky aussi bien à Pétersbourg qu’à Pavlovsk ?
Sans s’en apercevoir, la comtesse avait fait du chemin : elle avait déjà accepté l’idée du mariage avec Maritsky. Si un confident incommode – les confidents finissent presque toujours par devenir incommodes ; aussi la comtesse, l’ayant appris jadis à ses dépens, avait fini par bannir cette espèce de sa maison, – mais si un confident incommode ou un observateur indiscret lui avait rappelé que Vassilissa s’était enfuie de la maison précisément pour ne pas s’engager dans une promesse où Maritsky n’avait rien à voir, ledit confident ou observateur eût été rabroué de la belle façon.
— « Comment ! eût dit la noble dame, moi, j’ai exigé une promesse positive pour un mariage à venir ? Mais, jamais ! Je voulais simplement mettre à l’épreuve la confiance et la soumission de ma nièce. Elle était appelée par la distinction de ses manières, contractée dans ma maison, et par l’excellente éducation que je lui ai donnée, à tenir dignement sa place même au rang le plus élevé ; et, sans son esprit de révolte et d’insubordination, aucune des tribulations dont elle souffre ne lui fût échue en partage ! »
Et puis, on s’étonne après cela que l’historien le plus impartial dénature les faits exacts de l’histoire ! Mais, ô critique ma mie, que trouves-tu là d’extraordinaire, quand les plus simples mortels ne savent plus eux-mêmes ce qu’ils pensaient il y a huit jours et se trompent du blanc au noir sur leur propre fait ?
— Oui, se dit la comtesse en poursuivant le cours de ses méditations, c’est cette fuite insensée qui a détourné de ma nièce tous les honnêtes gens ; l’appréciation du fait est absolument fausse et perverse ; mais le fait existe, indéniable. C’est fort malheureux, mais je n’y puis rien.
Elle reprit la lettre qu’elle n’avait pas achevé de lire, et ses idées changèrent soudain. Telle – si la comparaison n’est pas trop irrévérencieuse – la girouette protectrice de l’âtre obéit fidèlement au souffle de l’aquilon.
Maritsky avait trouvé la corde sensible et s’était mis à en jouer comme s’il n’avait fait autre chose de sa vie.
« Vous seule, madame la comtesse, écrivait le jeune officier, vous seule, oubliant le chagrin que vous a causé le départ de votre nièce, pouvez sauver l’innocence calomniée. Devant votre parole ou la sanction de votre présence, qui donc oserait mal penser d’une jeune fille qui a grandi sous vos yeux et à laquelle vous avez donné l’exemple des vertus domestiques ? (Maritsky, on le voit, dans son désespoir, s’était un peu monté la tête ; il abordait, non sans succès, d’ailleurs, le mode lyrique avec des louanges à la clef.) Vous pouvez réduire à néant les imputations calomnieuses des misérables qui vous outragent en outrageant celle que vous avez élevée. Un mot de vous à mes parents ou votre présence à notre mariage seraient pour mademoiselle Gorof la justification la plus éclatante. »
— Il écrit bien, se dit la comtesse ; il s’exprime fort convenablement.
Elle acheva la lettre qui n’avait plus que quelques lignes et tomba dans un abîme de réflexions.
— Si j’étais accessible à quelque sentiment mesquin, pensa-t-elle, quelle magnifique occasion de me venger !
La comtesse rendit sincèrement grâce au Tout-Puissant d’avoir banni de son âme épurée jusqu’à l’ombre d’un sentiment étroit ou égoïste, et continua de creuser la question.
— Certainement, se dit-elle, ce jeune homme fait ici preuve d’un grand bon sens. Vassilissa, protégée de ma présence, est à l’abri du soupçon. Mais dois-je accorder à la nièce ingrate et coupable les privilèges de l’enfant docile et soumise ? Serait-il juste qu’après ne m’avoir témoigné ni affection, ni reconnaissance, elle reçût de moi les mêmes bienfaits que si j’avais eu toujours à me louer d’elle ? Non ! non ! se répondit énergiquement la comtesse, ce ne serait pas juste, et cela ne doit pas être.
Elle plia la lettre de Maritsky, la mit dans son secrétaire et retourna s’asseoir. Sa décision était prise, elle éprouvait ce genre de repos qui suit les grandes déterminations ; mais si son orgueil était satisfait, son cœur, resté bon et généreux malgré ses énormes défauts, ne l’était pas de même.
— C’est une orpheline, lui disait son cœur, elle n’a ni père ni frère pour la défendre ; son sort est dans mes mains : il est juste, oui, mais est-il généreux de la laisser sans secours quand, seule, je puis tout, comme l’a fort bien écrit ce jeune homme ? Si seulement elle avait écrit elle même, si elle s’était humiliée ; mais non, c’est une barre de fer ! Et moi, j’ai juré de ne pas céder.
Elle en était là de ses réflexions lorsque la troïka du prince s’arrêta devant le perron. Le visiteur bienvenu entra presque aussitôt.
— Vous arrivez fort à propos, dit la comtesse, je suis très perplexe.
— Vous, comtesse ? Minerve en personne connaît aussi la perplexité ?
Sans s’en rendre compte, par ces mots bien choisis, le prince amadouait sa future belle-mère. Que celui qui n’a rien de semblable à se reprocher lui jette la première pierre !
Un aimable sourire fut sa récompense.
— Imaginez-vous, dit la comtesse, que… (elle s’arrêta, hésitante) bah ! vous êtes un homme sérieux, on peut tout vous dire : imaginez-vous qu’il s’est trouvé à Pétersbourg un être assez misérable et des gens assez bornés pour écrire et croire que vous êtes l’auteur de l’évasion de ma nièce.
— Oh ! fit le prince consterné, sentant un bât très lourd le blesser fortement.
Il était si confondu qu’il oublia de remarquer combien le mot évasion différait de la première version du même fait dans la bouche de cette même comtesse. Madame Gorof a emmené sa fille, avait-elle dit. Il se trouvait maintenant que Vassilissa s’était évadée. Mais le pauvre prince avait bien autre chose à penser.
— N’est-ce pas ? reprit la comtesse, interprétant ce « oh ! » à sa manière. Mais si stupide qu’il soit, ce bruit est nuisible à la réputation de ma nièce, d’autant plus que, ajoute-t-on, votre motif pour lui faire quitter ma maison n’était pas des plus désintéressés.
— Oh ! s’écria le prince, mais cette fois avec une autre énergie.
Il se leva comme pour fondre sur le calomniateur. La comtesse le retint et le calma du geste. Il reprit son siège.
— Qui a pu inventer cette infamie ? dit-il dès qu’il eut recouvré la parole.
— C’est anonyme, comme beaucoup d’autres infamies.
— Une lettre ? à vous ?
— Non pas à moi, au vieux Maritsky.
Le prince regarda son hôtesse d’un air si désorienté qu’elle eut envie de rire.
— Est-ce que vous ne saviez pas que ma nièce est promise à Alexis Maritsky ?
— C’est le premier mot que j’en entends.
La comtesse regarda son visiteur ; il avait l’air radieux. Satisfaite de son examen, elle reprit paisiblement :
— C’est que j’aurai oublié de vous le dire. À vous voir, on croirait que ce mariage vous fait plaisir.
— Certainement ! mademoiselle Vassilissa est charmante, et ce gentil garçon de Maritsky me paraît digne d’elle sous tous les rapports.
— Allons, je suis enchantée de vous voir en de si bonnes dispositions. Mais ce mariage n’est pas fait ; la lettre anonyme a été envoyée aux parents du jeune homme, et ils veulent savoir à quoi s’en tenir avant de donner leur consentement.
— Alors, dit le prince en se levant, je pars tout de suite pour… où sont-ils, ces braves gens ?
— Au gouvernement de Moscou.
— Eh bien, j’y vais pour démentir cette absurde et monstrueuse calomnie.
— Quelle pétulance ! fit la comtesse avec un sourire. Cher prince, si vous voulez achever de perdre ma nièce, vous n’avez qu’à demander vos chevaux.
Le prince se rassit, plus penaud qu’un lièvre pris par les oreilles.
— Si c’était vrai, ne seriez-vous pas obligé de le démentir de même, quitte à tuer en duel ce pauvre Maritsky ?
— Alors, vous, comtesse, chère comtesse, partez, je vous en supplie, partez pour Pétersbourg ; vous savez bien que ce n’est pas vrai, vous ! (Oh ! oui, elle le savait, pensa-t-il en se rappelant l’insuccès de sa tentative matrimoniale de l’année précédente – mais il n’avait pas de rancune.) Protégez cette innocente ! Vous allez partir, n’est-ce pas ?
— J’y pensais, répondit-elle simplement.
Il lui baisa la main avec transport. Elle sourit de cette reconnaissance originale.
— Quelle hâte de voir un rival heureux ? dit-elle non sans malice.
— Un rival ? quel rival ? Maritsky ? Oh ! ce n’est pas un rival ! dit-il en devenant tout rouge au souvenir de la serre. La rose thé de Zina était dans son petit portefeuille, poche gauche de son habit.
— Tant mieux ! tant mieux ! répéta la comtesse avec finesse.
— Quand partez-vous ? le temps presse, dit le prince, oubliant tout pour son rôle de don Quichotte.
— Demain ! fit triomphalement la comtesse.
Elle donna ses ordres, tout en s’applaudissant intérieurement d’avoir spontanément accompli cet acte de générosité que sa nièce méritait si peu !
— Il faudra qu’elle me demande pardon, se dit la noble dame ; je ne veux pas jouer le rôle d’une dupe qu’on fait aller et venir à volonté. Pour pouvoir se marier, elle me demandera pardon, et je lui pardonnerai !
Et voilà pourquoi tout était sens dessus dessous à Koumiassina.
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