‹ Les KoumiassineChapitre 53 sur 59 · Chapitre 53 Zénaïde joue une vieille valse.

Chapitre 53 Zénaïde joue une vieille valse.

Une autre difficulté se présenta à l’esprit de la comtesse. Que fallait-il dire à sa fille, et, bien mieux, que fallait-il en faire ? L’emmener ? C’était la mettre au courant de bien des intrigues qu’elle devait ignorer. La laisser à la campagne avec son frère et miss Junior ? Les visiteurs, non prévenus du voyage de la comtesse, ne manqueraient pas d’affluer comme de coutume, et Zina pourrait, soit par ignorance, en dire plus qu’il ne convenait, soit par maladresse, laisser deviner aux curieux des choses que sa mère ne tenait pas à ébruiter.

D’un autre côté, les choses allaient si bien ! N’était-ce pas dommage de rompre une idylle commencée sous de si favorables auspices ?

La comtesse eut un trait de génie. Pendant que sa fille s’habillait pour le dîner : – Prince, fit cette excellente mère, qu’est ce que vous faites chez vous, en ce moment-ci ?

— Moi, fit Chourof, je ne fais rien du tout !

— Peut-être votre présence serait-elle utile… Venez avec nous à Pétersbourg en partie de plaisir.

Il faut être Russe pour considérer un voyage de cinq cents lieues en poste comme une partie de plaisir ; mais quand on est Russe, on trouve cela tout naturel. Le prince, d’ailleurs, n’avait pas besoin de l’idée de plaisir pour trouver la proposition délicieuse. En pressant la comtesse de partir, il n’avait pas songé d’abord qu’elle emmènerait probablement sa fille, et, depuis qu’il avait eu le temps de réfléchir, il broyait du noir à l’idée de voir Zina disparaître de son horizon. Il remercia la comtesse avec la même effusion que si, souveraine, elle lui avait conféré l’ordre de l’Aigle blanc.

Zina entra sur ces entrefaites. Elle n’avait pas encore vu Chourof ce jour-là, les préoccupations de sa mère l’ayant tenue à l’écart. Son temps, du reste, avait été fort bien employé. Ses robes, que sa mère faisait faire de plus en plus longues depuis le départ de Vassilissa, – sous le prétexte spécieux que sa fille grandissait, ce qui était absolument faux pour le moment, – ses robes avaient passé une inspection sévère, et la plus jolie, celle qui servait le mieux à son genre de beauté, envoyée à la blanchisserie, avait reçu le coup de fer merveilleux d’une artiste repasseuse. Les blanches garnitures aériennes flottaient autour de la jeune fille, moelleuses comme le duvet du cygne ; par-ci par-là, des nœuds de velours incarnat se cachaient dans le fouillis habilement combiné, et ses boucles brunes, rattachées par des velours de même couleur, tombaient jusqu’à sa ceinture incarnate.

Son premier coup d’œil lui apprit qu’il se passait quelque chose d’insolite, et le cœur lui manqua. Se pouvait-il que le prince eût eu assez peu de confiance en elle, assez peu d’estime, pour avoir parlé à sa mère avant de s’adresser à elle-même ?

Le regard joyeux et assuré de Chourof calma ses appréhensions.

— Vous partez avec moi demain matin pour Pétersbourg, lui dit sa mère.

La figure de Zina exprima tant d’étonnement et si peu de joie, que le prince eut envie de rire, tout en se sentant délicieusement ému par la pensée qu’elle ne désirait pas quitter la campagne… Les yeux de la jeune fille semblaient lui reprocher l’épanouissement de son visage…

— Votre cousine Vassilissa a disposé de sa main, continua la comtesse ; elle épouse Alexis Maritsky.

— Oh ! que je suis contente ! s’écria Zina frappant dans ses mains, sans égard pour le décorum.

— Ce mariage n’est pas fait, continua ce modèle des mères en plaçant méticuleusement ses paroles comme un éteignoir sur la joie de sa fille. Il est survenu des empêchements graves… Mais cela ne vous regarde pas.

La comtesse passa dans ses appartements. Miss Junior parut, et bientôt après elle Dmitri, son persécuteur attitré.

— Madame votre mère m’a permis de vous suivre en ville, dit le prince à Zina, pendant que celle-ci, préoccupée, combinait déjà son plan pour faire venir Chourof à Pétersbourg afin d’abréger la longueur de l’hiver.

— Vraiment ! s’écria-t-elle radieuse. Le sentiment des convenances lui revint soudain, et elle ajouta cérémonieusement :

— J’en suis charmée ; nous aurons sans doute le plaisir de vous voir chez nous ?

L’air, les paroles, l’inflexion de la voix, le mouvement de la tête étaient une copie involontaire, mais si bien réussie de la comtesse, que le prince, Dmitri et miss Junior elle-même ne purent s’empêcher de rire.

— Vous vous moquez de moi ! s’écria joyeusement Zina ; pour la première fois de ma vie que je m’avise d’être convenable, il faut avouer que je n’ai pas de chance !

— Si tu savais comme tu ressemblais à maman ! dit Dmitri. Sautant sur une feuille de papier qui se trouvait sur la table, il tira prestement un crayon de la poche de miss Junior scandalisée, et en une seconde esquissa le profil de sa sœur, légèrement inclinée en avant avec son gros nœud de velours à la ceinture, une main étendue avec grâce, et l’autre posée sur son cœur.

Le prince s’empara de la silhouette, autant pour se l’approprier que pour la soustraire aux yeux terribles de la comtesse.

— Allons jouer à quatre mains, dit-il à sa jolie partenaire.

Ils se dirigèrent vers le piano. Zina prit en souriant un vieux cahier usé aux coins, un peu déchiré, démantibulé de toutes parts, et l’ouvrit.

— La valse de Lissa ? dit-elle en levant ses beaux yeux bruns avec une grâce sournoise.

— À la santé des fiancés ! répondit le prince, qui fit rouler d’un bout à l’autre du piano un arpège triomphal.

— Alors, vous viendrez ! murmura Zina en exécutant avec âme la mélodie enchanteresse qui avait si mal accompagné le premier roman de Chourof.

— Nous ne serons pas à dix verstes de distance sur la route, répondit celui-ci.

— Il n’y a pas moyen de partir ensemble ? ce serait plus amusant !

— Non, répondit le prince, mais on peut se rencontrer. La comtesse serait bien inhumaine si, après m’avoir enlevé, – car c’est elle qui m’enlève, ajouta-t-il avec un sourire malicieux, – elle me laissait manger à la cuisine des stations de poste… Il y aura bien pour moi quelques petits pâtés à la moelle, à l’heure du dîner.

— Vivent les petits pâtés à la moelle ! chanta Zina sur l’air de la valse, qu’elle savait par cœur.

Tout à coup, elle s’interrompit au milieu d’une mesure, fit un demi-tour sur son tabouret à vis, et se planta en face du prince.

— Qu’est-ce que vous allez faire à Pétersbourg, au fond ? dit-elle.

— Au fond ? je n’en sais rien, je croirais assez que je vais consacrer l’union de votre cousine avec Maritsky, en qualité de diacre assistant ; au moins ne vois-je pas d’autre motif à mon voyage, ajouta-t-il en souriant imperceptiblement dans les coins de sa moustache.

Zina se mit à taper délibérément sur l’instrument, en jouant la valse d’un seul doigt. Le prince la rattrapa au vol, et ils jouèrent ainsi une dizaine de mesures. Soudain, la jeune comtesse saisit irrévérencieusement le cahier de musique par un coin et le lança en l’air ; les feuilles éparses retombèrent en pluie sur le parquet, à l’extrême indignation de miss Junior, qui se précipita pour les ramasser. Dmitri, derrière elle, imitait avec précision ses gestes anguleux. Zina se mit à rire.

— Vous lui en voulez, à cette pauvre valse ? demanda le prince. Qu’est-ce qu’elle vous a fait ?

— Elle sent le moisi, répondit sentencieusement la jeune capricieuse. C’est la musique du passé. Voyons la musique de l’avenir !

Sans mot dire, le prince ouvrit la partition de Don Juan au duo : La ci darem la mano, et s’assit devant le clavier. Zina, rouge comme les velours qui flottaient sur ses épaules de marbre rosé, joua jusqu’à la fin sans ouvrir la bouche.

— Bravo ! s’écria l’Anglaise. Oh ! miss Zina, vous avez fait des progrès étonnants !

Zénaïde la regardait moitié rieuse, moitié fâchée. Dmitri vint la tirer d’embarras.

— Tu vas à Saint-Pétersbourg, ma grande sœur ? Et vous aussi, mon prince ? Et vous aussi, miss Colifichet ? jeta-t-il par-dessus l’épaule à la gouvernante scandalisée ; eh bien, et moi ? moi, Dmitri, comte Koumiassine, en l’absence de mon père, qui ne vient jamais ici, seul représentant mâle de cette noble famille, je reste à la campagne ?

— Hélas ! mon pauvre ami, commença Zina, maman…

La comtesse entrait.

— Maman, vous ne m’emmenez pas ? dit le petit garçon.

— Non, mon fils ; notre absence ne sera probablement pas longue, et je ne puis vous emmener.

— Alors, maman, pour m’exercer dans la pratique de la langue anglaise, laissez-moi miss Junior !

La comtesse trouva cette idée si lumineuse qu’elle fut sur le point de la mettre à exécution.

— Non, dit-elle après réflexion, je regrette, mon cher enfant, de ne pouvoir vous accorder une demande si raisonnable ; je serai obligée de sortir, votre sœur ne peut rester seule.

L’Anglaise, qui avait frémi, soupira de bonheur ; Zénaïde, qui avait espéré, fit la mine. Dmitri prit son parti comme il sied à un philosophe.

— Eh bien, répondit-il, je pratiquerai l’allemand : c’est même, dit-il confidentiellement au prince, une excellente occasion d’apprendre le russe – car c’est la seule langue que je sois incapable de parler et d’écrire.

Heureusement, la comtesse pensait à autre chose et ne releva point cette déclaration aussi incongrue que véridique.

q

Page 1