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Chapitre 59 Conclusion.

Huit jours après, Maritsky épousa Vassilissa, que le comte et la comtesse conduisirent à l’autel, au milieu de l’assemblée la plus brillante que l’on eût pu recruter à cette époque de l’année. Chourof avait décidé avec Zénaïde qu’ils se marieraient chez eux, à la campagne ; et quelques jours après ce premier mariage, tout le monde partit pour Koumiassina.

Dmitri fut le plus heureux des petits garçons en apprenant que son bon ami, le prince, allait être son beau-frère et qu’il aurait le droit de le tutoyer.

La veille de son mariage, Zina se promenait avec lui dans la grande allée où ils avaient comploté ensemble la fuite de Vassilissa.

— Cela me fait pourtant de la peine, lui dit-elle en l’embrassant, de te laisser ici, mon petit homme. Tu vas être bien triste et bien seul…

— Oh ! répondit fièrement l’enfant, dans six semaines j’entrerai au corps des pages comme pensionnaire ; je suis ignorant comme une carpe avec mes trois langues étrangères ; j’aurai assez à faire de m’instruire, et pendant les vacances tu me prendras bien avec toi, dis ? fit-il en serrant le bras de sa sœur sur son petit cœur gros de larmes, malgré sa brave contenance.

— Toujours, mon frère chéri ! et en ville tu passeras tous tes congés avec nous.

— Oh ! oui, maman a bien assez à faire avec sa charité, elle n’aura pas besoin de moi…

Le lendemain, Zina quitta le nom et la terre des Koumiassine pour ceux des Chourof.

— Voulez-vous que je fasse changer en rose les tentures de la chambre bleue ? lui avait demandé son fiancé.

— Pourquoi ? répondit la vaillante créature ; je ne crains pas les souvenirs, ils n’ont ni corps ni âme, et puis le bleu me va bien, ajouta-t-elle avec la coquetterie enfantine qui lui donnait une grâce si piquante.

La comtesse, de plus en plus absorbée dans sa « charité », comme disait son fils, ne se permet plus que trois ou quatre mois de vacances, sur lesquels elle passe environ six semaines à Chourova. Son gendre, le modèle des gendres, car il a su trouver le moyen de vivre avec elle sans se quereller, lui faisait un jour les honneurs de son potager.

— Ah ! vous avez mis des pommiers dans ce trou-là ? dit-elle ; moi, j’y aurais mis des cerisiers… l’emplacement était fait exprès ; mais vous vous y entendez mieux que moi, naturellement ; seulement vos pommiers ne vous donneront jamais de pommes, tandis que des cerisiers…

Un autre jour, en examinant les châssis pour le forçage des primeurs :

— Vous faites des petits pois ? Quelle idée baroque ! À quoi bon ? Si c’étaient des asperges, je comprendrais cela… Nous forçons les asperges à Koumiassina, et nous en avons toute l’année ; mais des petits pois ! comme si l’on n’avait pas l’été pour en manger ! D’ailleurs, c’est votre affaire, mais c’est bien de l’argent dépensé pour un piètre résultat.

Lorsqu’elle quitte Chourova, le prince, qui adore les petits pois, pousse un soupir de soulagement et télégraphie immédiatement aux Maritsky de venir.

— Ça renouvelle l’air ! dit Zénaïde avec sa malice ordinaire.

Les enfants des deux cousines grandissent ensemble et ne forment qu’un seul groupe, toujours remuant et joyeux, de garçons robustes et de fillettes spirituelles.

— Il y a des moments, dit Vassilissa, où je ne puis plus reconnaître les miens.

Tout ce petit monde adore l’oncle Dmitri, car Dmitri n’a pas tardé à être promu au grade d’oncle ; il a attendu plus longtemps sa promotion de sous-lieutenant ; mais toute chose arrive en son temps, et il vient d’obtenir les honneurs d’une brillante sortie du corps des pages. Sa nouvelle dignité ne l’empêche pas de découper toute espèce de choses dans du papier, à l’ébahissement perpétuel de ses neveux et nièces, dont aucun ne possède ce talent particulier et assez rare.

Mademoiselle Bochet élève les enfants de Vassilissa ; miss Junior est retournée en Angleterre avec une jolie pension. Zénaïde lui devait bien cela ! On demandait un jour à cette dernière pourquoi elle n’avait pas, à l’exemple de Vassilissa, gardé son ancienne institutrice pour élever ses enfants.

— J’ai eu trop peur, répondit-elle, que mes filles n’eussent mon caractère, et dans ce cas-là, ou miss Junior aurait complètement perdu la raison à mon service, on bien mes filles auraient fait des leurs, tout comme j’ai fait des miennes !…

Le prince, ravi, n’a pas assez d’yeux pour la regarder quand elle rit de cette façon discrètement railleuse qui donne à sa physionomie un charme irrésistible.

Les enfants sont tous charmants, mais on les cache quand la comtesse vient dîner, car elle ne peut pas les tolérer plus de cinq minutes.

— Ce n’est pas ainsi que j’ai élevé les miens, dit-elle parfois : autres temps, autres mœurs, mais l’ancien système valait mieux.

Dans ces moments-là, la princesse et son frère tâchent de se regarder sans rire.

La prédiction de Vassilissa s’est réalisée. La princesse, qui ne désirait pas voir Justine vivre et mourir dans la maison de sa mère, a sollicité et obtenu pour cette personne capable la direction d’un asile municipal, y compris le chauffage, l’éclairage et le logement.

Justine était devenue un bon parti, et Tchoudessof l’a épousée. Seulement, on ne peut pas tout avoir ! Il a dû renoncer à se payer « une petite cocotte », car sa femme est d’une jalousie à faire frémir. Au grand regret du prince, ils n’ont pas d’enfant.

— J’aurais été curieux, dit-il parfois, de voir ce qui aurait pu sortir de cette union-là ! Et de fait, c’eût été curieux ! Mais pour cette fois, la Providence a pris pitié des pauvres humains, et ces braves gens n’auront pas de postérité.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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