Chapitre 58 Zina fait des siennes.
Quand ils eurent tous trois repris un peu de sang-froid, au moment où la comtesse allait entamer une homélie, un bruit de pas se fit entendre tout près, et ce n’étaient pas ceux d’un domestique !
La noble dame arrêta les paroles sur ses lèvres, pour les remplacer par d’autres, moins indulgentes peut-être, à l’adresse de l’importun, quand – ô surprise inouïe ! – elle vit sa fille, sa propre fille, qui venait sans être appelée, et suivie du prince Chourof, encore.
Cette fille irrévérente se précipita dans les bras de sa mère sans y avoir été conviée et la couvrit de baisers en s’écriant :
— Maman, ma chère maman, que vous êtes bonne et que nous vous aimons tous !
Elle avait écouté ! Zénaïde avait écouté ! Ô miracle d’horreur !
Mais la comtesse n’eut guère le temps de proférer des reproches, car Chourof lui avait pris les deux mains et lui répétait, tout rouge de joie et de timidité :
— Vous avez une belle âme, comtesse, une âme céleste ! Vous êtes un ange !
— D’où tombez-vous, prince ? fit la comtesse moitié contente du compliment, moitié fâchée de l’intrusion. On ne vous a pas annoncé.
Elle jeta un regard de reproche à sa fille qui répondit avec une naïveté trop jolie pour n’être pas un peu feinte :
— C’est moi, maman, qui n’ai pas laissé monter le domestique. Je savais que vous étiez en affaires, j’ai préféré amener le prince moi-même.
La pauvre comtesse n’y était plus du tout, du tout ! Sa fille amenait le prince, elle empêchait les domestiques d’annoncer ! Mais c’était le renversement complet des choses d’ici-bas ! Elle se promit de remettre dans le droit chemin Zénaïde, que ce voyage avait par trop émancipée.
Dans sa joie, le prince secouait à le rompre le bras de Maritsky, et il avait tout à fait oublié de faire ses compliments à Vassilissa ; celle-ci, souriante et nageant dans une félicité céleste, s’approcha doucement de lui et se hasarda à poser le bout du doigt sur son bras. Chourof se retourna tout d’une pièce.
— Prince, lui dit-elle, je ne vous avais pas encore vu, je n’ai pu vous remercier…
— Remercier de quoi ? s’écria la comtesse, qui avait l’ouïe excellente.
Les quatre jeunes gens s’entre-regardèrent et restèrent cois. Vassilissa se rappelait, mais trop tard, la recommandation de sa cousine et s’adressait déjà les plus justes reproches… Zina prit bravement son parti.
— Maman, dit-elle, ma cousine remerciait le prince de m’avoir si généreusement aidée à la faire partir de chez nous.
— À la faire partir ? Mais c’est donc vrai ? s’écria la comtesse bouleversée.
— Ce qui est vrai, dit le prince, c’est que, sans mes chevaux et mon cocher que j’avais fait venir exprès d’une autre terre, mademoiselle Gorof eût difficilement quitté votre domaine ; voilà tout.
— Vous trouvez peut-être que ce n’est pas assez ! fit la comtesse avec humeur. Alors, vous ?… ajouta-t-elle en tournant vers sa fille son visage couvert d’horreur.
— Alors, moi, maman, j’ai prié le prince de m’aider, parce que, toute seule, je ne pouvais pas tout arranger, vous comprenez !
— Mais quand, comment avez-vous pu, à mon insu ?…
— Oh ! maman, nous avons causé en nous promenant, et puis nous nous sommes écrit.
Elle prononça ces derniers mots avec une mutinerie si adorable que les fiancés, heureux et la main dans la main, ne purent se défendre d’échanger un regard et un sourire. Chourof, la tête basse, avait l’air d’un cheval qu’on étrille.
— Écrit ? vous ? murmura la comtesse. Elle se demanda si c’était elle qui perdait la raison ou sa fille qui devenait folle. Le prince en ce moment sourit malgré lui, comme s’il ne comprenait plus l’énormité de son crime. Les yeux de Zénaïde brillaient comme deux étoiles sournoises sous ses paupières modestement baissées.
— Oh ! une lettre seulement, c’est-à-dire lui une et moi une : voilà tout, ma chère maman.
— Cela ne vous suffit pas ? dit amèrement la comtesse. Est-ce qu’il n’aurait pas aussi mis le feu à ma grange, par hasard ?
— Non, maman ; ça, c’est moi toute seule ! fit Zina avec un petit mouvement de tête qui dénotait une sorte de satisfaction intime.
— Mon Dieu ! comment sortirons-nous de tout cela ? murmura la comtesse en levant ses bras et ses yeux éperdus vers le ciel.
Zénaïde prit la main du prince et le poussa doucement vers sa mère.
— Maman… dit-elle, et elle s’arrêta, tirant un peu sur le bras de Chourof.
— Bénissez-nous ! murmura celui-ci en s’agenouillant avec la jeune fille devant la comtesse ébahie.
La surprise et la joie noyèrent le reste dans l’esprit passablement troublé de la noble dame, et la résistance disparut dans le tourbillon.
— Ah ! de tout mon cœur, mes enfants ! s’écria-t-elle.
Pendant une minute, tout le monde s’embrassa.
Le comte entra à ce moment, annoncé par le cliquetis de ses éperons. Sa femme lui fit part des événements qui venaient de s’accomplir et lui, toujours ami de l’ordre et de la paix, il sut s’arranger pour avoir l’air suffisamment surpris, bien qu’un petit entretien qu’il avait eu dix minutes auparavant avec les nouveaux fiancés lui eût épargné la secousse que la comtesse espérait lui faire éprouver.
On envoya chercher madame Gorof et même mademoiselle Bochet, que la comtesse sut remercier amicalement de l’attachement qu’elle avait témoigné à son ancienne élève dans la peine, et la journée s’écoula, pleine de projets, de rires et de valses à quatre mains. Les jeunes couples poussèrent la folie jusqu’à danser des quadrilles au son d’une vieille pendule à musique, pendant que la comtesse, souriante et calmée, les regardait en faisant le devis de deux superbes trousseaux pareils pour les jeunes mariées. Madame Maritsky devait prétendre à un bien autre trousseau que madame Tchoudessof. Il fallait douze douzaines de tout. Cette jeunesse amoureuse et gaie lui rappelait d’ailleurs le temps de ses fiançailles avec le comte, et son mari fut traité ce jour-là avec une grâce toute particulière.
L’heure du dîner arriva ; le comte avait fait monter du vin de Champagne pour arroser, à la santé des nouveaux mariés, un menu superfin, commandé au club anglais. Seule, mademoiselle Justine, absente depuis le matin, ignorait ce qui s’était passé.
— Tout le monde se marie, mademoiselle, lui dit Zina en courant à sa rencontre, tout le monde, excepté vous ! Lissa épouse Alexis Maritsky, j’épouse le prince Chourof, et vous, qui épousez-vous ?
— M. Tchoudessof ! jeta Vassilissa en passant derrière sa cousine ; je ne connais que lui qui soit digne de mademoiselle Justine ; et d’ailleurs, j’ai idée qu’ils se connaissent bien mieux que nous autres, simples d’esprit, ne le supposons !
— J’espère qu’ils auront des enfants, beaucoup d’enfants qui leur ressembleront ! ajouta Zénaïde.
— Amen ! fit le prince, qui pourtant n’était pas méchant.
Justine, livide de colère, avait écouté tout cela en souriant d’un air désagréable. Elle prenait fort bien la plaisanterie.
— Vous croyez rire, pensa-t-elle ; mais nous verrons bien si votre prédiction ne s’accomplit pas !
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