‹ Les loups de Paris I. Le club des mortsChapitre 14 sur 25 · VI

VI

CE QUE C'ÉTAIT QUE LE CASTIGNEAU

Nous avons laissé Martial au moment où, miraculeusement sauvé d'une mort certaine par deux inconnus, il avait été transporté dans une voiture mystérieuse qui, entraînée par des chevaux rapides, avait disparu dans la direction des Champs-Élysées. Les roues, fendant l'épais tapis de neige qui couvrait le sol, n'éveillaient aucun écho. Et c'était un spectacle presque fantastique que celui de cette voiture sombre, drapée de deuil, qui fuyait à travers la nuit. Elle avait atteint la place de la Concorde, qui étendait jusqu'à la Seine sa nappe blanche, d'où émergeaient quelques becs de gaz jetant leur lueur jaunâtre. Puis, les chevaux s'étaient engagés sur le Cours-la-Reine, qui, à cette époque, était loin de présenter, même pendant la journée, l'animation qui s'y voit aujourd'hui. Le Cours, longeant le quai désert, était bordé de propriétés, jadis habitées par l'aristocratie et la haute finance, mais déjà presque délaissées, le luxe commençant alors à tendre vers le faubourg Saint-Honoré et abandonnant les Champs-Élysées au menu peuple. L'allée des Veuves avait un renom sinistre qui n'avait pas peu contribué à éloigner du quai de Billy les prudents et les riches. Derrière le carré Marigny, abandonné aux joueurs de boule et qui ne s'animait qu'à l'époque des fêtes nationales, c'était une sorte de dédale où les jardins s'enchevêtraient, où les pavillons se dissimulaient derrière les branches des grands arbres, tandis que des cabarets et des guinguettes jetaient dans l'air leurs flonflons discordants ou leurs cris avinés. Le Paris de nos pères immédiats possédait encore une physionomie bizarre et que qualifierait aujourd'hui de romantique ceux d'entre nous qui n'ont jamais connu que les grandes voies à lignes droites et monotones. Or, c'était vers l'allée des Veuves que se dirigeait la voiture dans laquelle se trouvaient Martial inanimé et la femme dont la voix avait tout à l'heure prononcé quelques mots. Silencieuse, elle avait placé son bras sous la tête du jeune homme et elle le soutenait doucement.

Enveloppée dans une mante de satin noir, qui la cachait tout entière, cette femme, le front penché, semblait en proie à une profonde émotion. Une grosse larme, roulant de ses yeux, tomba sur le front de Martial, qui ne la sentit pas. Et celle qui l'avait versée murmurait maintenant:

--Ainsi, voici encore une créature humaine devant laquelle la vie s'était peut-être ouverte radieuse et belle... et qui, de degrés en degrés, est descendue jusqu'au désespoir douloureux et sinistre.... Sur ses vingt ans, la nuit s'est faite, et il a voulu s'échapper de cette prison qui se nomme la vie, pour se réfugier dans cette liberté qui s'appelle la mort!...

Et elle ajouta encore:

--Pauvre Martial! vingt ans!...

Puis, comme si une pensée plus douloureuse encore se fût tout à coup imposée à elle:

--Et lui! lui! fit-elle d'une voix brisée. N'a-t-il pas vingt ans? et ne se débat-il pas, lui aussi, dans quelque gouffre de douleurs où la haine et le crime l'ont poussé!

La voiture s'arrêta. C'était devant une petite porte, à peine visible, percée dans un mur élevé au-dessus duquel des arbres dépouillés de feuilles étendaient leurs branches amaigries par l'hiver et blanches de neige. Une ombre se dressa à la portière et l'ouvrit. Puis un cri de surprise retentit:

--Porte ce jeune homme dans ta chambre, dit la femme. Il n'est qu'évanoui. Donne-lui les soins que réclame son état. Que M. de Bernaye soit immédiatement averti... mais surtout, sur ta vie, Pierre, tu le sais... pas un mot... que ce malheureux ignore où il se trouve et qui l'a sauvé?

--Oui, madame la marquise, fit l'homme, qui était de taille moyenne, trapu, carré des épaules et dont les cheveux blancs indiquaient l'âge avancé. Mais vous-même, que voulez-vous faire maintenant?

--Je retourne à l'hôtel. Demain, à la première heure, je reviendrai... que les Morts m'attendent.

L'homme s'inclina; puis, avec une vigueur qui contrastait avec son apparence sénile, il saisit Martial et l'enleva comme il eût fait d'un enfant. La porte se referma derrière lui, tandis que les chevaux légèrement touchés du fouet, entraînaient l'inconnue. Celui qui portait Martial se trouvait alors dans un jardin spacieux, et se dirigeait vers une maison cachée derrière un rideau d'ormes et de chênes, dernier vestige des anciens bois qui, jadis, s'étaient étendus jusqu'à la Seine.

Un mot sur la maison mystérieuse où nous pénétrons. Pendant longues années, cette propriété, qui avait appartenu, disait-on, à une noble famille du midi de la France éteinte depuis longtemps, était restée abandonnée. Des procès s'étaient engagés au sujet de ces terrains et de tous les domaines de cette famille, et avaient duré aussi longtemps que les avocats et gens de loi avaient trouvé aliment à leur... activité. Mais un jour était venu où subitement les procédures s'étaient arrêtées. Des dédommagements qu'on évaluait à haut chiffre avaient été accordés aux parties belligérantes, et finalement cet héritage mystérieux avait été recueilli... par qui? Voilà ce que les curieux eussent bien voulu savoir par le menu. Mais les plus avides de renseignements précis avaient dû se contenter du fait suivant: Il y avait environ cinq ou six années, un brave homme aux cheveux blancs, aux allures un peu _pataudes_, était arrivé par une chaise de poste qui s'était arrêtée devant la grille rouillée se trouvant juste à l'angle de l'allée des Veuves et du Cours-la-Reine. Les voisins, marchands de vin, charbonniers et autres, s'étaient plantés sur le pas de leur porte, comme bien on pense. Or, le vieillard en question était descendu, et comme il avait fait un faux pas, en glissant sur le marchepied, il avait laissé échapper un de ces jurons _sui generis_ auxquels l'oreille des connaisseurs devine une origine certaine.

Le vieillard était du Midi, de Marseille ou des environs. Ceci était acquis. Second point. L'homme était marié, et sa femme l'accompagnait. Même âge. Cheveux blancs. Enfin un jeune homme, un ouvrier, à n'en pas douter, ayant passé vingt-cinq ans, et qui témoignait aux deux vieillards une affection et un respect filials. Donc le fils. La chaise de poste était partie. La grille s'était refermée. Il restait en conséquence beaucoup de détails à surprendre. Et cependant, en dépit de toutes les ressources d'un espionnage infatigable, la récolte resta maigre. Le vieillard s'appelait--ou du moins se faisait appeler--le Castigneau. Est-ce que c'était là un nom de chrétien? On avait beau chercher, quand, un beau soir, un client de passage, attablé dans un des bouges de l'entrée de Chaillot, et qui boitait un peu, entendant ce mot de Castigneau, se laissa aller à dire:

--Je connais ça, moi!

Jugez si on le questionna. Mais il parut d'abord que ce brave homme était fâché d'avoir _lâché_ sa phrase, et il fallut grandement l'amadouer pour qu'il consentît à compléter sa première énonciation. Bref, le Castigneau, ce n'était pas le nom d'un homme, mais bien d'un quartier de Toulon. Le cabaretier cligna de l'oeil et comprit l'embarras et l'hésitation de son client. Puis une idée surgit dans son cerveau fertile. Il s'approcha du camarade, et lui dit à voix basse:

--Tu connais bien Toulon?

--Oui... après? Fichez-moi la paix!

Le ton de la réponse manquait d'aménité.

--Bah! fit l'autre en lui tapant sur le genou, _en ami_, est-ce qu'on fait des cachotteries entre soi?... Tu as été... là-bas?

C'était poser carrément la question. La réponse fut cette fois un peu plus catégorique:

--Quand cela serait?...

--Oh! tu n'en serais pas moins chez toi ici, d'autant plus que tu peux me rendre un service....

Or, le cabaretier--qui s'appelait Malgâcheux et que nous aurons l'honneur de revoir dans la cours de ce récit--avait, lui aussi, quelques peccadilles sur la conscience, et ce n'était pas pour quelques années de bagne qu'il eût fait la petite bouche. Il s'entendit donc rapidement avec son compère, et un plan fut ébauché pour arriver à savoir si d'aventure le Castigneau n'était pas tout simplement un vieux _cheval de retour_. Cette constatation n'était pas d'ailleurs aussi aisée qu'elle le semblait au premier coup d'oeil. Le Castigneau sortait peu: son fils travaillait dans un atelier de la ville; ce qui, en somme, paraissait assez bizarre de la part d'un jeune homme dont le père était propriétaire d'un _immeuble_ sérieux. La femme du Castigneau allait faire le marché, et à l'estimation des commères, elle dépensait à peine quelques francs pour la nourriture de la maison. Malgâcheux et Bridoine--c'était le nom du forçat--s'imaginèrent que le plus simple était de s'introduire dans la maison pendant la journée, en choisissant l'heure où le Castigneau serait seul. Sans doute, ayant à avouer un passé peu flatteur, il s'exécuterait plus facilement sans témoins. Il ne s'agissait que de s'y prendre adroitement. Bridoine, grâce à l'aide de l'honorable Malgâcheux, s'affubla d'une houppelande de propriétaire, se coiffa d'un chapeau large et rond qui lui donnait une physionomie quasi respectable, s'arma d'une canne à double fin, soutien et défense, et finalement ayant vu la Castignote, comme on disait, tourner les talons, il s'en vint de son air le plus paterne sonner à la grille de la maison. On le fit attendre quelque peu. Bridoine sonna une seconde, puis une troisième fois. Pour être ex-forçat on n'en est pas moins homme. Voilà que maître Bridoine commença à s'exaspérer, et, revenant à son excellent naturel, il grommela entre ses dents un juron qui n'avait rien d'édifiant et qui sentait de plusieurs lieues sa _grande fatigue_. Il sembla que cette exclamation fût un: Sésame, ouvre toi! Car soudain la porte tourna sur ses gonds. Et Bridoine se trouva en face de celui dont il désirait si vivement faire la connaissance. La scène fut courte.

--Qu'est-ce que vous voulez? demanda le Castigneau.

--C'est bien à M. Castigneau que j'ai l'honneur de parler?

--A lui-même. Après?

--Peut-on causer un instant?

--Non.

Cette singulière réponse déconcerta quelque peu le Bridoine, qui leva les yeux sur son interlocuteur. Celui-ci, le torse un peu en arrière, l'oeil à la fois défiant et railleur, n'avait pas un air des plus engageants. Mais en somme, c'était un vieillard, sans doute peu redoutable. Bridoine allait passer outre et entamer, en dépit de tout, la conversation réclamée, quand le Castigneau fit un pas vers lui.

--Tu vas t'en aller, dit-il froidement.

--Hein?... m'en aller.... Comment! je viens... bien poliment...

--Poliment! alors ôte ton chapeau....

Et d'un revers de main, le Castigneau fit tomber la coiffure de Bridoine. Celui-ci poussa un cri de colère.

--Ne remue donc pas comme ça, reprit l'autre, tu déranges ta perruque.

Par un mouvement instinctif, Bridoine porta sa main à son front; mais plus vif encore, le Castigneau lui avait arraché ses cheveux postiches, mettant à nu le crâne pointu du forçat. En même temps, faisant demi-tour, le Castigneau, dont on n'eût pas soupçonné la force et l'agilité, se plaça entre la porte et le visiteur. Bridoine commençait à perdre son sang-froid. Il marcha sur le Castigneau les poings en avant.

--Qui es-tu et que viens-tu faire ici? demanda le Castigneau.

--Ça ne te regarde pas!

--Vrai!... alors, je cogne....

Le poing du Castigneau, qui était d'une remarquable solidité, s'abattit, à l'improviste, sur la poitrine de Bridoine, qui recula en trébuchant.

--Veux-tu répondre? demanda encore le Castigneau toujours calme.

--Je vais te découdre! cria Bridoine, dont la main se trouva tout à coup armée d'un couteau.

Le placide Castigneau eut un ricanement. Loin de paraître s'émouvoir du danger, il marcha droit à Bridoine, qui leva le bras. Seulement, ce bras ne retomba pas. Et, ma foi, sans qu'il sût trop comment, Bridoine se trouva--désagréable surprise--le nez sur le sable, qu'il rougissait de son sang. Le bon bourgeois, un genou sur ses épaules, le serrait d'une main à la nuque.

--Maintenant, dit le Castigneau, je veux bien causer... Qui es-tu? et que viens-tu faire ici?

Bridoine essaya de se redresser, n'y parvint pas et, avec la magnanimité propre à sa nature, se décida à se soumettre:

--Je suis Bridoine.

--D'où viens-tu?

--_De Toulon_.

--Bien! Qui t'a envoyé ici?

--Malgâcheux!

--Qu'est-ce que Malgâcheux?

--Le cabaretier d'ici près: _Aux Bons Amis_!

--Et pourquoi es-tu venu?

--Pour savoir qui vous êtes.

--Le sais-tu?

--Parbleu! non.

--Eh bien, je vais te satisfaire maintenant....

Tout en parlant, le Castigneau continuait à tenir serré le cou de Bridoine, qui se sentait congestionner.

--Tu diras à Malgâcheux--puisque Malgâcheux il y a--que le Castigneau est un bonhomme qui ne doit de comptes à personne et qui n'aime pas qu'on l'espionne... Tu ajouteras que, la première fois qu'il s'occupera de moi, j'irai lui casser les reins; et, comme il pourrait douter de ma parole, tu ajouteras que je t'ai reconduit de la façon que tu vas voir.... Je t'ai pris par la peau du cou et par la ceinture, vois-tu, comme ça....

Ajoutons que le Castigneau exécutait en même temps, avec la plus grande aisance, les opérations qu'il décrivait.

--Je t'ai soulevé de terre comme un lapin... puis je t'ai emporté vers la porte par laquelle tu étais entré, et... une, deux, trois... je t'ai flanqué dans la rue.... Sur ce, bonsoir!

Et Bridoine roula hors de la maison, ni plus ni moins que s'il eût été un vulgaire paquet de linge. Dire que le retour de Bridoine chez Malgâcheux eut le caractère d'un triomphe antique, ce serait mentir. Son nez, ses épaules, ses genoux et le reste demandaient des soins multiples. Quand le Malgâcheux l'interrogea, Bridoine raconta l'histoire, et, en vérité, il mit dans son récit une franchise qui lui faisait honneur. Le Malgâcheux resta pensif.

--Faudra voir pourtant, dit-il.

--En ce cas, tu verras toi-même...

--Bah! pour une malheureuse râclée...

--J'aurais bien voulu vous y voir!

--Alors tu _canes_?

--Absolument.

Malgâcheux haussa les épaules en signe de souverain mépris, et se promit, _in petto_, de satisfaire sa curiosité par des moyens moins dangereux. Tout en s'avouant vaincu, Bridoine conservait au fond du coeur--à supposer qu'il possédât cet organe essentiel--une rancune féroce contre le Castigneau, et, bien qu'il se hâtât de quitter le cabaret des _Bons Amis_, il se promettait bien de revenir rôder autour de la maison où il avait été reçu de si touchante façon. Mais il se garda d'en rien témoigner à son excellent camarade Malgâcheux, qui réfléchissait de son côté et se disait qu'en somme, le mieux était de vivre en paix avec un voisin dont la poigne était si rude et le biceps si solide. Bref, soit que Bridoine eût ajourné ses projets, soit que Malgâcheux fût réellement venu à résipiscence, le Castigneau ne fut plus inquiété et reprit ses allures patriarcales. La grille restait toujours soigneusement fermée. Et si certaine petite porte, donnant sur le carré Marigny, n'avait pas attiré l'attention, c'était uniquement parce que, de jour, il n'était jamais arrivé qu'on la vit même s'entre-bâiller. Donc, sachant maintenant quelle était la réputation quasi fantastique de la maison dans le quartier, revenons dans le jardin où le Castigneau--car c'était sans doute lui, à en juger par la vigueur dont il faisait preuve--emportait sur ses épaules le corps inanimé de Martial. Au moment où il approchait de la maison, de la porte ouverte sortit une femme, la tête et les épaules enveloppées d'un châle et qui tenait une chandelle dont elle abritait la lumière derrière sa main étendue.

--Eh bien! Pierre, demanda-t-elle d'une voix contenue, qu'y a-t-il?

--Femme, réveille le gars. Prépare la chambre du premier, nous avons un malade.

--Bon Dieu! le pauvre jeune homme!

--Bah! nous en avons vu bien d'autres! dans deux heures il n'y paraîtra plus! Va, Micheline. Bassine le lit, mets la tête basse.... Maintenant, le gars!...

--Me voici, père, dit une voix jeune et mâle.

--Toi, mon brave Pierrot, en deux temps, quatre mouvements, chez le numéro 5...

--Bien! c'est compris.

--Pas par la porte! Saute par-dessus le mur. On ne sait pas, il peut y avoir des curieux...

--En tout cas, ils n'ont qu'à courir après moi.

--Attends. Tu lui remettras cette lettre. S'il n'est pas chez lui, tu diras à son domestique de la lui porter immédiatement.

Pierrot serra soigneusement le billet bordé de noir que lui avait donné son père; puis, d'un bond, s'aidant des treillages fixés au mur, il disparut.

Cependant Martial avait été porté dans la chambre. Micheline s'empressait de l'installer aussi confortablement que possible. L'immersion avait été si rapide et si courte qu'il ne s'était pas déclaré de symptômes d'asphyxie. C'était un évanouissement causé sans doute par le choc. Du reste, le Castigneau ayant retroussé et mis à nu ses bras musculeux, se livrait sur le corps du malade à une de ces frictions qui réveilleraient un mort. Micheline présentait à son mari les linges chauds destinés à rétablir la circulation. Au bout d'un quart d'heure environ, Martial poussa un long soupir; puis il ouvrit les yeux et regarda autour de lui.

--Où suis-je? murmura-t-il.

--Chez des amis, dit le Castigneau.

--Je n'ai pas d'amis, soupira le jeune homme.

--Faut pas dire de ces choses-là. Il y a de bons et braves coeurs partout... et souvent au moment où on s'y attend le moins....

Le jeune homme essaya de se soulever, mais il retomba lourdement. Il passa ses deux mains sur son front.

--Oui, je me souviens, dit-il, j'ai voulu mourir...

--Et vous n'êtes pas mort? Bah! ça arrive à tout le monde!

--Ainsi, c'est vous qui m'avez sauvé?

--Moi? pas du tout...

--Cependant... je suis bien sûr...

--D'avoir tâté de l'eau froide. Ça, c'est vrai.

--Qui m'a arraché à la mort?

--Quelque terre-neuve qui passait par là. Il y a tant de chiens errants! fit le Castigneau avec un gros rire.

Martial le regarda. Il vit une face maigre, deux yeux creux, une chevelure et une barbe hérissées. Au premier coup d'oeil, son hôte improvisé ne présentait pas une physionomie bien rassurante. Et cependant, dans ces yeux enfoncés, sur ce visage émacié, il y avait comme un rayonnement de bonté probe qui frappait instantanément. Martial devina qu'il n'avait point affaire à un ennemi.

--Je vous en prie, dit-il, dites-moi ce qui s'est passé.

--Mon cher monsieur, répondit le Castigneau avec une certaine dignité, quand on est soldat, on doit obéir à sa consigne.

--Que voulez-vous dire?

--Ceci: que je suis un soldat en ce sens que j'ai des chefs. On m'a dit: «Voilà un brave jeune homme qui a voulu boire un bouillon, soignez-le et rendez-nous-le en bon état.» Je vous soigne, et je ne sors pas de là. Je ne sais rien de plus. Donc, contentez-vous-en pour l'instant.

--Vous trouvez-vous donc mal ici? dit la femme d'une voix douce et empreinte de ce charme que donne la vieillesse aux bonnes femmes.

Martial sourit tristement:

--Je n'ai pas le droit de me plaindre.... On m'a sauvé... on a cru me rendre service.... Donc je vous dois, soit à vous, soit à ces chefs dont vous parlez, l'expression de ma reconnaissance.

--Je vous ferai remarquer, reprit assez vivement le Castigneau, qu'on ne vous a rien demandé, sinon de vous bien reposer, de dormir, si vous pouvez...

--Soyez sûr que dès que mes forces me le permettront, je vous épargnerai l'embarras de ma présence.

--L'embarras!... Enfin, ça ne me regarde pas. Vous partirez si vous voulez; mais en ce moment-ci, il n'est pas question de cela. D'abord, vous bavardez trop... Tenez, voilà vos yeux qui se ferment. Donnez une vigoureuse taloche à votre traversin... et bonsoir!

En effet, Martial, épuisé, s'endormait malgré lui. Le Castigneau et sa femme restèrent pendant quelque temps auprès de son lit.

--Hé! mon vieux Lamalou, dit la femme à voix basse. Il y a encore là quelque bonne action sous roche.

--Ah! si tu savais! répondit sur le même ton le vieux Pierre (car, sous le nom de Castigneau, c'était l'ancien geôlier de la Grosse-Tour), quand elle m'a dit: «Prenez ce jeune homme dans vos bras!» j'ai reçu un coup en pleine poitrine.... Dame! je crois toujours que je vais revoir le petit...

--Et tu es sûr que ce n'est pas lui?

--Elle me l'a dit... tout de suite. Mon Dieu! qu'est-il devenu? et ne le retrouverons-nous pas un jour, comme celui-là, désespéré et allant jusqu'au suicide?...

--Ne dis pas cela, Pierre!... Moi, j'ai toujours eu idée que madame la marquise retrouvera le fils de Jacques.

--Dieu le veuille!

A ce moment, un sifflement doux, continu, perça le silence de la nuit.

--Ça doit être le numéro cinq, fit Lamalou.

Il sortit rapidement et se dirigea vers la petite porte. Il frappa lui-même, de l'intérieur, trois coups espacés, puis suivis de deux plus pressés. On répondit par un seul coup net et ferme. Alors la porte s'ouvrit, et Armand de Bernaye parut.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.

--Un noyé, fit Lamalou sur le même ton.

--Conduisez-moi près de lui.

Armand pénétra doucement dans la chambre où dormait Martial. Puis, prenant la lumière des mains de Micheline, il se pencha sur le jeune homme. Tout à coup il se redressa avec un frémissement.

--Quel est ce jeune homme? demanda-t-il.

--Je ne sais pas. C'est madame la marquise qui l'a amené ici dans sa voiture.

--Son nom?

--Je l'ignore.

Armand se courba vers lui.

--Quelle singulière ressemblance! fit-il encore.

Puis se tournant vers Lamalou:

--Il faut le laisser dormir, puis au réveil lui donner un repas léger.

--Monsieur est-il prévenu qu'il y a rendez-vous au point du jour?

--Je resterai ici.

Armand jeta un dernier regard sur Martial.

--Non, murmura-t-il, un pareil prodige n'est pas possible. Dans quelques heures il faudra que ce mystère s'éclaircisse.

Et après avoir donné à Lamalou et à sa femme ses dernières instructions, il passa dans une pièce voisine, où il se jeta sur un lit de repos.