VII
LA SALLE FUNÈBRE
Le soleil venait de se lever. La température s'était adoucie, et au vent âpre qui pendant toute la nuit avait soufflé sur la ville, enveloppée dans son linceul de neige, avait succédé, avec l'accalmie, un brouillard humide qui, descendant en pluie fine et continue, détrempait peu à peu le sol durci. Les Champs-Élysées et le quai étaient encore complétement déserts. Tout à coup, du côté de la place, une voiture lancée au grand trot fit jaillir sous ses roues la neige devenue boueuse; c'était un cabriolet de maître, conduit par un homme soigneusement enveloppé de fourrures, qui, s'arrêtant brusquement à mi-chemin de l'allée des Veuves, descendit, jeta les rênes à un garçon et s'engagea dans le dédale de ruelles dont nous avons parlé. Il arriva devant la maison occupée par Lamalou, longea le mur du jardin, s'arrêta devant la petite porte, et fit entendre le sifflement long et sonore qui avait déjà retenti quelques heures auparavant. Il n'attendit pas longtemps: le signal des coups frappés sur la porte fut échangé, et enfin il pénétra à l'intérieur. Au moment où il disparaissait, une ombre jusque-là dissimulée dans un angle de la muraille se dressa lentement.
--Hé! hé! mon vieux Bridoine! murmura le nouveau venu, est-ce que par hasard tu aurais trouvé la pie au nid?
Puis il ajouta en ricanant:
--Voilà qui fera jubiler les Loups!
Se dressant sur la pointe des pieds, il s'approcha avec des précautions infinies de la porte mystérieuse.
--C'est bien ça, fit-il. C'est la maison du vieux dur à cuire! Voilà ce que c'est que d'avoir de la patience. Aide-toi... et le diable t'aidera.
Tandis qu'il prononçait entre ses dents cette formule proverbiale défigurée à son usage personnel, un nouveau bruit de roues, grinçant dans la boue, lui fit dresser l'oreille. La voiture venait de s'arrêter, à peu près au même point que la première. Bridoine, qui était vêtu d'une mauvaise blouse déteinte, ne parut pas avoir grand souci de sa toilette. Il se glissa à terre, où il s'étendit tout de son long sur le ventre, bien collé contre la base de la muraille. En somme, sa silhouette se perdait dans l'ombre projetée. Le nouveau venu exécuta exactement les mêmes formalités que celui qui l'avait précédé. La porte s'ouvrit et il disparut.
--Et de deux! fit Bridoine, qui rampa sur ses mains et ses genoux pour s'éloigner de la porte.
A quelque distance il se redressa sur ses pieds.
--Voyons! voyons! fit-il en soliloque, faut-il essayer d'en savoir plus long?
Il médita quelques instants sur cette question. Il avait relevé l'ignoble casquette qui couvrait son crâne pointu, et, tandis qu'une de ses mains grattait ledit crâne, l'autre caressait une barbe qui rappelait par ses enchevêtrements les lianes les plus impénétrables des forêts sauvages. La solution de ce problème menaçait de prendre autant de temps qu'une enquête confiée à une commission parlementaire, lorsque.... Troisième voiture. Troisième inconnu.... Ou plutôt, non. Cette fois, les personnages étaient au nombre de deux. Le coup de sifflet fut double. Ils entrèrent.
--Oh! oh! reprit Bridoine, j'ai bien envie de tordre le cou au vieux, cela est clair.... Mais, d'autre part, je veux risquer le moins possible ma peau... en ce moment-ci, il y a beaucoup de monde dans la baraque, et je courrais grande chance d'y être accueilli encore plus mal que la première fois. Vaut mieux attendre... et puis... les Loups! Voilà peut-être un bel os à ronger... et, ma foi! dès qu'ils m'auront reçu, là, définitivement, eh bien! je les lancerai là-dessus!...
Ayant pris cette résolution à la fois intelligente et prudente, Bridoine assujettit sa casquette d'un mouvement héroïque et reprit le chemin de la capitale. Laissons-le à ses projets et, ne courant pas nous-mêmes les dangers qu'il redoutait, introduisons-nous de nouveau dans la maison de Lamalou, dit le Castigneau.
Cette construction, qui avait fait partie autrefois de quelque habitation princière, présentait à l'extérieur un aspect presque monumental. Elle se composait d'un rez-de-chaussée élevé d'un étage et de mansardes à fenêtres ogivales. C'était un singulier mélange de styles, et il semblait que chaque génération eût tenu à mettre son sceau sur le vieux bâtiment. Le rez-de-chaussée, à fenêtres étroites, s'ouvrait sur un perron de quelques marches qui donnait accès à un vestibule assez spacieux. Certes, pour la demeure d'un ancien geôlier comme Lamalou, cette maison présentait un caractère de luxe à la fois sévère et confortable qui eût excité la surprise. Dans le vestibule dont nous parlons, des portes de chêne à panneaux sculptés s'ouvraient sur des salons, meublés avec un goût sévère, et dont les murailles disparaissaient sous de lourdes tentures. Des tableaux de prix, appartenant aux écoles française et italienne, représentaient des sites empruntés aux pays méridionaux. Mais il était un de ces salons surtout dont la décoration bizarre, presque fantastique, eût plongé l'esprit des profanes dans une stupéfaction profonde. Nous l'avons dit, le jour commençait à poindre, et malgré le brouillard, les premiers rayons de lumière blanche pénétraient à travers les fenêtres. Mais dans cette haute pièce, par quelle issue le soleil se fût-il glissé? Toutes les murailles étaient, du sol au plafond, couvertes de panneaux noirs, d'une étoffe mate et sans reflets, sur lesquels se détachaient seules de massives moulures d'argent. Pas une solution de continuité. Du plafond, composé de poutres qui semblaient taillées dans l'ébène, descendaient des lampes d'argent, jetant leur lueur blanche, presque blafarde, qui venait mourir sur les tentures noires. On eût dit un immense sépulcre, une chapelle ardente; des angles ténébreux, il semblait que des formes fantastiques dussent tout à coup surgir, aux sons de l'hymne de mort. Les reflets vacillants des lampes animaient cette immobilité d'une sorte de tremblement sinistre.
A l'une des extrémités de cette pièce, une longue table, couverte d'un drap noir à franges d'argent, et au-dessus de cette table, appendu au milieu du panneau noir, un tableau. Était-ce un portrait? Un homme jeune, de haute taille, semblait prêt à s'élancer de son cadre d'ébène: son visage livide était éclairé par un reflet à la fois effrayant et superbe. Sur sa poitrine, qu'une de ses mains serrait avec une crispation convulsive, des taches de sang coulaient.... Les yeux ouverts, brillants comme l'acier, commandaient et suppliaient. Son nom? nous le saurons tout à l'heure... Quatre hommes étaient assis autour de la table, éclairés par un candélabre d'argent. Deux places étaient vides: l'une d'elles était marquée par un fauteuil d'ébène, plus haut que les autres siéges. De ces derniers, celui qui n'était pas occupé se trouvait à la droite du fauteuil. Quels étaient ces hommes? et pour quelle oeuvre étrange se trouvaient-ils donc réunis en ce lieu étrange? Présentons-les tout d'abord.
L'un, qui se tenait à la gauche du fauteuil présidentiel, était un homme dont il eût été difficile de définir l'âge exact. On le nommait dans le monde Archibald de Thomerville. Grand nom. Grande fortune. Connu, dans le monde parisien, par sa passion pour les chevaux; ses écuries étaient, disait-on, les seules qui pussent rivaliser avec celles d'Angleterre.
Archibald avait les traits longs, plutôt que fins. Le nez, un peu mince, avait cette tendance signalée par la physiognomonie comme étant l'indice d'une volonté de fer, et qui, s'abaissant vers le menton, donne au visage la forme familièrement appelée _en casse-noisette_. Ses yeux étaient petits, mais noirs, vifs et perçants. Le trait le plus étrange de cette physionomie, c'était une pâleur si singulièrement blanche, si marmoréenne, en quelque sorte, que cette tête, sans barbe ni moustache, au crâne garni seulement d'une couronne de cheveux grisonnants, semblait plutôt appartenir à un buste de pierre qu'à un corps humain.
Le personnage qui faisait face à Archibald de Thomerville était, à n'en pas douter, un Anglais; car sa mâchoire supérieure présentait cette forme typique que tous les caricaturistes ont exagérée à dessein. Mais si l'oeil était tout d'abord attiré par cette particularité physique, c'était surtout parce qu'au-dessus de la lèvre se voyait la trace effrayante d'une épouvantable blessure. Une partie de la joue droite avait été enlevée, sans doute par quelque projectile, et les sutures des chairs, quoique exécutées avec la plus grande habileté possible, formaient une cicatrice ineffaçable.
Sir Lionel Storigan, de famille galloise, était d'un blond roux; des favoris de même couleur et d'une longueur démesurée ajoutaient à la singularité presque repoussante de son visage, et cependant ses grands yeux bleus franchement ouverts, à la fois sympathiques et froids, reconquéraient l'intérêt, troublé par l'inharmonie générale de cette figure couturée.
Sir Lionel passait pour le premier tireur de Paris et maniait l'épée comme les prévôts les plus en renom. Que faisait-il? Rien et tout. Un excentrique, terme qui, à l'époque où se déroule notre drame, impliquait toujours une certaine admiration. Aujourd'hui, nous sommes blasés, et les excentriques--comme on dit--ne feraient pas leurs frais. C'est pourquoi il n'en existe plus. Restaient encore deux autres. Ceux-là n'appartenaient évidemment pas au même monde que M. de Thomerville et sir Lionel. Tout d'abord, à les considérer, une pensée subite, claire, s'imposait à l'esprit.
C'étaient deux frères, plus encore: deux jumeaux. Nous disons plus encore, car la nature elle-même se plaît à rendre plus étroits les liens qui unissent deux enfants entrés dans la vie à la même heure. Leur ressemblance était si frappante, qu'en vérité il eût été impossible, à moins d'une minutieuse étude, de mettre un nom sur l'un de ces deux visages. Les cheveux bruns, bien plantés, quoique un peu bas sur le front, avaient même coupe, même abondance. Les traits, gros et modelés _au pouce_, comme disent les praticiens, dénotaient une de ces origines qu'on qualifie de communes; ils sortaient de la masse et n'avaient point conquis, de par la civilisation de leur race, cette miévrerie qui est l'apanage des privilégiés de la naissance. Ils étaient rudes, mais beaux. Leur âge, deux enfants. A peine vingt ans, plus ou moins; ceci était affaire d'état civil. Mais dans ces yeux honnêtes et fiers, une vitalité, une énergie qui saisissaient l'âme et réchauffaient le coeur. La bouche aux lèvres épaisses avait la fermeté qui dénote la franchise, la force et la bonté. Le cou musculeux décelait une vigueur peu commune.
Ils devaient avoir l'énergie du corps et celle de la conscience. Jumeaux, avons-nous dit, et d'une ressemblance parfaite. Un détail, cependant, suffisait à les différencier de façon aussi positive que possible. Tous deux étaient manchots. Mais, par une singularité toute spéciale, à l'un manquait le bras droit, à l'autre le bras gauche. Était-ce un jeu de la nature? était-ce le résultat d'un accident, en tout cas, bien bizarre? Le membre qui leur manquait avait dû être coupé presque à l'épaule. Ils portaient la manche vide ramenée sur la poitrine, et fixée par un cordon au vêtement. Ceux-là se nommaient--pour tout le monde--Droite et Gauche. C'était un sobriquet, à n'en pas douter; mais il avait l'énorme avantage de les désigner aussi nettement qu'il était nécessaire.
Le lecteur comprendra que chacun de ces hommes réunis en ce lieu mystérieux, laissait derrière lui un passé plus on moins étrange. Nous ne voudrions pas encourir le reproche d'avoir abusé de sa curiosité en ne la satisfaisant pas immédiatement; mais ces énigmes devant recevoir plus tard une solution complète de la bouche même de ceux dont nous venons de décrire l'extérieur, il nous paraît nécessaire d'éviter un double emploi. Donc, les quatre hommes se trouvaient là, silencieux. Ils paraissaient absorbés par leurs réflexions, comme si la solennité sinistre de ce lieu funèbre eût exercé sur eux une influence profonde.
Tout à coup, Archibald leva la tête:
--Le soleil doit être levé, dit-il.
--_Indeed_, répondit sir Lionel, qui avait l'habitude de mêler dans son langage les langues française et anglaise, la marquise ne saurait tarder...
--Ne sommes-nous pas faits pour attendre? fit Droite d'un air grave.
A peine Droite avait-il d'ailleurs parlé, que derrière le fauteuil resté vide parut une forme noire, enveloppée d'un camail de soie. C'était une femme. On eût cru qu'elle avait surgi de terre. Les quatre hommes s'étaient subitement levés.
--Je vous demande pardon de m'être fait attendre, dit une voix pleine et pure. J'étais épuisée de fatigue, et pourtant ne sais-je pas que je n'ai pas le droit de me reposer?
L'apparition porta les mains à son front et rejeta en arrière le capuchon qui la couvrait. Cette femme, c'était Marie de Mauvillers, c'était celle que nous avons vue naguère dans la chaumière de Bertrade, priant et pleurant au nom de son enfant, se courbant sous les insultes de Biscarre le forçat. C'était Marie de Mauvillers, portant aujourd'hui le nom de marquise de Favereye. C'était la mère de Lucie, que menaçait l'amour du duc de Belen. En vérité, il eût semblé que pour elle les années n'eussent pas marché. Déjà, au bal de la rue de Seine, nous avons vu Mathilde Silvereal, sa soeur, belle d'une beauté rayonnante et rehaussée encore par une admirable majesté. Mais Mathilde appartenait à la terre. Marie semblait un être extra-humain. Oui, elle était belle de cette perfection sculpturale qui fait les chefs d'oeuvre. Mais sur ces traits fins, ciselés en quelque sorte en pleine chair, on eût dit qu'un artiste inspiré eût jeté je ne sais quel rayonnement splendide, qui centuplait leur charme pénétrant. Ces cheveux blonds, qui jadis semblaient la couronne d'épis au front d'un enfant, se tordaient maintenant sur ses tempes mates comme le diadème d'une reine. Ces yeux bleus, qui avaient été la grâce, étincelaient aujourd'hui d'une bonté sublime. Ceux qui se trouvaient là s'inclinaient devant Marie comme devant une reine. Et ils faisaient bien!... Car cette femme debout, les bras croisés sur la poitrine, semblait une de ces figures historiques que les légendes impériales ou royales inventent pour l'édification des peuples. Seulement, celle-là était réelle. Marie de Favereye eût servi de modèle à l'homme de génie qui eût rêvé cette conception grandiose: la statue de l'Humanité. Elle prit place au fauteuil, et cette même voix d'or, pour emprunter l'admirable expression de Balzac, dit:
--Messieurs, trois d'entre vous ignorent pourquoi je vous ai convoqués ce matin. M. de Thomerville, sir Lionel, vous avez droit à des explications...
--Nous attendrons qu'il vous plaise de nous instruire, dit Archibald en inclinant la tête.
Sir Lionel l'approuva d'un geste.
--Notre ami Armand de Bernaye doit d'abord, reprit-elle, nous fournir quelques renseignements.
Marie frappa sur un timbre.
Une partie de l'un des panneaux se déplaça, et Lamalou parut au port d'armes.
--M. de Bernaye est là?
--Oui, madame.
--Qu'il vienne.
Lamalou disparut. Un instant après, le savant était introduit.
Il salua profondément Marie de Favereye.
--Monsieur de Bernaye, dit-elle, vous avez donné vos soins au malade?
--La science a été vigoureusement aidée par la nature...
--Le jeune homme est hors de danger?
--Complétement...
--Vous a-t-il demandé quelques explications?
--Aucune... il dort.
--Sera-t-il bientôt en état de se présenter devant nous?
--Je suis convaincu que cette comparution n'offre, dès à présent, aucun danger; je crois même qu'elle sera d'un heureux effet sur son imagination...
--C'est bien. Prenez place auprès de moi, monsieur de Bernaye.
Armand obéit et s'assit à sa droite.
--Messieurs, reprit Marie après un moment de silence, vous avez rencontré dans le monde, il y a quelques années, un jeune peintre qui se nomme Martial?...
--En effet, dit Archibald; il était très-assidu dans plusieurs maisons de la Chaussée-d'Antin, mais je l'ai perdu de vue depuis assez longtemps.
--Mais je me souviens, ajouta sir Lionel, d'avoir souvent entendu prononcer son nom, il y a quelques jours à peine.
--Par qui?
--Par cette misérable femme qui se fait appeler madame de Torrès.
Marie l'arrêta d'un geste.
--Donc, ce jeune homme n'est pas un inconnu pour vous. Pour moi, je l'avais quelquefois rencontré dans le monde, et une sympathie singulière m'avait attachée à lui....
Elle passa sur ses yeux sa main fine et aristocratique.
--Pourquoi ai-je dit singulière? Non... vous qui savez tout mon secret, ne comprenez-vous pas que Martial avait vingt ans, c'est-à-dire l'âge de ce fils... que la mort du martyr qui assiste, muet témoin, à nos entretiens, a fait orphelin?...
Elle s'était à demi tournée vers le portrait suspendu derrière son fauteuil.
--Oui, continua-t-elle d'une voix sous laquelle on devinait des larmes, il est quelque part, errant à travers le monde, suivi par une fatalité terrible, un jeune homme qui, ainsi que Martial, s'est peut-être efforcé de conquérir à coups de volonté la place qui lui appartient.... Peut-être, lui aussi, pleure-t-il et tend-il les bras vers le ciel avec désespoir!
Sir Lionel et Archibald s'étaient levés:
--Nous avons juré que nous le retrouverions.
--Et dût-il nous en coûter la vie, ajoutèrent les deux frères Droite et Gauche, nous l'arracherons aux dangers qui le menacent.
--Merci! oh! merci du fond du coeur! reprit madame de Favereye. Ne supposez pas que j'aie douté de vous un seul instant. Moi aussi, j'ai confiance!... Oui, je le reverrai, le pauvre enfant volé... Mais, hélas! comment le reverrai-je?
Elle baissa la tête.
Les paroles infâmes de Biscarre, proférées dans une nuit de désespoir et de deuil, résonnaient encore à son oreille:
«Un jour, s'était écrié le bandit, la rumeur indignée de la foule portera jusqu'à toi, dans une clameur furieuse, le nom d'un misérable qu'attendra le bourreau... Alors, moi, Biscarre, je paraîtrai devant toi... et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu quel est cet homme dont la tête va rouler tout à l'heure sur un échafaud!... Cet homme, c'est ton fils!»
Et cette voix de terreur, de haine folle, retentit si violemment dans son coeur, que Marie de Mauvillers, pâlissant tout à coup, dut se retenir au dossier de son fauteuil d'ébène pour ne pas tomber.
--Madame, du courage! s'écria Armand.
--Du courage! reprit-elle d'une voix vibrante. Non, je n'ai pas le droit de faiblir! Pardonnez-moi, vous tous qui vous êtes dévoués à une oeuvre d'abnégation et d'humanité.
Il y eut un moment de silence, puis elle dit:
--Vous n'avez pas oublié, messieurs, ce qui s'est passé lors de notre dernière réunion. Il y a quelques mois, un crime odieux fut commis. Une pauvre femme fut assassinée. Le vol avait été le mobile des meurtriers. Après de longues recherches, la justice parvint enfin à s'emparer de l'un des assassins. M. de Thomerville, grâce à ses relations, apprit le soir même de l'interrogatoire que l'accusé, après avoir avoué son crime au juge d'instruction, lui avait révélé en termes vagues l'existence d'une association ténébreuse qui, à Paris et dans les environs, commettait chaque jour de nouveaux attentats, impunis jusqu'ici. Sur l'instance du magistrat, et quoiqu'il parût chercher à se dérober aux conséquences de ce premier aveu, le coupable avait enfin laissé échapper ces mots: Les Loups de Paris! Lorsque M. de Thomerville nous fit connaître ce détail, une révélation subite se fit en moi. Il y a plus de vingt ans, avant que j'eusse quitté Toulon, un procès criminel, dans lequel avaient été impliqués plusieurs forçats, avait fait connaître l'existence de cette bande de maudits qui s'était attribué ce surnom sinistre. Les Loups existaient dès lors, ayant déclaré à la société une guerre implacable; et l'un de ces misérables, pressé par sa conscience, avait nommé le chef, l'organisateur de cette association. C'était Biscarre, Biscarre l'évadé. Biscarre avait disparu, mais l'oeuvre de cet homme avait subsisté. Qui sait? tapi dans quelque coin de l'ombre, sans doute il la dirigeait encore. Voilà ce que je crois deviner. Retrouver Biscarre, c'était découvrir enfin les traces de mon enfant. M. de Thomerville obtint l'autorisation de pénétrer auprès de l'accusé. Là, par tous les moyens possibles, fût-ce au prix d'une fortune, il devait s'efforcer d'obtenir des aveux explicites, complets. Hélas! Dieu ne l'a pas voulu.
L'émotion avait saisi la marquise, et sa voix se perdit dans un sanglot.
--Quand je me présentai à la Force, acheva Archibald de Thomerville, j'appris que le coupable avait été trouvé le matin même mort dans sa prison.
--Un nouveau crime, sans doute, lui dit Lionel.
--Peut-être! et cependant, pour le croire, il faudrait supposer que les Loups de Paris ont su se ménager des complices jusque dans l'intérieur des prisons...
--Tout est possible, reprit l'Anglais. Ce complice ne peut-il pas être l'un des détenus?...
--C'est l'explication la plus plausible. Cependant le corps du misérable ne portait aucune trace de lutte. Il s'était pendu à un barreau de fer, et l'attention des geôliers n'avait été éveillée par aucun mouvement insolite.
--Ce fut pour mon coeur un coup terrible, reprit la marquise redevenue maîtresse d'elle-même. Est-ce que cette lueur, surgissant tout à coup des ténèbres, allait subitement s'évanouir? C'était à désespérer. Cependant, en consultant le dossier, on découvrit que le criminel avait été employé pendant quelque temps chez un brocanteur du quai de Gèvres qui depuis longtemps déjà était désigné aux recherches de la police comme recéleur... Par malheur, les préoccupations politiques attiraient l'attention de la Préfecture d'un autre côté--ainsi que cela arrive trop fréquemment;--les mesures furent prises avec négligence... et quand on se présenta chez le brocanteur pour opérer une perquisition dans ses magasins, on apprit qu'il avait disparu dans la nuit.
--La police française se préoccupe trop des conspirateurs, _it is true_, fit Lionel, dont le visage couturé ébaucha tant bien que mal un sourire.
--Cependant, reprit Archibald, nous résolûmes de ne pas abandonner la piste. Ce quai de Gèvres est hanté par la plupart des voleurs de Paris qui cherchent à se défaire du produit de leurs méfaits, et au bout de quelque temps, nous acquîmes la certitude que certaine maison, tenue par un singulier personnage nommé Blasias, donnait souvent asile, la nuit, à des individus mystérieux. Il était possible que le recéleur des Loups n'eût fait que se déplacer. C'est ce que vous vous êtes décidé à rechercher...
--A votre tour, Droite et Gauche, dit la marquise. Car c'est à vous maintenant qu'il appartient de parler.
Les deux frères, ainsi interpellés, se regardèrent. Puis l'un d'eux se leva; c'était Gauche.
--Nous avons passé plusieurs nuits, dit-il, en observation sur le quai, et il ne s'est pas écoulé de nuit sans que nous ne vissions pénétrer chez ce Blasias quelque inconnu dont les allures prouvaient à la fois la défiance et la culpabilité. Il en était un surtout dont l'attitude nous avait frappés. Quand il se présentait à la maison de Blasias, il y arrivait en maître.... Porteur d'une clef, il s'introduisait sans avertir...
--Je supposai, interrompit la marquise, que cet homme était, sinon Biscarre, tout au moins un chef de la redoutable association dont nous cherchons à prouver l'existence. Hier, il fut convenu que les frères Droite et Gauche, veillant sur le quai, tenteraient de s'emparer de cet homme, puis l'entraîneraient jusqu'à ma voiture, où, mettant son visage en pleine lumière, j'aurais pu le reconnaître, mais l'événement en a décidé autrement...
--Au moment où nous descendions sur le quai, continua Gauche, nous vîmes une ombre s'approcher vivement du bord de la rivière, puis, après quelques moments d'hésitation, se jeter à l'eau....
Gauche s'arrêta.
--Je dois achever, fit la marquise. Ces deux braves enfants se jetèrent résolument dans la Seine, et arrachant la pauvre victime à la mort, l'emportèrent jusqu'à la voiture. Quelle ne fut pas ma surprise, c'était Martial, Martial le peintre.... Je me dis que la Providence m'avait placée sur son chemin.... Une heure après, il se trouvait dans cette maison. Voici, messieurs, pourquoi vous avez été convoqués.... Déjà notre ami M. de Bernaye a bien voulu donner ses soins à Martial; si vous m'y autorisez, je le ferai comparaître devant nous... nous le soumettrons aux formalités que nous avons instituées, et si vous le jugez digne d'entrer dans nos rangs, ce sera une recrue nouvelle pour l'oeuvre honnête et belle que nous avons entreprise et à laquelle nous avons dévoué notre vie.
--Mais voudra-t-il nous faire connaître son passé? dit sir Lionel.
Archibald de Thomerville tira de sa poche une liasse de papiers.
--Sur l'avis que j'ai reçu de madame la marquise, dit-il, je me suis rendu immédiatement dans la maison habitée par Martial, et qui appartient, vous le savez, au duc de Belen....
A ce nom, Armand ne put réprimer un mouvement de surprise.
--Mon nom et ma qualité m'en ont facilité l'accès... Après une courte apparition dans les salons, j'ai pu m'esquiver et parvenir à la chambre du jeune homme... J'ai ouvert la porte par les moyens que vous connaissez, et, sur la table du malheureux, j'ai trouvé ce manuscrit... Voyez... il porte ces mots écrits d'une main ferme: _Mon Histoire_. De plus, un billet joint à ces feuillets autorise ceux qui auront trouvé son corps à en prendre connaissance...
--Mais Martial n'est pas mort, objecta sir Lionel.
--Aussi est-ce seulement avec son aveu et après que nous l'aurons entendu qu'il nous sera permis de lire ce manuscrit. Maintenant, messieurs, consultez-vous. Vous connaissez le peintre Martial. A vous de décider s'il doit quitter cette maison, sans savoir à qui il doit la vie... ou s'il est de notre intérêt, de notre devoir, de lui offrir de prendre place parmi nous....
La marquise se leva, et se tournant vers le portrait de Jacques de Costebelle, elle resta immobile, plongée dans une méditation douloureuse.
Les cinq hommes se rapprochèrent et échangèrent quelques mots à voix basse. Puis Armand de Bernaye prit la parole:
--Madame, dit-il, nous jugeons qu'il nous appartient d'entendre Martial... puis nous déciderons de la résolution qu'il conviendra de prendre à son égard....
La marquise inclina la tête en signe d'assentiment, puis elle frappa sur le timbre. Lamalou parut.
--Le jeune homme est-il éveillé?
--Oui, madame.
--Il est calme?
--Plus que je ne l'aurais cru.
--Conduisez-le ici, avec les formalités ordinaires.
Lamalou sortit.
--Maintenant, monsieur Bernaye, prenez cette place... c'est à vous qu'il appartient de diriger l'interrogatoire.
Lorsque Armand eut pris place au fauteuil, tous se couvrirent le visage d'un masque de velours noir; puis la porte s'ouvrit de nouveau, et Martial, les yeux bandés, entra dans la salle funèbre.