‹ Les loups de Paris I. Le club des mortsChapitre 17 sur 25 · IX

IX

HISTOIRE DE MARTIAL

Depuis le moment où, pour la première fois, Armand de Bernaye s'était trouvé en face de Martial, il n'avait pas cessé de l'examiner attentivement. On n'a pas oublié que lorsque le jeune homme était étendu inanimé sur le lit où Lamalou l'avait couché, de Bernaye, se penchant sur lui, n'avait pu réprimer une exclamation involontaire.

--Quelle ressemblance! s'était-il écrié.

Et, pendant qu'il procédait tout à l'heure à l'interrogatoire de Martial, il étudiait ces traits qui éveillaient en lui tout un monde de souvenirs.... Aussi, Armand, malgré son calme, écoutait-il avec une impatience presque fiévreuse le manuscrit que M. de Thomerville lisait à haute voix.

Voici ce que contenaient les papiers sur lesquels Martial, avant d'exécuter son funèbre dessein, avait tracé ses suprêmes pensées.

«Je vais mourir, avait écrit Martial. Est-ce de ma part fatigue de vivre? Est-ce regret du passé ou désespérance de l'avenir? Je le sais à peine, et au moment d'accomplir cet acte que certains appellent un crime, j'ai besoin de m'interroger moi-même et de rappeler à ma pensée les tristesses et les douleurs qui m'ont accablé et qui ont éteint en moi cette flamme de jeunesse, naguère encore si vivace en mon âme...

»Est-il donc réellement des titres que la fatalité a marqués dès le berceau d'un stigmate de malédiction?

»Dois-je accuser les hommes ou bien dois-je m'accuser moi-même? Peut-être la force m'a-t-elle manqué et suis-je coupable. Qu'on en juge.

»Mon père se nommait--ou se nomme--Pierre Martial. Je ne sais s'il vit encore ou s'il est mort.

»J'avais quinze ans, lorsque je l'ai vu pour la dernière fois. Qui il était? en vérité, il me serait difficile de l'expliquer. J'ai souvent entendu prononcer le mot de fou quand on parlait de lui. En effet, il était d'allures bizarres, et ma pauvre mère--je ne l'ai pas oublié--pleurait bien souvent, lorsque, seuls tous deux, nous passions de longues soirées au coin de notre foyer; mon père, enfermé dans son cabinet, ne faisait auprès de nous que de rares apparitions.

»C'était un homme de moyenne taille, maigre à l'excès. Je le vois encore, alors qu'au moment du repas il entrait, calme et froid, presque solennel, dans la salle de famille. Son front large était couvert d'une forêt de cheveux blancs et bouclés comme ceux d'un enfant. Il marchait ou plutôt il glissait silencieusement, toujours en proie aux obsessions d'une pensée persistante. Quand il nous voyait, il nous adressait un sourire d'une douceur pénétrante. Il embrassait ma mère, puis, me pressant dans ses bras, il m'attirait sur ses genoux. Il semblait qu'il eût voulu parler; mais, instantanément, le démon qui hantait son cerveau s'emparait de nouveau de lui. Il ne nous voyait plus, et, tout en mangeant rapidement, il murmurait à voix basse des mots étranges et dont il nous était impossible de saisir la signification.

»Puis il se retirait, après nous avoir souri de nouveau. La porte de son cabinet se refermait sur lui. En lui tout me paraissait incompréhensible.

»Jamais il ne se couchait: il avait fait fabriquer, sur ses propres indications, uns sorte de fauteuil, sur lequel il se tenait continuellement, et qui était disposé de telle façon que, même si le sommeil le surprenait, il fût toujours prêt à reprendre son travail au premier réveil.

»Plusieurs fois j'étais parvenu à m'introduire dans son cabinet, dont l'aspect bizarre frappait vivement mon imagination d'enfant...

»Les murs étaient couverts, au lieu de papier ou de tentures, par d'énormes tableaux noirs, allant du plancher au plafond, et qui étaient toujours couverts de signes étranges, s'entre-croisant, se mêlant. Ce n'étaient ni des chiffres, ni les lettres d'une langue connue, du moins à mes yeux. Pour un peu, j'aurais cru à quelque grimoire cabalistique.

»Une fois même, un de mes camarades de pension me jeta au visage ces mots:

»--Tu n'es qu'un fils de sorcier!

»Je courus auprès de ma mère, qui, en m'entendant, ne put retenir ses larmes.

»--Mon enfant, dit-elle en me couvrant de baisers, sache bien que ton père est le plus honnête et le plus respectable des hommes. C'est un savant, et sa science est telle que celle de personne ne peut lui être comparée...

»Je poussai un cri de surprise.

»--Alors, pourquoi père ne fait-il pas de moi un savant?...

»Malgré nous, et quoique d'ordinaire nous ne parlassions qu'à demi-voix pour ne pas troubler mon père, cette fois il nous avait entendus. Nous fûmes étonnés de le voir paraître; il s'enquit de ce qui s'était passé, et, après une longue hésitation, ma mère se décida à lui faire connaître le propos qui m'avait si vivement blessé.

»Mon père se mit à rire.

»--Sorcier est presque un terme poli, dit-il. Les académies elles-mêmes mettent moins de formes dans leurs appréciations. Elles m'ont déclaré fou, fou à lier, et peu s'en est fallu qu'elles ne provoquassent mon interdiction et mon internement dans une maison d'aliénés. Voilà ce que c'est que de battre en brèche l'enseignement officiel et de découvrir la véritable raison des choses...

»Je l'écoutais avec une attention fiévreuse. Jamais je n'avais entendu autant de paroles s'échapper de ses lèvres. Il s'en aperçut, s'arrêta et me considéra longuement.

»--A quoi songez-vous? demanda ma mère, dont la voix révélait une sorte d'inquiétude.

»Mon père tressaillit et passa sa main sur son front.

»--Non, murmura-t-il, je ne riverai pas cet enfant à la chaîne que je me suis forgée moi-même. C'est assez d'un forçat de la science dans la famille...

»Tout à coup il s'interrompit, et ses yeux étincelèrent.

»--Et pourtant! s'écria-t-il, je touche au but; encore quelques mois, quelques jours peut-être, et j'aurai surpris dans les obscurités les plus profondes de la nature ces arcanes qui, jusqu'à présent, ont échappé à l'intelligence humaine!... Alors, si pénibles qu'aient été mes travaux, si douloureuses qu'aient été mes premières déceptions, je sentirai en moi un orgueil si grand et si large, qu'aucune puissance humaine ne pourra lui être comparée.

»En vérité, mon père, debout, le bras étendu comme s'il eût montré du doigt le but qui, pour lui, se dressait à l'extrémité de quelque horizon inconnu, mon père était beau comme ces thaumaturges des légendes qui commandaient aux forces du ciel et de la terre.

»--Mon ami! commença ma mère, tandis que son regard me désignait au vieillard.

»--Oui, oui, j'ai tort! fit-il en secouant la tête. A moi la science, à lui l'art. Je ne veux pas qu'il se laisse saisir par l'engrenage qui emporte un à un tous les lambeaux de moi-même. Petit, ajouta-t-il en me tapant amicalement la joue, tu seras peintre... tu seras un grand peintre.... D'ailleurs, après moi, le monde sera transformé et, dégagé des préoccupations matérielles, pourra marcher d'un pas ferme et sûr dans la grande voie de l'idéal.

»Sur un nouveau geste de ma mère, qui semblait craindre l'effet que de semblables paroles pouvaient produire sur ma jeune imagination, mon père se retira après m'avoir dit:

»--Si on m'appelle sorcier, laisse dire, il y a du vrai.

»On comprendra facilement le travail qui dès lors s'opéra dans mon cerveau. J'avais, depuis mon enfance, manifesté de grandes dispositions pour le dessin, et les premières leçons que j'avais reçues d'un peintre en renom semblaient indiquer, à ce qu'affirmaient les bienveillants, une vocation réelle.

»Mais, à partir de ce moment où mon père avait parlé, une immense curiosité s'empara de moi. Bien que ma mère évitât toute conversation qui eût trait aux travaux de mon père, je ne cessais de la questionner.

»Elle s'effrayait de cet enthousiasme sans but réel et qui menaçait de m'arracher aux travaux de l'atelier. Par un sentiment facile à comprendre, elle pensa que mieux valait me tirer de cette incertitude.

»Et voici ce qu'elle m'apprit:

»Quand elle avait épousé mon père, il était professeur de mathématiques dans un petit lycée de province. Ma mère était elle-même plus instruite que les femmes ne le sont d'ordinaire, et leur affection était née--chose bizarre--d'une sorte de sympathie scientifique. Elle avait découvert dans le professeur, simple et modeste, une largeur de conceptions, une ardeur de travail qui l'avaient frappée et enthousiasmée.

»Elle était relativement riche, possédant une quinzaine de mille livres de rente. Mon père n'avait d'autres ressources que son modique traitement: de plus, plusieurs fois déjà, l'originalité de son enseignement l'avait désigné aux foudres censitaires, et sa situation était menacée.

»Ma mère sut triompher de ses scrupules, et, leur union s'étant accomplie, mon père donna sa démission pour se livrer tout entier à ses recherches.

»Ses travaux avaient pour objet la loi première des nombres, qui (je n'explique pas, j'expose) était à ses yeux la raison de la nature physique. La découverte de cette loi, selon lui, simple et unique, devait expliquer la marche des mondes, le secret des origines et des fins de l'humanité. Il était parvenu, par l'étude des règles auxquelles obéissent les nombres, à des aperçus si nouveaux, si grandioses, que ma mère ne doutait pas un seul instant que la solution du problème ne fût possible.

»Longtemps elle l'avait suivi, aidé même dans ses travaux: ma naissance seule avait mis un terme à ses propres spéculations.

»--Quand je t'ai senti frémir dans mon sein, me disait cette courageuse et excellente femme, lorsque tu as poussé ton premier cri, j'ai compris que l'enfant était pour la mère le secret de toute la vie.

»Mon père resta livré à lui-même. Mais l'amour paternel devait exercer aussi sur lui une réelle influence. Dès lors ses recherches, jusque-là purement spéculatives, eurent un but politique. Il rêva d'arriver aux honneurs, à la fortune, et ce fut dans ce but que, résumant quelques-unes de ses découvertes, il les fit connaître au monde savant.

»Il y eut un moment de surprise, presque de stupeur. Il sembla que ce fût un monde nouveau qui s'ouvrait aux yeux de l'humanité. Mais cet étonnement, qui tenait de l'admiration, fit bientôt place à l'étroit esprit de routine qui, par malheur, domine aujourd'hui encore les adeptes de la science.

»On cria à l'hérésie, presque au blasphème. Ce fut plus que du dédain, ce fut de la colère. Le pauvre savant fut honni, insulté, mis au ban des académies; peu s'en fallut que ses enseignements ne fussent déférés à la justice. C'était, s'écriait-on, un outrage à la raison humaine que de lui supposer des règles immuables. Le clergé prit parti. Les théories de Martial étaient en contradiction avec le dogme du libre arbitre, de la responsabilité.

»Mon père lutta courageusement; mais les attaques prirent un tel caractère de violence et de passion que force lui fut de plier.

»Il avait, d'ailleurs, la placide résistance de ceux qui se savent sur le chemin de la vérité.

»Il quitta la petite ville du Midi qu'il habitait avec ma mère et moi, et où sa présence était dénoncée comme un objet de scandale.

»Pauvre père! que de souffrances, que de persécutions il dut endurer! Calme, il rentra dans son cabinet, et il répéta le mot de Diogène:

»--Pour prouver le mouvement, je marcherai.

»Seulement son esprit avait reçu une commotion qui devait influer sur son caractère. Dès lors il se refusa à toute communication avec l'extérieur. Ma mère sut seulement que ses études avaient pris une direction nouvelle.

»Pour compléter, pour étayer son système, il s'était livré à d'incessantes recherches sur les langues primitives. Ses admirables facultés le servant à merveille, il devint en quelques années d'une profonde érudition. Connaissant le sanscrit, le pâli et tous les dialectes asiatiques, il se mit en correspondance avec des indigènes de l'Hindoustan, de Chine, de Siam. Il dépensait des sommes considérables pour se procurer des manuscrits, des documents de toute nature. Avec quelle incroyable patience, avec quelle persévérance de martyr, il s'était créé des relations dans les régions les moins connues, c'est ce que l'imagination a peine à se figurer.

»Et cependant ma mère, malgré la passion intelligente qu'elle lui avait vouée, avait tenté plusieurs fois de l'arrêter sur cette pente. D'une part, cet homme, soutenu surtout par une volonté ardente, s'affaiblissait de jour en jour. Les déboires qu'il avait subis lui avaient porté un coup qui avait ébranlé tout son organisme. L'excès de travail le tuait.

»Mais ce n'était pas tout.

»Le capital de ma mère était depuis longtemps entamé. Plus de cent cinquante mille francs avaient déjà été dépensés, et notre revenu était réduit de moitié.

»Loin de s'en apercevoir et surtout de s'en préoccuper, mon père ne parlait que de dépenses nouvelles.

»Jamais je n'oublierai une scène navrante qui un jour eut lieu entre ces deux êtres que je chérissais et que je respectais plus que tout au monde!

»Ma mère reçut un jour un colis venant de l'extrême Orient. C'était une caisse couverte de signes bizarres. Mon père la fit transporter dans la salle commune, la porte de son cabinet étant trop étroite pour qu'elle pût y être introduite.

»Une curiosité bien naturelle nous attirait, et je demandai à mon père la permission d'assister à l'ouverture de la boîte fantastique...

»Il y consentit en souriant.

»Au moment où il introduisait le ciseau sous les planches, il releva la tête et regardant ma mère:

»--Cette fois, dit-il, tu ne m'accuseras pas de faire de folles dépenses.... Car ceci--et il frappa sur le couvercle--c'est un trésor que pas une fortune connue ne pourrait payer.

»Ma mère pâlit légèrement et ne répondit point.

»--Hâtez-vous, mon père! m'écriai-je avec toute l'insouciance de la jeunesse, il me tarde de voir ce trésor...

»Pour tout dire, je m'attendais à un ruissellement de diamants et de pierreries, comme en offrent à notre imagination les contes orientaux.

»Le bois gémit sous l'effort. Les clous sortirent de leur gaîne. Une odeur balsamique, exquise, s'échappa de la boîte, dans laquelle se trouvait un second coffre sculpté avec une habileté surprenante et fait d'un bois d'un brun rougeâtre, dont la provenance m'était inconnue.

»Je vois encore mon père penché sur cette caisse. Ses mains tremblaient comme s'il eût eu la fièvre, et comme je m'approchais pour l'aider, il me repoussa doucement.

»Les objets que renfermait le coffre mystérieux étaient soigneusement enveloppés de plantes séchées, et qui, ainsi que le bois, exhalaient un parfum pénétrant.

»A vrai dire, ma mère et moi, nous retenions notre respiration, haletants, inquiets comme si un sublime secret nous allait être dévoilé. Malgré les déconvenues nombreuses que ma chère mère avait déjà subies, sa physionomie s'était éclairée d'une suprême espérance.

»Enfin mon père poussa un cri de joie.

»Nous nous étions courbés pour mieux voir.... Au même instant, une exclamation de désappointement s'échappa de notre poitrine. Voici ce qui se présentait à nos regards...

»Trois fragments d'une statue, sculptée dans une pierre noire, incrustée d'arabesques qui paraissaient d'argent.

»Ces fragments, artistement rapprochés, représentaient un homme nu, assis, la jambe gauche appuyée contre la terre, la jambe droite relevée. Sur le genou droit la main s'appuyait, tandis que l'autre reposait sur l'autre cuisse.

»La tête, bien modelée, portait une sorte de casque plat ou plutôt de bonnet, s'adaptant exactement au crâne. Sur les épaules, sur le dos, sur le ventre, des caractères singuliers ressortaient avec leur teinte blanchâtre...

»Nous restions stupéfaits, immobiles. J'avais échangé avec ma mère un rapide regard, et une même question s'était formulée dans notre cerveau, sans cependant s'échapper de nos lèvres.

»--Est-il fou?...

»Quant à mon père, radieux, transfiguré, il contemplait avec une sorte de béatitude extatique cette ébauche singulière, et il prononça ces mots:

»--Le Roi Lépreux! Bua-Sivisithiweng!...»

Au moment où Archibald de Thomerville, qui lisait à haute voix le manuscrit de Martial, prononça, presque en l'épelant, ce nom barbare, Armand de Bernaye, qui paraissait écouter avec une impatience fébrile, se dressa tout à coup.

--Arrêtez! s'écria-t-il. Je vous demande de m'autoriser à adresser à ce jeune homme une question d'une importance capitale...

--_I beg you pardon_! fit sir Lionel; mais il est de règle absolue au Club des Morts que tout récit ayant trait à un suicide soit écouté dans le plus profond silence et sans la moindre observation de notre part...

--Vous dites vrai, sir Lionel. Vous savez que je respecte autant qu'aucun de vous les lois que nous avons édictées, et cependant, encore une fois, je vous supplie de me permettre de parler....

Il y eut un moment d'hésitation.

De fait, l'observation de sir Lionel rappelait une des obligations qui devaient être strictement observées. Les quatre hommes, Archibald, Storigan et les deux frères Droite et Gauche se rapprochèrent de la marquise, qui, toujours immobile, n'avait pas proféré un seul mot, et ils se consultèrent à voix basse. Armand semblait en proie à une agitation qui ne faisait que grandir. Après quelques minutes de pourparlers, sir Lionel revint vers Armand, et d'un signe l'attira dans un angle de la salle:

--La prudence veut, dit-il à voix basse, que nous nous conformions aux règles que nous avons établies.

--Vous avez raison, fit Armand, qui s'efforçait de recouvrer son sang-froid.

--Cependant, continua sir Lionel, je suis autorisé à vous demander communication des révélations que vous jugiez devoir faire, et, après que je les aurai transmises à nos frères, ils décideront.

Armand parut hésiter; puis:

--Sir Lionel, dit-il d'un accent à peine perceptible, je crois être certain que le père de ce malheureux jeune homme a été assassiné en Indo-Chine... et que j'ai moi-même assisté à ses derniers moments. Déjà la ressemblance de Martial avec la victime de ce crime m'avait profondément frappé... maintenant c'est une certitude qui s'impose à moi...

--Je crois, reprit sir Lionel, qu'il est préférable de connaître en sa totalité le manuscrit de Martial avant de lui faire cette révélation, qui, au moment présent, me paraîtrait prématurée.

Armand baissa la tête en signe d'adhésion.

--D'autant plus, continua l'Anglais, que vous pouvez être le jouet d'une illusion, d'une erreur...

--Oh! c'est impossible! L'homme qui est mort entre mes bras, au Cambodge, était bien le père de ce jeune homme. Et cependant, je m'incline devant votre décision, j'attendrai!

Pendant ce court colloque, Martial avait relevé la tête. Absorbé dans ses pensées, il n'avait pas suivi les diverses péripéties de cet incident et n'avait pas compris le sens de l'interruption.

--Continuez, fit Armand, s'adressant à M. de Thomerville.

Et celui-ci reprit sa lecture:

«Les sons rauques, bizarres, que venait de proférer mon père nous frappèrent d'une sorte d'épouvante.

»--Que dites-vous? s'écria ma mère.

»--Ah! vous ne pouvez pas me comprendre! fit mon père, dont la tête se redressa avec une indicible expression de triomphe. Le Roi Lépreux! le dernier souverain de cette nation des Khmers, qui, il y a plus de quinze siècles, régnait sur le premier empire du monde oriental!... Vous me considérez avec surprise, vous vous demandez si j'ai bien toute ma raison. Eh bien, écoutez-moi! Regardez cette statue, divisée en trois fragments; elle va disparaître pour quelques années, cachée dans les profondeurs de la terre; mais le jour où elle reparaîtra, vous serez, vous, êtres chéris de mon coeur, plus riches et plus puissants que les rois et les empereurs!

»Son visage rayonnait d'enthousiasme. Malgré nous, nous nous sentions saisis par cette ardeur communicative. Et sur moi surtout, jeune, vivace, plein de force et d'ambition, ces rêves, évoqués tout à coup, produisaient une sorte de fascination. Ah! qui donc, à quinze ans, n'a pas, dans les mirages de la jeunesse, rêvé des richesses colossales? Est-ce amour de l'or, avidité, avarice? Non pas! c'est désir inné d'avoir entre les mains l'outil des grandes choses! Pouvoir jeter les millions, n'est-ce pas, dans notre civilisation, posséder le pouvoir de centupler les forces humaines, d'élargir par delà l'infini le cercle de l'activité générale?...

»--Et que nous coûtent cette caisse... et cette statue? demanda ma mère avec inquiétude.

»Je l'avoue, à cette question, tombant subitement comme une douche d'eau glacée sur un foyer brûlant, peu s'en fallut que je n'accusasse ma mère d'égoïsme, d'étroitesse d'idées. Tout entier à sa joie, mon père répondit avec une sorte de désinvolture:

»--Presque rien: quinze mille francs!

»J'entendis un cri. Pâle, chancelante, ma mère s'appuyait à un meuble pour ne pas tomber. Mon père s'élança vers elle.

»--Mon amie! s'écria-t-il, je t'en supplie... ne t'effraye pas! ne me reproche pas cette dépense!... C'est le couronnement de mes efforts! c'est la fortune!... Quinze mille francs! je te les rendrai au centuple!...

»Elle eut un sourire désolé, et cependant sublime de résignation. Elle prit mon père par les épaules et l'embrassa.

»--Tout ce qui est ici vous appartient! dit-elle.

»Mon père, égoïste comme tous les inventeurs, laissa éclater sa joie: un instant après, je l'aidais à transporter dans son cabinet les trois fragments de cette bizarre statue, qu'il avait désignée sous le nom de _Roi Lépreux_. Étant seul avec lui, je me hasardai à lui demander ce qu'était ce roi, dont, je l'avoue, je n'avais jamais entendu parler.

»--Je n'ai pas le temps de te donner de longues explications, me répondit-il; sache seulement que le roi Lépreux est le dernier des souverains qui, au troisième siècle de notre ère, régna sur l'immense empire des Khmers.

»--Les Khmers! m'écriai-je, quel est ce peuple?...

»Mon père garda un instant le silence.

»--Jamais peut-être nation ne fut plus forte et plus grande, reprit-il avec solennité; ces hommes réduits maintenant à l'état d'esclaves, possédèrent les secrets de la science avant que ses premiers éléments eussent pénétré jusqu'à nous.

»Puis, s'arrêtant tout à coup comme s'il eût parlé plus qu'il ne le désirait:

»--Laisse-moi, cher enfant! j'ai besoin d'être seul.

»Et comme, attristé de ce renvoi, je baissais la tête, il vint à moi, et prenant mes deux mains entre les siennes:

»--Écoute-moi, me dit-il: voici que maintenant tu es un garçon raisonnable, il faut que je puisse avoir en toi une confiance absolue. Je connais ton coeur, et je le sais bon et généreux. Tu aimes ta mère, n'est-il pas vrai?

»--Si je l'aime!... à donner ma vie pour elle!

»--C'est bien. Je te fournirai l'occasion de lui prouver ton affection et ton dévouement. Il se peut que cette occasion...

»Il balbutiait comme si les paroles qu'il devait prononcer lui eussent été trop pénibles.

»--Achevez! m'écriai-je, ma mère court-elle donc quelque danger?

»--Non! reprit-il vivement, mais tu sauras plus tard que l'esprit des femmes est tel que toutes les impressions prennent en elle une valeur exagérée.... La grande amitié que me porte ta mère lui rendra douloureuse... certaine nécessité à laquelle je ne puis échapper...

»Je regardais mon père avec un effroi que je ne cherchais même pas à dissimuler. Il s'en aperçut et se hâta de dire pour me rassurer:

»--Vois, voici que toi-même tu t'épouvantes... J'aime mieux tout te dire, sachant que tu es plus fort que ta mère.... Je vais partir...

»--Partir!... Comment!... Nous abandonner!...

»--Un bien grand mot! Je dois--pour de très graves intérêts qui intéressent à la fois et la science et votre avenir à tous deux--quitter la France pendant quelque temps.

»J'étais stupéfait. Jamais mon père ne sortait, fût-ce seulement de notre appartement.

»--Et où allez vous?

»--Loin, très-loin, dans un pays dont le nom même t'est probablement inconnu... en Chine... au Cambodge...

»C'était pour moi, je dois le reconnaître, comme s'il eût parlé une langue ignorée.

»--Dans quelques jours, j'attends un étranger: c'est avec lui que je partirai. J'ai d'abord d'importantes occupations qui me retiendront pendant quelque temps à Paris, puis je m'embarquerai. Voilà ce que j'avais à te dire. Prépare doucement ta mère à cette séparation... nécessaire. Je puis compter sur toi, n'est-ce pas, mon cher enfant?

»Je ne lui répondis que par mes larmes; et cependant le respect qu'il m'inspirait était tel, que je ne songeai même pas à combattre sa résolution. Au contraire, j'éprouvais un certain sentiment de fierté à assumer le rôle de consolateur qu'il me confiait.

»Hélas! je ne supposais pas alors que de ce jour dût commencer pour nous une série de désastres et de douleurs qui devaient conduire ma mère au tombeau et moi-même au suicide.

»Lorsque j'annonçai à la pauvre femme la résolution que m'avait fait connaître mon père, elle eut un élan de désespoir.

»Elle courut à son cabinet et resta longtemps enfermée avec lui. Que lui dit-elle? Quelles explications put-elle obtenir? C'est ce que je ne pouvais deviner.

»Mais lorsque ma mère revint auprès de moi, ses yeux étaient gros de larmes, et, suffoquée par les sanglots, elle fut pendant quelque temps sans pouvoir parler.

»Enfin, parvenant, grâce à mes caresses, à reprendre son sang-froid, elle me dit:

»--Mon Martial aimé, ne crois pas que j'aie le droit d'adresser le moindre reproche à celui qui a consacré sa vie à une oeuvre sublime. Hélas! ces âmes d'élite se créent des devoirs qui, pour nous, semblent n'avoir pas de suffisantes raisons; mais la conscience de ton père ne peut le tromper.

»--Ainsi il partira, vous le permettrez?

»--Il partira... et quand il se séparera de nous, je trouverai la force de cacher ma douleur.

»Je comprenais qu'elle était héroïque à force de dévouement.

»Quelques jours se passèrent, pendant lesquels mes parents s'occupèrent de régler les affaires d'intérêt. Il restait encore à ma mère cent vingt et un mille francs. Mon père emportait avec lui, pour les frais de son voyage, le reliquat des cent mille francs, qui furent placés par lui chez un ancien banquier de Bordeaux, avec lequel il avait été en relations depuis longtemps et qui était, je crois, d'origine portugaise. On le nommait Estremoz. Il était en relations suivies avec l'Amérique méridionale et les Indes. Les intérêts qu'il devait servir régulièrement à ma mère étaient pour nous mettre à l'abri du besoin.

»Un soir, un personnage étrange se présenta chez mon père.

»Étrange, ai-je dit. Cette expression rend à peine l'impression profonde que je ressentis en le voyant.

»Bien que nous fussions alors en plein été, il était caché sous un énorme manteau qui le couvrait tout entier, et son front s'abritait sous un large chapeau qui dissimulait son visage.

»Mais à peine eut-il pénétré dans la maison, à peine mon père se fut-il avancé au-devant de lui avec des démonstrations de respect vraiment singulières, que l'inconnu, sur l'invitation qui lui en fut faite, se débarrassa de ce manteau.

»C'était le soir, ai-je dit. Les lampes éclairaient la grande salle où nous nous réunissions pour le repas de famille, et sous leur lumière brillante, l'étranger me fit l'effet d'une apparition fantastique...

»Tel je me figurais les personnages mystérieux des temples bouddhiques.

»C'était un vieillard, à en juger par les rides multiples qui se croisaient sur son visage, et qui se confondaient de curieuse façon avec des lignes rouges, bleues et noires, tatouées dans l'épiderme. Le nez, large, s'écrasait sur des lèvres sans couleur, qui, s'ouvrant, laissaient voir des dents d'un brun noir.

»Ses épaules et sa poitrine étaient couvertes d'une sorte de tunique bizarrement rayée, et serrée à la taille par une large ceinture tissée--du moins je le crois--de fils d'or pur; et sur cette ceinture étincelait une tresse noire, constellée de pierres semblables aux plus purs diamants.

»La tunique tombait jusqu'aux pieds nus, et protégés seulement par une large semelle, avançant en pointe au devant des doigts.

»Des manches larges sortaient deux bras maigres, qu'un bracelet d'or, large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.

»Mais ce qui mit le comble à ma surprise, c'est que le personnage fantastique, après avoir échangé avec mon père quelques mots, d'ailleurs parfaitement incompréhensibles pour moi, se prosterna devant ma mère, et d'une voix gutturale et sonore à la fois (on eût dit l'écho d'un instrument de cuivre) prononça ces paroles, dans le français le plus pur:

»--Le Roi du Feu salue la compagne du roi de la Science!

»Puis se relevant, il se tourna vers moi et ajouta:

»--Enfant! aime ton père, aime ta mère, et tu seras digne d'être homme!

»Un instant après, mon père et l'étranger s'étaient enfermés dans le cabinet de travail.

»J'aurais bien désiré interroger ma mère, mais elle s'était abîmée dans ses réflexions. Je ne l'osai pas.

»Quant à moi, mon imagination surexcitée évoquait des rêves ensoleillés de pierreries et de diamants. Je sentais des désirs passionnés, c'était un songe d'or dans lequel je me plaisais à me perdre tout entier.

»Lorsque je m'endormis, il me sembla que j'étais transporté au milieu de régions éblouissantes où se dressaient des pagodes gigantesques, dont les pilastres étaient taillés en plein diamant.

»Au point du jour, je m'éveillai brusquement.

»--Martial, me dit ma mère, viens embrasser ton père.

»--Quoi! part-il déjà? m'écriai-je.

»Et, malgré moi, mon coeur se serra d'une indicible angoisse.

»Pauvre père! ce fut la dernière fois qu'il me fut donné de serrer contre mes lèvres votre visage vénéré.

»Il me prit dans ses bras, et comme, par un mouvement instinctif, je me laissais tomber à genoux, il plaça ses mains sur mon front et me bénit...

»L'étranger était près de lui, enveloppé dans le manteau qui dissimulait son étrange costume.

»Une chaise de poste s'était arrêtée devant la porte. Le postillon aida à charger la caisse, que je reconnus pour celle qui contenait les trois fragments de statue.

»Ma mère se jeta dans les bras de mon père; mais cette femme stoïque tenait parole. Son coeur débordait de sanglots, mais son visage était calme et ses lèvres souriaient.

»Le signal du départ fut donné. Le fouet claqua dans l'air, les roues s'ébranlèrent.

»Je restai seul avec ma mère, qui, chancelant tout à coup, fût tombée sur le sol si je ne l'eusse retenue.

»J'ai longuement raconté cet épisode, non dans le but d'exciter chez ceux qui le liront une curiosité que je ne puis satisfaire, mais pour donner des indices si faibles qu'ils soient, grâce auxquels peut-être la trace de mon père bien-aimé pourra être retrouvée.

»Faut-il le pleurer! faut-il le venger!»

Archibald de Thomerville avait interrompu un instant sa lecture. Ses regards et ceux de sir Lionel s'étaient fixés sur Armand de Bernaye, dont la pâleur était livide sous son masque, et dont les yeux étincelaient. Armand comprit le sentiment qui les animait. Le portrait de celui qui s'était dit «le roi du Feu» ne concordait-il pas de singulière façon avec celui de Soëra, l'étrange personnage qui vivait sous le toit de M. de Bernaye et lui paraissait dévoué comme un esclave? Seul l'âge différait. Armand, d'un signe, indiqua aux deux hommes qu'il partageait leur émotion.

--Continuez, dit-il à Archibald.

Mais à ce moment Martial se leva vivement.

--Messieurs, dit-il, vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais prêt à vous faire connaître ma vie et les circonstances qui m'ont jeté, quoique jeune et vigoureux, sur la voie du suicide. Une sorte de honte m'était montée au front, et j'avais accepté comme moyen terme la lecture de ce manuscrit. Il me semblait que passant par la bouche d'autrui, mes aveux perdraient de leur poignante gravité. C'était encore une faiblesse, je dis plus, une lâcheté. Je veux que ce soit la dernière. Depuis que j'ai entendu votre voix vibrante d'honneur me parler du devoir, depuis que je respire cette atmosphère chaude dans laquelle il me semble que passe un souffle de probité, je me sens devenir un autre homme. J'étais faible, je suis fort; j'avais peur de mes propres souvenirs, je veux les regarder en face. Ne lisez plus, je vous parlerai, et cette confession que vous réclamez de moi, je veux vous la faire complète, sans réticence, mettant dans chacune de mes paroles mon âme tout entière, avec ses défaillances... Écoutez-moi donc.

Un murmure d'approbation sortit de toutes les poitrines.

--Parlez, dit Armand. Et n'oubliez pas que nous sommes de ceux qui, ayant combattu le combat de la vie, sommes sortis de la lutte cuirassés d'indulgence et de raison.

Martial garda un instant le silence, le front penché sur sa main. Puis il releva la tête et commença:

«Dans ces premières années dont vous venez d'entendre le récit, dit-il, il est un point sur lequel je n'ai pas suffisamment insisté, et qui cependant explique tout ce qui s'est passé depuis. Loin de moi la pensée d'adresser à ma mère un reproche que la pauvre morte--car je n'ai plus ma mère, messieurs,--n'a jamais mérité.

»Elle éprouvait pour moi une de ces passions que connaît seul le coeur des mères. L'amour qu'elle éprouvait pour mon père, si savant et si grand dans sa persévérance, se reportait sur moi, mais dans un autre sens. Ainsi que mon père l'avait dit, c'était vers les grandeurs de l'art que toutes mes aspirations avaient été dirigées.

»Quelques essais heureux avaient donné à ceux qui m'entouraient croyance en un talent qui, peut-être, se fût développé, si je n'avais été entraîné plus tard dans une voie mauvaise. J'étais enthousiaste, j'avais foi en moi, et ma grande facilité me trompant moi-même, je n'avais pas dans le travail cette volonté ferme et presque brutale qui seule produit les grandes oeuvres.

»Ma mère, indulgente et fière de son fils, était convaincue que peu d'années me suffiraient pour que j'eusse conquis ma place au milieu des plus grands, sinon même au-dessus d'eux. Et moi, je me berçais de ces chimères, gaspillant des facultés, réelles d'ailleurs, dans des essais toujours inachevés. J'ébauchais tout, je ne terminais rien. La soif du mieux m'empêchait de faire bien. A peine avais-je choisi un sujet, à peine en avais-je tracé les lignes, placé les ombres, qu'il me semblait que le cadre était trop étroit pour le développement de mes puissances d'artiste.

»Et je cherchais ailleurs. Si ma mère m'adressait quelques observations, je lui répondais par ces longues et brûlantes tirades qui jaillissent de tout cerveau de vingt ans, et pour lesquelles elle s'enthousiasmait à son tour. «Tu es aussi grand que ton père!» me disait-elle, et c'était le plus grand éloge qu'elle pût m'adresser...

»Dès que mon père fut parti, la maison nous sembla bien vide; malgré son courage, ma mère ne pouvait dissimuler complétement les amères tristesses qui remplissaient son coeur. Songez-y bien, jamais elle n'avait été séparée de celui auquel elle avait voué sa vie tout entière; et maintenant voilà qu'il s'en était allé vers ces pays inconnus qui semblent ne point appartenir au monde réel. Un jour elle me dit que son absence durerait au moins deux années. Et disant cela, ses lèvres tremblaient comme lorsqu'on retient ses larmes. Une lettre lui avait fait connaître ce délai, en même temps qu'elle lui annonçait l'embarquement de mon père. Et cependant, dans les lignes tracées par lui, il régnait une telle chaleur d'espérance, de conviction, il parlait si hardiment--lui que nous étions habitués à regarder comme infaillible--d'immenses richesses à recueillir, il décrivait avec tant de complaisance l'existence de bonheur qui suivrait son retour, que, plus insouciant, j'en étais venu à ne pas regretter qu'il nous eût quittés.

»Mais cependant la grande salle triste me faisait froid au coeur. Depuis longtemps déjà je caressais un rêve. Je ne sais quel beau parleur m'avait convaincu qu'à Paris seul le véritable talent trouve à se faire jour. Ces semences jetées en moi avaient promptement germé. Paris m'apparaissait dans le lointain d'un nuage éblouissant. D'abord je n'osai pas en parler à ma mère. Voudrait-elle quitter la maison où elle avait été si heureuse? Je ne songeais pas à l'abandonner. Non, pas encore.

»Mais je me laissais aller à cette langueur qui accompagne le désir persistant, caché et inassouvi. Je ne travaillais plus; chaque jour, jetant mes pinceaux à peine touchés, je courais à travers la campagne. Je cherchais de préférence les plus hautes collines, et je les gravissais d'une seule traite, comme si de leur sommet j'avais pu apercevoir la grande ville que mes yeux cherchaient à l'horizon.

»Cet état de fièvre, suivi d'abattements inexpliqués, ne pouvait longtemps échapper à l'oeil clairvoyant de ma mère. Elle m'interrogea. Je ne savais pas mentir, et je lui avouai tout. Paris! Paris! là seulement je pourrais donner cours à toute la fougue de travail que je sentais bouillonner en moi...

»Elle me crut. J'avais l'éloquence des rêveurs. Et puis n'était-elle pas habituée à se sacrifier? Et, certes, c'était la plus grande preuve d'amour qu'elle pût me donner... car, savez-vous ce qu'elle fit?

»Un jour, elle me dit que, s'il l'eût fallu, elle eût été prête à sacrifier tous ses souvenirs du passé, qui l'attachaient à la maison du père, pour m'accompagner à Paris, mais elle avait consulté. Avec ses ressources, il nous serait impossible de trouver dans la grande ville l'aisance et la tranquillité, tandis que là où elle était, elle pouvait--restant seule--se contenter d'un revenu assez modique pour me donner les moyens de me livrer à Paris aux études que nécessitait le soin de mon avenir.

»Et moi, égoïste, je ne vis pas qu'en disant cela, ma pauvre mère était blanche comme une morte. Oui, sur des conseils donnés de bonne foi, elle était persuadée qu'à Paris, elle serait une gêne pour moi. On lui avait dit--des artistes de passage, sans valeur, mais qu'elle croyait parce qu'ils me flattaient--on lui avait dit que le véritable travailleur avait besoin d'être seul, d'être libre, qu'il me fallait sentir sur mon front de poëte le grand souffle de l'indépendance... que sais-je, moi? Bref, la bien-aimée femme eut foi en ces théories, qui la séduisaient d'autant plus qu'elles répondaient aux élans d'admiration que lui inspirait ce qu'on appelait mon génie. Triste jour, que celui où j'eus l'horrible courage d'accepter cet abandon qu'elle me faisait de toutes ses préférences. Je l'ai dit, il lui restait un revenu de cinq ou six mille francs environ. Elle gardait mille francs pour elle, le reste était pour moi. C'était l'outil qu'elle me mettait aux mains, et, m'embrassant avec la ferveur passionnée des mères, elle me disait:

»--Va, je suis sûre de toi!

»Je n'eus pas la force, à peine la pensée de refuser. Elle m'avait si bien habitué à ses abnégations, que j'en comprenais peu la grandeur.

»Je partis. J'arrivai à Paris.

»Ici, quelques mots d'explication sont nécessaires. Vous n'ignorez pas qu'il y a quatre ou cinq années, la lutte s'était engagée ardente entre ceux qu'on appelait en peinture comme en littérature les classiques et les romantiques. Mon éducation provinciale me lançait dans le camp des premiers. Aussi, dès que je me mis en relations avec les jeunes artistes de Paris, éprouvai-je une de ces déceptions qui sont atroces et poignantes au coeur des novices.

»Je n'avais rien, ni couleur, ni vitalité, ni passion. Je peignais froid, poncif: c'était déjà le mot consacré. J'eus un moment de découragement profond. Mais la bienveillance des uns, la camaraderie intéressée des autres me rendirent mon énergie, du moins je le crus.

»J'étais tombé dès le principe au milieu d'une de ces coteries d'incompris dont le temps se dépensait en déclamations stériles et qui se croyaient appelés aux plus hautes destinées parce qu'ils exposaient en termes redondants les théories de ce qu'ils appelaient le grand art, l'art de la nature...

»Je n'eus pas de peine à me mettre au niveau de ces intelligences faussées. De travail il était à peine question. Ce qu'il fallait avant de jeter ses idées sur la toile, c'était les avoir bien répétées, ressassées et, à force de parler, on s'apercevait qu'on n'avait plus le temps d'agir...

»J'écrivais à ma mère; et il est facile de comprendre que je ne me faisais point faute de lui exposer, dans de longues lettres, les banalités éblouissantes dont mon cerveau emportait chaque jour l'écho, au sortir de nos réunions paresseuses.

»Elle m'admirait, et me voyant à travers le prisme de son amour, elle me répondait qu'elle était heureuse et fière de m'avoir envoyé à Paris, qu'elle comprenait le magnifique éveil de ma nature, l'épanouissement de mes facultés...--Tu as raison, me disait-elle, replie-toi sur toi-même, et quand le jour sera venu, frappe un de ces grands coups qui, te donnant la gloire, me donneront à moi l'immense bonheur.

»Gloire! bonheur! hélas! que tout est loin de moi maintenant!

»En somme, pour le milieu où je me trouvais, j'étais riche, et je m'étais tout à coup vu entouré par cette foule de parasites qui s'attachent aux jeunes gens et leur font une cour, comme à un souverain.

»Comme, après tout, j'avais fait d'assez fortes études, j'étais supérieur à cette tourbe d'impuissants qui, dans un but facile à comprendre, exaltaient ce talent encore en enfance. Ils me proclamaient chef d'école, ils se déclaraient trop heureux de se dire mes élèves; du matin au soir, ils encombraient mon atelier, où l'atmosphère était lourde de la fumée des pipes, ou aux phrases creuses se mêlait le choc des verres sans cesse remplis et plus vite vidés.

»Et moi, plein d'orgueil, buvant ces louanges qui me montaient au cerveau comme une liqueur frelatée, je me croyais grandi de toute la petitesse des autres...

»Cependant, par une sorte de pudeur vis-à-vis de ma propre conscience, je m'étais mis au travail.

»Tandis que les autres péroraient, étendus sur mes divans, j'étais parvenu à m'isoler au milieu de ce tapage.

»J'ébauchais une Sarah d'après la _Baigneuse_ d'Hugo. Un jour, un de mes courtisans s'approcha de la toile sur laquelle je me tenais courbé, et, avec lui, ses compagnons se mirent à examiner longuement mon travail. Je ne les voyais pas: je m'absorbais dans ma propre pensée. J'éprouvais un de ces rares moments de bonheur où l'âme, oubliant la terre, se laisse entraîner, comme si elle s'était détachée du corps, dans les espaces infinis de l'art...

»--Admirable! sublime! Rubens et Rembrandt! Delacroix n'est qu'un enfant! Enfoncés les Ingristes!

»A ces exclamations répétées, et qui se croisaient avec de petits cris d'admiration, je levai la tête. Ils étaient là tous debout, dans une attitude presque grotesque à force d'admiration forcée.

»--Martial, dit l'un, dès aujourd'hui tu es le maître...

»--Le roi du Salon, si toutefois ces misérables routiniers ne nient pas le soleil!

»Je rougissais, mais un indicible bonheur remplissait mon âme. Et tout en me défendant contre ce que je daignais encore appeler d'amicales exagérations, je me disais:

»--Oui, je suis grand! oui, je suis maître!...

»L'un d'eux ajouta:

»--Quand _elle_ verra cette _patte_, elle consentira à tout.

»--Elle! fis-je avec surprise. De qui parlez-vous?

»-Oh! ceci est, ou plutôt était un grand secret. Mon cher, il s'agit d'une femme, la plus belle, la plus forte, la plus intelligente qui jamais ait compris l'art...

»--Vous la nommez?

»--Isabelle!

»--En effet, il me semble vous avoir entendus prononcer ce nom.

»--Écoute. Tu vas tout savoir. Isabelle est la fille la plus étrange qui oncques ait paru parmi nous. D'où vient-elle? de quelque région où les corps humains sont pétris de lumière et de soleil. C'est la perfection plastique dans toute sa magnificence. Et sais-tu ceci? Tous, nous avons supplié Isabelle de nous permettre de reproduire sur la toile cet idéal de la beauté humaine... A tous elle a refusé. Et elle nous a dit: Le jour où parmi vous se lèvera un maître incontestable, incontesté, un de ces hommes marqués du sceau divin, et qui assurent à leur modèle l'immortalité de la gloire, ce jour-là, j'irai à ce maître et je lui dirai: Me voilà!

»Il est facile de comprendre quelle curiosité passionnée ces étranges paroles me mirent au coeur!

»Quelle était cette femme dont mes amis parlaient avec enthousiasme?

»--Qu'elle vienne! m'écriai-je, et si elle me trouve digne d'elle, je jure que de cette beauté je saurai faire un chef-d'oeuvre immortel!

»Le lendemain, Isabelle se présentait à mon atelier.

»En vérité, nulle expression ne saurait rendre l'émotion profonde, instantanée, qui s'empara de moi, quand elle parut dans l'encadrement des tentures, avec ses longs yeux noirs ombragés de cils qui tamisaient le regard, avec ses lignes sculpturales, et cependant animées d'une vie superbe, avec cette carnation idéale sous laquelle on sentait courir le sang chaud et puissant. On lui avait fait cortége comme à une reine.

»Drapée dans un châle de peu de valeur, qui moulait son corps, elle s'approcha de moi, et me regarda longuement. Moi, je la dévorais des yeux. Sans parler, elle rejeta le bonnet qui couvrait son front, et de sa nuque s'échappa un flot de cheveux noirs qui, se déroulant comme un manteau, vint toucher la terre.

»Puis, ses mains fines comme celles d'une reine, se posèrent sur ma main, et elle me dit:

»--Tu m'as appelée! je suis venue!

»Certes, après ce qui m'avait été dit la veille, c'était là pour mon orgueil un de ces triomphes qui laissent dans l'âme une trace ineffaçable...

»--Suis-je belle? me demanda-t-elle avec un sourire.

»Belle! elle l'était à perdre les âmes, à tuer dans la conscience tout autre sentiment que l'adoration de la créature...

»Ah! messieurs, cette femme qui venait à moi, cette femme dont la présence était pour moi comme la consécration de mon génie, cette création résumant en elle toutes les séductions de la forme et de la vie, ne l'avez-vous pas deviné déjà...

»C'était celle qui, plus tard, après s'être jetée dans toutes les débauches, après avoir déchiré avec la cruauté des bêtes fauves le coeur des naïfs et des croyants, est devenue la courtisane froide, implacable, qui flétrit et qui tue, la Phryné à laquelle s'est attaché comme un stigmate effrayant un surnom presque hideux...

»C'était le Ténia, c'était celle que vous nommez la duchesse de Torrès.»

En prononçant ce nom, Martial tressaillit tout entier; une crispation douloureuse convulsa ses traits. Il s'arrêta. D'un mouvement violent, il arracha sa cravate, comme s'il se fût senti étouffer, puis il essuya de la main son front, que mouillait une sueur glacée. Tous se taisaient, comprenant que l'heure était venue des pénibles aveux. Oui, ils connaissaient cette femme, dont le nom n'était jamais prononcé qu'avec mépris, avec une secrète épouvante, cette femme qui, on s'en souvient, avait allumé dans le coeur de M. de Silvereal une de ces passions qui poussent à l'infamie et entraînent jusqu'au crime. Martial se roidit contre l'angoisse qui lui étreignait le coeur, et, baissant la voix comme à son insu, il reprit:

--Pourquoi cette femme m'avait-elle choisi pour victime? Quel caprice sinistre l'avait conduite vers moi? Je l'ai su plus tard... je vous le dirai.

«En ce moment, j'étais fou. Et comme je la contemplais sans trouver la force de lui adresser une seule parole, elle s'éloigna et monta légèrement sur un de ces escabeaux qui servent de piédestal aux modèles.

»Là, en pleine lumière, sous un rayon de soleil qui semblait se dégager du ciel pour lui faire un diadème d'or, sans embarras, sans honte, elle fit un mouvement... et ses vêtements tombèrent à ses pieds...

»Et moi, ébloui, saisi au coeur et au cerveau par cette apparition qui semblait une statue vivante, nouveau Pygmalion d'une Galathée plus belle que le marbre, je m'écriai:

»--Non! je ne suis pas digne de cet idéal!

»Puis, me contredisant moi-même, je saisis mes brosses et effaçai avec une sorte de rage l'ébauche de cette Sarah qui, maintenant, me semblait un crime de lèse-beauté!

»Elle fit un geste; on nous laissa seuls.

»--Et maintenant, dit-elle, à l'oeuvre, maître!

»Oui, je travaillai avec une ardeur qui tenait du délire. C'était une folie intense qui brûlait mon cerveau et me desséchait la poitrine.... Je travaillai sans relâche, sans fatigue. Isabelle, avec son sourire de reine, semblait ne pas ressentir la lassitude.

»Quand l'esquisse fut terminée--c'était la Vénus que les amis trop complaisants ont admirée au Salon--Isabelle vint à moi, et s'agenouillant à mes pieds:

»--Je t'aime! me dit-elle.

»Oui, elle me l'a dit, ce mot divin pour lequel j'aurais donné ma vie, mon honneur. Et quand ses lèvres touchèrent les miennes, il me sembla que son souffle était brûlant comme celui des damnés!

»Ah! je lui appartenais! et je croyais qu'elle était à moi. Cette femme prit possession de ma volonté, de ma conscience.... Elle disait: Je veux! et je me courbais comme un esclave...

»Que vous dirai-je, maintenant, que vous n'ayez déjà compris? Cette femme, ce fut le mauvais génie qui s'attacha à moi, et qui, prenant mon coeur entre ses mains, le tordit jusqu'à ce qu'elle en eût exprimé la dernière goutte de sang... Était-ce donc de l'amour que j'éprouvais pour elle? Peut-on bien donner le nom d'amour à cette passion envahissante, dominatrice, énervante, qui vous réduit à l'état de serf de la chair? Pour un regard, j'aurais commis un crime. Je ne savais plus, je ne pensais plus, je ne vivais plus! Elle, toujours elle!...

»Le tableau, je vous l'ai dit, eut un succès prodigieux. De ce pas, je fus sacré peintre.

»Oh! écoutez bien ceci.

»Malgré tout, il y avait encore en moi ces naïvetés d'enfant qui centuplent la joie du premier succès. Le matin, je courais au Salon, et là, seul, avant l'arrivée du public, je me plaçais devant mon oeuvre, et je la regardais, me disant:

»--Tout à l'heure, ils viendront l'admirer, et cela est de moi!

»Ou bien encore, je me glissais dans les groupes, étudiant les visages, cherchant à surprendre un mot, une louange. J'attendais un nouveau venu, il y avait autour de mon nom comme une atmosphère de bienveillance... J'étais heureux.

»Un jour, j'eus une étrange vision.

»Quand je pénétrai dans le grand salon où mon tableau occupait une des places d'honneur, j'aperçus dans la pénombre du jour un peu gris une forme arrêtée devant mon tableau...

»Quelqu'un m'avait donc devancé? Quel était cet admirateur mystérieux qui recherchait ainsi la solitude pour mieux étudier ses propres impressions?...

»Je m'avançai en étouffant le bruit de mes pas, et j'eus peine de retenir une exclamation...

»Devant la Vénus de l'art, était la Vénus vivante. Oui, c'était elle, Isabelle, c'était ma maîtresse!...

»Légèrement courbée en arrière, les prunelles agrandies, les narines dilatées, elle contemplait le tableau avec une expression d'indicible orgueil.

»Était-ce donc la joie de reconnaître une fois de plus la valeur de celui qu'elle aimait? En vérité, je le crus naïvement... et je m'approchai d'elle.

»Elle ne m'entendit pas, et je surpris ces mots qui erraient sur ses lèvres:

»--Je suis belle! belle à être reine!...

»--Que fais-tu là? m'écriai-je.

»Elle tourna vers moi ses grands yeux, clairs comme le ciel; j'y vis passer comme un éclair.

»Elle me fit peur. Il y avait dans son regard une sorte de menace, quelque chose comme de la haine.

»--Isabelle! fis-je en lui saisissant les mains.

»Elle se dégagea lentement, toujours sans prononcer un seul mot; puis tout à coup, comme si une pensée bizarre eût traversé son cerveau, elle poussa un bruyant éclat de rire et s'enfuit.

»Avant que je fusse revenu de ma stupeur, elle avait disparu. En vérité, j'étais frappé en plein coeur d'un de ces mystérieux pressentiments qui vous tenaillent et vous causent une horrible et sourde souffrance. Je courus à mon atelier. Elle n'était pas encore revenue.

»--C'est un caprice, me disais-je en essayant de me rassurer.

»Une heure, deux heures passèrent. Elle ne paraissait pas.

»Vers midi, un étranger se présenta chez moi.

»C'était un Anglais, lord S...

»--Monsieur, me dit-il avec ce léger accent qui, en ralentissant la phrase, la rend plus froide et plus mesurée, combien voulez-vous me vendre votre tableau?

»Vendre mon tableau! vendre cette oeuvre où j'avais mis tout mon coeur et toute ma vie! Ah! en vérité, à mon tour, j'éclatai de rire.

»--Je ne vends pas mon tableau, répondis-je sans même réfléchir à l'inconvenance de mon attitude.

»Lord S..., sans se départir de son flegme, plongea sa main dans la poche de son paletot et en tira un portefeuille.

»--Monsieur, reprit-il, je suis riche, très-riche. Fixez vous-même le prix de cette toile, et je l'accepte sans discussion...

»Redevenu maître de moi-même, je répondis plus calme:

»--Excusez-moi, monsieur, si je n'accueille pas avec la reconnaissance prévue par vous les offres que vous voulez bien m'adresser. L'artiste vous remercie, mais l'homme ne peut que vous répéter ce qu'il vous a dit tout à l'heure: Je ne vends pas ce tableau...

»--Et pourquoi?

»Il promena ses regards autour de lui. Pour être plus confortable que celui de mes jeunes confrères, mon atelier n'offrait cependant pas ce luxe sérieux et grave que comporte une grande fortune. Donc, il s'étonnait que je refusasse cette fortune peut-être. Je compris sa pensée:

»--Votre bienveillance, monsieur, a droit, en effet, à une explication. Si je refuse de vous vendre ce tableau, ce n'est pas, croyez-le bien, pour obtenir de vous des concessions par un moyen indigne d'un artiste qui se respecte lui-même. Un intérêt spécial, ou plutôt un sentiment profond fait un devoir pour moi de la conservation de cette toile.

»A ces paroles, je remarquai que mon interlocuteur pâlissait légèrement.

»--Deux mille guinées, dit-il.

»--Monsieur, cette insistance...

»--Quatre mille guinées...

»--Encore une fois, je refuse...

»--Alors, monsieur, dit d'une voix nette et tranchante l'étrange personnage, je vous tuerai.

»Devant cette menace insensée, je crus avoir devant moi un monomane, un fou.

»--Pardon, monsieur, dis-je en souriant, si admirable à votre sens, du moins, que soit une oeuvre d'art, elle ne peut valoir la vie d'un homme.

»Lord S... me regarda en face.

»--Monsieur, dit-il, il me faut ou ce tableau ou votre vie.

»--Mais, à votre tour, expliquez-vous, car je commence à me demander si réellement vous jouissez de toute votre raison.

»--Je ne suis pas fou, reprit lord S..., mais ma volonté est irrévocable. Il ne m'appartient pas de m'expliquer. Je n'en ai pas le droit. Encore une fois, je vous offre... dix mille guinées, qui font, si je ne me trompe, deux cent cinquante mille francs en monnaie de France. Je vous laisse jusqu'à demain pour réfléchir.... Avant midi, je viendrai prendre votre réponse.

»Et me saluant avec une exquise politesse, il alla vers la porte, qu'il ouvrit.

»--Demain... avant-midi, répéta-t-il.

»--Mais, monsieur, ma décision ne peut changer... et il est inutile...

»--Alors, je vous tuerai, fit-il..

»Et la porte se referma sur lui.

»Resté seul, je me demandais si je devais rire ou m'inquiéter de la ridicule insistance de cet amateur. Ses menaces me laissaient froid, mais il était une question qui revenait sans cesse dans mon cerveau et le martelait douloureusement.

»--Pourquoi cet homme tient-il si opiniâtrement à posséder ce tableau?

»Et Isabelle ne revenait pas. La fièvre de l'attente et de l'inquiétude m'envahissait. Puis, peut-on nier que la prescience de la douleur ne pèse sur notre organisme tout entier?

«Je ne savais rien, je ne prévoyais rien, et pourtant j'avais peur. Cette femme avait pris si complétement possession de moi-même que, sans elle, je ne me sentais plus vivre. On eût dit que mon être tout entier n'existait plus que par elle.

»J'essayai de me remettre au travail, pour chasser et cette angoisse grandissante et l'irritation que me causaient maintenant--plus que lorsque je les avais entendues--les paroles prononcées par lord S...

»A mon insu, les deux noms: Isabelle et lord S... se heurtaient dans mon cerveau, comme si entre ces deux êtres, qui cependant ne devaient même pas se connaître, eût existé quelque lien mystérieux.

»Penché vers la porte, j'écoutais, j'attendais que résonnât sur le palier le doux et charmant bruit de ce pas qui si souvent avait fait battre mon coeur.... La journée se passait. Et toujours j'étais seul.

»J'essayai de me dominer, de raisonner. En vérité, j'étais un enfant. Son absence, quoique un peu prolongée, s'expliquerait par les motifs les plus simples.

»Puis, sans savoir ce que je faisais, je pris mon chapeau et je m'élançai dehors. Où allais-je? Est-ce que je le savais? Est-ce que je me le demandais seulement? Je voulais la chercher, la trouver. Peut-être avait-elle été victime de quelque accident. Ah! cette pensée me fit tant de mal que je compris que, si elle était morte, je ne pourrais pas lui survivre...

»Fou! dix fois, cent fois fou! Ah! vous ne savez pas tout encore. J'étais allé chez tous mes amis. Après tout, Isabelle pouvait avoir contre moi quelque grief ignoré, qu'elle était venue confier à quelqu'un de mes camarades. Et lorsque j'arrivais devant la porte, je m'arrêtais avant de frapper, prenant mon coeur à deux mains pour l'empêcher d'éclater.

»--Isabelle est ici? m'écriais-je avec une sorte de certitude.

»On me regardait. Ma physionomie traduisait une angoisse que mes amis traduisaient en jalousie. Jaloux, moi! Ah! j'y songeais bien! La pensée d'une faute de mon Isabelle n'avait même pas effleuré mon esprit. Je la respectais, je la vénérais, en un mot, je l'aimais; donc, je croyais en elle.

»Quand j'eus en vain questionné tous ceux qui auraient pu l'avoir rencontrée, je revins chez moi, hâtif, désolé, et cependant cette espérance me restait, la dernière!

»Si elle était là! Si elle m'attendait!

»Rien!

»Je vous ai parlé de faiblesses, presque de crimes. Écoutez ceci. A peine étais-je revenu dans mon atelier, que l'on frappa à la porte. Je savais que ce ne pouvait être Isabelle, car elle avait la clef. Cependant, je bondis effaré, et j'ouvris. Si c'était un message? Elle avait besoin de moi.... C'était cela, n'est-ce pas?

»Point! c'était le concierge qui, m'ayant vu passer comme un fou et traverser la cour sans tourner la tête, m'avait inutilement appelé pour me remettre... une lettre... une lettre d'elle, peut-être. Je la pris et je regardai la suscription. C'était l'écriture de ma mère, le timbre de la petite ville où elle avait enseveli sa médiocrité et son dévouement... savez-vous ce que je fis?

»Je jetai la lettre loin de moi! avec un mouvement de colère! Ah! il s'agissait bien de ma mère!... Qu'est-ce que cela me faisait?...

»Et je passai la soirée à courir à travers le ville. Il pleuvait. Je ne remarquais plus que j'étais tête nue. Je crois qu'en passant sur un pont j'avais d'un mouvement de stupide fureur jeté mon chapeau dans la Seine. J'étais glacé, je frissonnais, je pleurais! et certains, passant auprès de moi et voyant mon visage convulsé, s'écartaient comme s'ils eussent rencontré un fou.

»Ce que je fis, je ne sais pas. Cependant, je me souviens d'être entré dans un cabaret et d'avoir bu coup sur coup plusieurs verres d'eau-de-vie. Si bien que la brûlure de l'alcool rendait plus âpre et plus douloureuse la sensation de fer rouge sous laquelle se tordait mon coeur.

»Enfin, accablé, brisé, claquant des dents, à demi ivre de froid, de liqueur, de désespoir, je me retrouvai dans mon atelier. Ce fut un chagrin d'enfant. Je criais, j'appelais: Isabelle! Isabelle!

»Puis vint une prostration stupide, instantanée, je tombai comme une masse sur le plancher.

»Quand je revins à moi, il faisait grand jour. Dix heures sonnaient. J'étais toujours seul.

»Tout à coup, une pensée traversa mon cerveau.

»A midi! Oui, c'était bien à midi que cet Anglais devait revenir. Il voulait mon tableau ou ma vie. Ma vie! oh! il ne prétendait pas m'assassiner. Sans doute, il allait me proposer un duel, et moi, inhabile, j'allais me trouver en face d'un adversaire dont l'épée trouverait à coup sûr le chemin de mon coeur. Et c'est avec une joie ineffable que je songeais à cela. Cet homme me tuerait! oui! c'était la fin de cette épouvantable torture! Je voulais qu'il me tuât, et bientôt, sans délai. J'avais une panoplie; j'en détachai deux épées et les examinai avec complaisance, les faisant plier sur mon pied. L'acier était bon, la pointe affilée.... Mourir! mourir!... Et comme cette douzième heure tardait à sonner! J'étais là, courbé sur mes poignets, l'oeil rivé à la pendule et disant à l'aiguille:

»--Hâte-toi donc! marche! marche!

»Au moment où j'entendis cliqueter le ressort qui prend la sonnerie, toute mon âme se suspendit à cette sonorité que j'attendais.

»Midi! Et à peine le douzième coup s'était-il éteint dans la prolongation de l'écho argentin que j'entendis la porte s'ouvrir.

»D'un élan, je me redressai... je regardai...

»Et je poussai un cri de surprise, presque d'épouvante...

»Isabelle venait d'entrer.

»Et cependant, je ne courus pas à elle. Il me sembla qu'une force plus grande que ma volonté me clouait au sol. Elle était là, debout, immobile, drapée dans un costume de satin noir qui modelait son buste et son corps tout entier, pâle et blanche dans cette gaîne sombre. Ses cheveux tordus lui faisaient comme un diadème sinistre. Son regard était fixe, dur: oui, c'était cet éclair qui, la veille, avait éclaté sous ses cils de soie et qui maintenant restait à l'état de lueur continuelle.

»D'un geste inconscient, je lui fis signe d'avancer.

»Elle vint à moi, et alors, sur ce visage charmant qui pour moi avait reflété toutes les joies de ma vie, de ma jeunesse enthousiaste, je ne vis plus que les lignes immobiles d'un masque de marbre.

»Triomphant enfin de l'espèce de stupeur qui pesait sur moi et enchaînait tout mon être, je prononçai son nom. Mais ma voix se perdit dans un sanglot.

»Ses lèvres, rouges et sensuelles, eurent un sourire railleur.

»--Martial, dit-elle, nous avons à causer... longuement. Voulez-vous m'entendre?

»Dans cette voix qui résonnait pour moi d'une mélodie presque divine, il y avait un étrange frémissement. Je ne sais ce que je répondis... sans doute quelqu'une de ces banales folies qui montent au coeur de ceux qui aiment.

»--Voici, reprit-elle. Dites-moi pourquoi vous avez refusé de vendre à lord S... votre tableau...

»--Quoi! tu sais cela?

»--Je le sais. Voulez-vous me répondre?

»J'étais si lâche que, ne devinant rien encore, je pliai devant sa volonté. Bien plus, je me disais que ce que j'allais lui dire allait la toucher, briser cette glace sous laquelle se cachait, dans je ne sais quel incroyable phénomène, mon Isabelle d'autrefois.

»--Ne l'as-tu pas compris? m'écriai-je. Cette oeuvre que de prétendus connaisseurs admirent comme un effort de l'art, n'est-ce pas ma vie? n'est-ce pas tout mon rêve, tout mon bonheur?... Quoi! j'irais livrer à des mains profanes ce lambeau de mon coeur!... j'irais pour quelques pièces d'or vendre ce qui est toi, ce qui est ta beauté, ce qui est mon amour et mon avenir! Jamais!... il est impossible que tu n'aies pas deviné cela...

»Elle releva la tête, et, plongeant son regard dans mes yeux:

»--Je veux, fit-elle en martelant chaque mot, je veux que vous acceptiez les offres de lord S...

»--Tu es folle!... Non, ce n'est pas toi qui parles!... Voyons!... quelle pensée te trouble? Est-ce parce que tu me crois pauvre?... est-ce parce que la modestie de notre existence te pèse? Avec les guinées que m'offre cet homme, je pourrais te donner une vie princière, digne de toi. C'est cela que tu veux, n'est-il pas vrai? Eh bien! écoute-moi!... De cette oeuvre, s'il le faut, je ferai une copie; mais, je le sais, ce ne sera plus toi. J'effacerai tes traits et je demanderai à l'idéal quelque type qui, moins parfait que toi-même, résume cependant les traits essentiels de la beauté humaine...

»Elle me regardait sans m'interrompre. Je continuai:

»--Puis je me mettrai au travail. Tu le vois, maintenant je suis sur le chemin de la gloire, de la fortune... Mes toiles se couvriront d'or, et cet or je te le donnerai! Dis-moi, n'est-ce pas, c'est bien là ce que tu veux?

»Elle eut un mouvement d'impatience, et alors, tandis que je tendais vers elle mes mains qui suppliaient, voici, écoutez bien, voici ce qu'elle me dit:

»--Monsieur, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé... Si je suis venue à vous, c'est parce que j'avais compris qu'il y avait en vous une force qui, centuplée par la passion, pouvait produire un chef-d'oeuvre. J'étais le modèle, et je savais que ce modèle éveillerait en votre âme d'enfant toutes les sensations exaltées qui seules donnent à l'oeuvre la vie réelle.

»Une sorte de râle s'était échappé de ma poitrine. Je me laissai tomber sur un siége, et, l'oeil plein d'effarements, je la contemplai.

»Elle continuait:

»--Donc je me suis donnée à vous qui, croyant à mon amour, avez résumé dans cette toile tout ce que la nature vous avait départi de force et de talent... je voulais cela, et je suis arrivée à mon but. Quel était ce but? je vais vous le dire. Je suis de ces femmes qui haïssent les banalités de ces passions fiévreuses dans lesquelles vous autres, naïfs, croyez trouver le bonheur!... Moi, entendez-moi, je veux être riche, je veux être grande, je veux être reine; je veux, par ma beauté, par cette perfection physique qui vous affole, conquérir toutes les puissances humaines.... Je n'ai pas de coeur... j'ignore même ce que veut dire ce mot. Quant à l'amour, je sais ce que je vaux et je ne crains jamais de l'éprouver. Pourquoi je suis ainsi? parce que ma mère est morte de douleur, après avoir été abandonnée par l'homme auquel elle avait dévoué toute sa jeunesse.... Soyez tranquille, ce jour-là, j'ai compris la vie. Ne supposez pas que je veuille ici copier ces héroïnes dramatiques qui ne rêvent que vengeance... je ne cherche pas à venger ma mère.... Sa mort a été un enseignement... j'en profite, voilà tout!

»Elle parlait sans colère, sans amertume, sans que dans cette effroyable confession dont chaque mot tombait sur mon cerveau comme une goutte de plomb brûlant, sa voix ne s'élevât ni ne faiblît.

»Et savez-vous ce que moi je faisais pendant qu'elle tordait mon coeur qui saignait--vraiment ces folies sont criminelles!--je la contemplais toujours et cette phrase se creusait plus profonde en moi:

»--Qu'elle est belle!

»--Vous êtes intelligent, continuait-elle, toujours calme, toujours impassible, vous me comprenez, n'est-ce pas?... Me sachant belle, je voulus que cette beauté fût connue, admirée. Il me répugnait de gravir un à un les échelons qui devaient m'amener aux sommets qui étaient mon but.... De vous j'ai fait un peintre... je vous ai en quelque sorte échauffé de cet amour qui vous a tué... l'étincelle a jailli, et maintenant je vous dis: Je ne vous aime pas! je ne vous appartiens pas! je suis libre de moi-même, et lord S..., qui est venu hier et qui m'attend, est mon amant!

»--Misérable!

»Je bondis vers elle, les poings levés, avec un rugissement.

»Elle avait croisé ses deux bras sur sa poitrine, la tête haute, sans forfanterie cependant; elle savait bien que je ne la frapperais pas, que je ne la tuerais pas. Et mon bras retomba inerte, et des larmes désespérées jaillirent de mes yeux. J'avais entendu cela, elle m'avait souffleté de ses aveux insolents et cyniques, et cependant je ne l'écrasais pas comme un reptile.

»Elle n'avait pas fini d'ailleurs, et tandis que je retombais fou, stupide, j'entendis encore sa voix dont le diapason ne s'était même pas modifié:

»--Vous comprenez que lord S... ne peut pas laisser entre vos mains cette toile qui prouve les liens qui vous ont uni à moi. C'est pourquoi il me faut ce portrait, et ce que vous avez refusé hier, je veux que vous l'acceptiez aujourd'hui.

»Ah! quelle épouvantable scène, et l'humanité peut-elle descendre aussi bas? Je priai, je sanglotai, je me traînai à ses pieds, je lui criai mon amour avec toutes les folies de la passion forcenée.

»Et comme toujours, hautaine et sûre d'elle-même, elle me répétait ce mot: Je veux!... je courus à mon bureau, je saisis une plume et traçai quelques lignes.

»--Si tu le veux, m'écriai-je, ce tableau, je te le donne!

»--A quel prix?»

A ce moment Martial s'arrêta encore. La honte le tenait à la gorge.

«Lorsque Isabelle sortit de chez moi, reprit-il après un silence, je lui avais vendu ce tableau qu'elle m'avait payé... du même prix qu'elle allait payer à son amant les enivrements du luxe et de la fortune.

»La porte se referma sur elle.

»Alors vint la honte! la première que j'eusse ressentie et qui est la plus horrible de toutes.... J'avais conscience de mon infamie, et, chose effrayante, je ne me repentais pas!

»Lorsque j'avais entendu le froissement de sa robe glissant sur l'escalier--alors qu'elle courait vers lord S... qui l'attendait--j'étais tombé à genoux comme pour baiser encore les traces de ses pas.... Quand je me redressai, je vis à quelques pas de moi un point blanc qui attira mon attention... une sorte d'attraction involontaire m'entraîna de ce côté... j'étendis les mains!...

»C'était la lettre de ma mère... de ma mère que j'oubliais... de ma mère qui aurait frémi de désespoir si elle avait vu le front pâle de son fils déshonoré...

»Cette lettre, je la pris entre mes doigts et je la regardai longuement; par un mouvement instinctif, je l'approchai de mes lèvres, mais je l'écartai vivement... Non, ces lèvres n'étaient pas dignes de toucher ces lignes tracées par la mère honnête...

»Je n'osais pas même briser le cachet. Il me semblait que de ses plis allait sortir une malédiction!

»--Allons! fis-je avec un frisson...

»Et la lettre se déploya sous mes yeux.

»Ah! la foudre fût tombée sur ma tête, que je n'aurais pas été frappé d'un coup plus terrible.

»Cette lettre contenait ces mots, écrits d'une main tremblante:

«Mon enfant, mon Martial, viens vite... nous sommes perdus et je meurs!»

»Je me redressai hagard. Non! je m'étais trompé; j'avais mal lu; ce n'était pas possible. Quoi! pendant que cette misérable femme... ma mère était là-bas, seule, désolée, qui souffrait, qui pleurait, qui mourait...

»Infâme que j'étais!...

»Que signifiaient ces mots: Nous sommes perdus!... Qu'importe! il n'y avait pas à hésiter, il fallait partir, partir sans perdre une minute!... Eh bien, le croiriez-vous?... le fils ingrat eut besoin de toute sa force pour ne pas attendre... attendre quoi?...

»Attendre que peut-être l'autre revînt encore! l'autre, la courtisane! celle qui m'avait cent fois répété:

»--Je ne t'aime pas! je ne t'aime pas!

»Celle qui m'avait dévoilé toute la vénalité de son coeur.

»Oui, j'attendais encore cette misérable, tandis que ma mère, qui s'était tuée pour moi, se tordait les mains et m'appelait! C'est hideux!... mais je me confesse... et j'étais ainsi oublieux du bien et rivé au mal...

»Et le combat fut long, douloureux.... Je n'en suis que plus coupable. Encore je ne savais rien...

»Il me restait quelque argent. J'avais touché, quelques jours auparavant, le trimestre de la pension de six mille francs--je ne sais comment elle avait fait, la chère martyre--que me servait ma mère...

»Je courus à la poste, et, deux heures après, les chevaux m'entraînaient sur la route de la petite ville de G...

»C'est à n'y pas croire. Avant de quitter mon atelier, j'avais, dans un petit tiroir où naguère Isabelle plaçait des objets à mon usage, déposé un billet qui contenait ces mots:

«Attends-moi, je t'aime!...»

»Cependant, lorsque, lancé sur la route, à travers la nuit, j'entendis grelotter les sonnettes tintant au cou des chevaux, lorsque je me sentis environné d'ombre, il se fit en moi un singulier revirement...

»Métamorphose subite et, hélas! passagère! j'oubliai cette passion qui me tenait à l'âme comme un bandit saisit un passant par le cou, et tous mes souvenirs affluèrent à mon cerveau, retraçant une par une les scènes du passé...

»Je revis mon père qui, d'un pas lent, baissant son front chargé d'étude, regagnait son cabinet après nous avoir donné, à ma mère et à moi, le baiser d'adieu. Il s'enfermait et je savais qu'il travaillait, toute la nuit, disputant au repos chaque heure, chaque minute...

»Mon père!... Voyez à quel point la vie fiévreuse que je menais avait oblitéré ma conscience.... Je ne me souvenais même plus des dernières lettres de ma mère...

»Depuis plus de huit ou dix mois, elle n'avait plus reçu de lettres de lui. Où était-il? elle l'ignorait. Elle supposait seulement qu'il s'était enfoncé dans les terres, sur les confins de la Chine, et que les communications manquaient.

»De ses angoisses, elle ne disait rien. Et moi, tout entier saisi par l'engrenage qui devait arracher un à un les lambeaux de mon être, je ne devinais rien!...

»Mon père ne pouvait être, lui--forte et probe nature--soupçonné d'égoïsme et d'oubli... les pays qu'il parcourait étaient pleins de périls pour les Européens, menacés par des maladies inconnues, par cette haine brutale des peuplades sauvages qui ignorent et redoutent à la fois. C'était étrange. Tandis que mon oeil à moitié fermé suivait sur la route le sillage des lanternes qui couraient et dont le reflet rougeâtre tremblotait sur les arbres, je me sentais revivre dans mes anciennes sensations du passé.

»Et alors je croyais lire en traits de feu, inscrits sur les panneaux de la chaise de poste, les mots qu'avait tracés la main de ma mère:

«Viens! nous sommes perdus! je meurs!»

»Plus vite! plus vite! Ah! que ces chevaux étaient lents! Je me penchais hors de la voiture et j'offrais au postillon des poignées d'or. Le fouet claquait. Les chevaux bondissaient, ayant l'écume au mors.... Plus vite!... plus vite!... que j'échappe à la crainte, au remords qui me tenaillent!... Le remords! oui, je me disais que chaque baiser donné par moi à l'impure, à l'infâme, avait tué ma mère.

»Oh! comme ce fut long!... Quelles rages je dus dévorer!... Alors que j'eusse voulu voler plus vite que le vent, une roue cassait... ou bien c'était le postillon qui était ivre... ou bien un cheval qui boitait. En vain je priais, je payais, c'était long, effroyablement long. Car maintenant une vision persistante obsédait mon cerveau.

»Ma mère... morte!

»Enfin le troisième jour, à l'aube, j'aperçus le bout du faubourg. C'était la ville où s'était passée mon enfance, insoucieuse et choyée!... Ah! vrai! en ce moment, j'oubliai Isabelle, cette beauté surhumaine, cette attraction affolante... je ne vis plus que le clocher pointu, couvert d'ardoises, dont la croix découpée en plein zinc se détachait comme une double ligne sur le ciel blanc...

»Et tandis que la chaise de poste roulait entre les maisons encore endormies, je ressentais une joie d'enfant à regarder ces portes que je connaissais toutes, ces fenêtres derrière lesquelles dormaient des amis...

»Puis la voiture s'arrêta. C'était là! J'étais arrivé!...

»Le conducteur faisait vibrer sa mèche neuve à travers l'air, qu'il coupait méthodiquement.... Il me semblait, en vérité, que j'arrivais en triomphateur.

»La porte s'ouvrit. Une femme, la vieille Suzanne, que nous appelions simplement Zanne, ouvrit précipitamment la porte, et le doigt sur les lèvres, me regardant d'un oeil gonflé de larmes, dit:

»--Pas tant de bruit!... Vous voulez donc la tuer!

»Mon coeur se serra si fort que je crus que j'allais tomber.

»Mais la vieille Zanne m'avait saisi dans ses bras. Elle était forte, la brave femme, forte de cette énergie que les coeurs honnêtes retrouvent pour secourir les douleurs des autres.

»J'avais à peine le pouvoir de murmurer quelques mots:

»Ma mère... en danger!... dites... dites vite!...

»--Ah! monsieur Martial, il y a vingt-quatre heures que nous vous attendons! Comme vous êtes en retard!... Au fait, c'est peut-être que les routes sont bien mauvaises!...

»Ah! comme ces âmes droites savent vous faire rougir! Leur honnêteté naïve tombe à plomb sur vos regrets et vos responsabilités! Elle ajouta:

»--J'avais si grand'peur qu'elle mourût avant de vous avoir revu!

»J'avais perdu tout un jour là-bas! à Paris!... et j'aurais pu la trouver morte!... c'était épouvantable!... d'autant que le sens moral défaillait à ce point en moi, que je ne me souvenais plus qu'elle m'avait crié: «Viens! je meurs!...»

»La Zanne ouvrit une porte et me poussa en avant.

»Je ne sais... je vis un lit blanc... je discernai une forme vague dans l'ombre que projetaient les rideaux... et je tombai à genoux en sanglotant et en disant:

»--Maman! maman!

»Une main se posa sur mon front. Oh! comme elle était légère. On eût dit les doigts d'un être immatériel.

»--Tu vois bien, Zanne, dit une voix cassée qui semblait un souffle, tu vois bien... qu'il viendrait!

»Cet «il viendrait!...» était tout un reproche. La vieille servante avait douté de moi. J'eus peur et honte à la fois, comme si je redoutais qu'elle eût à travers la distance découvert la cause de mon retard.

»J'osai lever les yeux sur ma mère.

»Ah! quel spectacle! Cette femme, énergique et vigoureuse sous sa fragilité native, n'était plus que l'ombre d'elle-même. Ses cheveux blancs se collaient en bandeaux plats sur ses tempes amaigries, et son front, bombé par le retrait des lignes du visage, était éclairé par deux yeux caves, secs, brillants...

»Il n'y avait pas à douter, c'était la mort!

»--Oh! je t'en prie, murmura-t-elle, viens près, tout près, que je t'embrasse... de tout mon coeur... comme autrefois.

»Elle me prit par les deux joues comme on fait à un enfant, et sur mon front brûlant, je sentis ses lèvres froides...

»--Que s'est-il passé? m'écriai-je. Il y a longtemps que tu es malade! Pourquoi ne m'as-tu pas appelé plus tôt?

»--Chut! fit-elle, ne parle pas si fort. Ma pauvre tête endolorie est devenue bien sensible... il ne faut pas m'en vouloir!... Mais parle tout bas... tout bas...

»Elle se tourna péniblement et adressant un signe à la vieille Zanne, qui regardait à travers ses larmes cette scène douloureuse:

»--Laisse-nous, ma mie, il faut que je cause avec lui... et tu sais... je n'ai pas de temps à perdre...

»Nous restâmes seuls. Je n'osais pas interroger. J'attendais.

»--Petit, reprit ma mère (c'était ainsi qu'elle m'appelait autrefois, avant que je l'eusse quittée), petit, ouvre le petit meuble là-bas.... Oui, c'est cela... le tiroir du haut.... Il y a une lettre, n'est-ce pas?... pliée... avec le timbre de Bordeaux.... Apporte-la... mets-la sur mon lit.... Merci!... tu es toujours gentil et complaisant comme autrefois.... Ah! mon pauvre Martial!

»Je me remis à genoux auprès de son lit.

»--Vois-tu, reprit-elle, j'ai bien de mauvaises nouvelles à t'apprendre.... Il faut avoir du courage...

»--Mon père! m'écriai-je.

»Elle posa vivement sa main sur ma bouche.

»--Oh! non, pas cela! fit-elle. Cependant, promets-moi de ne pas te désoler.... Car, sais-tu, c'est si terrible que j'en meurs.... Quand j'ai appris... ce que contient cette lettre, je suis tombée par terre... même je me suis fait bien mal... parce que ma tête a porté contre le mur.... J'ai eu le délire.... C'est bien étrange, cela!... je ne comprenais plus, je ne pensais plus.... Cependant je me souviens de ce qui se passait dans ma pauvre tête... C'étaient des mensonges!... je te voyais rire, je t'entendais chanter, et tu avais autour de toi toute sorte de monde.... Comme c'est bizarre, le délire!...

»Je baisais ses mains à pleines lèvres. Je n'avais pas l'infamie de me défendre. Pauvre, pauvre mère!

»--Mais il ne faut pas que je perde de temps, reprit-elle, parce que je suis sûre, je sais que je vais bientôt mourir.... Ne pleure pas.... Là!... voila que tu sanglotes!... Petit, je te le défends!... Écoute-moi, et promets-moi d'être bien courageux...

»--Parlez! parlez, ma mère!

»--Oui, mais je te défends de t'exalter.... Vois-tu, depuis le jour où ton père est parti, je ne vivais plus. Il ne faut pas m'en vouloir, mais je l'aimais tant! Ah! si tu savais tous les trésors de dévouement et de bonté que renfermait cette âme! Si je vaux quelque chose, c'est à lui que je le dois. N'en doute jamais. Eh bien! voilà près d'une longue année que je n'ai entendu parler de lui.... C'est atroce, cela. J'ai eu des mois entiers sans sommeil. J'étais là, seule, tendant l'oreille... car je me disais: S'il n'écrit pas, c'est qu'il revient. Hélas! le matin passait, et puis le soir, et ton père n'était pas là... Seules, tes lettres me remettaient un peu de joie au coeur. Ah! je veux te le dire, je suis fière et heureuse; car, enfin, tu es bien un peu mon oeuvre... et quand j'ai lu dans les journaux--j'en ai fait venir exprès... pour les montrer--«notre grand peintre Martial,» alors c'était une fraîcheur qui me passait à travers le coeur. C'est si bon, l'orgueil de son enfant!

»Elle s'interrompit. Sa respiration était courte. Je ne doutais plus. La mort guettait sa proie, et elle ne pouvait plus lui échapper...

»--Mais, ton père!... qu'est-il devenu? La dernière fois qu'il m'a écrit, il était à... attends donc!... je ne me rappelle pas bien le nom.... Saïgon... oui, c'est bien cela. Et il me disait que tout allait au mieux, qu'il était sûr de réussir... que nous serions riches comme des rois... et il ajoutait... tiens cela me fait rire: Le Roi du Feu t'envoie l'expression de son profond respect.... Tu te rappelles bien.... Comme il était singulier, ce Roi du Feu!

»Et elle rit aux éclats. J'eus peur. Est-ce que le délire allait de nouveau s'emparer d'elle? Mais sa volonté fut plus forte que la maladie. Elle redevint maîtresse d'elle-même.

»--Depuis ce temps, je n'ai plus entendu parler de ton père.... Je ne suis pas bien effrayée... parce qu'il m'avertissait qu'il allait partir pour une expédition lointaine... pour le pays... des Khmers! Tu sais, tu as déjà entendu ce nom.... La statue qu'il avait reçue dans la caisse... tu te rappelles... c'était, nous a-t-il dit... le roi Lépreux, le dernier souverain des Khmers.... Il ajoutait qu'il était déjà allé dans ce pays... et que, de la part des indigènes... des sauvages, sans doute... il n'y avait aucun péril à redouter.... Et cependant, je n'ai plus entendu parler de lui!...

»Je crus que c'était cette inquiétude seule qui l'avait abattue ainsi, et je m'efforçai de la rassurer. Mais elle me fit signe de me taire.

»--Je te dis tout cela, continua-t-elle, veux-tu savoir la vérité? pour retarder le moment où tu apprendras la terrible nouvelle...

»--Mais, ma mère, que peut-il nous arriver de douloureux? Pourvu que mon père vive...

»--Ceci, fit-elle d'un ton fiévreux, c'est que le banquier chez lequel nos fonds étaient déposés... tu sais bien, le banquier de Bordeaux.... M. Estremoz...

»--Eh bien?

»--Eh bien, ce misérable est parti, en emportant notre modeste fortune.... Tu es complétement ruiné!...

»Sans me laisser placer une seule parole, elle continuait:

»--Tu es ruiné, entends-tu? C'est la misère pour toi. Tu n'as plus un sou. Tu mourras de faim, de froid.... Je sais bien ce que c'est. Tu es trop jeune encore pour résister à ces privations atroces.... Nous n'avons plus rien, rien!...

»Chacun de ses mots se scandait dans une sorte de râle.

»Ainsi, c'était pour cela que se mourait ma mère! Ah! en vérité, je sentis tout mon être se soulever à cette pensée.... Certes, je glissais déjà sur la pente du mal... mais, du moins, l'amour de l'argent pour lui-même n'avait pas desséché mon coeur.... Que m'importait cette fortune! Ruiné! Eh bien! tant mieux!... est-ce que ce n'était pas me contraindre à lui rendre au centuple, à elle, les sacrifices qu'elle s'était imposés pour moi? Je lui dis tout cela! Comme je parlais éloquemment de travail, de succès, de gloire, de fortune, et cependant, tout à coup, je m'interrompis. Sur sa lèvre errait un sourire d'incrédulité profonde.

»--Tu doutes de moi, maman? m'écriai-je. Ah! c'est mal!

»--Bébé! va! fit-elle.

»Elle m'attira tout près d'elle, si près que ses lèvres touchaient mon oreille.

»--Tu crois donc, dit-elle tout bas, et ses yeux se baissaient comme si elle eût rougi de me parler ainsi, tu crois donc que je ne sais pas ce qui se passe? Je sais que tu aimes... que tu es aimé!... Oh! d'abord cela m'a fait de la peine, et puis je me suis raisonnée.... Tu es si jeune... et puis, on m'a dit que tu l'adorais. Elle s'appelle Isabelle. C'est bien cela, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai peur que, si tu es pauvre... elle ne te quitte, et que cela ne te fasse trop de peine!

»Mon Dieu! où cette femme, chaste et pure entre toutes, avait-elle appris cette indulgence! Et si vous aviez vu ce sourire un peu fin, un peu moqueur, tout affection et tout pardon!... Cette vierge-mère aimait tant son fils qu'elle mourait de douleur de ne pouvoir lui éviter une larme... et pour qui? pour qui cette émotion sainte!... cette condescendance sublime!

»Pour cette femme qui s'était vendue, qui se vendait, qui allait se vendre sans cesse et toujours!

»--Je ne la connais pas, me dit ma mère; mais je la vois à travers toi... tu l'aimes... donc elle est bonne et belle!... oh! je te connais!... tu es bon juge!

»J'aurais voulu me tuer au pied de ce lit.

»Ce qui m'étonnait profondément, c'est que ma mère fût aussi bien instruite de ce qui se passait à Paris. Voici ce qu'elle m'avoua. Lorsqu'elle avait appris, très-indirectement, que j'avais une maîtresse, elle avait éprouvé une terreur invincible. Sans doute, cette femme allait m'arracher au travail, me pousser sur le chemin mauvais de l'oisiveté, à la débauche, peut-être... et, sans faire part de son projet à personne, elle était venue à Paris et avait pris adroitement ses renseignements. Or, que lui avait-on dit? Depuis qu'Isabelle vivait auprès de moi, j'avais complétement renoncé à la vie que j'avais menée jusque-là. Plus de ces _parties_ entre camarades, d'où l'on revient la tête lourde et les yeux rougis; je travaillais sans cesse, avec ardeur. On parlait d'un chef-d'oeuvre.

»Ma mère ne voulut même pas m'embrasser. Elle craignait que je ne lui reprochasse de m'espionner. Et elle était repartie dans sa solitude, la chère âme, heureuse de ce que le danger par elle redouté ne fût qu'imaginaire!...

»Voilà ce qu'était ma mère!... Quant à la perte de sa petite fortune, c'était pour elle un coup mortel. Depuis quelque temps déjà, sa santé était chancelante, et son énergie seule la soutenait encore; mais quand elle avait vu s'écrouler d'un seul coup toutes ses espérances, tout cet édifice de sécurité sur lequel, à ses yeux, reposait mon avenir, elle avait été saisie d'une crise terrible, à laquelle elle devait succomber.

»Ah! combien douce et charmante elle resta jusque dans les affres de l'agonie!... elle se préoccupait surtout de ce que j'allais devenir.

»Sur les quelques centaines de francs qu'elle s'était réservées pour son entretien, elle avait encore économisé, et ce fut avec un sourire de joie indicible qu'elle tira de son chevet la bourse où brillaient ces dernières pièces d'or, dont chacune représentait une privation pénible.

»--Prends, me dit-elle. C'est le sang de ta pauvre maman; cet argent-là te portera bonheur.... Maintenant ce n'est pas tout, il me reste des bijoux... les voici, dans cette petite cassette... je les ai reçus de ton père... et si tu veux me faire bien plaisir, tu me jureras... non, tu me promettras... pas de serment, ta parole me suffit... de ne t'en défaire qu'en cas d'absolue nécessité... Il est bien entendu que je ne laisse pas de dettes, pas même le loyer de notre petite maison.... Comme je savais que j'allais mourir, je me suis entendue d'avance avec le propriétaire, et tu peux la quitter sans avoir rien à payer... tu comprends, nous avons fait une cote mal taillée! et il a résilié le bail.

»Est-il rien de plus admirable que cette sollicitude maternelle, prévoyante jusqu'à la mort!

»Quand elle comprit que la minute suprême arrivait, elle m'attira près d'elle, et me serrant contre sa poitrine amaigrie où grinçait un râle souffreteux:

»--Tu sais, me dit-elle, quand tu reverras ton père, tu lui donneras mon dernier baiser...

»Et ses lèvres se posèrent sur mon front... et j'entendis un long soupir!

»La pauvre femme se laissa tomber sur son oreiller, ferma les yeux et mourut...

»Voilà les enseignements que j'avais reçus! voilà la sublime éducatrice que mon père m'avait donnée!

»Et voici ce que j'ait fait...

»Six mois après, il semblait que tout cela ne fût qu'un mauvais rêve, à jamais effacé. J'étais redevenu l'amant d'Isabelle; mais cette fois, amant honteux, hypocrite, me glissant au milieu des sourires des laquais, par un escalier dérobé, attendant, anxieux, qu'elle fût seule...

»Cette passion malsaine s'était de nouveau emparée de moi avec l'intensité de la fièvre.

»Travailler! il était bien question de cela. Parfois, je barbouillais à la hâte quelques toiles, que j'allais vendre pour ne pas mourir de faim, et le plus souvent j'employais cet argent en bouquets, que j'accourais offrir au Ténia.

»Car déjà on la nommait ainsi.

»L'Anglais qui m'avait pris ma maîtresse avait promptement compris quelle nature hideuse se cachait sous cette enveloppe admirable! Et, désespéré, il s'était tiré un coup de pistolet dans la tête.

»Je crois qu'il a survécu à sa blessure.

»Dire comment j'ai vécu, je ne le sais pas. Je n'avais plus d'autre objectif que cette femme. Dix fois, elle m'a chassé, et alors mes amis me prenant en pitié, m'entraînaient dans le monde, espérant que cette diversion me sauverait de moi-même. Rien! c'était comme la tache de sang de lady Macbeth, que toute l'eau de la mer ne parviendrait pas à effacer.

»Je passais les nuits devant son hôtel, épiant aux fenêtres de sa chambre un rayon de lumière, une ombre.

»Je n'avais pas de pain, j'étais devenu une sorte de mendiant famélique qui errait dans la vie, comme ces Italiens qui jadis portaient en leurs veines le poison des Borgia, poison cent fois moins terrible que celui qui tuait en moi la conscience et l'honneur.

»Le plus horrible en ceci, c'est que cette femme jouait avec mon âme avec un épouvantable cynisme!

»Quand des mois s'étaient passés, quand je commençais à désespérer et que peut-être une lueur de raison allait jaillir en moi, on eût dit qu'elle devinait ce prochain réveil; alors elle m'appelait.

»Tantôt, quand, stupide et rougissant de moi-même, je me trouvais sur le passage de sa voiture, elle s'arrêtait brusquement et m'appelait; j'accourais, courbé comme un valet, et alors, avec un éclat de rire, elle repartait au galop de ses chevaux.

»Et j'étais presque heureux qu'elle m'eût reconnu, fût-ce même pour m'insulter.

»Ou bien, dans la mansarde où j'avais dû me blottir, comme un fou dans un cabanon, je recevais un billet qui contenait ce seul mot:

«Viens!»

»Et j'obéissais à cet appel... elle me recevait et me disait:

»--Tu ne t'es pas encore tué!... décidément, tu es si lâche que je t'aime!

»Et avec quel art infernal elle se plaisait à m'abreuver d'humiliations! Comme elle arrachait un à un de ma conscience chaque sentiment encore résistant!

»Ces bijoux, que ma mère m'avait confiés et que ma parole aurait dû me rendre sacrés, je les donnai à cette femme, qui, sous mes yeux, s'en para pour aller au théâtre avec son amant.

»Et encore me dit-elle:

»--Sont-ils assez vieillots! mais tant pis, ils me plaisent ainsi.

»Le dégoût me monte aux lèvres quand je plonge par la pensée dans cette fange, où je ne me débattais même plus.

»Quand, pour la dernière fois, elle me mit à la porte comme un laquais, j'attendis longtemps, espérant encore un de ces caprices odieux qui me rapprochaient d'elle. Cette fois, ce fut trop long. Et peu à peu je me sentis envahi par un tel mépris de moi-même et de cette misérable, que je me condamnai.

»Vous savez le reste.

»Tombant de degré en degré, roulant sur cette pente où les désespérés vont vite, j'avais tout négligé, tout oublié... et mes ardeurs de travail et mes espérances de succès.

»J'avais d'abord demandé à l'ivresse l'oubli fiévreux, j'avais bu de l'absinthe; mais loin de me calmer, l'alcool ne faisait qu'exaspérer ma douleur.

»Parfois, j'avais tenté de ressaisir mes pinceaux; les êtres qu'évoquait mon imagination n'étaient que des spectres.

»Et la misère venait! Larve hideuse, elle m'enserrait de ses deux bras qui étouffent et navrent! Dans cette mansarde dont les murs délabrés criaient, par toutes leurs lézardes, les tortures de la pauvreté, je me sentais glacé. En vain, je faisais appel à mon courage, à toutes les exhortations du passé. Il m'était impossible de me dominer. En dépit de moi, cette femme me tenait comme ces stryges des légendes qui embrassent et emportent les enfants!

»A mon coeur montaient le dédain, le mépris de mon être. A quoi étais-je bon? A quoi étais-je utile? De mon père je ne savais rien. Ma mère, je l'avais tuée, car c'était pour moi et à cause de moi qu'elle était morte!

»Alors, inutile aux autres et à moi-même, je n'avais plus qu'à disparaître.

»Ce qui me décida fut ceci. Une dernière fois je m'interrogeai, la question était ainsi formulée:

»--Si le Ténia t'appelait, irais-tu?

»Voyez, je disais déjà le Ténia, c'est-à-dire que j'acceptais la renom monstrueux qui s'attachait à cette femme.

»Le Ténia! c'est-à-dire cette mucosité sinistre et rampante qui s'agglutine aux entrailles, les ronge, les serre, les anéantit, qui de l'homme fort fait un squelette, qui tue la force, détruit l'énergie...

»Le Ténia! épouvantable étrangeté devant laquelle hésite encore la science:

»--Si elle t'appelait, irais-tu?

»Et je répondais:

»--Oui!

»Alors il fallait en finir avec moi-même.

»Je me décidai.

»Je me condamnai à mort.

»Oh! la terrible journée qui précéda l'acte suprême! Comme, dans la vitalité de ma jeunesse, j'essayai encore de me défendre! comme je voulais me rattacher à la vie! comme je plaidai ma cause! comme je fus indulgent pour mes turpitudes!

»Plaidoiries, plaintes, regrets, tout se heurta contre ma propre ignominie.

»Et ce jugement que j'avais porté contre moi-même, je me dis qu'il fallait l'exécuter.

»Pourtant, je m'en souviens maintenant, à l'heure dernière, une vision éblouissante passa devant mes yeux.

»Oui! où donc était-ce? Une jeune fille, pure, chaste, adorable! Ce fut un éclair, il me sembla que si je l'avais rencontrée plus tôt, je serais devenu un homme!

»Bah! c'était quelque nouveau mirage décevant mon âme affolée!

»Vous savez le reste!

»Et maintenant, messieurs, vous qui m'avez sauvé, vous qui avez droit à scruter les replis les plus profonds de mon âme...

»Jugez-moi...

»Seulement, écoutez bien.... J'ai été assez franc, j'ai fait assez bon marché de mon orgueil, de mon amour-propre, pour que vous acceptiez ma parole!

»Depuis l'heure où j'ai voulu abandonner la vie, il s'est accompli en moi une transformation telle que, m'interrogeant, il me semble être revenu de deux années en arrière. Non, tout ce que j'ai dit n'existe plus! Le Martial d'autrefois est mort!... et un autre s'est éveillé, en qui parlent toutes les voix de l'honneur et de la probité.

»Si je vous ai bien compris, vous vous êtes dévoués à une oeuvre grande et généreuse; vous vous êtes constitués, au milieu de cette société égoïste et haineuse, les chevaliers du droit et du devoir.

»Eh bien! je vous le demande: ouvrez-moi vos rangs, et, soldat fidèle, je combattrai à vos côtés.

»Dans cette armée du bien, dont vous m'avez révélé l'existence, je prendrai--si vous le voulez--le poste le plus humble ou le plus dangereux.... Toutes mes énergies d'homme se sont réveillées à votre appel. Je ne vous demande pas de croire aujourd'hui en moi... mettez-moi à l'épreuve... ma vie vous appartient... J'attends votre arrêt.»

Martial se laissa retomber sur son siége, épuisé par les angoisses de cette confession, où s'étaient déroulés ses plus amers souvenirs. Peu à peu, les personnages qui composaient le Club des Morts s'étaient laissé eux-mêmes entraîner par ce récit, où la faiblesse humaine parlait si haut. Et quand Martial eut fini, pas un mot ne s'échappa de toutes les poitrines oppressées. Tous s'absorbaient dans leur pensée, et peut-être se souvenaient d'avoir subi, eux aussi, le joug de funestes passions. Enfin, Armand de Bernaye se leva.

--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le récit de Martial, vous avez entendu encore la requête qu'il vous adresse. Vous savez ce qu'il nous reste à faire. Que chacun de nous descende au plus profond de sa conscience, et se demande si l'homme qui fait appel à nous est digne de se dévouer à l'oeuvre que nous avons entreprise... Souvenez-vous que notre premier devoir, c'est la franchise absolue envers nous-mêmes. Donc, pas de fausse fierté, pas de compromis!... Oui, ou non, Martial a-t-il le droit de faire partie du Club des Morts? Oui ou non, avons-nous, à notre tour, le droit, en nous confiant à lui, de lui livrer les secrets de notre association? Notre réponse, vous le savez, doit être ainsi formulée: _Oui_, _non_, ou bien, pour troisième terme: _Épreuve_.

Armand se tourna vers Martial.

--Si nous décidons qu'il y aura épreuve, ceci signifiera que nous avons besoin de nouveaux gages avant de vous admettre à titre définitif dans nos rangs. En ce cas, vous ne connaîtrez ni nos noms ni nos visages. Nous vous imposerons une tâche, et c'est seulement lorsqu'elle sera remplie que vous deviendrez notre compagnon et notre frère.

--Quelle que soit votre décision, dit Martial, je l'accepte. Je comprends moi-même que la faiblesse d'âme dont j'ai fait preuve vous peut mettre en défiance contre moi. Et cependant, si vous pouviez lire au fond de ma conscience, vous vous souviendriez que du creuset de la douleur et du remords, la volonté sort plus vigoureuse et plus résistante....

Armand l'interrompit d'un geste.

--Nous vous avons entendu: il nous reste à vous juger. Sachez encore que toute décision réclame l'unanimité des voix, en ce qui concerne l'affirmation ou la négation. Pour l'épreuve, une seule voix suffit pour l'imposer.

Il se fit un grand silence.

--Martial, reprit bientôt M. de Bernaye, chacun de nous, après avoir consulté sa conscience, va faire connaître sa décision devant vous.

Martial inclina la tête. Il était pâle d'angoisse.

Sir Lionel Storigan se leva le premier et dit:

--Oui.

--Oui, dirent à leur tour chacun des frères Droite et Gauche.

--Oui, répéta Armand.

Seule, la marquise restait. Quand elle se dressa, Martial ne put réprimer un mouvement de surprise. Dans l'ombre qui obscurcissait la salle tendue de noir, il n'avait pas remarqué que l'un de ses juges fût une femme.

De sa voix douce et grave, elle laissa tomber ce mot:

--Épreuve!

Martial tressaillit. Il lui semblait que ce mot équivalait à une condamnation sans appel. Il eut froid au coeur; il croyait qu'une main inconnue le rejetait dans l'abîme où il s'était si longtemps débattu.

--Ah! qui que vous soyez, s'écria-t-il, révoquez cet arrêt. Croyez en moi! il me tarde de commencer l'oeuvre de réhabilitation.

--Et ce sera quand vous le voudrez vous-même, reprit la marquise. Si le mot qui vous admet dans nos rangs n'est pas tombé aussitôt de mes lèvres, c'est qu'avant de lier pour toujours votre existence à nos destinées, il vous reste une tâche à remplir.

--Parlez! parlez! et quelle qu'elle soit, je saurai vous prouver que je suis digne de vous.

--Martial! votre seul crime, c'est d'avoir oublié votre mère. Voilà ce que mon coeur vous reproche. De vos folies nous ne nous souvenons même plus. Mais ce fut un crime, Martial, je le répète, que d'effacer de votre coeur, fût-ce pendant une heure, le souvenir de celle qui avait poussé l'esprit de dévouement et de sacrifice à ses dernières limites.

Les larmes montaient aux yeux de Martial.

--Vous avez donc oublié, Martial, continua la marquise, qui songeait, elle, à ce cher petit être que Biscarre avait arraché de ses bras, vous oubliez donc que l'enfant qui part emporte avec lui un lambeau du coeur de sa mère, et qu'elle meurt loin de lui? Avant de vous lancer de nouveau dans la mêlée humaine, avant de faire abandon de votre volonté, avant enfin d'être le digne soldat du bien, voici l'épreuve que je vous impose...

--J'écoute! fit Martial oppressé.

--Vous partirez aujourd'hui même, tout à l'heure. Vous irez dans cette ville où votre mère vous a béni pour la dernière fois.... Là, vous vous arrêterez; vous marcherez vers l'humble cimetière où dort la pauvre femme, et sur la tombe qui la recouvre, vous vous agenouillerez, et vous lui direz: «Mère! ton fils ingrat et coupable te supplie de lui pardonner... et te demande si, dans la sincérité de sa conscience, il est assez fort pour se mêler à la lutte humaine.» Alors, dans votre coeur, une voix s'élèvera. Ce sera celle de la généreuse créature qui vous a tout donné jusqu'à la dernière goutte de son sang... et cette réponse dictera la mienne.... Si, courbé sur cette pierre glacée, vous vous sentez béni par celle qui n'est plus, alors revenez vers nous... et cette fois, je le jure, nous ne verrons plus en vous qu'un ami, un frère et un soldat du droit!

--Ah! merci mille fois d'avoir conçu cette pensée! s'écria Martial. Oui, vous avez raison, je dois retremper mon âme à cette source de toute bonté et de tout amour!...

--Allez donc, dit Armand. Vous sortirez d'ici sans connaître le lieu où vous avez été conduit. Dans une heure, une chaise de poste stationnera sur la place du Carrousel, devant l'hôtel de Nantes. Ne prononcez pas une parole. Le conducteur vous reconnaîtra sans que vous lui parliez. Dans les poches de la voiture, vous trouverez l'argent nécessaire à votre voyage....

A ces mots, Martial ne put réprimer un geste de protestation involontaire.

--Voyez, reprit Armand, voici que déjà le vain orgueil reprend sur vous son empire. Vous êtes libre encore de refuser, si vous vous trouvez humilié de recevoir de ceux qui comptent vous recueillir comme un frère les ressources qui vous manquent.

--Non! pardonnez-moi! fit Martial.

--Qui est avec nous, continua M. de Bernaye, ne possède plus rien en propre. Tout à tous, ceci est notre devise.

--J'obéirai.

--Trois jours vous suffisent pour accomplir ce pieux pèlerinage... dans trois jours donc, vous vous retrouverez à Paris. Vous retournerez dans votre chambre, et là vous trouverez un billet qui vous indiquera ce qu'il vous reste à faire. Si la voix de votre mère a troublé votre coeur et n'a pas éveillé en vous un de ces échos qui sont une révélation, alors déchirez ce billet, et que tout ce qui s'est passé aujourd'hui soit à jamais oublié... sinon, venez à nous, et dès lors vous serez associé à notre oeuvre.

Martial étendit la main:

--Sur le souvenir de ma mère, par mon père qui peut-être réclame vengeance, je vous jure d'être à mon poste dans trois jours.

--Allez, Martial, nous vous attendons....

Le jeune homme sortit de la salle, et se retrouva dans la chambre où il avait passé la nuit. Là, un léger repas était préparé. Sur les instances de Lamalou, Martial consentit à réparer ses forces. Bientôt ses yeux se fermèrent, son cerveau se troubla... il s'endormit. Et quand il revint à lui, il se trouvait devant l'hôtel de Nantes, se demandant si tout ce qui s'était passé n'était pas un rêve. Mais la chaise de poste était là. Dès qu'il parut, le postillon s'approcha de lui et du geste lui désigna la voiture, dont la portière se referma sur lui.... Et les chevaux, brûlant le pavé, s'élancèrent vers la barrière.