‹ Les loups de Paris I. Le club des mortsChapitre 18 sur 25 · X

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A L'OURS VERT

--Eh ben! de quoi donc, mon petit!... est-ce que par hasard on a des _émoss_?

Deux renseignements: A l'époque où se passent les faits que nous racontons, l'abréviation des mots était dans toute sa floraison argotique. On disait les _Funamb_ pour les Funambules, le petit _Laz_, pour Lazari; on amputait les mots, trouvant plus court de nommer le café du _caf_, et le bouillon un _ordin_, du mot ordinaire.

Les termes métaphysiques n'avaient pas échappé à la contagion: «En v'la une vraie _rigol_,» pour rigolade, «est-il _bass_!» pour est-il _bassinant_ (ennuyeux)! _émoss_, pour émotion.

Second détail:

Voici où et dans quelles circonstances les paroles que nous venons de citer étaient prononcées. Auprès des halles, derrière les ignobles échoppes de bois qui entouraient alors la fontaine des Innocents, un grand nombre de cabarets restaient ouverts toute la nuit. C'était à la place Sainte-Opportune, dont l'arcade rappelait et rappelle encore aux amants du passé les plus beaux jours de la Truanderie, que les maisons branlantes et penchées abritaient ces bouges, réservés en apparence aux maraîchers et aux travailleurs du carreau, mais en réalité envahis par tout ce que Paris comptait de vagabonds et de gens sans aveu. Donc, au pied d'une de ces bâtisses, menacées par le marteau des démolisseurs et toutes prêtes à tomber d'elles-mêmes si on ne se hâtait de les jeter à bas, une boutique à carreaux sales, formés de vitres verdâtres, barbouillées de craie, portait cette enseigne:

_A l'Ours vert_.

Au-dessus de la porte d'entrée, une plaque de tôle, fichée par quatre clous, représentait je ne sais quelle forme hétéroclite d'animal que le propriétaire de l'établissement affirmait être un ours, et qui, par un caprice singulier du peintre, était d'un vert que nous pourrions qualifier d'ardent. L'ours était dressé sur ses jambes de derrière et, le museau levé, paraissait se livrer à quelque sarabande qu'un ours qui se respecte n'eût jamais esquissée.

Voilà pour l'extérieur. Entrons. C'est un long boyau, divisé en deux rangs de tables qui jadis eurent sans doute la blancheur immaculée de sapin neuf, mais qui aujourd'hui sont rehaussées d'une couche de graisse noirâtre, polie par les coudes des buveurs, et qui leur donnerait, si peu de bonne volonté qu'on y voulût bien mettre, l'apparence d'une toile vernie. Justement à côté de la porte d'entrée, un comptoir recouvert d'une plaque de zinc, encombré de bouteilles, de brocs, avec son évier percé d'un trou dans lequel roulent incessamment les rinçures de verres vidés. Derrière le comptoir, une grosse femme, aux allures masculines, aux lèvres moustachues, à l'oeil rougi. Nous disons à l'oeil rougi au singulier, par cette raison que cet oeil est unique, l'autre disparaissant sous la paupière fermée. Que si nous nous obstinions à vouloir approfondir ce mystère, nous apprendrions que la maîtresse de l'_Ours vert_, connue sous le surnom de la Brûleuse, a jadis soutenu quelques vives discussions en cours d'assises pour incendie, et qu'après une condamnation sévère, elle a assez peu respecté les arrêts de la justice pour que, dans une lutte formidable contre les gendarmes, elle ait perdu un de ses yeux. Excellente nature d'ailleurs, comme on le verra tout à l'heure. Quant au patron, puissent nos lecteurs retrouver avec satisfaction une de nos anciennes connaissances! Taille et corpulence énormes, traits boursouflés, nez épaté, bouche lippue, oreilles gigantesques, tels étaient les traits du personnage qui, jadis, attendait dans les gorges d'Ollioules le forçat Biscarre; tel était aujourd'hui Diouloufait, que les habitués de l'_Ours vert_ avaient baptisé d'un surnom significatif. On l'appelait la Baleine. C'était toujours le colosse aux formes massives; seulement, vingt années passant sur ce masque de chair y avaient creusé des rides profondes, et les cheveux embroussaillés étaient presque gris. En ce moment, la Baleine venait de s'asseoir au fond de la salle presque vide, auprès d'un homme qui, la tête dans ses deux mains, semblait ne pas remarquer sa présence.

--Voyons, mon petit _gosse_, reprit la Baleine, faut pas se faire du tintouin comme ça. V'là-t-il pas! pour une méchante histoire de quatre sous!...

L'autre ne répondait pas. La Baleine se releva, alla au comptoir, et s'adressant à la Brûleuse:

--La vieille! passe-moi la bouteille de poivreau....

On appelait ainsi, dans ce monde dont nous ne présentons pas les manières et le langage comme un modèle à suivre dans les familles, un épouvantable mélange d'eau-de-vie et de kirsch qui emportait--comme disait Diouloufait--la... bouche à quinze pas.

--Pourquoi faire? fit la Brûleuse.

--Est-ce que ça te regarde?

--Un peu, qu'ça me regarde. Tu le tueras, ce p'tit-là!...

--Ça, ça n'est pas ton affaire.

--Mais si vous voulez tant que ça vous en débarrasser, vous feriez bien de le _suriner_ une bonne fois....

La Baleine cligna de l'oeil et tapa amicalement sur l'épaule de la grosse femme:

--Toi, t'as du bon! t'es pas pour les moyens violents! mais, vois-tu, ma p'tite, y a temps pour tout.

--N'empêche que je trouve pas bien de lui détruire l'estomac comme ça. Vois-tu, Dioulou, tu m'as donné une _gastrique_, que quelquefois j'en crie.

--Oui, mais toi! tu es une faible créature.

La Brûleuse rit, ce qui lui donna l'occasion de montrer le plus horrible chevauchement de dents jaunâtres ou noires _s'esbattant_ entre ses mâchoires.

--Écoute, reprit-elle, ça n'est pas tout ça. Mon petit Diou, il faut que tu me dises pourquoi vous démolissez ce moucheron-là, à petites doses, au lieu d'en finir, là, comme des gas, d'une seule fois!

Dioulou regarda autour de lui avec inquiétude:

--Tais-toi! et coupe-toi la langue plutôt que de _sottiser_ comme ça; tu sais bien que je suis pas le maître.

--Ah! oui, y a l'autre! En v'là un qui me fait peur, moi qui suis pas poltronne, et qui mangerais un gendarme comme on avale un hareng saur... mais celui-là! brrr! rien que d'y penser, ça me fait froid dans le dos.

--Alors t'occupe pas du petiot!

--C'est l'autre qui veut?...

--Oui, c'est l'autre qui donne les ordres... y a pas à barguigner.... Donc, t'en mêle pas... tu me ferais avoir du désagrément, et donne-moi le poivreau...

--Le v'là! mais attends!

La bonne personne fit sauter le bouchon avec une chiquenaude, et, prenant un verre, le remplit jusqu'aux bords:

--Maintenant, prends...

--Oh! la Brûleuse!... tu vas te faire mal!...

--Allons donc!... Ça m'a brûlé le _sophage_, et maintenant, y a plus que ça qui me soulage.

Et, d'un coup de coude magistral, elle leva le verre, dont le contenu glissa dans sa gorge. Elle poussa un han! de satisfaction, fit claquer sa langue et remit la bouteille à Dioulou, qui, chargé en outre de deux verres, se dirigea de nouveau vers la table, où celui que la Brûleuse appelait le _moucheron_ était resté dans la même attitude. Dioulou posa bruyamment sur le bois la bouteille et les verres, puis il frappa sur l'épaule de son compagnon, une première fois sans succès, mais au second choc, l'homme leva la tête. C'était un singulier personnage, en ce sens que l'on s'étonnait malgré soi de le rencontrer en pareil lieu et en semblable société. Il devait avoir vingt ans à peine: ses traits, abstraction faite de la fatigue dont ils portaient les traces évidentes, étaient d'une délicatesse charmante. Des yeux noirs, bien fendus et couverts de longs cils, éclairaient un front blanc et bien modelé; les cheveux noirs, légèrement bouclés, se groupaient symétriquement sur les tempes, dont la peau fine laissait apercevoir les veines bleues. Le nez, aquilin, avait les ailes fines et transparentes. La bouche, ombragée par une moustache noire et encore peu fournie, avait une fraîcheur, une jeunesse qui contrastaient avec le teint trop pâle, sur lequel apparaissaient aux joues des teintes marbrées.

--Eh bien!... Jacquot, fit Dioulou, est-ce que nous refuserons de trinquer un brin avec papa?...

Celui qu'il venait d'appeler Jacquot le regarda longuement, comme s'il eût éprouvé quelque difficulté à le reconnaître.

--Ah! c'est Diou! fit-il avec un soupir.

--Comme tu dis ça, petiot!... On dirait que ça te chagrine de voir ta vieille Baleine?...

--Je ne dis pas cela! mais... je dormais!... et si vous saviez, quels rêves!... oh! quels beaux rêves je faisais!...

--Bah! les rêves, c'est des bêtises!... faut mieux boire.

Et Dioulou emplit deux verres. Il poussa l'un d'eux vers Jacquot. Celui-ci l'écarta doucement.

--Boire! fit-il avec un accent empreint d'une tristesse navrante; pas tout de suite!... Je ne voudrais pas oublier...

--Oublier quoi?

--Mon rêve!

--Ah çà! il est donc bien rigolo.... Sacredié! moi, quand je rêve, c'est toujours qu'on me mène là-bas, à la barrière Saint-Jacques... et puis, on fourre ma tête dans l'histoire... tu sais... la lucarne d'où on éternue dans le son.... Y a le canif qu'est grand, grand... comme je ne sais pas quoi... et il descend... et il remonte... C'est pas drôle du tout.... C'est pour ça que j'aime pas les rêves....

Jacquot ne paraissait pas l'entendre: la tête levée, il semblait, de son regard vague, suivre dans quelque mirage lointain une vision à peine effacée...

--Voyons! reprit la Baleine, aie donc pas l'air d'un abruti comme ça.... Qu'est-ce que t'as vu?...

Jacquot tressaillit.

--Vous ne comprendriez pas!...

--Tiens! t'es encore poli toi! Alors, dis tout de suite que je suis trop bête.... Voyez-vous, ce monsieur? Esquintez-vous donc le tempérament à vouloir le consoler...

--Pardonnez-moi, fit vivement le jeune homme, je ne voudrais pas vous blesser. Et tenez, je vais vous le prouver en vous disant mon rêve. Seulement, promettez-moi....

Il s'arrêta.

--Quoi donc? demanda Dioulou.

--De ne pas vous moquer de moi.

--Oh! y a pas de risque! Déboule-moi ton affaire...

--En somme, cela va pourtant vous paraître bien ridicule. Mais que voulez-vous, il m'arrive parfois de faire ce même rêve, alors que je veille.... Il me semble que je suis petit, oh! tout petit! Je suis couché dans un berceau, enveloppé de rideaux blancs sous lesquels je suis blotti comme dans un nid d'oiseau. J'ouvre les yeux, alors les rideaux s'écartent, et....

Encore une fois, Jacquot se tut. Était-ce donc qu'il craignait de profaner cette illusion en la décrivant dans un lieu semblable?

--Eh bien? fit Dioulou, qui paraissait assez mal à l'aise. Quand on a commencé, faut finir....

En même temps, tandis que le jeune homme s'absorbait dans ses propres pensées, il lui glissa entre les doigts le verre plein de cette liqueur redoutée de la Brûleuse. Machinalement, et comme par un mouvement instinctif, Jacquot porta le verre à ses lèvres et but d'un trait.

--Bravo! quel gaillard! fit la Baleine. Là, vrai! t'es pas une petite fille, toi!...

Une légère rougeur monta aux joues du jeune homme.

--Je vais te dire tout, continua-t-il, comme si l'infernale liqueur eût déjà exercé son influence redoutable sur son cerveau.

Ses yeux brillèrent.

--Alors, entre les dentelles blanches apparaît une femme!... Oh! comme elle est belle!... et que son sourire est doux!... Elle se penche vers moi, je sens sur mon front le souffle divin qui s'échappe de ses lèvres... dans ses yeux, on dirait qu'il y a des larmes.... J'étends les bras vers elle... et je balbutie un mot.... Mère!... alors je sens qu'elle m'embrasse!... Un frisson passe à travers tout mon être!... puis tout s'efface, tout disparaît... et je m'éveille!...

Il y eut un moment de silence. Certes, la Baleine n'était pas précisément ce qu'on appelait encore à cette époque un homme sensible, et rien n'indiquait que le viscère dont les battements titillaient sa septième côte eût droit au nom de coeur. Et pourtant il ne disait rien. Il avait baissé le nez dans son verre vide et aspirait de ses larges narines l'odeur âcre du poivreau. Tout à coup Jacquot reprit:

--C'est bien vrai, cela, que vous n'avez jamais connu ma mère?

Dioulou tressaillit. L'attaque était directe; heureusement il était prêt à la riposte.

--Tu sais bien! fit-il d'un ton brusque, je l'ai connue.... sans la connaître.... C'était la soeur de.... l'autre...

--Oui, c'est vrai. On me l'a dit cent fois... et aussi vous avez ajouté que c'était une... méchante femme...

--Oh! méchante... si l'on veut... seulement elle avait eu des histoires avec la justice... pour des bagatelles... elle avait ses idées, c'te femme... elle disait que ce qui était aux autres était à elle...

--Assez! s'écria Jacquot. Il me répugne d'entendre accuser celle qui fut ma mère...

--Bah! elle est morte... et il y a longtemps...

--Mais, mon père?...

--Celui-là, mon p'tit... n'y avait que la mère qu'aurait pu nous renseigner là-dessus... et je crois qu'elle n'en savait pas plus que nous....

Il eut un gros rire.

--A boire! fit Jacquot en pressant sur son front baigné de sueur sa main qui tremblait...

--Hé! va donc, p'tit! fit Dioulou en lui versant à pleins bords l'atroce liqueur. Faut pas se chagriner! La vie, c'est la vie! A chacun son lot! Et encore, t'es pas le plus malheureux... on aurait pu te jeter à la rivière comme un petit chat.... Pas de ça, au contraire, t'as trouvé un brave homme qui t'a recueilli, qui t'a élevé... un bon zig, enfin... ton oncle... qui a été pour toi un vrai père...

--Oui! oui! murmura le jeune homme, dont la tête s'alourdissait et qui avait peine à parler. C'est vrai que mon oncle a été bon pour moi...

--D'abord, il t'a fait éduquer.... Bigre! t'as pas à te plaindre... tu sais lire, écrire, compter, sans parler d'un tas de choses que tu t'es fourrées dans la tête, et quand tu le voudras, tu seras un monsieur!

Jacquot, à demi ivre, laissa échapper un éclat de rire:

--Oui, un monsieur... un mirliflore! Seulement, pour la minute, je meurs de faim!

--Ah! c'est vrai! cette nuit, quand tu es arrivé, j'ai bien vu que tu avais un cheveu! Qu'est-ce qui s'est donc passé?

Jacquot but encore, et, à mesure que son verre se vidait, une effrayante transformation se faisait en lui. Sa pâleur devenait livide; les teintes rouges de ses pommettes s'accentuaient et une sorte de tremblement agitait ses lèvres.

--Ce qu'il y a eu, ma pauvre Baleine, reprit-il d'une voix qui se faisait rauque et saccadée. Est-ce que je sais au juste, moi?... Toujours des histoires!... On dirait qu'on m'a jeté un sort! Je ne demandais qu'à travailler... mais voilà le cinquième atelier d'où l'on me met à la porte...

--Bah! qu'est-ce que ça fait?... et pourquoi donc t'a-t-on renvoyé?

--Je vais te dire.... Probablement que ma figure ne plaît pas aux camarades.... Je ne suis pas plutôt arrivé dans un atelier qu'il y a toujours quelqu'un qui me cherche querelle.... On m'accuse toujours d'un tas de choses... tantôt c'est un outil qui disparaît, et on dit que c'est moi qui l'ai pris... ou bien mon travail est abîmé pendant la nuit... et le patron se fâche... alors je me révolte! On crie, je crie plus fort!... Dame! je ne suis pas plus patient qu'un autre, et surtout quand on sait qu'on n'a pas tort...

--Tu n'as pas de chance!

--Tiens, hier, encore la même chose... j'avais à graver une planche, une planche très-jolie, très-délicate, et on était pressé. Je me mets au travail; j'avais trouvé les indications écrites au crayon. Tu ne sais pas ce que c'est que la gravure, mais on doit faire des traits dans ce sens-ci, dans ce sens-là, pour indiquer les ombres, les draperies....

De son pouce, Jacquot indiquait sur la table le sens de ses paroles.

--Je me dépêche et j'enlève l'ouvrage; je le porte au contre-maître, croyant avoir un éloge. Bon! voilà qu'il me rit au nez et qu'il me demande si je me moque de lui. Je ne comprends pas, j'insiste. Il me dit que j'ai travaillé au rebours des instructions données. Cette fois-là, je me croyais bien sûr de moi; je lui dis que j'ai exactement suivi les indications du bulletin. Il se fâche; je lui dis que je vais le lui prouver. Je retourne à ma place et je prends le papier. Tu vas voir comme c'est drôle et comme j'ai raison de dire que le diable s'en mêle.... J'étais si tranquille que je lui donne le bulletin tout plié. Il l'ouvre, et alors il entre dans une rage!... vrai, c'était effrayant!... Sais-tu ce qu'il y avait sur le bulletin?

--Non.

--Des indications absolument contraires à celles que j'y avais lues.

--Tu es fou!

--Non, mais je dis qu'il y avait là une trahison.... Je reconnaissais la couleur du crayon, la forme des lettres, la disposition même des annotations... et pourtant, là où j'avais gravé un creux, il fallait un relief; là où les hachures devaient être verticales, je les avais faites horizontales... Le contre-maître s'emporte, me traite de fainéant, de propre à rien! Je me rebiffe, naturellement. Mais, bah! on me dit des gros mots! tout mon sang me monte à la tête, et j'aurais fait un malheur si on ne m'avait jeté dehors! Si bien que me voilà sur le pavé...

--Tu entreras ailleurs!

--Ouiche! pourquoi faire? Il y a une malechance sur moi!

Le malheureux, en proie à une ivresse croissante, n'était plus maître de sa raison.

--J'en ai assez, disait-il d'une voix entrecoupée, je ne veux plus travailler.... D'abord, ce n'est pas fait pour moi! je ne suis pas un ouvrier, moi... je veux... tu l'as dit tout à l'heure... être un monsieur... un mirliflore... A bas l'atelier!... à bas tout!... Maintenant, laisse-moi tranquille... j'en ai assez!... faut que je _pionce_!

Ces mots d'argot, sur ces lèvres jeunes, semblaient avoir un caractère plus odieux encore.

Le jeune homme s'était laissé retomber sur la table. Il était plongé dans l'abrutissement de l'ivresse.

Le poivreau avait fait son effet.

--Maintenant, murmura Dioulou, l'autre peut venir... le petiot est à point... comme il l'a demandé.

A ce moment, la porte du cabaret s'entr'ouvrit, et une tête maigre, glabre, ignoble, se glissa dans l'entrebâillement.

--Hé! la Baleine! dit l'arrivant d'une voix aigre, le _singe_ (maître) n'est pas là?

--Tiens! te v'là, Goniglu!

--Réponds donc!

--Eh bien, non... il n'est pas là...

--Alors, j'entre.

Goniglu avait six pieds; sa taille et sa maigreur l'avaient fait surnommer l'Échalas.

--Vois-tu, la Baleine, nous sommes là cinq ou six _zigs_ qui voulons causer... et ça nous aurait gênés de trouver le patron.

--Bah! et qui ça est avec toi?

--Oh! des bons!... Y a Bibet, tu sais, La Curée, et puis Douze-Francs, Muflier et Truard... et puis Maloigne...

--Fichtre! dit Dioulou en riant, l'état-major!

--Verse-nous des verres.... Tiens! v'là vingt ronds... je vas leur faire signe.

Goniglu rouvrit la porte et, de ses grands bras, adressa des signes à un groupe qui stationnait à quelque distance. Un instant après, les personnages nommés plus haut faisaient leur apparition dans la salle de l'_Ours vert_. Il serait excessif d'affirmer que Goniglu et ses compagnons appartinssent à l'élite de la société. Du moins, ils dissimulaient admirablement les attaches qu'ils auraient pu avoir avec le grand monde. C'était, pour tout dire, des amas de guenilles suant le vice et la débauche: l'état-major--comme disait la Baleine--faisait mal augurer de l'armée tout entière, car jamais vagabonds et voleurs, misérables et bandits n'eurent allures plus repoussantes.

Une exception, cependant: le dernier entré, Muflier, était vêtu d'une longue redingote de couleur olivâtre qui lui pendait aux talons; des brandebourgs multiples se croisaient sur sa poitrine bombée, tandis que sur ses hanches s'arrondissaient les plis bouffants de la jupe à la mode. Un chapeau très-haut, d'un feutre gris, allant en s'évasant au sommet, ombrageait son front sous ses bords d'une largeur phénoménale. A la main, Muflier portait un rotin de grosseur respectable, terminé par une pomme en corne. Les autres étaient à peine couverts de mauvais bourgerons ou de vestes trouées. Les pantalons élimés tombaient en franges sur des bottes dont les hiatus laissaient voir des pieds malpropres. Cette honorable société, à l'exception de Muflier, s'attabla bruyamment.

--Eh bien! fit Goniglu, cause-t-on, ou cause-t-on pas?

--Faut causer! répondit Douze-Francs, qui devait ce surnom à une affaire très-délicate--assassinat et vol--qui lui avait rapporté douze francs et douze ans de travaux forcés.

--Qu'est-ce qui commence? dit La Curée.

Il y eut un instant d'arrêt. Les orateurs semblaient manquer. Mais Muflier, qui était resté debout, appuyé au comptoir et jetant à la Brûleuse des regards sympathiques, releva d'un geste sec le collet de sa houppelande, poussa quelques hum! hum! de préparation, exécuta avec son rotin quelques tours d'un moulinet dominateur, et finalement dit d'une voix de stentor:

--Vous êtes tous un tas de... mauviettes!

--De quoi! de quoi! des manières! fit le groupe.

Il faut savoir que Muflier, homme d'action et de conseil, portait d'énormes moustaches qui lui donnaient une physionomie formidable, qu'il accentuait encore en roulant de gros yeux à fleur de tête.

--J'ai dit mauviettes, répéta-t-il en laissant retomber son rotin sur la table.

Maloigne, qui était petit et malingre, faillit se laisser glisser à terre. Maloigne était l'admirateur-né de Muflier, quelque chose comme le joueur de flûte antique. Pour lui, Muflier et sa redingote représentaient l'idéal de la beauté mâle. Seulement Muflier lui faisait peur.

--Pas besoin de gros mots! fit Bibet dit La Curée. On s'explique sans crier!

--Est-on des amis ou n'est-on pas des amis? murmura Goniglu, qui affectionnait cette forme interrogative à deux tranchants.

--Quand vous voudrez arrêter votre grelot, fit Muflier, ça me fera plaisir!

--Faut retirer mauviettes!

--Je ne retire rien du tout. Ce qui est dit est dit. Ah çà! continua l'honorable Muflier en accentuant de nouveau son moulinet, est-ce que vous croyez avoir affaire à un imbécile?

--Oh! fit Maloigne avec un accent de profonde protestation.

--Où veux-tu en venir? demanda Goniglu.

--Où? voilà... vous avez peur!

--Peur! nous! Ah! par exemple!

--Vous avez un _trac_ du diable! Hier soir, tout feu, tout flamme! C'était à qui parlerait le premier! Le maître par ici, le maître par là! Vous débitiez tout votre chapelet.... Ce matin, ce n'est plus ça, et vous _canez_...

--C'est pas vrai! cria Goniglu.

--Vous canez! répéta Muflier en enflant sa voix. Il a fallu que je vous traîne jusqu'ici, et encore, toi, Goniglu, tu avais une flemme que si le _singe_ avait été là, tu ne serais même pas entré.

Un sourd grognement répondit seul à cette interpellation directe.

--Mais moi qui n'ai pas froid aux yeux...

--Oh! pour ça, non! soupira Maloigne.

--Je vais carrément dire à môsieu le Bisco que ça ne peut pas durer plus longtemps.

Il était vrai que les dignes associés tournaient à chaque instant la tête vers la porte pour s'assurer si le personnage qu'on venait de nommer ne survenait pas à l'improviste. Cependant l'assurance de Muflier commençait à les gagner.

--Non! ça ne peut pas durer! reprit l'orateur. Il faut que ça finisse... et on ne se moque pas plus longtemps des Loups!

--Non! non!

--Parle-t-il bien! parle-t-il bien! murmura Maloigne, dont les yeux s'écarquillaient comme pour mieux embrasser les beautés multiples de Muflier.

--Au fait, sommes-nous les Loups ou sommes-nous pas les Loups? dit Goniglu.

--Eh bien! proféra solennellement Muflier, depuis quand les Loups passent-ils leur temps à se croiser les bras et à regarder passer l'eau sous les ponts? Comment! voilà plus de deux mois que celui que vous avez élu comme chef, que le fondateur de l'association refuse de nous rien mettre sous la dent... pas seulement une pauvre petite affaire!

--On crève de faim!

--On est tout nu!

--On se rouille!

--C'est ça! Se rouille-t-on ou se rouille-t-on pas? Muflier promena sur son auditoire un regard circulaire et satisfait.

--Qu'est-ce que c'est qu'un général qui laisse ses soldats sans ouvrage?... Voyez-vous, c'est peu naturel, et il y a là-dessous quelque manigance! Môsieu le chef des Loups s'est lancé dans le grand, il travaille dans la haute, il tripote dans le doré... tandis que nous, nous traînons dans les ruisseaux.... D'abord, c'est humiliant. Quand on a des bras et des jambes, c'est pour s'en servir, et puis, ça n'est pas régalant. On ne gagne rien et les capitaux s'en vont...

--Pour ça, ils sont loin!...

--Je sais bien qu'il y a la paye. Quoi? quarante malheureux sous par jour, comme à des ouvriers. Nous! des ouvriers! peuh! Si nous avions voulu être ouvriers, est-ce que nous serions Loups?

--C'est vrai! c'est vrai!

--Nous sommes des associés, et il nous faut une part des bénéfices.

--Une grosse part.

--Pour qu'elle soit grosse, il faut qu'il y ait des bénéfices, et pour qu'il y ait des bénéfices, il faut qu'on travaille...

--Oui! oui!

--Eh bien! moi, Muflier, j'affirme, je déclare que ma dignité s'oppose à ce que je touche un salaire, comme un misérable mercenaire.

--Bravo! moi aussi.

--Je déclare que mes intérêts souffrent, que la stagnation des affaires me cause un préjudice énorme, et je veux que ça change.

--C'est ça! il faut que ça change!...

--Donc, mes agneaux, le chef va venir. Il faut lui poser carrément nos conditions.

Cette proposition, en dépit de l'enthousiasme croissant, jeta un léger froid dans l'assistance. Mais Muflier était trop bien lancé pour s'arrêter en si beau chemin. A ce moment, Dioulou, qui, depuis le commencement de ce mémorable entretien, était resté auprès du comptoir dans une attitude quasi indifférente, se rapprocha du groupe en écoutant attentivement.

--Il n'y a pas à tortiller, reprit nettement Muflier, nous sommes des hommes d'action, il nous faut pour chef un homme d'action.

--Le Bisco a fait ses preuves, dit la Baleine en intervenant tout à coup.

--Ses preuves!... eh bien! et nous donc!... Ah çà! est-ce que par hasard nous n'avons pas fauché le pré et mangé la gourgane aussi bien que lui?...

--Oui, mais il vous a fourni des affaires superbes, et ça n'est pas sa faute si vous avez mangé tout ce que vous avez gagné...

--Fallait peut-être faire des économies pour faire plaisir à môsieu, articula la voix glapissante de Goniglu.

--Enfin, qu'est-ce que vous voulez? demanda Dioulou.

--Ce que nous voulons, ma petite Baleine, répliqua Muflier, dont la voix prit une intonation ironique, nous voulons qu'on ne nous traite plus en esclaves, en chiens, nous voulons qu'on daigne se souvenir que nous existons...

--Sinon?...

--Sinon nous verrons ce que nous avons à faire... ça ne te regarde pas...

--Et pourquoi cela? Est-ce que je ne suis pas un Loup comme vous?...

--Tu es un Loup, soit, mais tu n'as d'yeux que pour le singe, c'est ton roi, ton dieu; tout ce qu'il fait est bien fait.... Puisque vous êtes si malins, faites vos affaires vous-mêmes...

--Et qu'est-ce que vous deviendrez?

--Voilà-t-il pas! Comme si nous ne pouvions pas vivre sans personne.... Parbleu! nous resterons Loups comme devant, seulement nous n'aurons plus de maître...

--Et vous me ferez pincer au premier coup... Tenez, fit Dioulou avec colère, vous êtes des ingrats... Qu'est-ce qui vous a fait sortir du bagne? c'est le singe! Qu'est-ce qui t'a tiré de prison, toi, Goniglu? c'est le singe!... Qu'est-ce qui t'a aidé à brûler la politesse aux gendarmes, toi, Maloigne? c'est lui, toujours lui!

Un murmure sourd répondit à ce plaidoyer.

--Oh! mais vous ne me faites pas peur! reprit la Baleine en se campant solidement sur ses énormes jambes. Tous ne m'empêcherez pas de parler. Sans lui, vous n'êtes rien que des imbéciles et des brutes... Au coup de Neuilly, c'est lui qui vous a sauvés au moment où vous alliez être cernés par la _rousse_. A l'affaire de la rue du Bac, sans lui, vous étiez fichus. Et voilà ces messieurs qui font de la rébellion!

--Tonnerre! hurla Muflier, tu nous insultes!

--Parce que je vous dis vos vérités!... Vous n'êtes bons à rien, qu'à aller crever dans un cabanon. Vous n'avez ni coeur ni tête!

--Te tairas-tu! cria encore Muflier, qui avait glissé sa main dans sa poche.

--Et c'est toi, Muflier, qui prétends sans doute prendre la direction de la bande!... Un joli chef!... qui braille et qui ne sait rien faire, et qui détalera à la première alerte!...

--Ah! tu m'appelles lâche! grinça Muflier.

Livide de rage, le bandit tenait à la main son couteau tout ouvert. Il le leva sur Dioulou.... Mais au même instant, le couteau, violemment arraché, roula sur le plancher.

--Malédiction! cria Muflier.

--Eh bien! qu'y a-t-il? fit l'homme qui venait d'intervenir et qui, les deux bras croisés, regardait en face son féroce adversaire.

C'était Jacquot qui, au bruit de la rixe, s'était dressé sur ses pieds, et, voyant Dioulou traîtreusement menacé, s'était jeté sur Muflier.

--Ah! c'est toi, le moucheron! fit Muflier, dont les dents claquaient avec une convulsion de rage. Je vas rien te découdre!

Il se rua sur Jacquot. Mais déjà la Baleine l'avait saisi à la gorge. Si Dioulou était vigoureux, Muflier, fortement musclé, ne lui cédait en rien. Jacquot avait voulu s'interposer, mais les autres l'avaient saisi par derrière en criant:

--Faut les laisser faire! Pas de tricheries!

Les deux hommes s'étreignant, poitrine contre poitrine, les bras enlacés, luttaient avec une énergie formidable. Une première fois, à une secousse violente, ils se séparèrent, puis revinrent l'un sur l'autre, les poings en avant. On entendit résonner leur thorax sous les coups. Tout à coup, le bras de Dioulou se détendit avec la roideur d'un ressort d'acier et atteignit Muflier en plein front. Le misérable poussa une sorte de rugissement.

--As-tu ton compte? fit Dioulou.

Mais la voix s'arrêta dans son gosier. Muflier venait de lui lancer un coup de tête à la poitrine. Alors le combat prit un caractère effrayant. Les deux colosses, en proie à une rage furieuse, s'étaient saisis de nouveau. Les tables se renversaient. Leurs corps, secoués, semblaient n'en plus faire qu'un seul, tandis que de leurs têtes congestionnées les yeux sortaient, comme prêts à sortir de leurs orbites.

--Hardi! Muflier! criaient les autres.

Tandis que seule la voix de Jacquot encourageait Dioulou. Déjà, cependant, ce dernier semblait faiblir. Un souffle haletant sortait de sa poitrine; ses reins pliaient. Mais à ce moment la porte s'ouvrit violemment; un juron formidable retentit, et, en même temps, deux mains se rivant à l'épaule des lutteurs les séparèrent les arrachèrent pour ainsi dire l'un de l'autre et les repoussèrent contre les murailles opposées.

--Le singe! crièrent les spectateurs de la lutte.

La force physique exercera toujours sur les natures brutales un empire indiscuté. On eût dit qu'aux mains de Biscarre (le lecteur l'a déjà reconnu), ces deux êtres énormes ne fussent plus que des enfants. Déjà Muflier, la tête baissée, épuisé de fatigue, courbait la tête et cherchait à éviter le regard de Biscarre. Quant à Biscarre--que les Loups désignaient sous le nom de Bisco--on n'eût certes pas reconnu en lui M. Mancal, l'homme d'affaires, ou Germandret, le bibliophile. Il était redevenu le forçat, ignoble, avec sa blouse rapiécée, son pantalon dentelé, la casquette à visière plate, les mèches de cheveux pendantes sur les tempes.... Et cependant sur ce visage de bête fauve, il y avait comme le rayonnement de la force du mal. De ses yeux gris et pâles s'échappait une lueur sinistre. Les bandits--depuis Goniglu le Malin jusqu'à Maloigne, le courtisan de Muflier--avaient perdu leur assurance.

--Dioulou, ici!... fit Biscarre.

Le colosse s'approcha, pliant les épaules, dans l'attitude d'un chien qui craint d'être battu.

--Muflier, ici!...

Il y eut dans les yeux de Muflier une dernière révolte, mais, sous le regard de Biscarre, il se courba à son tour et obéit.

--Pourquoi vous battez-vous? demanda Biscarre.

Tous deux gardèrent le silence.

--Je veux que vous me répondiez. Allons! plus vite que ça!

--Eh bien! fit Dioulou, c'est lui... c'est Muflier... qui se plaint de toi.

--Oh! c'est vrai... mais pas tout à fait, répliqua l'autre, qui évidemment avait perdu toute son éloquence.

--Ah! tu te plains de moi!... Parbleu! c'est amusant!... Me ferez-vous l'honneur, maître Muflier, de me dire en quoi j'ai perdu votre confiance?

Certes, si Muflier eût été seul, il n'est pas douteux que, sans la moindre explication, il se fût rendu à merci. Mais ses complices, étonnés, disons plus, dégoûtés de ses hésitations, commençaient à se pousser du coude et à ricaner en le regardant. Il se redressa, poussa un hum! hum! d'encouragement, et dit d'une voix qui manquait encore de fermeté:

--Ces messieurs m'avaient chargé de vous exposer quelques observations...

--Hein?

Biscarre regarda Goniglu, qui parut fort occupé à bourrer sa pipe. Douze-Francs se gratta vivement l'épaule. Maloigne ramassa son mouchoir.... Bref, aucun d'eux ne semblait disposé à accepter la part de responsabilité que leur offrait si gaillardement Muflier.

--Et quelles sont ces... observations? demanda Biscarre.

--Oh! presque rien... des vétilles! fit légèrement Muflier.

--C'est un mensonge, fit Dioulou. Ces gredins-là prétendent que tu es un mauvais chef... et ne veulent plus de toi.

--Ah bah! et qui veulent-ils choisir?

--Parbleu! M. Muflier.

--Tiens! mais ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée, cela, fit Biscarre en ricanant. D'ailleurs, je ne serais pas fâché moi-même de me débarrasser du pouvoir... il me pèse. J'ai bien quelques affaires à terminer, mais je m'en chargerai seul.

Il y eut un murmure de protestation douloureuse.

--Mais enfin, pourquoi ne nous donnez-vous rien à faire? articula Muflier qui s'efforçait de sauver les dernières bribes de son prestige.

--Ah! ah! voilà où le bât vous blesse?

--Dame! nous voudrions bien travailler.

--Adressez-vous à Muflier. Je suppose qu'il a en poche quelque bon plan d'opération... et tenez, s'il veut de moi, je ne serais pas fâché de travailler sous ses ordres.

--Oh! vous voulez rire? fit Muflier.

--Rire! certes non! reprit Biscarre, dont la voix reprit son timbre vibrant, et je vais vous en donner la preuve....

Mais à ce moment il s'arrêta tout à coup. Ses yeux venaient de tomber sur Jacquot, qui, immobile, semblait suivre cette scène avec une sorte de stupeur.

Biscarre pâlit et se mordit les lèvres.

Il entraîna Dioulou dans un coin, et lui parlant à voix basse:

--Comment! tu les a laissés parler devant le petit!...

--Oh! ils étaient lancés... et c'est pour les arrêter que je me suis battu.

--Malédiction! Alors il a tout entendu.

--Non! il est ivre, et je ne crois pas qu'il ait compris...

--J'ai commis une imprudence, mais je la réparerai...

--Comment?

--Attends! Muflier, approche.

L'habitude de la discipline l'emporta. Muflier vint à son chef.

--Tu es un imbécile, dit Biscarre, et je te le prouve d'un mot. Est-ce que Jacquot était au courant de nos affaires?... Tu bavardes comme une pie, et tu ne te dis pas que Jacquot peut avoir peur et aller causer de toutes nos aventures...

--Tiens! c'est vrai! je n'avais pas songé.

--Et tu veux être chef des Loups!... misère!

Muflier baissa la tête. Il était vaincu.

--Veux-tu réparer le mal que tu as fait?

--Oui! oui!

--Alors, dis comme moi... et obéis-moi....

Pendant ce rapide colloque, Goniglu et ses compagnons n'avaient pas prononcé un mot. Ils attendaient comme il convient à des soldats bien dressés.

Biscarre revint vers eux.

--Mes amis, je regrette que vous vous soyez emportés... mais au fond je ne vous en veux pas... les bons ouvriers veulent du travail, c'est trop juste....

Tous regardaient Biscarre avec surprise. De fait, ses allures avaient changé, son accent s'était adouci.

--Mais voila, continua-t-il, en ce moment les affaires sont lourdes. Le bâtiment ne va pas. Et si je n'avais pas les reins aussi solides, tout entrepreneur que je suis, je ferais la culbute. Cependant je crois que je vais avoir quelque chose à vous donner. On me proposa une grande affaire....

Un clignement d'yeux avertit les Loups de ne pas protester.

--Une maison à construire, là, auprès des halles... Je sais que vous êtes bons à la tâche, et je vous prendrai les premiers... seulement je ne traite que dans la matinée d'aujourd'hui. Si vous trouvez à vous embaucher tout de suite...

--Non! non! fit Muflier. Nous ne voulons travailler que pour vous...

--Oui! firent les autres. Muflier a raison.

--Merci, mes amis, mes bons amis.... Mais, voyez-vous, il ne faut pas être si vifs, ça fait faire des bêtises. Et puis se cogner entre soi, c'est mal, c'est très-mal... Voyons, puis-je compter sur vous?

--Oui.

--Alors, allez avec Muflier: je lui ai indiqué le rendez-vous, et avant une ou deux heures, vous serez embauchés; ça vous va-t-il?

Une réponse unanime accueillit les paroles de Biscarre. Cependant les bandits se demandaient ce que signifiait cette comédie. De fait, comme il sera expliqué tout à l'heure, ils n'avaient attaché aucune importance à la présence de Jacquot, qu'ils savaient être le neveu de Bisco. Mais maintenant ils éprouvaient une vague inquiétude, en se souvenant que déjà la Bisco leur avait recommandé le plus grand silence, lorsqu'ils se trouvaient avec le jeune homme.

--Alors, fit Goniglu en clignant de l'oeil à son tour, il y aura du travail?...

--Et on donnera des arrhes!

--Bravo! alors nous en sommes.

--Vous prendrez bien un verre avant de partir?

--Oh! pour ça, oui!

Biscarre s'approcha de Jacquot.

--Et toi, mon neveu, boiras-tu un coup avec nous?

Le jeune homme tressaillit: l'ivresse qui le tenait au cerveau troublait ses pensées, qui se confondaient. C'était comme une hallucination sinistre. Qu'étaient-ce que ces hommes? et avait-il bien entendu tout à l'heure? Dioulou avait versé une tournée générale. Biscarre prit un verre, et d'un mouvement rapide et inaperçu, tira de sa poche un flacon d'où il laissa tomber quelques gouttes dans le vin. Puis il mit le verre aux mains de Jacquot.

--Bon! dit-il. A la santé des bons travailleurs!...

Sans répondre, Jacquot porta le verre à ses lèvres: à peine l'eut-il vidé, qu'il chancela. Biscarre lui saisit les bras et le soutint... tandis que doucement le jeune homme s'affaissait sur un banc.... Il y eut un silence; puis Biscarre, penché sur lui, se redressa:

--C'est fait! dit-il.

Alors il se tourna de nouveau vers les bandits:

--Avez-vous compris, maintenant? Comment! voilà un gars qui est ouvrier... pour de bon... qui est mon neveu... et qui n'a jamais travaillé avec nous... et vous êtes assez bêtes pour parler devant lui!...

--Nous ne l'avions pas vu, hasarda Goniglu.

--Je le croyais ivre-mort! fit Dioulou, qui se sentait atteint, lui aussi, par le reproche de Biscarre.

--Enfin, passons... c'est une imprudence qui aurait pu vous coûter cher.... Maintenant, les Loups, un dernier mot!... Ce que je vous ai dit est vrai, j'ai besoin de vous...

--Ah! bravo!... Enfin!...

--Quand vous vous plaignez, c'est que justement vous ne comprenez rien à la vraie façon de procéder. Parbleu! si je voulais vous lancer dans des opérations à quatre sous, où vous risqueriez votre peau... ça ne serait pas difficile, et ça vous rapporterait comptant le bagne ou l'échafaud.... Je vous ai promis de vous faire riches, je tiendrai ma promesse...

--Vive le Bisco!...

--Moi, dit Goniglu attendri, j'irai vivre dans mon pays...

--Et tu deviendras fonctionnaire du gouvernement, c'est entendu!... En attendant, mes Loups, prenez patience... Pour vous y aider, voici d'abord une vingtaine de jaunets qui vous permettront de vous requinquer un peu....

Il jeta sur la table une poignée de pièces d'or. Les bandits se jetèrent sur cette proie.

--Le Bisco, dit Muflier, pardonnez-moi, n'est-ce pas?...

--C'est fait.

--Vive le singe!

--Merci, mes Loups!... Venez prendre le mot d'ordre tous les matins, mais pas en corps, comme aujourd'hui... Tonnerre! on dirait que vous avez peur de n'être pas assez remarqués par la _rousse_!... qu'un seul vienne, et jamais le même.

--Nous obéirons.

--Maintenant, allez-vous-en... et au revoir....

Les bandits, munis de leur part de butin, ne songeaient plus d'ailleurs qu'à partir, et, après quelques nouvelles protestations, ils disparurent....

Jacquot, affaissé sur la banc, dormait toujours d'un profond sommeil. Biscarre s'approcha de la Brûleuse, qui était restée à son comptoir pendant l'incident, quoique par ses cris elle n'eût pas cessé d'encourager Dioulou. Seulement elle avait obéi à une consigne dès longtemps donnée par la Baleine et qui lui interdisait, sous quelque prétexte que ce fût, de se mêler des rixes.

--Les femmes! disait Dioulou, ça ne sert qu'à envenimer les choses.

--La Brûleuse, dit Biscarre, fermez la boutique, mettez les volets et allez faire un tour d'une heure...

--Hein? s'écria la compagne de Dioulou. Fermer le bazar! m'en aller au moment où la clientèle va arriver!...

--Allons! obéissez! vous savez que je ne souffre pas d'observation...

--Cependant...

--Obéis! tonnerre! cria Dioulou à son tour.

--Mais on va s'ameuter devant le cabaret, on enfoncera les volets, on pénétrera de force.... Sans compter la police, qui croira à un accident...

--Attendez, fit Biscarre. Du papier, de l'encre, une plume....

Il étendit sur la table la fouille que Dioulou lui présentait, puis d'une écriture grasse et ferme, il écrivit:

_Fermé pour cause de changement de propriétaire_.

Cette fois, ce fut Dioulou qui ne put réprimer une exclamation de surprise.

--Comment! changement de propriétaire!... Et moi, alors, qu'est-ce que je vais devenir?

--Voyons, pas tant de phrases, dit Biscarre. La mère, collez ça sur les volets, et filez rapidement.

La Brûleuse, de son oeil unique, jeta un regard interrogatif à Dioulou. Elle sentait en elle de vagues idées de résistance. Mais d'un geste significatif, le colosse lui ordonna encore une fois d'obéir. Elle se résigna en grommelant, et, un instant après, les lourdes planches de bois, retenues par les boulons de fer, fermèrent hermétiquement la devanture. Puis, la Brûleuse jeta un adieu à Dioulou et disparut, en promettant de revenir dans une heure. Biscarre alluma une chandelle, et, se rapprochant de Jacquot, s'assura que son sommeil était profond. La tête du jeune homme, rejetée en arrière, portait le stigmate de la fatigue; mais, en dépit de sa pâleur, il conservait une beauté et une délicatesse natives qui, chez tout autre que Biscarre, eût excité une sympathie involontaire. Mais bien au contraire, l'oeil ardent, la lèvre crispée, l'ancien forçat l'enveloppait d'un regard de colère et de haine.

--Dioulou! fit-il.

L'homme s'approcha. De la main, Biscarre lui désigna le dormeur.

--N'est-ce pas qu'il lui ressemble? murmura-t-il.

--A qui?

--Mais à elle, pardieu!... à celle que je hais... pour l'avoir trop aimée.

--C'est pas malin, ça, fit Dioulou en ricanant, on se ressemble de plus loin... puisqu'elle est sa mère...

--Sa mère! oh! tais-toi!... Quand je songe à cela, je me demande si j'aurai l'énergie nécessaire pour ne pas écraser d'un seul coup ce misérable....

Il leva sur la tête de Jacquot son poing qui l'eût tué d'un seul coup, mais Dioulou lui arrêta le bras.

--Eh bien! eh bien! des folies, maintenant!

--Tu as raison, fit Biscarre en se reculant, ce n'est pas ainsi qu'il doit mourir.... Et qui sait? Si elle apprenait tout à coup, cette belle marquise, que son fils est mort, peut-être éprouverait-elle dans sa douleur une sorte de soulagement...

--Oh! c'est impossible!...

--Non! cela est vrai!... Est-ce que je ne devine pas les transes horribles, les angoisses poignantes qui torturent l'âme de cette femme?... Oh! je le sens, elle n'a pas oublié mes paroles; elle sait qu'un jour viendra où elle saura que son fils est vivant, et que, ce jour-là, ce fils, maudit, déshonoré, va passer d'un cachot d'infamie à l'échafaud d'expiation!

Dioulou, qui n'était pas facile à émouvoir, ne put réprimer un frisson. Et, en vérité, Biscarre était effrayant à voir, tant la féroce passion de la vengeance convulsait ses traits.

--Il n'est pourtant pas méchant, le petit, fit Dioulou. Et tiens! pas plus tard que tout à l'heure, sans lui, Muflier me fourrait deux pouces de fer dans le corps...

--Oui! oui! il est bon!... c'est une âme généreuse, fit Biscarre avec ironie. Eh parbleu! je n'ai pas oublié le mal qu'il m'a donné, et jusqu'ici en pure perte...

--Le fait est que tu as tout tenté pour en faire un fier gueux...

--Quand il était tout petit, reprit Biscarre, sous prétexte de pauvreté, je le laissais sans cesse avec les vagabonds, avec toute cette tourbe enfantine qui se vautre dans les ruisseaux... j'essayais, par cette camaraderie dégoûtante, de développer en lui des instincts mauvais...

--Mais, bernique! le petit ne mordait pas à la pomme! Te rappelles-tu, quand les petits voyous rentraient, déguenillés, sales, lui arrivait avec sa petite tête souriante et ses cheveux qui frisottaient. Était-il gentil! c'était à croire qu'il sortait d'une boîte.

Biscarre réfléchissait.

--Je lui ai appris à lire, murmurait-il, et par les livres que je choisissais, je m'efforçais de le pervertir.

--Il ne comprenait pas, et il disait que ça l'ennuyait.

--Est-ce qu'il y aurait une fatalité plus forte que la volonté humaine? Non, ce n'est pas possible. Bandit je le veux, bandit il sera... et aujourd'hui il ne m'échappera pas.

--Ainsi, tu n'y renonces pas?

--Renoncer à cette vengeance qui est ma vie.... Oh! certes non! et tant qu'un souffle de vie restera en moi, je poursuivrai cette oeuvre de haine.

--Enfin, ça te regarde.... Et tu me dis que tu as un moyen?

--Infaillible. Dis-moi seulement: quand il est arrivé hier soir, que t'a-t-il dit?

--Oh! il était désespéré! et même je ne l'ai jamais vu comme ça...

--On l'avait chassé de l'atelier?

--Oui, après une violente querelle.

--C'est bien cela; le Loup qui était là a bien rempli mes instructions. Continue: il s'est plaint, il s'est mis en colère?

--Oh! en plein. Il a déclaré qu'il ne voulait plus travailler, qu'il n'était pas bon à faire un ouvrier.

--A merveille!

--Qu'il voulait être un mirliflore...

--Enfin! Ah! mon brave Dioulou, quand tu m'as vu dans ces deux dernières années approuver le travail de Jacquot, alors qu'il passait ses nuits à étudier; quand je l'encourageais dans cette voie qui devait lui rendre insupportable sa condition présente, je savais bien que l'heure sonnerait où se développeraient en lui des aspirations soigneusement, mais lentement entretenues. Je n'ai pu en faire un voleur de grand chemin! j'en ferai un bandit du grand monde! La route est plus séduisante, mais le but sera le même...

--Ainsi, c'est toi qui l'as fait chasser de l'atelier?

--De celui-là comme des autres. Oh! sois tranquille, pas un seul instant je ne l'ai perdu de vue.... Je le connais bien maintenant, et je sais sur quel point de sa conscience il faut frapper...

--Et tu ne crains pas que, dans le monde, le hasard ne vienne aider sa mère à le découvrir?

--Je ne redoute rien.... Mais, maintenant, laisse-moi. Il faut que je cause avec lui.

--Surtout pas de violence... car, vois-tu, cette diablesse de haine m'effraye toujours.

--Tu es bien poltron, maintenant.

--Non. Mais, enfin, veux-tu que je te dise, Biscarre...

--Quoi?

--Tu ne te fâcheras pas, au moins?

Biscarre le regarda en face.

--Il est inutile que tu me parles... je sais ce que tu as à me dire.

--Bah! tu es donc sorcier?

La main de Biscarre tomba sur son poignet et s'y riva comme un bracelet d'acier.

--Écoute-moi bien, Dioulou. Je sais que, par bêtise, par sentiment, par lâcheté, tu ne partages pas la haine que j'ai vouée au fils de Marie de Mauvillers.... Je t'excuse, parce que tu ne comprends pas ce que sont ces passions qui s'emparent d'un homme et lui mettent au coeur une marque pareille à celle que le bourreau met à l'épaule du condamné... Donc, tu as pour ce garçon, je ne dirai pas de l'affection, mais tout au moins de la sympathie.

--Je te prie...

--Les sentiments sont libres. Adore-le, si tu veux, seulement....

Biscarre scanda sèchement chacune de ses paroles:

--Seulement, si jamais tu tentais contre moi la moindre trahison, si tu te permettais, en quelque circonstance que ce fût, de contrecarrer mes projets, d'avertir Jacquot des périls qu'il court, je te donne ma parole--et tu sais que je la tiens--que je te punirais de telle sorte que pas un lambeau de ta chair n'échapperait aux tortures....

La voix de Biscarre avait pris un accent sourd et effrayant.

--Pas une fibre de ton être qui ne fût douleur! pas une parcelle de toi-même qui ne me donnât tout son sang! Maintenant tu es averti, va....

Dioulou était resté immobile. Sa face bestiale s'était couverte d'une pâleur terrifiée. Oui, il connaissait Biscarre. Il avait peur!

--Je te promets... je t'assure... commença-t-il.

--Je n'ai pas besoin de tes serments. Tu me crains, cela me suffit. Un dernier mot. Dès aujourd'hui, tu vas quitter le cabaret de l'_Ours vert_.

--Ah! et qu'est-ce que je ferai, alors?

--Tu le sauras plus tard. Je veux que Jacquot soit dépisté et ne puisse revenir ici. Donc, j'ai vendu la maison.

--Vendu!

--Oui, un honnête négociant en a soldé le prix hier, et viendra aujourd'hui même se mettre en possession des lieux. Qu'à midi vous soyez partis, toi et la Brûleuse. Ce soir, à huit heures, tu iras m'attendre au quai de Gèvres. Là, je te donnerai mes ordres.

Dioulou poussa un grand soupir; mais il savait par expérience que toute résistance était inutile. Il inclina la tête.

--Tu n'as plus besoin de moi? demanda-t-il.

--Non, va-t'en.

Le colosse eut un moment d'hésitation. Au fond, cette nature brutale aimait Biscarre, comme le chien aime le maître qui le bat.

--Biscarre! fit-il timidement.

--Quoi? que me veux-tu encore?

--Dis-moi que tu ne m'en veux pas... que tu ne te défies pas de moi....

Biscarre haussa les épaules et se mit à rire:

--Décidément tu es trop sensible! Va... et ne te mets pas martel en tête.

Et comme Dioulou ne bougeait pas.

--Voilà ma main... et qu'il ne soit plus question de rien....

Dioulou la saisit avec empressement; il eut un large sourire de satisfaction.

--Là, maintenant, je m'en vais. Je suis là, dans la soupente; si tu as besoin de moi...

--Je t'appellerai.

Dioulou disparut par une porte intérieure.

--Trop ému! murmura Biscarre; je veillerai.

Il revint vers Jacquot, qui était toujours plongé dans un sommeil lourd.

--A l'oeuvre! fit Biscarre.

Il tira de sa poche un flacon à peu près semblable à celui d'où étaient tombées les gouttes de narcotique versées tout à l'heure dans le verre du jeune homme. Il enleva le bouchon, et plaça la fiole sous les narines du dormeur. Quelques minutes se passèrent, puis Jacquot poussa un soupir, ses membres s'agitèrent; il ouvrit les yeux, vit Biscarre, et, comme s'il eût obéi à un mouvement instinctif de répulsion, il les referma brusquement.

--Eh bien, Jacquot, dit Biscarre, nous nous sommes donc grisé?

--Moi! fit le jeune homme en regardant autour de lui; où suis-je donc?

--Comment! tu bats encore la breloque? mais tu es chez l'ami la Baleine... et c'est moi qui suis là, moi, ton vieil oncle...

--C'est vrai!... oui, c'est le cabaret!... Comment donc suis-je venu ici?...

--Rappelle-toi donc. La Baleine m'a tout dit. Il t'a rencontré hier soir, au moment où tu sortais de l'atelier.

--D'où on venait de me chasser.

--Oui, c'est ça! Oh! ces patrons! ça ne vaut pas la corde qui les pendra.... Alors, comme tu avais l'air tout ennuyé et que c'est un brave homme, il t'a amené ici et m'a fait prévenir. Mais il paraît que, pour noyer ton chagrin, tu as bu un peu trop. Bah! il n'y a pas d'offense. Moi, dans mon métier de maçon, ça m'arrive plus souvent qu'à mon tour, et je n'en suis pas moins un brave homme.

Tandis qu'il parlait, Jacquot le regardait fixement. Dans le désordre de ses idées se retraçait un tableau horrible. Il revoyait les faces patibulaires de ces hommes qui s'étaient rués sur Dioulou et sur lui. Il revoyait Biscarre apparaissant tout à coup au milieu d'eux et les dominant par sa force physique et par son ascendant. Qu'était-ce donc que tout cela? Ici quelques explications sont nécessaires. D'une part, Jacquot ne savait pas le véritable nom de Biscarre, qu'il appelait simplement l'oncle Jean, nom sous lequel le forçat s'était fait connaître à lui. De plus, depuis que Biscarre s'était convaincu que jamais le jeune homme ne consentirait à s'affilier à la bande, il l'en avait tenu soigneusement écarté. Aujourd'hui encore, lorsqu'il avait chargé Dioulou de l'amener à l'_Ours vert_, il n'avait pas prévu que les Loups viendraient et trahiraient son incognito.

--A quoi penses-tu? demanda-t-il.

--Je pense, balbutia le jeune homme, que j'ai vu tout à l'heure d'étranges choses!

--Où ça? Qu'est-ce que tu me chantes?...

--Ici même, des hommes qu'il me semble avoir déjà rencontrés... et qui ressemblent à des brigands....

Biscarre éclata de rire.

--Tu vas bien, toi! je te conseille de répéter cela! Tu te ferais faire un joli parti....

Le jeune homme avait laissé tomber son front sur sa main. A vrai dire, les fumées de l'ivresse n'étaient pas complétement dissipées, mais Biscarre ne voulait pas attendre que ses idées reprissent toute leur netteté:

--Ah! des brigands! continua-t-il. Vois-tu d'ici l'oncle Jean affilié à une troupe de bandits... pourquoi pas volant et assassinant, pendant que tu y es?

Sur un geste de protestation, il reprit plus vivement encore:

--Non, réellement, plus j'y pense, et plus tu me fais de la peine. Éreintez-vous donc le tempérament à élever un enfant qui ne vous est de rien!...

--Mon oncle!

--Il n'y pas de «mon oncle!» qui tienne!

Puis se calmant tout à coup:

--Au fait, je m'emporte! j'ai tort... tu as bu un coup de trop, et dame! dans ces occasions-là, on voit trouble! Parbleu! je sais ce que c'est, et je ne te jette pas la pierre, surtout parce que je sais aussi que tu as eu des ennuis... la Baleine m'a conté ça.

La voix de Biscarre avait pris une inflexion douce, presque affectueuse.

--Tu as la tête tout étourdie.... C'est ça qui t'a trompé. J'avais donné rendez-vous ici à quelques ouvriers que je veux embaucher... pour une maison à bâtir, une bonne affaire... et il paraît qu'en m'attendant ils se sont disputés...

--Oui, c'est cela.

--Il paraît même qu'ils sont allés jusqu'au couteau... et sans toi, la pauvre Baleine avait son compte...

--Où donc est-il?

--Il a été se coucher un moment. Après s'être bûché comme ça, on est fatigué, et puis je n'étais pas fâché qu'il me laissât seul avec toi, parce que nous avons à causer.

Le jeune homme le regarda avec surprise.

--Ça ne peut pas t'étonner que je m'intéresse à toi; il y a longtemps que l'oncle Jean te traite comme son fils.

--Et je vous en suis très-reconnaissant.

--Ne parlons pas de ça. Voyons, j'ai des propositions à te faire, très-belles. Dis-moi d'abord si ce que m'a raconté la Baleine est vrai: tu en as assez de l'atelier?

--Eh bien, c'est vrai! Ne me grondez pas. C'est plus fort que moi, je suis en butte à des persécutions continuelles, il y a sur moi comme une fatalité: je fais tous mes efforts pour contenter les patrons, pour vivre en bonne intelligence avec mes camarades, impossible! il faut toujours que quelque circonstance m'attire le blâme des uns ou l'aversion des autres.

--Des injustices, quoi!

--Oui! c'est injuste, c'est cruel; je n'ai pourtant jamais fait le mal, toujours on me soupçonne, toujours on m'accuse; si du moins je devinais la cause de l'antipathie qu'on semble me témoigner!

--Oh! pour ça, c'est facile.

--Que voulez-vous dire?

--Comment! tu n'as pas compris cela, toi, un homme intelligent?

--Expliquez-vous, de grâce.

--Ça ne sera pas long. Aussi bien le coeur me saigne de voir que tu n'es pas heureux comme tu le mérites. Voici où le bât te blesse, mon garçon: tes camarades, tes patrons, tout ce monde-là est jaloux de toi.

--Jaloux! et pourquoi? Suis-je donc fier? suis-je orgueilleux? ai-je jamais provoqué, insulté qui que ce soit?

--Non, mais tu es un _monsieur_, et c'est ça qui les chiffonne.

--Je suis un ouvrier, rien de plus, ils le savent bien.

--Pas vrai; tu en sais trop long pour eux. Tu lis, tu écris, tu as appris un tas de choses dont ils ignorent même le premier mot; tu ne te grises pas--je ne te parle pas d'aujourd'hui, c'est exceptionnel--et puis je soupçonne l'ami la Baleine d'avoir voulu te consoler de force; enfin tu n'es pas du même monde que tous ces flâneurs qui travaillent juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim; alors on t'en veut, on a peur que tu ne montes trop haut, et on te fait des tours, je connais ça. Va, dans notre métier, c'est la même chose, toute proportion gardée.

--Mais enfin, s'écria Jacquot, qu'est-ce que je vais devenir?

--Nous allons causer de cela, et j'imagine que tu ne seras pas fâché de ce que j'ai à te dire. Ça t'ennuie de n'avoir pas le sou, hein?

--Comme tout le monde, je suppose.

--Ça t'ennuie aussi de vivre toujours dans un monde qui ne peut pas te comprendre et au milieu duquel tu te sens mal à l'aise, avoue-le.

Jacquot eut un sourire.

--Il est vrai qu'il y a en moi je ne sais quoi qui va mal avec les allures de mes camarades.

Biscarre, lui aussi, ébaucha un sourire. Toute cette conversation, habilement dirigée par lui, tendait à un but qui se rapprochait de lui-même. Il prit la main de Jacquot entre les siennes, et le regardant en face, il reprit:

--Dis-moi: quand tu passais à travers les rues, vêtu de ta blouse, les pieds chaussés de lourds souliers à clous, la tête couverte d'une méchante casquette, est-ce qu'il ne t'est pas arrivé de tressaillir quand passait tout à coup auprès de toi quelque élégante voiture, conduite par un dandy bien musqué, bien ganté, avec son tigre à côté de lui?... Est-ce que tu ne t'es pas dit alors que, toi aussi, si la fatalité ne t'avait pas jeté dans la vie sans ressources, tu aurais su, aussi bien qu'un autre, faire figure dans le monde?...

Le jeune homme écoutait. Il était pâle, ses yeux brillaient.

--Vois-tu... je comprends cela, moi.... Quand j'étais jeune, comme je n'étais pas plus bête qu'un autre, je me suis dit souvent que rien ne devait être beau comme le luxe, comme la richesse. Ah! j'aurais donné ma vie pour passer à travers toute cette foule en triomphateur, pour traiter d'égal à égal avec les plus riches!...

--Pourquoi me parlez-vous ainsi? s'écria Jacquot. Vous voulez donc me rendre fou?

--Bah! est-ce que les mots te font un pareil effet?

--Vous ne comprenez donc pas que ces mots sont des idées?... que vous réveillez en moi je ne sais quels désirs assoupis, je ne sais quels rêves à peine formulés qui, parfois, surtout quand je me sens malheureux, me brûlent le coeur et torturent mon cerveau?

Biscarre se pencha vers lui:

--Aussi, je t'ai bien deviné: tu voudrais être riche...

--Oui.

--Tu voudrais que les portes de ce monde brillant s'ouvrissent toutes larges devant toi....

Le jeune homme se dressa sur ses pieds.

--Ah! que je puisse seulement pénétrer dans ce monde qui semble ma vraie patrie, et je m'y frayerai ma route à coups de volonté. Vous entendant parler ainsi, je sens revivre en moi des pensées qu'en vain je m'efforce d'étouffer.

--Et ces pensées, quelles sont-elles?

--Oh! ce sont des folies, sans doute. Mais je dois être franc. Souvent, oubliant qu'elle fut mon origine, je me dis qu'un sang généreux coule dans mes veines, que ma place est marquée au milieu des riches et des puissants! Si vous saviez, alors je me dis que la fortune serait entre mes mains un levier si fort que je changerais la face du monde.

Biscarre ne put réprimer un ricanement.

--Je vous en supplie, ne riez pas. Je suis fou, vous dis-je. Je le sais. Mais du moins les fous sont heureux, car ils oublient cette terrible et sinistre réalité qui vous écrase et vous brise; laissez-moi ma folie...

--Parle; je te jure que je ne ris pas de toi. Est-ce que je ne comprends pas tout cela? Est-ce que dans un coeur de vingt ans il n'y a pas telles aspirations innommée qui éblouissent?

Jacquot était retombé sur son siége, prenant entre ses mains ses tempes, comme s'il eût craint que son cerveau n'éclatât sous le bouillonnement de ses pensées.

Biscarre, maître de lui, semblable au Méphistophélès de la légende, sentait cette âme vibrer sous ses doigts comme un clavier, et impitoyable, il parlait encore, baissant la voix.

--Oui, je sais tout, disait-il; je t'ai vu frissonner, lorsque passaient, enveloppées de soie et de velours, ces adorables créatures qui ressemblent à des anges échappés du ciel, lorsque tombaient sur toi ces regards qui enivrent et qui rendent fou.

--Par grâce, taisez-vous!

--Et alors tu te disais: Pourquoi ne suis-je rien? Pourquoi n'ai-je pas de nom? pourquoi suis-je rivé à ce carcan qui s'appelle la misère, le travail sans trêve ni repos? Et cependant, moi aussi je suis jeune, j'ai la force et la vitalité, j'ai l'énergie et le désir! De quel droit ceux-là sont-ils au-dessus de moi, quand je me sens supérieur à eux?

--Assez! assez! balbutiait le malheureux que la tentation enlaçait.

--Allons donc! n'est-il pas vrai que la volonté est la maîtresse du monde? Assez de misère! assez de douleur! Il faut en finir. A moi la vie facile et large!

Jacquot laissa tomber sur la table son poing serré.

--Ah! pourquoi me torturez-vous ainsi?

La voix de Biscarre devint si sourde qu'à peine était-elle perceptible.

--Parce que, si tu le veux, tu peux être riche!

--Moi! folie!

--Si tu le veux, tu peux entrer la tête haute au milieu de cette société qui te paraît si enviable, parce que d'un seul bond tu peux, de l'abîme où tu te débats, t'élancer sur les sommets. Dis un mot, et de l'ouvrier désespéré, du misérable sans avenir et sans espoir, je fais un heureux que tous salueront.

Le jeune homme, livide, se leva tout à coup du banc sur lequel il était affaissé. Il courut vers la fontaine d'où l'eau s'échappait tombant dans la cuve de zinc, et là, se plongeant le front dans l'eau glacée, il se frotta vigoureusement les tempes; puis vivement il revint vers Biscarre, et s'arrêta devant lui, haletant...

--Oncle Jean, dit-il d'une voix mal assurée, vous avez raison, je suis fou!... Car j'entends résonner à mes oreilles des paroles que vous ne prononcez pas... Voyons, ce n'est pas vrai! vous ne me dites pas que je puis être riche!

--Tu m'as bien entendu: je t'offre la réalisation de tes rêves.

--Impossible!

--Je t'offre de prendre ta place au soleil, de dépouiller la casaque de l'ouvrier pour revêtir l'habit de l'homme du monde et du dandy. Je t'offre les amours orgueilleuses et les joies du luxe.

--Je ne sais plus... je ne vois plus...

--Du calme! reprit Biscarre. Certes, mes paroles te semblent incompréhensibles, et tu te demandes à ton tour si je ne suis pas fou. Reprends ton sang-froid, et tu verras que je ne t'ai rien dit qui ne soit l'expression de la vérité.

Jacquot inclina la tête sans répondre. Il avait tant souffert, il sentait si bien en son âme les aspirations de la jeunesse et de l'ambition, qu'il se livrait tout entier, ne raisonnant plus. Biscarre le tenait dans ses mains. Il touchait à l'heure depuis si longtemps attendue.

--Souvent, reprit-il d'un ton calme, tu m'as demandé quel était ton père.

--Oh! allez-vous donc enfin me dire son nom?

--Attends. Je t'ai dit que tu étais la fils de ma soeur. Cela est vrai. D'elle, je demande à ne pas te parler plus longuement. Mais celui qui fut ton père n'a jamais oublié qu'il avait jeté sur la terre une créature innocente.

--Quoi! mon père vit-il donc encore?

--Laisse-moi achever. Non, ton père n'est pas vivant, et tu ne le verras jamais.

--Mon Dieu! n'éveillez-vous donc en moi de pareil espoir que pour mieux me désespérer!

--Tu es injuste, et tu ferais mieux de m'entendre sans m'interrompre ainsi à chaque instant. Voici exactement ce qui s'est passé. Il y a deux jours, j'ai reçu la visite d'un homme très-connu dans le monde des affaires, et qui est en relations avec la plus haute société. J'étais étonné d'abord qu'un personnage de cette importance eût à causer avec un pauvre maçon comme moi... mais j'ai été bien plus surpris encore, quand il m'a demandé ce qu'était devenu le fils de ma soeur. Tu comprends bien que j'ai commencé par me défier. Je n'aime pas les figures inconnues, et puis je ne savais pas encore quel était ce M. Mancal...

--Mancal! s'écria le jeune homme. J'ai déjà entendu prononcer ce nom.... Oui, c'était dans une des dernières maisons où j'ai travaillé. Ce M. Mancal avait procuré au fabricant une commande assez considérable.

--Cela ne m'étonne pas. Car j'ai pris depuis mes renseignements: s'ils n'avaient pas été parfaitement favorables, je ne t'aurais pas parlé de tout cela.

--Achevez, de grâce! Je meurs d'impatience.

--Voici, je me dépêche. Mais j'ai besoin de te donner des détails. Tu sais, les gens comme moi n'ont pas grande éducation. Ça ne sait pas s'expliquer tout d'un coup. Donc ce M. Mancal vient me trouver au chantier. J'étais en bourgeron de travail. Je me sentais un peu humilié. Il me dit:

«--C'est vous qu'on appelle l'oncle Jean?

»--Oui, monsieur.

»--Vous avez un neveu?

»--Jacquot, un brave ouvrier. Si c'est pour des travaux de gravure...

»--Non, mieux que cela, fait-il en riant. Dites-moi: votre soeur s'appelait bien...»

Il me dit le nom, c'était bien ça.

«--C'est son fils?

»--Oui.

»--Est-ce un bon sujet?

»--Un excellent garçon et un bon travailleur.

»--Tant mieux. Il vaut mieux que les bienfaits soient bien placés. Son père est mort et m'a chargé de lui remettre une forte somme. De plus, il lui a posé, par testament, certaines conditions que, du reste, le jeune homme acceptera de grand coeur, j'en suis persuadé.»

--Dame, tu comprends si j'étais tout oreilles. Un héritage qui te tombait du ciel! Quelle chance! Ma foi, je n'ai pas pu tenir ma langue et j'ai questionné, questionné; je voulais surtout savoir le chiffre de l'héritage. Était-ce dix mille, vingt mille? Le M. Mancal riait toujours en répétant: «Mieux que cela! mieux que cela!...» J'aurais voulu savoir aussi le nom de ton père, mais il paraît que j'étais trop curieux. L'homme d'affaires m'a même dit assez carrément que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Enfin il a fini par me dire qu'il t'attendait aujourd'hui même, entre midi et une heure. Il m'a remis son adresse... et puis ceci....

Et avec un large sourire qui montrait ses dents de loup, pointues et presque effrayantes, Biscarre agitait devant les yeux du jeune homme un billet de mille francs.

--Mille francs! pourquoi faire? s'écria le malheureux fasciné.

--Parbleu! pour te _requinquer_ un peu. J'ai bien compris que ce beau monsieur n'avait pas envie de te voir arriver chez lui habillé comme un mendiant. Ça a son orgueil, les hommes d'affaires.

--Mais ces conditions dont il parlait!

--Ah! te voilà aussi curieux que moi. Faut de la patience. Il t'expliquera ça, à toi tout seul. Tu comprends, il faut obéir à la volonté de ton père: j'ai admis ça tout de suite. Du reste, j'ai dit que je te consulterais, et tu es libre de refuser. Au fond, il vaut peut-être mieux pour toi de rester ouvrier; on ne t'ennuiera pas toujours, et tu éviteras bien des tracas.

Disant cela, Biscarre fixait sur sa victime ses yeux brillants d'ironie.

--Que dois-je faire?

--Tu hésites? Bah! à ta place, je prendrais le bien qui vient en dormant; et puis, quoiqu'il n'ait rien voulu me dire de positif, je sais que ton père était un homme huppé, tout à fait de la haute. Tu seras lancé du premier coup. Ah! mon gaillard! vas-tu être dorloté par de belles duchesses!

Jacquot tenait le billet entre ses mains.

Je ne sais quel instinct luttait encore en lui et le retenait sur le bord de l'abîme où Biscarre l'entraînait, mais tout à coup les visions qui hantaient ses rêves étincelèrent devant ses yeux. Il vit, dans un mirage éblouissant, les espaces ensoleillés de richesse et de luxe, dont quelques rayons avaient parfois glissé jusqu'à lui.

--J'irai, dit-il.

--Et tu as raison! tu n'as pas un moment à perdre. Il faut aller chez un tailleur... un bon. Tiens! voici une adresse, c'est M. Mancal qui me l'a recommandé. Surtout pas d'économies, si tu dépenses plus que cela, ça ne fait rien, il payera....

Biscarre se pencha à l'oreille de Jacquot:

--Dis donc, il m'a parlé d'une dame que tu dois connaître, de la duchesse de Torrès....

Le jeune homme poussa un cri:

--Ah! voilà un nom qui te fait de l'effet.... Je croyais me rappeler aussi.... N'es-tu pas allé chez elle, un jour, pour lui porter un bijou?

--Oui... oui... je crois... en effet, balbutiait le jeune homme.

--Allons! ne rougis pas comme cela. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il s'agit... il faut que tu te dépêches, et à midi, sans faute, chez M. Mancal.

Un instant après, celui qu'on appelait Jacquot sortait, la tête en feu, du cabaret de l'_Ours vert_.

--Dioulou! appela Biscarre.

--Voilà, maître! fit le colosse en sortant de sa soupente, où d'ailleurs il avait fait le meilleur somme du monde.

--Mon vieux, tu vas filer d'ici et mettre la clef sous la porte. Je ne veux pas que le petit retrouve ta trace. A partir de maintenant, l'oncle Jean disparaît. Il le cherchera s'il veut. Plus de Dioulou. Je te destine un nouveau rôle. Ah! je crois que les Loups ne se plaindront pas et que nous allons leur tailler de la besogne. Quant au fils de Costebelle et de la Mauvillers, Biscarre continuera à veiller sur lui, par l'intermédiaire de l'excellent M. Mancal.

Et un rire féroce s'échappa de la poitrine du bandit.