XI
COALITION DE VICES
Il est aujourd'hui encore, en plein Paris, une sorte d'oasis qui tient à la fois des béguinages flamands et des squares de Londres. Là, il semble que tout bruit expire. Ni la Chaussée-d'Antin avec son commerce bruyant, ni la rue Saint-Lazare avec son piétinement d'affaires ne troublent ce coin, tout étroit, tout blotti sous les arbres, et dont les gens trop pressés pour connaître la flânerie--c'est-à-dire la seule joie réelle du Parisien--soupçonnent à peine l'existence.
C'est une rue courte, tournant sur elle-même, ne venant pas d'ici pour aboutir là. Nul n'y passe, parce que nul n'a besoin d'y passer. Elle n'abrège aucun chemin; de plus, elle forme ce que les voituriers appellent un dos d'âne. Donc, piétons et chevaux s'en écartent. Les deux rues qui la touchent complètent son immobilité. C'est la rue de la Tour-des-Dames, entre la rue Blanche et la rue La Rochefoucauld. Calme aujourd'hui, combien plus ne l'était-elle pas, il y a plus de trente ans, c'est-à-dire à l'époque où se passaient les faits dont nous nous sommes constitué l'historien.
Au coin de la rue Pigale, faisant retour vers la rue Saint-Lazare, on voyait, sortant d'un massif d'arbres comme d'un nid, la terrasse d'un pavillon de style renaissance. Si, à travers la grille délicatement fouillée, l'oeil indiscret tentait de se glisser à travers les épaisses charmilles que l'art expert du jardinier savait conserver vertes, même sous les glaces de l'hiver, on apercevait une partie de la façade de ce pavillon, d'où se détachait, roulant en volutes de marbre, un escalier d'une élégance royale. Une large allée, partant de la grille, tournait brusquement comme pour dérouter le regard des curieux qui se devait contenter d'épier, à travers les hautes branches dépouillées de feuilles, les fenêtres hermétiquement fermées, toutes capitonnées de soie et de dentelle.
Usant de nos priviléges de narrateur, entrons dans cet hôtel que les profanes, passant dans la rue silencieuse, considéraient d'un oeil d'envie. Onze heures venaient de sonner. Dans un boudoir du premier étage, donnant sur le pan qui s'étendait jusqu'à la rue Blanche, une femme étendue sur un canapé paraissait plongée dans un profond sommeil. Sa tête, rejetée en arrière, s'encadrait dans un coussin couvert de point d'Angleterre. Ses cheveux dénoués roulaient comme un flot noir sur la soie à teinte d'or et venaient tomber sur le tapis oriental qui couvrait le plancher. Cette femme était admirablement belle, et si expressive que soit cette épithète, elle ne rend qu'imparfaitement l'idéale perfection du visage de la dormeuse. C'était la rectitude grecque dans toute sa plastique quasi divine; mais la statue vivait, et sous cette peau d'une blancheur éblouissante, où s'entrelaçait le réseau bleu des veines, on voyait courir le sang vivace et chaud. Les yeux étaient fermés; mais des paupières, d'où tombaient de longs cils qui formaient comme une frange de soie, il semblait qu'un rayon glissât, à la fois tentateur et fascinant. Le buste, porté en avant par la pose de cette femme étendue, avait cette netteté de formes que les sculpteurs antiques ont su donner à leurs immortelles créations; et sous l'espèce de tunique noire, passementée d'or et brodée de pierreries, qui l'enveloppait, le corps moulé semblait une création artistique. Et cependant, à ces lèvres purpurines, entre lesquelles blanchissaient des perles, on eût demandé un sourire jeune, presque insouciant. N'était-ce donc pas une jeune fille, presque une enfant, qui dormait là, oublieuse du monde, ignorante de la vie? Pourquoi ce front si blanc semblait-il rigide comme s'il eût été ciselé dans l'ivoire? Pourquoi ce sein persistait-il à ne pas battre sous quelque vibration intime? Pourquoi cette main fine, qui pendait comme une de ces fleurs, aux teintes de lait, qui s'inclinent sur les lacs de l'Orient, avait-elle, dans sa négligence même, je ne sais quelle dureté de geste inconscient? Le boudoir où dormait cette créature que tout homme eût saluée reine de beauté, eût difficilement révélé ce qu'elle était, ce qu'elle pensait, ce qu'elle rêvait en ce moment même où sa pensée était peut-être entraînée dans les mirages du sommeil. Certes, jamais fantaisie de millionnaire n'eût pu réaliser plus éblouissant caprice....
La pièce était petite, ou du moins paraissait telle, tant l'éclat des tentures de soie jaune, rehaussées d'or mat, troublait le regard et trompait sur sa dimension réelle. Les plis, artistement drapés, étaient retenus par des torsades tissées d'or et d'argent, sur lesquelles courait, comme un serpent étincelant, une bande formée de diamants à l'éclat blanc, d'améthystes au reflet violet, de topazes, de rubis, d'émeraudes d'un vert éclatant... Au plafond, les tentures--qui rappelaient cette étoffe des contes de fées, couleur du soleil--formaient une sorte de dôme au centre duquel une lampe, suspendue à trois chaînes d'or, jetait, à travers un globe de cristal à mille facettes, ses rayons brillants sur les pierreries dont le nombre semblait s'accroître sous le regard. C'était comme un croisement de rayons qui étonnait plutôt qu'il ne séduisait: il est une sorte d'ivresse qui donne au cerveau cette répercussion étoilée.... Et cette femme, le plus beau diamant de cet écrin semblait, comme ces pierres froides, avoir leur immobilité, qui sait, leur dureté, peut-être.... Ce n'était pas tout. Sur le tapis, encore à portée de cette main aux ongles roses, ruisselaient des colliers, des bracelets, plus encore, des pièces d'or. On eût dit que ces richesses s'étaient échappées de ses doigts, alors que, vaincue par le sommeil, elle les égrenait et les caressait.... A quelques pas, une cassette entr'ouverte laissait passer, à travers ses lèvres d'or, les branches d'une étoile de diamants d'un prix énorme. Ce boudoir eût servi de demeure à ces gnomes des légendes que l'imagination populaire prépose à la garde des trésors enfouis. Cette femme était-elle donc une fée... ou bien quelque créature fantastique?... Tout à coup un timbre résonna doucement, mais à ce tintement faible, la dormeuse ouvrit subitement les yeux, et entre ses prunelles passa rapidement comme un éclair inquiet. Mais vivement elle regarda autour d'elle, à ses pieds, et un sourire étrange, froidement joyeux, passa sur ses lèvres. Le timbre résonna une seconde fois. Elle se redressa lentement, étendit le bras et toucha un point de la tenture. Alors une petite porte tourna sur elle-même, laissant à découvert une sorte de tour, semblable à celui que notre grand poëte Victor Hugo a décrit dans la chambre de la duchesse Josiane. Une carte s'y trouvait. Elle la prit, y jeta un rapide regard, puis, prenant un crayon, elle traça rapidement quelques mots sur le vélin, repoussa le tour, qui s'enfonça de nouveau dans la muraille.
--Lui! murmura-t-elle. M'apporterait-il quelque mauvaise nouvelle?
Elle posa ses pieds sur le tapis et se redressa. Rejetant ses cheveux en arrière, elle les attacha sur sa nuque à l'aide d'une agrafe de diamants; puis elle plaça sur ses épaules une sorte de manteau qui l'enveloppait tout entière, et, soulevant la tenture, elle ouvrit une porte et pénétra dans un petit salon attenant au boudoir, et dont tous les meubles, par un raffinement de luxe d'un aspect vraiment original, étaient recouverts de martre zibeline. Au même instant, un personnage, vêtu de noir, s'inclinait profondément devant elle, en disant:
--Madame la duchesse de Torrès me permettra-t-elle de lui adresser mes humbles hommages?
La duchesse--car c'était bien cette femme que nos lecteurs connaissent déjà sous l'odieux surnom du Ténia--répondit brusquement:
--Trêve de politesses, Mancal. Que me veux-tu?
Disant cela, elle fixait sur l'homme d'affaires--en qui nul n'aurait reconnu Biscarre, le forçat--son regard qui brillait autant que les pierreries de son collier.
--Hélas! madame, murmura-t-il en s'inclinant plus bas encore, si j'ai pris la liberté de me présenter à une heure aussi matinale, c'est qu'il y allait pour moi d'un grave intérêt.
La lèvre de la duchesse se crispa sous l'expression d'un dédain méprisant.
--Pour vous? fit-elle, que m'importe!
--Hélas, madame! reprit Mancal, dont la voix se faisait presque suppliante, est-il pour moi plus grand danger que celui de vous déplaire?
Elle haussa les épaules avec une impatience non dissimulée.
--Enfin, qu'as-tu fait?
--Il faut donc l'avouer?
--Sans doute!
--J'hésite.... J'ai si grand'peur que madame la duchesse ne s'irrite contre moi.
--Une dernière fois, parleras-tu?
Mancal se redressa: il était facile de voir, d'ailleurs, que toute cette humilité, cette crainte excessive étaient jouées. Mais le Ténia était trop inquiète pour s'en apercevoir.
L'homme d'affaires tira de sa poche un journal.
--Madame la duchesse a-t-elle pris connaissance des cours d'hier à la Bourse?
--Non! s'écria la jeune femme en pâlissant.
D'un mouvement fébrile, elle arracha la feuille des mains de Biscarre, et d'un seul coup d'oeil parcourut la cote des valeurs.
Un cri furieux s'échappa de sa poitrine:
--Misérable! s'écria-t-elle. Une baisse de vingt pour cent... et c'est toi qui m'as conseillé de jouer sur cette valeur!...
Mancal baissait la tête sans répondre.
--Ainsi, où mène la confiance?... une perte de plus de deux cent mille francs!...
Rien de plus étrange que la physionomie de la duchesse, pendant qu'elle se livrait à cet accès de colère. Ses lèvres tremblaient à ce point qu'elle pouvait à peine articuler les mots; ses yeux si larges, si clairs, se ternissaient et s'injectaient de sang....
Et cela pour une misérable perte d'argent, alors que le moindre des colliers, que le plus petit diadème compensait et au delà les dix mille louis enlevés par la spéculation....
Elle trépignait et frappait des pieds comme un enfant!
--Mais réponds-moi donc! s'écria-t-elle.
--Que puis-je vous dire? reprit Mancal, toujours humble; madame la duchesse n'avait-elle pas pris les conseils de Colombet, de Stéphane?...
--Des niais! plus que cela peut-être, des spéculateurs qui ont voulu me voler!...
--Oh! madame la duchesse est bien sévère. Quoi qu'il en soit, n'est-il pas vrai qu'hier même elle m'a adressé des ordres positifs d'achat?
--Eh! cela est exact! Après?...
Et elle répétait en frappant l'une contre l'autre ses mains d'enfant, crispées par la fureur:
--Deux cent mille francs!...
Mancal eut un sourire singulier:
--J'ai dit à madame la duchesse que j'avais à implorer son pardon...
--Te pardonner, infâme! quand tu es complice de mes ennemis, de ceux qui m'ont dépouillée!
--Madame la duchesse ne m'a pas compris....
Le Ténia se redressa comme si elle eût été mue par un ressort.
--Je ne t'ai pas compris?
--Non!
--Tu ne viens pas me supplier de te pardonner ton crime!... car c'est un crime... et je me vengerai!
--Pardon; mais il y a crime, et crime et je croyais que la plus grande faute que je pusse commettre... c'était...
--Achève!
--C'était d'avoir désobéi aux ordres de madame la duchesse.
Elle s'élança vers lui et saisit ses deux mains entre les siennes:
--Tu m'as désobéi! Comment? En quoi?... Mais hâte-toi donc!... tu ne vois donc pas que tu me tues en te jouant ainsi de mon impatience!
--Eh bien, madame, voici l'ordre que vous m'avez envoyé hier.
Elle poussa une exclamation bruyante:
--Quoi! Dis!... tu ne l'as pas exécuté!...
--J'ai fait le contraire. Madame la duchesse me disait d'acheter...
--Et... fit-elle haletante.
--J'ai vendu!...
Le Ténia chancela en portant la main à son coeur, tandis qu'une expression d'indicible joie illuminait son visage.
--Continue, dit-elle d'une voix à peine perceptible.
--Au moment où l'ordre de madame la duchesse me parvenait, continua Mancal-Biscarre, j'apprenais par des renseignements positifs que la débâcle de l'affaire sur laquelle elle s'était engagée était certaine, et allait être, quelques heures après, connue et publiée en Bourse.... Le temps me manquait pour obtenir de vous de nouvelles instructions; et cependant avais-je bien le droit non-seulement de ne pas exécuter les ordres reçus, mais encore de retourner tout à coup, et de ma propre initiative, une position prise sur le conseil de financiers tels que MM. Colombet et Stéphane?...--je ne suis rien, moi, qu'un pauvre mandataire dont le premier devoir est d'obéir les yeux fermés...--puis n'était-il pas possible que mes renseignements fussent inexacts... ou encore madame la duchesse ne pouvait-elle pas les avoir connus avant moi, et n'encourait-elle cette perte qu'en toute volonté, et pour dissimuler quelque autre opération fructueuse?... Je me suis dit tout cela... mais ma conscience m'a contraint de prendre tous les risques à ma charge.... J'ai vendu les actions en pleine hausse... et c'était en tremblant que j'apportais à madame la duchesse les trois cent cinquante mille francs que l'opération a produits.
Mancal avait prononcé ce petit discours d'une voix calme, sans nuances. On eût dit qu'il récitait une leçon.
La duchesse s'était laissé tomber sur une chaise basse, la tête entre les mains.
Quand Mancal eut fini, elle le regarda en face, et lui tendant la main:
--Mancal, dit-elle, vous êtes l'homme le plus habile et le plus honnête que je connaisse.
--Madame me permettra, j'espère, de régler nos comptes: j'ai là en portefeuille les bordereaux et la somme payée.
--Tu as les trois cent cinquante mille francs!
--Les voici! dit Mancal.
Déjà madame de Torrès avait arraché les billets de sa main, et feuilletant les liasses, les comptait avec une agitation fiévreuse.
--La somme est complète? demanda Mancal.
--Oui! oui!... trois cent cinquante mille francs! répéta-elle encore une fois. Ah! c'est comme un rêve!...
--Une goutte d'eau dans la mer, fit Mancal.
--Que veux-tu dire? que je suis riche! Oui, j'ai de l'or... oui, ma fortune est immense... mais je veux plus, toujours plus!... c'est si bon, l'argent!...
Ses dents semblaient grincer sous l'action de la passion qui lui étreignait le coeur.
Tout à coup, elle se tut: une pensée subite venait de traverser son cerveau. Il était impossible qu'elle se dispensât de récompenser l'homme qui lui avait procuré un si énorme bénéfice, qui lui avait épargné une perte immense.
Mancal, immobile, les bras croisés, attendait. Elle eut un mouvement brusque, détacha une dizaine de billets et les tendit à Mancal.
--Prenez, dit-elle; tout travail mérite salaire.
Mancal ne bougea pas.
--Quoi! balbutia-t-elle, n'est-ce pas assez?
--C'est trop! fit Mancal.
--Quand je donne, je ne compte jamais! dit-elle avec hauteur.
Mancal sourit.
--Madame la duchesse se méprend sur ma pensée, dit-il; je n'ai certes pas l'intention de dédaigner ses offres généreuses... mais je la supplie de m'accorder une autre récompense.
--Je ne vous comprends pas, dit le Ténia.
Mancal s'assit sur un fauteuil, plaça son chapeau à côté de lui, sur le tapis; puis, de sa voix la plus polie, il adressa à la duchesse cette simple question:
--Madame de Torrès possède-t-elle encore quelques gouttes du poison qui a tué le duc, son mari?...
Un cri rauque s'échappa de la poitrine du Ténia. Livide, les yeux grands ouverts, elle regardait cet homme, si humble tout à l'heure, et qui lui jetait soudain au visage cette effrayante accusation. Il continua:
--Que madame la duchesse soit bien convaincue de mon réel désir de lui être utile. Je n'obéis pas à une simple curiosité, et je la supplie de me répondre.
Elle avait repris son sang-froid:
--Vous êtes fou, monsieur Mancal, et il vous faut rendre grâce à ma pitié si je ne vous fais pas jeter à la porte par mes laquais.
Mancal protesta d'un geste poli:
--J'ai eu l'honneur de demander à madame la duchesse si elle avait bien fait disparaître toutes les traces du crime dont son mari, M. le duc de Torrès, a été victime.
Le Ténia se mordit les lèvres jusqu'au sang.
--Je ne puis ni ne veux vous comprendre, dit-elle. M. de Torrès est mort entouré de médecins qui ont eux-mêmes constaté la nature de la maladie.
--Oui, je sais cela. Cependant un certain personnage, dont le nom est peut-être parvenu aux oreilles de madame la duchesse, affirme que les médecins ont pu se tromper.
--De qui voulez-vous donc parler? s'écria madame de Torrès.
--Son nom? Ah! tenez, il m'échappe en ce moment... Seulement je puis vous raconter quelques détails. Il y a de cela quinze mois environ... madame de Torrès était depuis six mois la femme du duc, dont la fortune très-considérable lui avait été assurée par un contrat que peut seule expliquer la passion qu'elle lui avait inspirée.... La totalité des biens des époux devait, en cas de mort, appartenir au survivant. Or, dans le sixième mois d'union, un certain soir--si ma mémoire est fidèle--du mois de novembre, une femme, fort simplement vêtue, comme une servante, mais dont les manières élégantes contrastaient singulièrement avec son costume, s'engageait, malgré la pluie et le brouillard, dans une petite ruelle de Batignolles qu'on appelait, je crois, le Chemin-des-Boeufs....
La duchesse, la tête baissée, écoutait sans hasarder un mouvement.
La voix de l'ancien forçat avait repris son éclat presque métallique: il scandait chacune de ses phrases, comme pour les mieux faire résonner sur la conscience qu'il frappait.
--Je crois inutile d'insister sur l'étrangeté du lieu où se passa la scène que je vais dire: le Chemin-des-Boeufs, sorte de ruelle boueuse, devait produire sur l'imagination de l'inconnue qui s'y hasardait une impression quasi fantastique. Cependant, elle n'hésitait pas: son pas était ferme, elle allait sans se détourner à un but fixé d'avance. A la lueur d'un réverbère, on apercevait quelques masures s'estompant dans le brouillard: l'une d'elles se détachait, isolée du groupe qui l'entourait. Ce fut là que l'inconnue se dirigea. Elle frappa doucement à la porte, qui tourna sur ses gonds, et elle se trouva tout à coup dans une salle basse où l'attendait un vieillard à profil d'oiseau de proie; le crâne et le front étaient couverts d'une forêt de cheveux blancs. Une chandelle fumeuse éclairait la scène, et permettait de voir les rides profondes qui sillonnaient son visage... L'homme la reçut avec de vives démonstrations de respect. Il paraît d'ailleurs que ce n'était pas l'unique fois qu'elle eût pénétré dans ce réduit, car sa première parole fut celle-ci: «Avez-vous préparé ce que vous m'avez promis?» L'homme s'inclina et se dirigea vers une table grossièrement équarrie, qui disparaissait presque tout entière sous des cornues de terre, des serpentins, des fioles de toute forme et de toute grandeur. Après avoir invité l'inconnue à prendre un siége, il choisit plusieurs fioles, se couvrit le visage d'un masque de verre et, sortant de la salle, se rendit dans une pièce voisine dont la porte entr'ouverte laissait apercevoir le reflet rougeâtre d'un fourneau en combustion. Après un quart d'heure d'attente environ, le vieillard reparut, tenant à la main une fiole à demi pleine d'un liquide blanchâtre et hermétiquement fermée par un bouchon à l'émeri.
»La femme tendit vivement la main comme pour s'en emparer. Mais l'autre lui dit: «Vous n'avez pas oublié mes instructions?--Non.--Permettez-moi cependant de vous les répéter. Pour que cette liqueur amène les résultats... que vous désirez obtenir, elle doit être employée avec le soin le plus minutieux. Il importe surtout de se prémunir contre toute impatience. La dose nécessaire est d'une goutte le matin et une goutte le soir, à un intervalle d'au moins dix heures. Au cas où quelque malaise surviendrait avant le quatrième jour, s'abstenir pendant vingt-quatre heures; puis recommencer en mesurant exactement les doses. Alors, le septième jour, il y aura congestion, avec paralysie d'un côté du corps. La nature achèvera l'oeuvre, et, avant cinquante heures... tout sera fini.» La femme avait écouté avec la plus grande attention. Quand le vieillard eut fini de parler, elle tira une bourse contenant deux mille francs en or et la lui remit en échange du flacon. Elle s'enveloppa dans son manteau de laine, ramassa son voile sur son visage et disparut...
»Sept jours après, M. le duc de Torrès, quoique jeune et vigoureux, tombait en plein bal frappé d'apoplexie. On le transportait ici en toute hâte, les médecins appelés s'efforçaient de rappeler la vie dans ce corps paralysé. Mais le coup avait été trop violent pour que l'organisme résistât. La duchesse de Torrès était veuve et héritait--conformément aux stipulations de son contrat de mariage--d'une fortune évaluée à plus de quatre millions et doublée depuis par d'heureuses spéculations. Que dites-vous, madame, de cette courte, mais instructive narration.»
Le Ténia, pendant la dernière partie de ce récit, s'était peu à peu redressée. Son visage, d'une pâleur marmoréenne, s'était fait masque: pas une fibre, pas un muscle ne bougeait. Il semblait que sous l'empire d'une immense volonté, le sang lui-même se fût arrêté dans le réseau veineux. Certes, bien que Mancal-Biscarre n'en fût pas à douter de l'énergie de cette femme, il s'attendait à quelque explosion, à des dénégations furieuses. Quand il eut cessé de parler, elle se leva, et étendant la main, tira le cordon de la sonnette.
--Prenez garde, madame, s'écria Mancal, ne me tentez pas!...
Il croyait de bonne foi que le Ténia allait tout simplement donner à ses valets l'ordre de le jeter à la porte.
Un laquais frappa à la porte, puis entra:
--Deux couverts, dit-elle simplement. Monsieur déjeune avec moi....
Venir chez un ennemi ou tout au moins chez un adversaire, lui jeter au visage des accusations effrayantes, espérer de le tenir--comme le dit le poëte--pantelant sous son talon de fer, puis... s'entendre inviter à déjeuner... voilà certainement un des effets de surprise les plus complets qui se puissent imaginer. Mancal se sentit à demi désarçonné.
Elle se tourna vers lui, et avec le plus gracieux sourire:
--Vous avez entendu, et vous acceptez, n'est-ce pas?
--Certainement... je n'ai aucune raison de refuser, balbutia Mancal, qui se demandait ce que ce coup de théâtre pouvait signifier.
--Vous me permettez bien de passer un instant dans mon boudoir, reprit-elle; je me suis levée pour vous recevoir, et en vérité, je suis laide à faire peur....
Mancal esquissa un geste de dénégation. Pour un peu le Loup fût devenu galant. Ouvrant une porte, elle disparut. Mancal, les yeux tout ouverts, regardait le mur. En réalité, il se demandait s'il rêvait ou s'il était éveillé. Il se sentait inquiet. Cette femme qu'il croyait tenir dans sa main et en qui il avait voulu trouver un docile instrument allait-elle soudainement lui échapper? Quelques minutes, avait-elle dit. Elle tint parole, et Mancal était encore plongé dans ses réflexions lorsqu'elle reparut. Elle avait revêtu un peignoir de satin rose, couvert de dentelles et rehaussé de perles fines. Ses cheveux, relevés à pleines mains, s'écrasaient sur sa nuque blanche. Son visage, sans aucun de ces artifices qui constituent l'art éternel du _maquillage_, avait repris une fraîcheur juvénile, presque enfantine. Ses yeux brillaient sous leurs longs cils, sa bouche aux lèvres rouges souriait gaiement.
--Madame la duchesse est servie.
Un instant après, dans une salle à manger, toute boisée de thuya et de bois de rose, Mancal et le Ténia se trouvaient assis l'un en face de l'autre. Pas une ombre d'embarras dans cette singulière entrevue. La duchesse, avec sa grâce féline, prenait plaisir à servir l'ancien forçat, qui, malgré lui, se laissait entraîner aux sensualités des mets recherchés et des vins exquis. Il se disait pourtant:
--Si elle cherche à me griser, c'est qu'elle ne me connaît pas.
Mais en vérité, était-il possible qu'elle rêvât à quelque méchant dessein? C'était la simplicité charmante de l'hôtesse la plus affable. Au dessert, elle fit un signe. Les laquais sortirent, elle resta seule avec Mancal. Celui-ci, absolument maître de lui maintenant, attendait. La duchesse trempait ses lèvres dans un verre de Dantzig où se jouaient les paillettes d'or. Elle posa le cristal sur la table, puis s'accoudant, et laissant tomber sa tête sur sa main, elle regarda Mancal et dit:
--Nous disions donc, cher monsieur, que j'ai empoisonné M. le duc de Torrès....
La foudre tombant aux pieds du misérable l'eût frappé d'une moindre commotion que cette simple parole prononcée du même ton calme qu'elle lui eût offert quelques gouttes de liqueur.
--Hein? fit-il.
--Avez-vous donc oublié, reprit-elle, l'intéressant récit que vous m'avez fait tout à l'heure?
Il y eut un moment de silence; Mancal, en ces quelques secondes, fit un suprême appel à toute son énergie. A comédienne, comédien et demi. Ainsi pensa-t-il. Et il répondit en riant:
--En vérité, je ne songeais plus à ce détail.
--Me permettrez-vous d'abord une question?
--Avez-vous donc besoin de ma permission?
--Je voudrais savoir de qui vous avez appris les émouvantes péripéties que vous m'avez si dramatiquement exposées.
--Je puis vous satisfaire. Je connais beaucoup l'homme du Chemin-des-Boeufs.
--Ah! il est donc encore vivant?
--A mon tour, permettez-moi de vous dire que vous le savez aussi bien que moi... car vous avez donné à quelqu'un... certain conseil qui lui a permis d'entrer en relations avec le même individu.
Sans baisser les yeux devant cette riposte, le Ténia reprit:
--Vous avez raison. Mais j'ignorais que vous le connussiez vous-même...
--C'est un ami intime, fit Mancal en riant, et je dois vous avouer que je n'ignore aucune de ses pensées... Ainsi, si cela pouvait vous être agréable, je vous rapporterais les termes exacts de la conversation tenue entre M. Blasias et M. de Silvereal.
Mancal remarqua seulement dans la main de la duchesse une légère contraction. Ce fut la seule preuve d'émotion qu'elle laissa échapper.
--Ainsi, maître Blasias... dit-elle.
--Maître Blasias, du quai de Gèvres, est l'ancien empoisonneur du Chemin-des-Boeufs.
--Et ces deux personnages ne sont autres que... M. Mancal, agent d'affaires et homme de confiance de la duchesse de Torrès.
Décidément, on jouait franc jeu, il n'y avait plus qu'à s'exécuter.
--Ce qui vous explique, dit Mancal, comment votre agent d'affaires connaît si bien l'histoire du Chemin-des-Boeufs.
--Mais tout cela est très-naturel, reprit la duchesse, j'aurais mauvaise grâce à ne pas vous féliciter de votre admirable talent. En vérité, je ne vous ai pas reconnu.
--Cependant, c'est vous-même qui affirmez que je suis moi-même le personnage...
--L'empoisonneur.... Oh! ceci tient, cher monsieur, à cette malheureuse manie qui vous porte à dialoguer vos récits.... Quand vous m'avez répété les paroles du vieillard en question, le son de voix, les inflexions, la prononciation m'ont immédiatement révélé votre secret.
--Vous êtes forte...
--Comme un juge d'instruction, c'est vrai. Voilà donc qui est entendu. Vous connaissez un secret assez délicat sur mon passé; vous êtes sans doute venu chez moi pour tenter ce qu'on appelle--si je ne me trompe--une opération de _chantage_.
Impossible de rendre le ton d'exquise raillerie qui accompagnait ces déclarations cyniques.
--Venons donc au fait, reprit-elle, car, je dois vous l'avouer, vous n'avez peut-être pas beaucoup de temps à vous.
--Je suis à votre disposition... et n'ai rien qui me presse...
--Vous ne me comprenez pas.... Je suis curieuse et je voudrais savoir quelles étaient les conditions que vous vouliez m'imposer... C'est pour cela que je vous invite à vous hâter...
--Me hâter!... mais je ne saisis pas...
--Vous perdez un temps précieux, car, sans vous en douter, vous avez tout au plus une dizaine de minutes à me consacrer.
Mancal se leva brusquement. Il était livide. Une lueur rapide venait de traverser son cerveau.
--Vous allez immédiatement m'expliquer vos paroles, sinon!...
--Sinon?... Évidemment il n'y a pas moyen de causer avec vous. Enfin, puisque vous y tenez absolument, voici l'explication que vous réclamez.
Elle avait tiré de sa poche un petit flacon de cristal, fermé par un bouchon à l'émeri. D'un seul coup d'oeil, Mancal le reconnut. C'était celui qu'il avait remis jadis à l'empoisonneuse, et qu'elle lui avait payé deux mille francs. Il était vide! Et la commotion que l'ex-forçat éprouva fut telle, que la voix s'arrêta dans sa gorge, une sueur froide mouilla son front, et il s'appuya au mur pour ne pas tomber.
--Du poison! murmura-t-il d'une voix rauque.
--Naturellement, fit le Ténia. Je suis une excellente élève, comme vous voyez.
Tout le corps de Mancal tressauta comme sous l'impression d'un ressort; ses yeux s'injectèrent de sang.
--Misérable! fit-il en bondissant vers la table et en saisissant un couteau.
Mais, au même instant, la duchesse se renversa en arrière avec un éclat de rire si franc, si net, si clair, que malgré lui il s'arrêta.
--Mon cher monsieur Mancal, reprit-elle, décidément vous êtes moins fort que je ne le croyais. Rassurez-vous. Ce flacon était vide de poison. Vous avez bu les vins les plus naturels et les liqueurs les moins frelatées. Vous vous portez fort bien.
A mesure qu'elle parlait, le visage contracté de Mancal se rassérénait. Il jeta le couteau loin de lui.
--Allons, fit-il, je suis vaincu. Vous êtes un trop rude adversaire.
Le Ténia se leva, et, s'approchant de lui, plaça sa main sur son épaule:
--Je puis être une utile alliée, dit-elle. Écoutez-moi; il faut que nous causions encore, et cette fois sans réticences.
Elle le regarda en face, comme deux complices qui ont un but et qui veulent l'atteindre à tout prix. En réalité, la situation était changée, comme on dit, du tout au tout. Mancal--incarnation de Biscarre--s'était tout d'abord présenté en troisième rôle de mélodrame. Il avait pris des allures _fatales_ et avait débité ses tirades avec un aplomb merveilleux, qui devait, selon lui, réduire l'adversaire à merci. Il avait engagé le duel. A la première passe, il avait employé ses coups les plus savants, ils avaient été parés. Mieux encore: à la riposte, il avait été désarmé, et il avait dû rompre. En garde donc, et au plus fort! Elle lui dit:
--Cartes sur table. Que voulez-vous de moi? Si vous parlez franchement, je vous dirai ce que je veux de vous.
--Bien, fit Mancal. Ma vie a un but, je veux que vous m'aidiez à l'atteindre.
--Ma vie a un but, dit la duchesse, dont la voix s'altéra légèrement, m'aiderez-vous à votre tour?...
--Je vous le jure.
--Je ne crois pas aux serments.
--Alors expliquez-vous. Quel est votre but, à vous?
--Pourquoi parlerais-je la première?
Mancal s'inclina:
--Parce que vous êtes la plus forte.
--C'est faux. Maître Mancal, je vais vous dire, moi, pourquoi, tenant tout à l'heure votre vie entre mes mains, je ne vous ai pas empoisonné.
Mancal ont un soubresaut involontaire.
--C'est, _primo_, parce que j'aurais été fort empêchée de me débarrasser de voire cadavre....
Dire «votre cadavre» à un homme vivant lui causera toujours et quand même une impression fort désagréable.
--_Secundo_, continua le Ténia, c'est parce que, de tous les bandits qui me sont tombés sous la main, vous êtes, sans flatterie, le plus complet que j'aie encore rencontré.
--Vous êtes trop bonne, fit Mancal en souriant. Mais je crois qu'en fait de scélératesse, j'ai trouvé mon maître...
--Oh! trêve d'éloges! nous nous valons!... reste à savoir où nous tendons et si nos projets peuvent cadrer ensemble. En ces sortes de pactes, un seul mot doit suffire. Pouvez-vous, brièvement, sèchement, caractériser le but de votre vie?
Mancal la regarda en face, les yeux dans les yeux, et dit:
--Oui, je hais!...
Elle se pencha vers lui et répondit:
--Et moi j'ai aimé... et je hais maintenant.
--Moi, dit Mancal en serrant les mains de la duchesse entre les siennes, je ne hais que parce que j'ai aimé... donc je vous comprends!...
Il y eut un moment de silence. Il était évident que chacun hésitait à se livrer.
--Il nous reste à prononcer deux noms, dit le Ténia. Qui haïssez-vous? qui est-ce que j'aime?...
Mancal tenait toujours les mains du Ténia. Il les sentait nerveuses, vibrantes, implacables. Il eut confiance.
--Celle que je hais, dit-il, se nomme Marie, marquise de Favereye.
--Celui que je hais, dit le Ténia, se nomme Armand de Bernaye....
Un cri de joie s'échappa de la poitrine de Mancal.
--Ah! quelle alliance! fit-il. Armand de Bernaye aime Mathilde de Silvereal, soeur de la marquise de Favereye....
La duchesse s'était dressée, haletante, fiévreuse:
--Mathilde de Silvereal!
--Ne le saviez-vous pas?...
--Ainsi cette femme dont M. de Silvereal voulait la mort...
--C'est votre rivale.
--Non, c'est impossible! Pourquoi Armand l'aimerait-il?... Est-elle donc plus belle que moi?...
Et, avec un indicible mouvement d'orgueil, la courtisane relevait sur son front les masses épaisses de ses cheveux noirs.
--Il l'aime! vous dis-je, répéta Biscarre. Et je le sais d'autant mieux qu'il y a quelques heures à peine, je l'ai vu auprès d'elle, étreignant ses mains avec une énergie passionnée.
--Taisez-vous! Vous mentez!...
Mancal la regarda. Une colère furieuse éclatait dans ses yeux, et sa pâleur était telle qu'il semblait que la vie fût prête à se retirer d'elle.
--C'est que vous ne savez pas, continua-t-elle, tout ce que j'ai déjà souffert! Ah! j'ai vu les plus intelligents, les plus puissants se traîner à mes pieds; j'ai vu des hommes pleins de jeunesse et de vie, comme Martial, épier le moindre de mes signes, se courber sous mes caprices les plus cruels, me donner goutte à goutte tout leur sang, toute leur existence. Et je riais!... et j'éprouvais une effrayante joie à leur crier: Je vous méprise! Mais cet Armand! de lui je n'ai jamais reçu que dédain et mépris!
Elle se tut un moment, comme accablée par ses propres pensées.
--Il y a de cela quelques mois, reprit-elle. Ma voiture descendait au trot de mes chevaux l'avenue des Champs-Élysées. Je rêvais... à quoi? A ces mondes inconnus dans lesquels parfois l'imagination m'entraîne. Tout à coup un cri retentit. Une femme--une misérable mendiante--venait d'être renversée et avait roulé sous les pieds des chevaux: En avant! criai-je à mon cocher. Je ne me souciais pas de me donner en spectacle à cette foule. Que m'importait cette femme?... Mais déjà un homme s'était élancé à la tête de mes chevaux, et d'un seul effort de sa main, il les avait cloués sur place.... Cet homme, c'était Armand de Bernaye. Comme je m'étais penchée hors de ma voiture, nos regards se croisèrent.... Qu'éprouvai-je à ce moment? Il m'est impossible de décrire cette impression étrange, magnétique, qui parcourut tout mon être... En un instant, tout disparut autour de moi... et, par un dernier effort de résistance, je fermai les yeux; puis, je les rouvris subitement... il était là, courbé vers la terre. Il s'était agenouillé auprès de la mendiante dont ses mains écartaient les haillons. De la foule s'élevaient contre moi des cris de menace. Il leva la tête et fit un signe, tous se turent. La femme était blessée, peu dangereusement d'ailleurs.
»Déjà elle revenait à elle et balbutiait des remercîments. Me roidissant contre l'émotion qui me dominait, je tirai ma bourse; j'allais la jeter aux pieds de cette femme. Mais il me regarda, et je n'osai pas. Ah! si vous aviez lu sur ce visage énergique l'expression de mépris que j'y savais découvrir!... Une colère folle luttait en moi contre je ne sais quelle terreur vague. Lui, souleva la mendiante dans ses bras et vint vers la voiture.--Descendez! me dit-il d'une voix brève. Et comme j'hésitais, il répéta ce seul mot: Descendez! et sans savoir à quelle influence je cédais, j'obéis. Oui, moi qui n'avais jamais plié devant une prière, devant une supplication, si ardente qu'elle fût, je ne sus pas résister.... Il étendit la mendiante sur les coussins de la voiture et jeta son adresse au cocher: Conduisez cette femme, dit-il.
»Le laquais hésitait, il attendait que je confirmasse cet ordre. Encore une fois, Armand me regarda, et je dis au valet: Obéissez!... La calèche s'éloigna. J'étais là, au milieu de cette foule, je me sentais humiliée, tremblante. Je ne faisais pas un mouvement, j'attendais qu'il me parlât. En ce moment, j'aurais donné ma vie pour qu'il m'adressât un mot.... Savez-vous ce qu'il fit?»
Ses lèvres pâlies tremblaient comme sous l'action de la fièvre.
--Il reprit son chapeau aux mains des spectateurs de cette scène, le remit sur sa tête, et me regardant en face une dernière fois, il s'éloigna, me laissant seule, immobile, courbée sous le mépris. La foule ricanait. J'eus peur... oui, en vérité!... Je ne retrouvai même pas en moi cette énergie fiévreuse que donne la colère. Je baissai la tête, et, cachant mon visage sous mon voile, je m'enfuis. Une voiture passait, je m'y jetai... et alors, folle de douleur, saisie au coeur et au cerveau par une sorte d'ivresse, je pleurai.... C'étaient les premières larmes que j'eusse versées depuis bien des années!... et c'était cet homme qui me les arrachait! Et je ne le haïssais pas!... je l'aimais!...
Mancal ne l'avait pas interrompue. Elle parlait comme si elle eût été seule, et c'était chose étrange que cette femme, reine de richesse et de beauté, mettant ainsi son âme à nu.
--Je voulais le revoir, dit-elle encore. Ce que j'ai fait pour cela, j'ai honte à m'en souvenir.... Oui, je l'ai épié!... Je me suis placée sur son passage!... J'ai supplié qu'on le décidât à venir chez moi.... Je lui ai écrit... A mes lettres, il n'a pas répondu. Quand je le rencontrais, alors tombait sur moi ce regard froid et sombre dont il m'avait déjà souffletée, et je m'enfuyais! Sans cesse, je parlais de lui, et ce que j'apprenais ne faisait qu'accroître ma passion.
»Cette existence mystérieuse vouée tout entière à la science, le respect que cet homme inspirait à tous, cette réputation qui grandissait chaque jour, tout cela m'enivrait, et c'était avec des cris de douleur que je me répétais: «Cet homme ne t'aime pas, cet homme te hait et te méprise!» Et aujourd'hui vous venez me dire qu'il en aime une autre! Du moins, je vais donc trouver un aliment au feu qui me brûle le coeur: puisqu'il m'est interdit d'aimer, du moins je me sauverai du désespoir par la haine!...»
Elle se tut. Tout son être frémissait.
--Il faut perdre cette femme, reprit Mancal; aidez-moi dans l'oeuvre que je veux accomplir, et je vous jure que je vous vengerai de madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye.
--Qu'exigez-vous de moi?
--Vous attendez ce soir M. de Silvereal?
--Ah! il s'agit bien de cet homme!
--Écoutez-moi, duchesse de Torrès. Le hasard--un hasard infernal--nous a donné les mêmes ennemis. Moi, je hais la marquise de Favereye, vous voulez la perte de sa soeur. C'est dans leur amour, c'est dans leur honneur qu'il nous faut les frapper.... Ce n'est pas tout....
Il se rapprocha de la duchesse et reprit d'une voix plus basse:
--Vous ne m'avez pas fait votre confession tout entière.
--Moi!...
--Cette passion qui remplit votre être n'est pas la seule qui vous domine; il en est une autre, plus profonde, plus âpre encore, et qui atteint en vous jusqu'aux sources de la vie.
--Expliquez-vous! Cette passion?...
--C'est l'amour de l'or, c'est la passion de la richesse, c'est l'ambition affolée et sans limites.
Elle baissa la tête sans répondre.
--Vous êtes riche, continua-t-il en regardant autour de lui, comme si ses yeux cherchaient à percer l'épaisseur des murailles pour supputer le chiffre de cette fortune.
Un frémissement agita le corps de la courtisane: car Mancal l'avait bien jugée.
Que de fois, seule, alors que tout bruit s'était éteint autour d'elle, cette femme, lasse des hommages dont elle avait été accablée, s'enfermait dans le boudoir mystérieux que nous avons décrit au début de ce chapitre, et là, prise d'une sorte de fièvre, elle ouvrait les coffrets, les cassettes, et, plongeant ses mains de marbre dans l'or et les pierreries, elle les égrenait entre ses doigts comme des gouttes d'eau, frissonnant au tintement de l'or, éblouie par le rayonnement des diamants.
Passion maladive, monomanie étrange qui s'emparait de son être tout entier, faisant vibrer ses fibres les plus secrètes.
--Vous êtes riche! avait dit Mancal, eh bien, si vous consentez à m'obéir, à m'aider dans la tâche que j'ai entreprise, je décuple, je centuple cette richesse!
La duchesse s'était redressée, et maintenant, les yeux fixés sur le visage de l'homme d'affaires, elle attendait.
--Vous me comprenez bien, reprit-il: ce que je vous propose, c'est un pacte, c'est une association complète, absolue, dans laquelle chacun de nous mettra au service de l'autre ses forces et sa puissance.
--Sa puissance! interrompit le Ténia.
--Ah! ce mot vous étonne, surtout quand il est prononcé par M. Mancal, un homme d'affaires qui, à vos yeux, n'a d'autre valeur que celle d'un manieur d'argent! Eh bien, si vous, duchesse de Torrès, vous êtes forte par votre beauté, par votre intelligence, par votre fortune, l'humble agent Mancal tient dans sa main, lui aussi, un pouvoir qui peut lutter contre toutes les énergies humaines.
Il s'était levé, et sur sa physionomie éclatait ce rayonnement sinistre qui le transfigurait. Sous le masque de Mancal perçait le Roi des Loups.
--A nous deux, continua-t-il d'une voix vibrante, nous pouvons dompter le monde, car nous sommes le Mal! Vous êtes la beauté fatale et cruelle, je suis la haine lente et sûre! Prenons nos ennemis corps à corps, nous les contraindrons à crier grâce; mais, sans pitié, nous les frapperons à mort!
Il eut un geste d'une effrayante violence.
--Vous avez raison, murmura le Ténia. Je veux rejeter à la face de cette société hypocrite les outrages dont elle m'a abreuvée. Mais cette richesse dont vous me parliez tout à l'heure?...
--Je vous la donnerai. Mais répondez-moi: Êtes-vous prête à accepter les conditions que je veux vous dicter?
--Quelles sont-elles?
--Veuillez sonner.
La duchesse obéit machinalement. Un laquais parut.
--Un jeune homme ne s'est-il pas présenté pour parler à madame la duchesse?
--Comme madame la duchesse avait défendu qu'on la dérangeât sous aucun prétexte, je l'ai introduit dans la bibliothèque, où il attend que madame veuille bien le recevoir.
--C'est bien, fit Mancal. Dans un instant vous pourrez l'introduire.
Le laquais sortit. Subjuguée par l'ascendant de cet homme, le Ténia l'avait laissé parler.
--Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle.
--Attendez. Voici mes conditions: je veux que ce jeune homme vous aime.
La duchesse sourit:
--Je suis sûre de moi!
--Je veux, continua Mancal en se penchant vers elle, que vous le rendiez fou, que vous éveilliez en son âme une passion si intense, si irrésistible....
Il baissa la voix:
--Que, dans son entraînement, ce jeune homme aille... jusqu'au crime!
La duchesse tressaillit:
--Vous le haïssez donc bien?
--Oui!
--Et en échange du concours que vous me demandez, que m'offrez-vous à votre tour?
--Je vous offre des trésors si grands que nul peut-être n'en connaît le chiffre.
--Folie! Vous me raillez!
--Ce soir, M. de Silvereal viendra...
--Je le sais.
--Cet homme est en possession d'un secret qu'il faut lui arracher. Je serai là... caché. Vous serez seule avec lui. Dans une heure, je vous enverrai un bouquet. Vous aurez soin de ne pas le respirer; mais, le soir, vous donnerez à M. de Silvereal la fleur rouge qui se trouvera au centre de ce bouquet. Je ne vous fais pas l'injure de douter qu'il ne la porte à ses lèvres...
--Et alors?
--Alors le reste me regarde. Nous saurons si mes pressentiments m'ont trompé... ou si ces rêves qui vous éblouissent se peuvent réaliser...
--Vous n'avez donc aucune certitude?
--Ne me demandez rien de plus. Soyez patiente jusqu'à ce soir, et alors, duchesse de Torrès, vous pourrez à votre gré ou contraindre vos ennemis à plier devant vous, ou tout au moins vous venger!
--J'attendrai. Mais ce jeune homme?
--Ce que je vous demande aujourd'hui est peu de chose. Recevez-le devant moi et approuvez ce que je dirai.
--J'y consens. Mais qui me prouve que vous ne me tromperez pas et qu'en me trompant par des espoirs irréalisables vous ne cherchiez pas uniquement à obtenir ma complicité dans vos projets personnels?
--Madame, dit gravement Mancal, entre gens comme nous, les serments n'ont pas de valeur. Mais regardez-moi bien en face, et demandez-vous si réellement l'homme qui vous parle de sa haine peut s'abaisser à de vulgaires intrigues de chantage.... Regardez-moi, vous dis-je! et, dans mon regard, sachez lire l'expression de la passion violente et implacable. Je veux... entendez bien ce mot... je veux me venger... rien de plus, rien de moins. Pour parvenir à mon but, j'avais besoin d'une alliée... je vous ai trouvée sur ma route....
Mancal lui avait tendu la main.... Elle y laissa tomber la sienne, et dit en souriant:
--Je vous fais crédit jusqu'à ce soir.
--Merci! Maintenant reprenons chacun notre rôle... et faites entrer notre jeune homme.
Un instant après la porte s'ouvrait, et le laquais annonçait:
--M. le comte de Cherlux.
Et Jacquot entra. Oui, c'était bien celui que nous avons trouvé il y a quelques heures dans le cabaret de Diouloufait, c'était bien lui qui se présentait sous le nom et sous le titre de comte de Cherlux.... Transformation singulière, mais certainement moins bizarre que celle qui s'était accomplie dans l'extérieur du jeune homme. D'où lui venait donc cette aisance aristocratique, cette simplicité dans le luxe, ce goût réellement exquis, lequel avait présidé à sa toilette? Jacques de Cherlux--car tel était le nom que nous lui donnerons désormais--était de taille moyenne, mais admirablement proportionnée. Il portait encore sur son visage pâli les traces des dernières émotions qu'il avait subies; mais cette lassitude même prêtait un nouveau charme à sa physionomie un peu inquiète. Jacques était beau, et la délicatesse de ses traits et de sa stature lui donnait je ne sais quel charme dont on avait peine à se défendre. En ce moment, il était visiblement ému; en vérité, il croyait marcher dans un rêve. La métamorphose qui s'était opérée lui semblait invraisemblable. Comment! hier encore, il n'était qu'un ouvrier, il luttait contre des malveillances inconnues, il se débattait contre une fatalité qui s'acharnait après lui, et voilà qu'aujourd'hui il était admis, sur son nom, en présence d'une des plus jolies, des plus élégantes femmes de Paris, en face de cette créature idéalement belle qu'il avait entrevue un jour en tremblant, et qui maintenant s'inclinait gracieusement devant lui et lui disait de sa voix pure et fraîche:
--Soyez le bienvenu, monsieur.
Mancal s'avança vivement à sa rencontre.
--Madame la duchesse, dit-il, permettez-moi de vous présenter monsieur le comte Jacques de Cherlux, en faveur duquel je fais appel à toute votre bienveillance.
Jacques, troublé, regardait la duchesse et attendait.
A vingt ans, qui aurait pu, sans frémir jusqu'aux fibres les plus intimes de son être, contempler cette créature, devant laquelle un véritable artiste, Martial, avait oublié sa mère, cette femme si complétement belle que les plus expérimentés des viveurs s'étaient voulu tuer à ses pieds. Lui ne savait rien, n'entendait rien... toute son âme passait dans ses regards, et ses lèvres tremblaient comme si la formule d'adoration avait été prête à s'en échapper...
--Votre recommandation est toute-puissante, vous le savez, dit la duchesse en regardant Mancal, mais le nom de M. le comte de Cherlux, et je dois dire plus encore, sa jeunesse et sa distinction plaident en sa faveur mieux encore que vos paroles...
--Madame, fit Jacques, je ne sais comment reconnaître....
La duchesse lui désigna un siége de la main.
--Madame, reprit Mancal, qui suivait avec soin les progrès de l'émotion qui s'emparait du néophyte admis dans le temple, M. le comte de Cherlux, par suite de circonstances que je me ferai un devoir de vous expliquer, se trouve dans une situation des plus singulières: jusqu'à ce jour, il a ignoré et son nom et les hautes destinées qui lui étaient réservées.... Je viens vous supplier de vouloir bien être sa patronne, son bon ange, et de lui ouvrir les portes de ce monde dans lequel, j'en suis certain, il occupera une place brillante. M. de Cherlux, qui--je puis le dire sans l'offenser--a besoin en quelque sorte d'un stage dans la société dont il ignore encore les moeurs, m'a témoigné le désir, très-honorable, de s'attacher pendant quelque temps--presque incognito, pour ainsi dire,--à la personne de quelqu'un de nos grands seigneurs... en qualité de secrétaire, par exemple. Il est riche, et c'est, vous le comprenez, dans un but tout spécial qu'il veut, mettant son instruction et son intelligence au service d'un des rois de votre monde, acquérir en échange ces notions sociales, cette expérience des hommes qui lui font défaut... Veuillez dire, monsieur de Cherlux, si je traduis exactement votre pensée.
Jacques tressaillit, mais il lui fallait s'arracher à la contemplation qui rivait son regard et sa pensée à la beauté de l'enchanteresse... il releva la tête.
--En effet, madame, répondit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, ce qui se passe aujourd'hui dans ma vie est tellement extraordinaire, que j'ose à peine croire à ce miracle qui vient de s'accomplir et qui d'un déshérité de la vie fait un gentilhomme, et je vous l'avoue, au moment de franchir le seuil de ce monde, à peine entrevu dans le mirage de mes songes de jeunesse, j'hésite... j'ai presque peur.... Déjà la bienveillance que vous semblez me témoigner m'encourage. M. Mancal a bien voulu me laisser espérer que madame de Torrès prendrait en pitié cette inexpérience... C'est donc un suppliant qui vient à vous, madame, et qui vous supplie de ne le pas repousser....
Ah! s'il eût pu comprendre en ce moment le rapide regard qui s'échangeait entre les deux complices.
--Qu'il vous aime! avait dit Mancal.
--Il m'aimera! il m'aime! répondaient les yeux du Ténia.
--Monsieur le comte, dit-elle, je vous suis dès ce moment tout acquise... et quelle que soit la requête que vous ayez à m'adresser, je puis vous assurer que j'emploierai ma faible influence à vous donner satisfaction....
Mancal reprit la parole:
--Si j'ai bien compris les intentions de M. de Cherlux, dit-il, l'homme à qui nous devons demander un pareil service doit joindre à une grande situation une honorabilité reconnue et incontestée...
--Sans doute.
--Eh bien, si j'osais émettre un avis, je rappellerais à madame la duchesse que, dans la société parisienne, nul ne me paraît plus digne de cette confiance qu'un homme honoré par elle d'une estime particulière.
--Son nom?
--Ne l'avez-vous pas deviné? je veux parler de M. le duc de Belen.
Le Ténia regardait Mancal et cherchait à comprendre le but vers lequel il tendait. Mais le visage du forçat avait perdu son expression féroce pour prendre le masque de l'obséquiosité polie. Quant à Jacques, il écoutait pour ainsi dire sans entendre. Il contemplait les cheveux de la duchesse négligemment rejetés sur sa nuque; il devinait sous son peignoir ces formes admirables qui avaient inspiré jadis un chef-d'oeuvre à Martial; son regard courait sur ces mains fines, ces bras blancs et ronds qu'un statuaire eût moulés, et, dans cette sorte d'adoration inconsciente, il se souciait peu, en vérité, du sens même de la conversation dont il était l'objet.
--J'ai déjà eu l'honneur, continua Mancal, de pressentir M. le duc à ce sujet, et j'ai la conviction que la recommandation de madame de Torrès serait toute-puissante pour le décider à accueillir M. de Cherlux.
Elle regarda Jacquot, qui, surpris dans sa contemplation, rougit et baissa les yeux.
--Quel est votre avis, monsieur de Cherlux? demanda-t-elle.
«Savez-vous bien, ajouta-t-elle en souriant, que si la timidité sied à la jeunesse, elle pourrait cependant vous être nuisible dans le monde où vous allez entrer?
--Madame, fit Jacques vivement, s'il vous plaît vouloir bien m'honorer de votre protection, soyez certaine que je saurai m'en rendre digne...
--Qu'il soit donc fait comme le désire mon ami Mancal, fit-elle en se levant.
Avec ces mouvements gracieux et empreints d'une volupté enivrante dont les courtisanes du grand monde ont le secret, elle s'approcha d'un petit meuble, et, se penchant, elle écrivit quelques lignes.
Puis, se tournant vers Jacques:
--Puisque vous me permettez, dit-elle, de prendre un rôle de bonne fée dans votre existence, monsieur le comte, présentez-vous de ma part chez M. le duc de Belen: vous ne pouvez trouver de meilleur professeur, plus digne à tous égards de votre confiance comme il l'est déjà de notre estime.... Je lui explique votre situation en deux mots, il se fera votre initiateur....
Jacques s'était levé à son tour, et ses doigts tremblaient en touchant la lettre que lui avait remise la duchesse.
--Allez, monsieur le comte, lui dit-elle, et laissez-moi espérer que vous n'oublierez pas trop vite celle qui est heureuse de vous rendre ce léger service....
Elle lui tendit la main. Il s'inclina, et par un mouvement inconscient, il saisit cette main et y appliqua ses lèvres.... Elle ne la dégagea pas... un frisson parcourut les veines du jeune homme.... Un instant après, à demi fou, la fièvre au cerveau, il s'élançait hors de l'hôtel.
--Eh bien, mon cher allié, dit la Torrès à Mancal, êtes-vous content de moi?
Avant d'aller plus loin, il nous faut expliquer en quelques mots comment Jacquot, l'ouvrier, était devenu tout à coup la comte de Cherlux. Rien de plus simple, d'ailleurs. Le véritable comte de Cherlux était un de ces viveurs tarés qui, après avoir abusé de toutes les jouissances, descendent peu à peu tous les degrés de la misère. Un jour, Mancal l'avait rencontré: une pensée infernale avait traversé son cerveau.
--Monsieur le comte, lui avait-il dit, que donneriez-vous pour trois mois de luxe et de richesse qui vous rappelassent votre vie d'autrefois?
A ces paroles, tous les appétits du vieux comte s'étaient soudainement réveillés, et un pacte était intervenu entre eux. Contre une somme de cent mille francs, le comte de Cherlux avait signé un testament et un acte de reconnaissance qui s'appliquait à Jacques. Le testament expliquait une histoire banale de séduction: rien ne pouvait sembler plus naturel. Puis le comte s'était rejeté follement dans le tourbillon des plaisirs. Mais son organisme épuisé n'avait pu résister aux excès de toutes sortes. Deux mois après, il mourait de la rupture d'un anévrisme, et c'est alors que M. Mancal révélait à Jacques cette prétendue aventure qui le faisait, lui, l'orphelin, le seul héritier du comte de Cherlux...