‹ Les loups de Paris I. Le club des mortsChapitre 21 sur 25 · XIII

XIII

CONFESSION FORCÉE

Neuf heures du soir viennent de sonner. La duchesse de Torrès est dans son boudoir de fourrures, nonchalamment étendue sur un sofa. Mancal est devant elle.

--Eh bien! et votre protégé? lui demanda-t-elle.

--Grâce à vous, répondit Mancal, M. de Belen l'a accueilli comme je le désirais. Mon protégé--et il souligna le mot d'un ricanement--est en passe d'arriver... là où j'entends le conduire...

--En vérité, dit la courtisane en riant à son tour, je serais presque tentée de m'offenser de vos airs mystérieux... ne sommes-nous pas maintenant--vous l'avez dit vous-même--deux alliés?

--Deux complices même, si vous me permettez le mot, compléta Mancal. Et cependant, je crois que dans toute alliance semblable à la nôtre, il est bon que chacun conserve, jusqu'à un certain point, une dose de liberté personnelle.

--Je m'en souviendrai au besoin.

--A condition, cependant, que jamais il n'entrave ni ne trouble les projets de son allié.

--Que voulez-vous? même sans y prendre garde, ne se peut-il pas qu'on agisse contre ses intérêts... s'il n'a pas eu le soin de vous les expliquer?

--Vous êtes décidément bien curieuse.... Mais savez-vous bien, ma belle duchesse, reprit Mancal, que je suis presque inquiet?...

--Inquiet!... et pourquoi donc, je vous prie?

--Mon Dieu! les femmes sont des êtres étranges auxquels manquent, avant toutes choses, la logique et la suite dans les idées.

--Vraiment! Voici monsieur Mancal philosophe... et peu galant...

--Oh! il vous restera toujours assez de vices que vous savez transformer en qualités pour qu'une critique légère, mais vraie, ne vous épouvante pas...

--Je vous écoute.... Vous disiez donc que la femme...

--Manque de logique.... Et je me hâte d'ajouter: C'est là, même dans les choses d'amour, ce qui constitue son plus grand charme... mais quand il s'agit d'affaires...

--Eh bien?

--Ceci constitue un grand danger.... Pour arriver au but que l'on s'est fixé d'avance, il faut une volonté tenace, une, inflexible, qui ne connaisse ni les atermoiements, ni les compromis. En un mot, il faut du raisonnement... et point de sentiment.

--Vous ai-je donc prouvé que je fusse sentimentale?

--Non point. Mais en vous, savez-vous ce que je redoute?

--Dites, puisque vous êtes en train de lire--selon vous--à livre ouvert, en ma tête et mon coeur.

Mancal se leva, et s'approchant de la duchesse:

--Les natures froides, égoïstes et dures comme la vôtre...

--Quelle galanterie!...

--Ont parfois des réveils de dévouement, d'enthousiasme, disons le mot, de passion... qui sont d'autant plus violents que le sommeil, l'engourdissement ont été plus profonds et plus prolongés.

Le Ténia ne riait plus: maintenant la duchesse écoutait attentivement, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés sur le visage de Mancal.

--J'irai plus loin, continua l'homme d'affaires. Ce qui est encore plus féminin que la passion, c'est l'esprit de contradiction.... Dites à une femme: il faut haïr cet homme!

--Et?...

--Et elle sera peut-être, par contraste, disposée à l'aimer.

--Et quand cela serait!

Mancal fit un mouvement brusque.

--Ecoutez! parlons sérieusement. Je vous ai proposé un pacte.... Entre nous, une parole suffit; êtes-vous prête, oui ou non, à l'exécuter?

--Entre nous, vous le dites vous-même, une parole suffit: n'avez-vous pas la mienne?

Mancal baissa la voix:

--Ne souriez pas ainsi, ce serait une imprudence... Vous ne me connaissez encore qu'à demi... et cependant, je vous ai déclaré, ce qui est vrai, que toute ma vie, toute ma force, toute ma volonté tendent à un seul but, la vengeance!...

--Vous vous répétez!...

--Encore une fois, ne riez pas!... Il faut que vous compreniez qu'à cette vengeance j'ai tout sacrifié... Est-ce que j'ai vécu, moi? est-ce que j'ai connu aucune joie, aucune jouissance humaine? Non, je me suis renfermé dans ma haine comme un moine dans sa cellule... et dans cette épouvantable solitude, hantée de spectres et de fantômes, j'ai sans relâche martelé mon âme avec cette masse lourde qui s'appelle le souvenir... elle est maintenant plus dure, plus inaltérable que l'acier... tout passe sur elle, près d'elle, sans qu'elle vibre, sans qu'elle s'échauffe.... Je veux... tout pour moi se résume en ce seul mot... et cette vengeance dont je viens vous demander un appoint, je ne permettrais pas qu'elle fût compromise par une de vos fantaisies capricieuses.... Me comprenez-vous?

--Ne m'avez-vous pas ordonné vous-même--car vous donnez des ordres, mon cher--de me faire aimer de ce jeune homme?

--Et déjà il vous aime...

--Je le sais bien.... Que vous faut-il de plus?

--J'ai peur que, par le sentiment contradictoire dont je vous parlais tout à l'heure, vous ne songiez... à l'aimer vous-même.

La courtisane eut un éclat de rire strident et bizarre. Puis elle entr'ouvrit les lèvres comme si elle eût voulu, par une protestation violente, écarter ce soupçon qui, peut-être, était pour elle une insulte.

Et cependant elle se tut.

--Duchesse de Torrès, reprit Biscarre, dont la voix prit un singulier accent de menace, avec moi ou contre moi....

Elle plaça sa main sur l'épaule de Mancal.

--Sinon? demanda-t-elle.

Un éclair passa dans les yeux de l'ancien forçat.

--Il est imprudent de me défier, dit-il.

Il y eut un moment de silence. Puis elle se renversa en riant, en riant encore:

--Maître Mancal, dit-elle, avouez que vous regrettez presque d'être venu à moi?

--Je ne regrette jamais une faute commise, je la répare.

Elle se mordit violemment les lèvres, et sous ses paupières aux cils soyeux, un regard glissa qui vint frapper l'homme d'affaires en plein visage. Puis, de sa voix la plus calme:

--Ayez confiance, dit-elle, comme moi-même je crois en vous.

Il lui saisit la main:

--Ainsi, je puis compter sur vous?

--Oui.

--Et je payerai royalement votre concours.

--C'est entendu.

A ce moment, le timbre retentit.

--Voici M. de Silvereal, dit Mancal. Je vais tenir ma parole.... Songez à tenir la vôtre.

--Vous n'assisterez pas au début de notre entretien?

--Inutile. Et, de plus, je ne veux pas éveiller ses défiances. Quand le moment sera venu, frappez à cette cloison... je viendrai.

Il ouvrit une porte latérale.

--Je suis là et j'attends, dit-il.

--Et vous écouterez?

--Je suppose que vous n'avez point de secrets à confier à cet amoureux imbécile?

--De plus, vous vous défiez.... Qu'il en soit donc fait comme vous le désirez.

Mancal disparut. Au même instant la porte s'ouvrit, et un laquais annonça le baron de Silvereal. Le mari de Mathilde était d'une pâleur presque livide. Ses traits osseux semblaient encore plus émaciés que d'ordinaire, et dans ses yeux il y avait un reflet fiévreux.

--Venez donc, mon cher baron, dit le Ténia en lui tendant la main. En vérité, il me semble que vous vous êtes fait attendre.

Le vieillard--nous disons vieillard, non en raison de son âge, mais à cause de l'extrême fatigue qui donnait à sa physionomie un stigmate de décrépitude--s'approcha vivement, et, comme l'eût fait un jeune homme, mit un genou en terre pour baiser cette main qu'on lui tendait.

--Avez-vous donc daigné vous apercevoir de mon absence? demanda-t-il d'une voix tremblante.

Rien de plus odieux que ces amours surannées qui abêtissent l'homme et déshonorent le vieillard. La duchesse ne put réprimer elle-même un haussement d'épaules. Elle s'étonnait presque maintenant d'avoir songé à accepter le nom de ce fantoche ridicule. Voilà que, maintenant, voyant devant elle ce vieillard à demi courbé, elle se prenait à pressentir que le sacrifice serait peut-être au-dessus de ses forces. Se rendait-elle un compte exact de ce qui se passait en elle? Non, certes. Elle était troublée... et les dernières paroles de Mancal vibraient à son oreille comme une voix lointaine. Pourquoi songeait-elle donc à ce jeune homme qui était désigné à sa haine? Est-ce que d'aventure ce marbre pouvait tout à coup s'animer?... Tandis que Silvereal, épiant son visage, respectait son silence, elle se laissait entraîner à ses pensées. Tout à coup elle tressaillit, et de ses deux mains elle releva sur son front les admirables touffes de ses cheveux.

--Pardonnez-moi, cher baron, dit-elle. En vérité, je suis presque impolie.

--Oh! protesta Silvereal.

--Je suis inquiète, nerveuse... mais, ajouta-t-elle avec un sourire charmant, mes amis sauront m'excuser, n'est-il pas vrai?

--Vous êtes un ange!

--Les démons aussi n'étaient-ils pas des anges?... Mais laissons les métaphores célestes ou infernales... et parlons raison.

--Je suis à vos ordres.

--Tout d'abord, relevez-vous... là... asseyez-vous, près de moi.... Je veux être bonne, car je me repens presque du mal que je vais vous faire.

Silvereal pâlit.

--Que voulez-vous-dire?

--Mon cher baron, que pensez-vous, pour une femme, de l'état de veuvage?

A cette brusque question, Silvereal la regarda avec surprise.

--Je vous étonne... et pourtant rien n'est plus simple. Mon ami, si je me sens triste, capricieuse, c'est parce que la solitude me pèse.... Vous autres hommes, vous êtes entraînés dans le courant de la vie, vous avez à peine le temps de penser... or, penser, c'est souffrir... et je souffre d'être seule, de n'avoir pas auprès de moi ce confident, cet ami de toutes les heures dont l'âme ne fait qu'une avec la vôtre...

--Vous songez à vous remarier? s'écria Silvereal.

--Ne le savez vous pas?

--Si fait, et vous m'aviez fait espérer que vous pourriez consentir un jour...

--Consentir à quoi?

--A accepter le nom de Silvereal.

--Mais vous êtes fou! N'êtes-vous pas marié?

Silvereal se rapprocha d'elle.

--Ne vous ai-je pas dit que j'étais prêt à tout pour être libre?

La Torrès se mit à rire:

--Exaspération mélodramatique... voilà tout...

--Vérité... la baronne de Silvereal est condamnée...

--Par les médecins?

--Par moi!...

--Voici que vous allez encore rééditer les jolies choses que vous m'avez une fois débitées.... Savez-vous bien que vous devenez effrayant... ou ennuyeux... à votre choix....

Silvereal fit un geste violent.

--Écoutez-moi... pour vous... pour vous donner mon nom... je me serais laissé entraîner jusqu'au crime...

--Baron!

--Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'un crime... mais d'un acte de justice...

--Que voulez-vous dire?

--Savez-vous, duchesse, quel droit la loi donne au mari sur la femme adultère?

--Parlez-vous de la baronne? Vous la calomniez...

--Ma femme a un amant...

--Qui vous l'a dit?

--J'en ai la certitude.

--Et il se nomme?...

Les yeux étincelants, le Ténia regardait le baron. Il baissa la voix:

--Il se nomme.... Armand de Bernaye....

La duchesse poussa un cri. Ainsi ce que Mancal lui avait dit était vrai. Cet homme qui l'avait châtiée de son dédain, devant lequel elle s'était pliée mendiant un mot, un regard, cet homme en aimait une autre!... La femme se transforma de nouveau, et, avec une colère dont elle ne fut pas maîtresse, elle saisit le bras de Silvereal en criant:

--Vous les tuerez tous les deux, n'est-ce pas?

Silvereal, qui ne comprenait pas, répondit:

--Et vous serez à moi?... Vous me le promettez?...

--Quand vous aurez vengé votre honneur... soit... je vous le promets!

--Vous serez baronne de Silvereal, dit-il avec emportement.

Silvereal venait de poser ses conditions: maintenant il était résolu. Tout à coup ses yeux tombèrent sur un bouquet de camélias blancs qui s'épanouissaient sur une console, à la portée de la main de la duchesse.

--Et pour gage de votre promesse, murmura-t-il, ne me donnerez-vous rien?

--Que voulez-vous?

--Une de ces fleurs, fit-il en désignant le bouquet.

La duchesse tressaillit. Depuis quelques instants elle avait oublié Mancal, ses instructions; sa passion de vengeance avait engourdi son avidité. Et voilà que de lui-même Silvereal la rappelait à la réalité. Sans dire un mot, elle étendit le bras et saisit le bouquet. Biscarre lui avait dit:

--Que Silvereal respire la fleur rouge.

En effet, au milieu du bouquet de camélias blancs, une seule fleur rouge, sorte de cactus aux feuilles pourprées, étincelait comme une tache sanglante.

Elle la détacha, et, par un mouvement nerveux, elle la tendit à Silvereal...

--Ce gage vous suffit-il? dit-elle.

Il s'en empara, et par un mouvement brusque, il porta la fleur à ses lèvres. Mais à peine les pétales eurent-ils touché ses lèvres, que Silvereal se dressa comme sous l'impulsion d'un ressort. Il se leva et fit quelques pas.

--Qu'avez-vous donc? s'écria la duchesse presque épouvantée.

Le baron chancelait, il s'appuya à la cheminée, son visage se couvrait d'une teinte livide....

Au même instant, Mancal parut à la porte. Il posa son doigt sur ses lèvres, en regardant la duchesse. Les yeux du baron étaient fixes; il était évident que son organisme luttait encore contre l'engourdissement qui s'emparait de lui.

Tout à coup il étendit la main en avant, comme s'il eût été près à tomber de toute sa hauteur. Mais déjà Mancal l'avait saisi dans ses bras, et le soutenant doucement, il l'avait étendu sur les coussins du sofa. Puis il se pencha sur lui, et, écartant son gilet, il appuya son oreille contre sa poitrine.

--L'avez-vous donc tué? s'écria la duchesse, qui se sentait saisie d'une angoisse involontaire.

--Tué! non pas! fit Mancal. Mais maintenant et pour une heure, cet homme nous appartient tout entier: son âme, sa raison sont nos esclaves, et pour la première fois de sa vie peut-être, il ne mentira pas.

Mancal avait tiré de sa poche un flacon et l'avait placé sous les narines du baron. Au bout de quelques secondes, Silvereal laissa échapper un profond soupir. Les membres, contractés, se détendirent; le visage, quoique pâle encore, perdit sa rigidité. C'était une sédation générale succédant à la crise nerveuse.

--Soyez sans crainte, dit Mancal, l'expérience a réussi. Blasias avait d'ailleurs commencé l'oeuvre, et elle est achevée.

--Mais que prétendez-vous faire? reprit le Ténia, dont la voix tremblait un peu.

--N'êtes-vous donc pas la femme forte et sans peur que j'ai cru rencontrer? Ne voulez-vous donc pas être riche, riche à millions? Chassez ces vaines terreurs, et écoutez.

Mancal se plaça devant Silvereal, lui prit les poignets et dit:

--Baron de Silvereal, m'entendez-vous?

Les lèvres du baron s'agitèrent:

--Je vous entends, articula-t-il.

--Avez-vous nette et parfaite la notion du présent et la mémoire du passé?

--Oui...

--Alors, répondez à mes questions... et dites-moi la vérité sur les trésors du roi des Khmers....

Le Ténia considérait Mancal et se demandait s'il n'était pas lui-même atteint de folie.

--Le roi des Khmers!... balbutia Silvereal.

Puis après un silence:

--Nous l'avons tué...

--Continuez...

--Il avait un enfant, de Belen l'a jeté dans un gouffre...

--Après?

--Un Français, un vieillard était auprès de lui, nous l'avons....

Il s'arrêta.

--Parlez! cria Mancal avec autorité...

--Oui, je parlerai.... Pourquoi me tairais-je? Je suis seul.... Nul ne peut m'entendre.... C'était une conspiration... Oui, là-bas... bien loin... au Cambodge. Il fallait s'emparer des trésors de la grande Pagode, à Angcor-Wat; ils sont sous la garde de l'Eni, du Roi du Feu. Nous avons tué l'Eni, mais le secret nous a échappé. C'était le Français qui le possédait.

--Le nom de ce Français...

--Martial... oui... c'est bien cela. Nous l'avons saisi, et nous avons voulu le forcer à parler.... C'était un vieillard, il devait être faible. Nous l'avons... torturé.

La duchesse laissa échapper un cri. Mancal, par un geste énergique, la rappela au silence.

--Vous l'avez torturé? répéta-t-il. Continuez!

Tout le corps de Silvereal fut secoué par un frisson convulsif.

--C'était horrible... c'est de Belen qui a ordonné... Nous avons étendu le vieillard sur la terre, et nous l'avons crucifié avec des pieux de bois que nous avons enfoncés dans ses mains et dans ses pieds. Il se taisait. J'ai pris une torche et je lui ai brûlé les genoux. La chair criait. L'homme restait silencieux. Alors, avec un poignard, Belen lui a coupé les articulations. Il fouillait dans les chairs... le sang coulait... et le vieillard ne voulait pas parler.

Mancal lui-même avait pâli: son visage implacable s'étirait sous une impression d'horreur.

--Belen lui a crevé les yeux... la vieillard a dit: J'ai un fils!... Belen lui a écrasé les mains sous des pierres énormes.... Le vieillard a dit: Ma pauvre femme! Alors, pris de rage folle, nous nous sommes jetés sur lui... et nous l'avons tué... Il avait gardé le secret du roi des Khmers!

--Après? fit encore Mancal d'une voix étranglée.

--Alors nous avons couru à la hutte, et nous avons cherché pendant toute une nuit; nous avons découvert l'entrée d'une caverne... nous nous y sommes engagés. Là il y avait pour deux millions de pierreries; nous avons tout pris; mais ce n'était pas le trésor. Il y en a un autre, là-bas, à la grande pagode d'Angcor. Chercher dans la pagode, c'est impossible; la vie d'un homme n'y suffirait pas, elle est colossale. Tout à coup, Belen, qui était retourné dans la hutte, a trouvé sur le sol un portefeuille qui appartenait au Français, au vieux Martial. Il l'a ouvert et il a poussé un cri: à Paris! a-t-il dit, il faut aller à Paris! J'ai voulu savoir; il m'a menacé de me tuer. Je n'ai plus osé parler. J'avais peur qu'il ne me traitât comme le vieillard. Seulement j'ai deviné depuis. Il a trouvé un plan, des notes, les indications qui doivent prouver en quelle partie de la pagode sont les trésors des Khmers... à Paris... quelque part.... Je sais qu'il cherche... il n'a pas encore trouvé; mais nous y parviendrons, et les trésors seront à nous!

La voix de Silvereal s'était affaiblie. Les dernières paroles étaient à peine perceptibles.

Mancal se tourna vers la duchesse:

--Vous avais-je trompée?

--Tout cela est horrible! fit la courtisane. Et en vérité, quelle que soit mon énergie, il me semble que je suis en proie à un hideux cauchemar. Ainsi ces hommes...

--Sont de simples assassins.

--Dites des bourreaux!

--Bah! tuer pour tuer, fit Mancal avec son ricanement cynique, ce n'est qu'une question de moyens.

--Mais ces trésors, ces mots barbares que je n'ai pas compris...

--Ignorance géographique, rien de plus. Tout cela est vrai, clair et précis... et les trésors de la grande pagode seront à nous... ou plutôt à vous... car ma seule richesse, à moi, ce sera ma vengeance!

--Voyez... il s'éveille!

--En effet. Écoutez-moi donc.... Que pas un mot, pas un geste ne vous trahisse... qu'il ignore toujours qu'il a parlé. Quant à moi, je vais mettre à profit les excellents renseignements qu'il m'a donnés.

--Vous partez?

--Certes, il est préférable que l'honnête Silvereal ignore ma présence. A bientôt, chère duchesse!... J'aurai besoin de vous. Je puis toujours compter sur votre concours?

--Oui.

--Adieu donc! Je vous laisse avec votre futur mari....

Le Ténia fit un geste de dégoût.

--Où suis-je? dit une voix dolente.

Mancal adressa un dernier geste d'encouragement à la duchesse et disparut.

Silvereal revenait à lui; hagard, il regarda: il avait peine à reconnaître le lieu où il se trouvait.

--Eh bien, cher baron, dit le Ténia, avouez que votre galanterie est tout au moins discutable.

Il la vit et ne répondit pas.

--Vous vous êtes tout à coup endormi là sur ce sofa. J'ai respecté votre sommeil.... Mais il se fait tard, mon ami, et l'heure du départ a sonné.

Quelques instants après, Silvereal quittait l'hôtel de Torrès. Il marchait d'un pas automatique et comme dans un rêve. Restée seule, la duchesse appuya son front sur ses mains:

--C'est étrange! murmura-t-elle. Qu'est-ce donc que j'éprouve?... Moi qui n'ai reculé devant aucun scrupule... moi qui suis allée jusqu'au crime... j'ai peur du gouffre qui s'ouvre devant moi....

Elle se trouvait devant une glace:

--Comme je suis pâle! fit-elle.

Puis elle ajouta tout bas:

--Est-ce que Jacques de Cherlux me trouverait belle ainsi?