‹ Les loups de Paris I. Le club des mortsChapitre 23 sur 25 · XV

XV

UNE BANQUE ORIGINALE

Les bureaux de M. Mancal, agent d'affaires, ou plutôt banquier, étaient situés dans la rue Louis-le-Grand. Ils avaient les allures riches et sévères qui dénotent les opérations sérieuses. Dans une première salle, des garçons, revêtus d'une livrée sombre, accueillaient avec politesse les nombreux clients qui, chaque matin, venaient chercher les instructions de Mancal ou recourir à ses conseils. Puis, dans une vaste pièce éclairée par deux hautes fenêtres aux carreaux dépolis, plusieurs employés travaillaient assidûment derrière les grillages fermés. Plusieurs portes y donnaient accès: sur l'une, un écusson était fixé portant ce mot: Caisse; sur une autre: Contentieux; sur une troisième enfin: Direction. Ce matin-là, un homme, vêtu comme un riche paysan, se présenta dans la salle d'attente. Déjà plusieurs personnages attendaient depuis assez longtemps le bon plaisir de M. Mancal, qui, leur répondait-on, était enfermé en grave conférence dans son cabinet. Cependant le nouveau venu, après avoir fait les questions d'usage et reçu les mêmes réponses, déclara qu'à défaut de M. Mancal, il se contenterait de parler au caissier, auquel il fit passer un pli. Aussitôt il fut conduit vers la pièce dont nous avons parlé, et, un instant après, il était introduit. Là, le caissier attendit que la porte fût refermée, puis se levant brusquement:

--Qu'y a-t-il? s'écria-t-il vivement, et comment, malgré la consigne formelle, êtes-vous venu ici?...

--Est-il là?

--Oui.

--Il faut que je lui parle... immédiatement.

--Il est en affaires.

--Je suppose, mon cher confrère, dit l'autre, que nulle affaire n'est plus importante que de sauver sa peau.

--Hein! il y a un danger?

--Parbleu! Crois-tu que sans cela je me serais exposé à le mettre en fureur?

--Un danger grave?

--Mon vieux cheval de retour, il ne faut pas se faire illusion. Certes, il est très-intelligent....

Il baissa la voix.

--Il est très-intelligent d'avoir organisé une maison de bonne apparence où caissier, comptables, employés, garçons de bureau sont tous d'anciens forçats plus ou moins évadés ou en rupture de ban.... On est bien tranquille, on gère les affaires de l'association générale, on fait fructifier les capitaux qui affluent de Toulon, de Rochefort, de Brest et autres lieux...

--Tais-toi donc, Dioulou...

--Bah! nous sommes entre nous. Mais cette placidité ne peut pas toujours durer.

--Hélas! fit avec un soupir la caissier de la maison Mancal, qui--à ça que vient de nous révéler notre ancienne connaissance Diouloufait--n'était pas précisément aussi immaculé que l'agneau nouveau-né.

--Il ne faut pas te désespérer. D'abord, je ne t'ai dit un mot de cela que parce que nous sommes de vieux camarades... de vieux loups de terre.... Je sais quelque chose, je viens avertir le maître, c'est mon devoir; mais _motus_! tu ne sais rien, je ne t'ai point parlé... Quant à l'avenir, sois tranquille, il nous tirera de là...

--Espérons-le, fit le caissier.

--Maintenant, ne perdons pas de temps.

--Je le crois pardieu bien.... Je vais l'avertir.

Et le caissier, revenant à son bureau, posa la main sur un des clous d'argent qui garnissaient son fauteuil de cuir.

Or, il était vrai que Mancal causait avec un des plus habiles _tripoteurs_ de la Bourse, lequel, avant de s'engager dans une opération malhonnête, mais d'autant plus fructueuse, avait désiré obtenir certains éclaircissements sur les susceptibilités du code pénal. Or, il exposait ses idées, assez hardies en matière financière, faisant face à Mancal.

--C'est très-simple, vous le comprenez, disait-il. Avec le capital souscrit, je paye les deux premiers dividendes. Les actions font prime. Comme j'en ai conservé tout un livre à souche absolument intact, avec numéros en double emploi, je vends... et, muni des fonds, je m'expatrie....

Il en était à ce point de ses loyales explications, lorsque les yeux de Mancal, qui étaient fixés sur son bureau, virent glisser doucement la plaque de bronze de l'encrier qui se trouvait justement devant lui, et sous cette plaque, des caractères hiéroglyphiques se détachèrent sur fond blanc. Mancal réprima un léger tressaillement.

--Mon cher monsieur, dit-il, l'affaire dont vous m'entretenez, quoique très-pratique, me paraît assez délicate pour mériter un assez long examen. Veuillez donc, je vous prie, revenir demain matin, et j'aurai sans doute une solution à vous donner.

Il s'était levé.

--Ainsi, dit l'autre, vous pensez que la chose pourra s'arranger?

--Tout s'arrange...

--Vous serez mon sauveur. Car, voyez-vous, monsieur Mancal, il y a longtemps que je lutte... il faut en finir, et je dois songer à ma famille...

--Ces sentiments vous honorent. Adieu, cher monsieur, ou plutôt au revoir....

Le père de famille se décida, sur un congé ainsi formulé, à se retirer non sans avoir répété:

--Songez-y bien. Le pain de mes enfants dépend de vous.

Resté seul, Mancal alla vivement vers la porte, et tira le verrou. Puis il toucha au ressort qui indiquait à qui de droit que nul ne devait le venir déranger. Ensuite il se dirigea vers un large coffre-fort, lourdement installé au milieu d'un panneau. Un nouveau ressort étant mis en mouvement fit tourner sur elle-même la masse de fer, et Mancal se trouva en face de son caissier. Il aperçut Dioulou:

--Toi ici!...

--Chut! fit celui-ci en mettant le doigt sur ses lèvres. C'est urgent...

--Viens!

Tous deux se retrouvèrent dans le cabinet de Mancal.

--Grave? demanda-t-il à voix basse.

--Très-grave, fit Dioulou sur le même ton.

--Qu'y a-t-il? demanda Biscarre.

--Nous sommes menacés... peut-être est-on déjà sur nos traces...

--Oh! quels que soient nos ennemis, ils ne nous tiennent pas encore. Explique-toi...

--Voici. D'abord Muflier et Goniglu ont disparu...

--Je me suis toujours défié d'eux; mais peut-être sont-ils ivres-morts dans quelque bouge.

--Non. Ils ont été enlevés.

--C'est impossible; par qui?

--C'est Maloigne qui est venu m'avertir; ils se sont pris de querelle avec deux saltimbanques, sur la place du Trône, et depuis ce moment ils n'ont plus reparu.

--Si on les a tués, la perte n'est pas grande.

--Je ne le crois pas, car les deux saltimbanques étaient à leur baraque dès le lendemain, à la même place.

--Tu les as vus?

--Ce sont des manchots; tu dois connaître cela: Droite et Gauche.

--Ah! les frères Martin. Leur as-tu parlé?

--Certes non. Je n'aurais pas commis cette imprudence sans te consulter. Suppose qu'ils aient réellement, et comme tout semble l'indiquer, enlevé Muflier et Goniglu, c'est qu'ils y sont poussés par un intérêt sérieux. Si j'étais allé m'enquérir de nos amis, je me livrais sans profit.

--Bien raisonné; mais, du moins, tu les as épiés?

--Oui.

--Et qu'as-tu découvert?

--Rien. Ils n'ont pas quitté la baraque. J'y suis entré avec les spectateurs, et rien de suspect ne m'a frappé.

--Bon. Est-ce là tout ce que tu as à me dire? En vérité, tu me parais t'effrayer pour peu de chose. C'est peut-être une querelle particulière entre les saltimbanques et ces deux misérables.

--Attends. Tu vas voir que je n'ai pas tort de m'inquiéter. Ce matin même, des étrangers sont venus au quai de Gèvres demander Blasias.

--Et ils ont trouvé visage de bois.

--Naturellement. Mais j'ai appris que les chercheurs avaient l'air fort désappointés.

--Bah! quelques voleurs en quête d'un complaisant recéleur...

--En tout cas, des voleurs de la haute, car ils étaient admirablement mis... mais enfin, tu me parais décidé à tout traiter fort légèrement. Cependant, il y a un troisième détail...

--C'est peut-être le plus utile...

--Je le crois. Les mêmes personnages sont allés à l'_Ours vert_.

--Ah! ah! Comment le sais-tu?

--L'idée m'est venue d'aller rôder par là... et bien m'en a pris, car, comme j'arrivais, ils venaient de quitter le cabaret.

--En tous cas, tu es arrivé trop tard...

--Pas tout à fait, car là j'ai obtenu le signalement de mes deux personnages.

--Ceci est bon.

--L'un d'eux est grand, mince, très-pâle. L'autre est surtout reconnaissable; il a l'accent anglais et porte au visage une balafre qui le défigure.... Connais-tu cela?

--Les renseignements sont vagues... mois on trouvera. J'ai d'ailleurs un moyen infaillible. Tu sais qu'on peut compter sur moi.... Est-ce tout?

--Oui, de ce côté...

--Il y a encore une autre complication?

--En vérité, il me semble que tu ris de tout cela...

--Que veux-tu! je touche à mon but.... Jamais je ne me suis senti plus sûr de moi-même.

--Tant mieux. Tu nous défendras avec plus d'aplomb si on nous attaque.

--Ton dernier renseignement? Fais vite.

--Il s'agit d'un certain Bridoine qui depuis longtemps demande à faire partie des Loups.

--Je n'aime pas les nouveaux affiliés. En tout cas, il faut, pour entrer parmi nous, avoir rendu d'abord à l'association un grand service.

--Il dit avoir rempli cette condition.

--En vérité?

--Voici. Il est venu me trouver et m'a donné les détails suivants: il existe sur le Cours-la-Reine une maison mystérieuse où se réunissent la nuit des gens étranges.

--Eh bien, on conspire contre le gouvernement... Est-ce que par hasard tu voudrais te faire conservateur?

--Ris toujours... mais parmi les personnages qu'il a guettés, il a parfaitement distingué deux manchots.

Mancal ne put réprimer un mouvement.

--Ceci devient plus grave. Il faudra que je voie ce Bridoine.

--Il sait quelque chose de plus: il a vu une femme qui s'introduisait dans cette maison.

--Et cette femme?

--Il l'a suivie et il sait son nom.

--Parle donc! Ce nom?...

--Cette femme est la marquise Marie de Favereye....

Biscarre lança un coup de poing sur la table.

--Malédiction! Oui, tu as raison. Il n'y a pas un instant à perdre.... Je ne sais rien.... Je ne devine rien... Oh! tenterait-on, par hasard, de lutter contre moi?...

Les traits de Biscarre étaient convulsés. Il semblait qu'il suffît de prononcer le nom de Marie de Favereye pour réveiller en lui toutes ses fureurs de damné.

Dioulou le regardait avec une sorte d'effroi.

--Enfin, que décides-tu? demanda-t-il.

Biscarre s'arrêta et réfléchit un instant, puis il alla à son bureau et frappa deux fois sur un timbre. Or, à ce moment, un des employés de la banque Mancal, à bouts de manches en lustrine, à lunettes bleues, était justement occupé à régler le compte d'un honnête bourgeois qui le remerciait vivement de sa complaisance. Le fait est qu'à l'inverse des fonctionnaires--dont nous avons déjà eu l'occasion de constater l'esprit grincheux et la politesse infinitésimale--les employés de M. Mancal déployaient, dans leurs rapports avec le public, une aménité devenue presque proverbiale.

Celui-ci donc s'était évertué à expliquer au client, avec une douceur inaltérable, les diverses opérations faites pour son compte, et il achevait de dresser le bordereau des bénéfices réalisés, quand le son du timbre deux fois répété parvint à son oreille.

--Je vous demande mille fois pardon, dit-il, mais mon patron a besoin de moi; ne vous impatientez pas, c'est l'affaire de quelques minutes... je suis à vos ordres dans un instant.

Et, se levant, il se dirigea vers le cabinet de Mancal. Or, voici le court dialogue qui s'engagea entre le comptable et le patron:

--Tu sais que tu n'as pas encore payé ta dette d'évasion...

--Je le sais.

--Nous avons besoin de toi.

--Je suis à vos ordres.

--Bien. Ce soir, trouve-toi à huit heures à la tête du Pont-Neuf, côté rive gauche. Monsieur te donnera ses ordres...

--C'est bien. Me permettez-vous une question?

--Fais vite.

--Est-ce pour une affaire rouge?

--Pourquoi cette question? Est-ce que tu recules?

--Non pas. Mais c'est que, s'il fallait _suriner_, j'apporterais mes instruments...

--C'est inutile. Tu as entendu... à huit heures.

--J'y serai.

Et sur un signe de Mancal, il sortit, revint à son guichet et dit à l'honnête client:

--Monsieur, je suis à votre disposition.... Le solde de votre crédit est de trois cent vingt-sept francs quatre-vingt-cinq centimes.

--Et que ferons-nous? demandait en même temps Dioulou.

--Vous m'attendrez... et quand je serai là...

Il s'arrêta.

--Parbleu! il faudra bien que le manchot dise ce que c'est que cette maison du Cours-la-Reine et ce que sont devenus nos amis...