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Chapitre 26 Le saut de Baugé

Le saut de Baugé est un marécage au-dessus duquel le chemin qui conduit à Souday monte presque perpendiculairement.
C’est un des escarpements les plus abrupts de cette montueuse forêt.
La colonne des culottes rouges, comme Guérin appelait les soldats, devait d’abord traverser ces marécages, puis gravir cette côte rapide.

Jean Oullier était arrivé à l’endroit de la route où le chemin s’étend, à l’aide de fascines, à travers le marécage, pour monter ensuite la colline.

Arrivé là, il avait, comme nous l’avons dit, sifflé Guérin, qui le trouva réfléchissant.

— Eh bien ! demanda Guérin, à quoi penses-tu ?

— Je pense, répondit Jean Oullier, que ceci vaudrait peut-être mieux que le carrefour des Ragots.

— D’autant plus, dit Guérin, que voici une charrette derrière laquelle on pourrait s’embusquer.

Jean Oullier, qui n’y avait pas fait attention, examina l’objet que lui indiquait son compagnon.

C’était une lourde voiture chargée de bois, que ses conducteurs avaient abandonnée pour la nuit au bord du marais, sans doute parce que, surpris par l’obscurité, ils n’avaient pas osé se hasarder sur l’étroit chemin qui, pareil à un pont, traversait le marais fangeux.

— J’ai une idée, dit Jean Oullier, en regardant alternativement la charrette et la colline, qui se dressait comme un rempart sombre de l’autre côté du marais ; seulement, il faudrait…

Et Jean Oullier regarda autour de lui.

— Il faudrait, quoi ?

— Que les gars arrivassent.

— Les voici, dit Guérin. Tiens, regarde ; voici Patry, voici les deux frères Gambier, voilà les gens de Vieille-Vigne, et puis Joseph Picaut.

Jean Oullier se détourna pour ne pas voir celui-ci.

Effectivement, les chouans arrivaient de tous les côtés ; il en sortait un de derrière chaque haie, il en surgissait un de chaque buisson.

Enfin, ils furent tous réunis.

— Mes gars, leur dit Jean Oullier, depuis que la Vendée est Vendée, c’est-à-dire depuis qu’elle se bat, jamais ses enfants ne se sont trouvés plus qu’aujourd’hui dans l’obligation de montrer leur cœur et leur foi. Si nous n’arrêtons pas les soldats de Louis-Philippe, je crois qu’un grand malheur arrivera ; un malheur tel, mes enfants, que toute la gloire dont notre pays s’est couvert en sera effacée. Quant à moi, je suis bien décidé à laisser mes os dans le saut de Baugé avant de permettre que cette infernale colonne aille plus loin.

— Nous aussi, Jean Oullier, dirent toutes les voix.

— Bien ! je n’attendais pas moins des hommes qui m’ont suivi depuis Montaigu pour me délivrer, et qui y ont réussi. Voyons, pour commencer, cela vous effrayerait-il, de m’aider à pousser cette charrette jusqu’au haut de la côte ?

— Essayons, dirent les Vendéens.

Jean Oullier se mit à leur tête, et la lourde voiture, que les uns poussaient par les roues, les autres par-derrière, tandis que huit ou dix la tiraient par les brancards, traversa sans encombre le marais, et fut hissée plutôt que traînée sur le sommet de l’escarpement.

Lorsque Jean Oullier l’eut calée avec des pierres, de façon qu’elle ne redescendît pas d’elle-même, entraînée par son propre poids, cette rampe qu’elle avait eu tant de peine à gravir :

— Maintenant, dit-il, vous allez vous embusquer de chaque côté du marais, moitié à droite, moitié à gauche, et, quand il sera temps, c’est-à-dire quand je crierai : « Feu ! » vous tirerez. Si les soldats se retournent et vous suivent, comme je l’espère, battez doucement en retraite du côté de Grand-Lieu, toujours de façon à les entraîner à votre poursuite, à dégager Souday, où ils veulent arriver. Si, au contraire, ils continuent leur chemin à grande course, alors, chacun de notre côté, nous irons les attendre au carrefour des Ragots. C’est là qu’il s’agira de tenir ferme et de mourir à son poste.

Les chouans allèrent s’embusquer aux deux côtés du marécage ; Jean Oullier resta seul avec Guérin.

Alors, il se jeta à plat ventre, collant son oreille contre terre :

— Ils approchent, dit-il ; ils suivent le chemin de Souday comme s’ils le connaissaient. Qui diable peut donc les conduire, puisque Pascal Picaut est mort ? Allons, va rejoindre les hommes, dit-il à Guérin ; moi, je reste ici.

— Pour quoi faire ?

— Tu le verras tout à l’heure.

Guérin obéit.

Jean Oullier se glissa sous la charrette et attendit.

À peine Guérin avait-il pris son poste près de ses compagnons, que les deux chasseurs d’avant-garde se trouvèrent au bord du marécage.

Voyant la difficulté du terrain, ils s’arrêtèrent, hésitants.

— Tout droit ! cria une voix fermement accentuée, quoique avec un timbre féminin, tout droit !

Les deux chasseurs s’engagèrent dans le marécage, et, grâce au chemin tracé par les fascines, ils le traversèrent sans accident, et se mirent alors à gravir la hauteur, se rapprochant de plus en plus de la charrette et, par conséquent de Jean Oullier.

Lorsqu’ils ne furent plus qu’à vingt pas de lui, Jean Oullier, toujours sous la charrette, se suspendit par les mains à l’essieu, par les pieds aux barres de devant, et demeura immobile.

Bientôt les deux chasseurs d’avant-garde arrivèrent à la hauteur de la charrette.

Ils l’examinèrent attentivement, du haut de leur monture ; mais, ne voyant rien qui pût exciter leur méfiance, ils continuèrent leur chemin.

Le gros de la colonne était alors au bord du marais.

La veuve passa d’abord, puis le général, puis les chasseurs.

Derrière les chasseurs, vint l’infanterie.

On traversa le marécage dans cet ordre.

Mais, au moment où l’on atteignait le bas de la pente, un bruit semblable au roulement du tonnerre partit du sommet de l’escarpement que les soldats allaient gravir ; le sol trembla sous leurs pas, et une sorte d’avalanche descendit du haut de la colline avec la rapidité de la foudre.

— Rangez-vous ! cria Dermoncourt d’une voix qui dominait tout cet horrible fracas.

Et, saisissant la veuve par le bras, il donna un coup d’éperon à son cheval, qui bondit et se jeta dans les buissons.

Mais les soldats, pour la plupart, n’eurent pas le temps d’exécuter l’ordre de leur chef. Paralysés par le bruit étrange qu’ils entendaient, ne sachant à quel nouvel ennemi ils avaient affaire, aveuglés par les ténèbres, se sentant enveloppés par le danger, ils demeurèrent au milieu du chemin, et la charrette – car c’était elle que Jean Oullier avait lancée sur la déclivité de la route – troua leur masse comme eût pu le faire un énorme boulet, et s’abattit au milieu d’eux, tuant ceux qui se trouvaient sous ses roues, blessant ceux qu’elle couvrait de ses débris.

Un moment de stupeur suivit cette catastrophe ; mais elle n’eut point de prise sur Dermoncourt, qui, d’une voix forte, cria :

— En avant, soldats ! en avant ! et sortons au plus vite de ce coupe-gorge.

Au même instant, une voix non moins forte que celle du général, cria :

— Feu, les gars !

Un éclair sortit de chacun des buissons qui bordaient le marécage, et une pluie de balles vint crépiter autour de la petite colonne.

La voix qui avait commandé le feu s’était fait entendre en avant de la colonne, les coups de feu pétillaient derrière elle ; le général, vieux loup de guerre, aussi rusé que Jean Oullier, comprit la manœuvre. On voulait le détourner de son chemin.

— En avant ! cria-t-il ; ne perdez pas votre temps à riposter… En avant ! en avant !…

La troupe prit le pas de course, et, malgré la fusillade, elle arriva au sommet de la colline.

En même temps que le général et les soldats accomplissaient leur mouvement ascensionnel, Jean Oullier, se masquant derrière les bruyères, descendait rapidement la colline et se retrouvait au milieu de ses compagnons.

— Bravo ! lui dit Guérin. Ah ! si nous avions eu seulement dix bras comme les tiens et quelques charrettes de bois comme celle-là, nous serions à cette heure délivrés de ces maudits soldats.

— Hum ! répondit Jean Oullier, je ne suis pas aussi satisfait que toi. J’avais espéré qu’ils retourneraient en arrière, et il n’en est rien : ils m’ont tout l’air de continuer leur route. Au carrefour des Ragots, donc ! et aussi vite que nos jambes pourront nous y porter.

— Qui donc prétend que les culottes rouges continuent leur route ? demanda une voix.

Jean Oullier s’approcha de la clairière marécageuse d’où cette voix était partie et reconnut Joseph Picaut.

— Je prétends, moi, continua celui-ci, que, depuis qu’ils sont arrivés au faîte de la montagne, les bleus n’ont point bougé de place. Vous n’avez donc pas d’oreilles, vous autres, que vous ne les entendez pas qui trépignent là-haut, comme des moutons dans leur parc ? Eh bien, si vous ne les entendez pas, je les entends, moi.

— Il faudrait s’en assurer, dit Jean Oullier à Guérin, évitant ainsi de répondre à Joseph.

— Vous avez raison, Jean Oullier, et j’y vais moi-même, répondit Guérin.

Le Vendéen traversa le marais, se jeta dans les roseaux, gravit la moitié de la rampe, puis, arrivé là, se coucha à plat-ventre, rampant comme une couleuvre le long des rochers, et glissant si doucement entre les bruyères, que c’était à peine si son passage agitait leur cime.

Il arriva ainsi jusqu’aux deux tiers de la colline.

Lorsqu’il ne fut plus qu’à trente pas du point culminant, il se redressa, mit son chapeau au bout d’une branche, et l’agita au-dessus de sa tête.

Aussitôt un coup de feu, parti de la hauteur, fit voler le chapeau de Guérin à vingt pas de son propriétaire.

— Il a raison, dit Jean Oullier, qui entendit d’en bas la détonation. Mais comment se fait-il qu’ils renoncent à leur projet ? Leur guide a-t-il été tué ?

— Leur guide n’a pas été tué, dit Joseph Picaut d’une voix sinistre.

— Tu l’as donc vu ? demanda une voix ; car Jean Oullier semblait décidé à ne plus adresser la parole à Picaut.

— Oui, répondit le chouan.

— Reconnu ?

— Oui.

— Alors, murmura Jean Oullier se parlant à lui-même, c’est qu’ils n’aiment pas les fondrières, et que l’air des marais leur semble malsain. Derrière ces rochers, ils sont à l’abri de nos balles, et ils y vont sans doute demeurer jusqu’au jour.

Effectivement, on aperçut bientôt de faibles lueurs briller sur la hauteur ; puis, peu à peu, ces lueurs s’activèrent, grandirent, et quatre ou cinq feux éclairèrent de leurs reflets sanglants les maigres buissons qui poussaient entre les interstices des roches.

— Voilà qui est bien étrange, si leur guide est encore avec eux, dit Jean Oullier. Enfin, c’est possible, et, comme, s’ils changent d’idée, c’est toujours par le carrefour des Ragots qu’ils doivent passer… Allons, allons, vous autres, au carrefour des Ragots, et vivement ! Suivez le lit du ruisseau jusqu’à la taille des Quatre-Vents, et, dans un quart d’heure, vous y serez.

— Et toi, Jean Oullier ? demanda Guérin.

— Moi, répondit le vieux garde, je cours à Souday ; je veux m’assurer que ce Michel a rempli sa mission.

La petite troupe s’éloigna obéissante, suivant, comme l’avait dit Jean Oullier, le cours du ruisseau, qu’elle descendait.

Le vieux garde resta seul.

Il écouta pendant quelques instants le bruit de l’eau que les chouans agitaient en marchant ; mais bientôt ce bruit finit par se confondre avec celui des cascatelles, et Jean Oullier tourna la tête du côté des soldats.

Si le chef de la colonne ennemie voulait continuer son mouvement agressif contre Souday, il devait ou suivre le chemin, et alors rencontrer les chouans au carrefour des Ragots, ou prendre par la pente praticable, c’est-à-dire revenir sur ses pas, et suivre le ruisseau que les Vendéens venaient de remonter.

Mais le ruisseau recevait, à quelques pas de là, un affluent considérable ; il devenait torrent, et torrent profond et rapide ; ses bords étaient garnis de ronces qui les rendaient impénétrables. Il n’y avait donc aucun danger à redouter de ce côté.

Et cependant, par une espèce de pressentiment, Jean Oullier n’était pas tranquille.

Il lui semblait tout à fait extraordinaire que la volonté de Dermoncourt eût ainsi cédé à la première attaque, et que le général eût si subitement et si facilement renoncé à son dessein de marcher sur Souday.

Au lieu de s’éloigner, comme il l’avait dit, il regardait donc les hauteurs d’un air pensif et inquiet, lorsqu’il lui sembla que les feux perdaient de leur vivacité et de leur éclat, et que la lumière qu’ils projetaient sur les rochers qui leur servaient d’abri devenait de plus en plus pâle.

Jean Oullier eut bien vite pris son parti ; il s’élança par le même chemin qu’avait pris Guérin, et en employant la même tactique que lui ; seulement, il ne s’arrêta point, comme Guérin, aux deux tiers de la montée ; il continua de ramper jusqu’à ce qu’il fût au pied des blocs de pierre qui entouraient la hauteur d’une espèce de ceinture.

Puis il écouta ; mais il n’entendit aucun bruit.

Alors, il se dressa doucement sur ses pieds, et, par l’intervalle que laissaient entre elles deux énormes roches, il regarda, et ne vit rien.

La place était déserte, les feux étaient solitaires, et les branches de genêt dont on les avait couverts crépitaient seules en s’éteignant dans le silence.

Jean Oullier gravit un versant des rochers, se laissa glisser sur l’autre, et tomba à la place où il avait supposé les soldats.

Les soldats avaient disparu.

Alors, il poussa un cri terrible, cri de rage et d’appel à ses compagnons, et, avec la légèreté d’un daim poursuivi, en appelant à ses muscles d’acier, il s’élança le long de la chaîne de rochers, dans la direction de Souday.

Il n’y avait plus à en douter, le guide inconnu, ou plutôt connu de Joseph Picaut seul, avait dirigé les soldats du côté de la viette des Biques.

Quelles que fussent les difficultés que la nature du terrain opposait à la marche de Jean Oullier, glissant sur les roches plates couchées dans la mousse comme autant de pierres funèbres, se heurtant aux rocs de granit qui se dressaient sur la bruyère comme des soldats en sentinelle, s’enchevêtrant les pieds dans les ronces qui lui déchiraient la chair, il ne mit pas plus de dix minutes à parcourir la colline dans toute sa longueur.

Arrivé à son extrémité, il escalada un dernier monticule qui dominait le vallon, et aperçut les soldats.

Ils achevaient de franchir la déclivité de la colline ; ils s’étaient hasardés, contre toute attente, dans la viette des Biques, à la lueur des torches qu’ils avaient allumées pour éclairer leurs pas, on voyait leur file serpenter le long de l’abîme.

Jean Oullier se cramponna à l’énorme pierre sur laquelle il était monté, la secoua, espérant l’ébranler et la faire rouler sur leurs têtes.

Mais les efforts de cette rage folle furent impuissants, et un ricanement moqueur répondit aux imprécations dont il les accompagnait.

Jean Oullier se retourna, pensant que Satan seul pouvait rire ainsi.

Le rieur était Joseph Picaut.

— Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria Jean Oullier en prenant ses cheveux à pleines mains, qui donc a pu les conduire par la viette des Biques ?

— En tout cas, dit Joseph Picaut, celle qui les y a conduits ne les ramènera ni par ce chemin ni par un autre. Regarde-la bien maintenant, Jean Oullier, si tu tiens à la voir vivante.

Jean Oullier se pencha de nouveau.

Les soldats avaient traversé le ruisseau : ils se reformaient autour du général. Au milieu d’eux, à cent pas à peine, mais séparée des deux hommes par un abîme, on apercevait une femme, les cheveux épars, qui, du doigt, indiquait au général le chemin qu’il devait suivre.

— Marianne Picaut, s’écria Jean Oullier.

Le chouan ne répondit rien ; mais il mit son fusil à l’épaule et chercha lentement son point de mire.

Jean Oullier s’était retourné au bruit qu’avait fait le chien en s’armant. Au moment où le tireur allait appuyer sur la gâchette, il releva brusquement le canon du fusil.

— Malheureux ! lui dit-il, laisse-lui au moins le temps d’ensevelir ton frère.

Le coup partit en l’air ; la balle alla se perdre dans l’espace.

— Tiens ! s’écria Joseph Picaut furieux, en saisissant son fusil par le canon, et en déchargeant un coup terrible par la crosse sur la tête de Jean Oullier, qui ne s’attendait point à cette attaque ; tiens ! les blancs comme toi, je les traite comme des bleus !

Malgré sa force herculéenne, le vieux Vendéen tomba d’abord sur les genoux, puis, ne pouvant pas même se maintenir dans cette position, roula le long du rocher. Dans cette chute, il voulut se retenir à une touffe de bruyère que sa main avait saisie instinctivement ; mais peu à peu il la sentit qui cédait sous le poids de son corps.

Bientôt, il lui parut qu’il était attiré vers l’abîme comme par une force irrésistible ; ses doigts quittèrent leur dernier appui.

Mais, au moment même où il s’imaginait qu’il allait entendre l’air tourbillonner et siffler à son passage, qu’il allait sentir la pointe aiguë des rochers déchirer son corps, des bras vigoureux le tirèrent et le transportèrent sur une petite plate-forme qui s’étendait à quelques pas du précipice.

Il était sauvé !

Seulement, ces bras le secouaient bien brutalement pour être des bras amis.

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