Chapitre 27 Les hôtes de Souday
Le lendemain de l’arrivée du comte de Bonneville et de son compagnon au château de Souday, le marquis était revenu de son expédition, ou plutôt de sa conférence.
En descendant de cheval, le digne gentilhomme manifesta une humeur massacrante.
Il gourmanda ses filles, qui n’étaient pas venues au-devant de lui au moins jusqu’à la porte, pesta après Jean Oullier, qui avait pris la licence d’aller à la foire de Montaigu sans son consentement, et querella la cuisinière, qui, à défaut de son majordome, était venue lui tenir l’étrier et qui, au lieu de lui tenir celui de droite, tirait de toutes ses forces sur l’étrivière de gauche ; ce qui força le marquis à descendre du côté opposé au perron.
Décidément, le marquis était furieux. Mais quelle désillusion ne rapportait-il pas ?
Il avait donc accueilli avec enthousiasme l’annonce d’une prise d’armes, et une commotion politique de cette espèce, venue à point, lui prouvait, une fois de plus, ce que déjà bien des fois il avait supposé que son placide et naïf égoïsme : à savoir, que le monde entier avait été créé et manœuvrait pour la plus complète satisfaction d’un aussi digne gentilhomme que l’était M. le marquis de Souday.
Mais il avait trouvé, chez ses coreligionnaires, une tiédeur, un désir d’atermoiement qui l’avaient exaspéré.
Les uns avaient prétendu que l’esprit public n’était pas mûr ; les autres, qu’il était imprudent de rien tenter sans s’être assuré d’une défection dans l’armée ; les autres avaient avancé que l’enthousiasme religieux et politique était singulièrement refroidi chez les paysans, qu’il serait difficile de les conduire au combat, et l’héroïque marquis, qui ne pouvait comprendre que la France entière ne fût pas prête, alors qu’une petite campagne lui semblait un passe-temps tout à fait agréable, que Jean Oullier avait fourbi sa meilleure carabine, que ses filles lui avaient brodé une écharpe et un cœur sanglant, le marquis, disons-nous, avait rompu brusquement en visière avec ses amis et avait regagné son château sans vouloir en écouter davantage.
Mary, qui savait à quel point son père respectait la tradition de l’hospitalité, profita d’une recrudescence de mauvaise humeur chez le digne gentilhomme pour lui annoncer doucement la présence du comte de Bonneville au château, espérant opérer ainsi une diversion au courroux, que manifestait l’irascible vieillard.
— Bonneville ! Bonneville ! Qu’est-ce que c’est que cela, Bonneville ? grommelait le marquis de Souday. Quelque pancalier ou quelque avocat ; un de ces officiers poussés tout épauletés, ou un de ces bavards qui n’ont jamais fait feu que de la langue.
Ayant, à ce moment, entendu quelque bruit derrière lui, le marquis se retourna et aperçut un tout jeune homme, vêtu en paysan, qui, appuyé comme lui à la cheminée, se chauffait comme lui les pieds au foyer.
L’étranger était entré sans bruit par une porte latérale, et le marquis, qui, du reste, lui tournait le dos au moment de son entrée, emporté par la chaleur de ses imprécations, n’avait pas pris garde aux signes par lesquels ses filles l’avertissaient de la présence d’un de leurs hôtes.
Petit-Pierre – car c’était lui – paraissait avoir de seize à dix-huit ans ; mais il était bien mince et bien frêle pour son âge ; sa figure était pâle, et les longues boucles de cheveux noirs qui l’encadraient en faisaient encore ressortir la blancheur ; ses grands yeux bleus rayonnaient d’intelligence et de courage ; sa bouche, fine et légèrement retroussée dans les coins, s’animait d’un sourire malicieux ; son menton, fortement proéminent, indiquait une force de volonté peu commune ; enfin, un nez légèrement aquilin complétait une physionomie dont la distinction contrastait étrangement avec son costume.
— Monsieur Petit-Pierre, dit Bertha en prenant la main du nouveau venu et en le présentant à son père.
Le marquis fit une profonde inclination, à laquelle le jeune paysan répondit par un salut des plus gracieux.
Le vieil émigré n’était que légèrement intrigué par le costume et par le nom de Petit-Pierre : la grande guerre l’avait habitué à ces sobriquets sous lesquels les gens de la plus haute naissance dissimulaient leurs qualités, aux travestissements sous lesquels ils cherchaient à cacher leur distinction native ; ce qui le préoccupait singulièrement, c’était l’excessive jeunesse de son hôte.
— Mlles de Souday m’ont dit, monsieur, qu’elles avaient été assez heureuses pour pouvoir être, hier au soir, de quelque utilité à vous et à votre ami M. le comte de Bonneville ; ce m’est un double regret d’avoir été absent de ma maison. Sans la désagréable corvée que ces messieurs m’ont fait faire, j’aurais eu l’honneur de vous ouvrir moi-même mon pauvre château.
— Votre hospitalité, monsieur le marquis, ne pouvait que gagner à être exercée par d’aussi gracieux intermédiaires, répondit galamment Petit-Pierre, qui ajouta :
— Lorsque ces demoiselles m’ont fait l’honneur de me présenter à vous, vous me sembliez être de ceux qui désirent une prise d’armes immédiate.
— Ventrebleu ! je puis vous l’avouer, à vous, monsieur, qui, à ce que je vois, êtes des nôtres…
— Mais n’avez-vous pas entendu dire comme moi, monsieur le marquis, demanda-t-il, que la prise d’armes n’était différée qu’à cause de l’incertitude où l’on était sur l’arrivée de la princesse ?
Cette phrase sembla redoubler la mauvaise humeur du marquis.
— Laissez-moi donc tranquille, jeune homme, dit-il d’un accent profondément courroucé. Est-ce que je ne connais pas cette vieille plaisanterie ? Est-ce que, pendant cinq ans que j’ai guerroyé en Vendée, on n’a pas cessé de nous promettre cette épée royale qui devait rallier autour d’elle toutes les ambitions ?
— Monsieur le marquis de Souday, dit Petit-Pierre d’une voix singulièrement émue, je vous jure, moi, que Mme la duchesse de Berry, n’eût-elle eu qu’une coquille de noix à son service, eût traversé la mer pour venir se ranger sous le drapeau que Charette portait d’une main si vaillante et si noble ; je vous jure qu’aujourd’hui elle viendra, sinon vaincre, du moins mourir avec ceux qui se lèveront pour défendre les droits de son fils !
Il y avait tant d’énergie dans cet accent, et il était si extraordinaire que de semblables paroles sortissent de la bouche d’un petit paysan de seize ans, que le marquis de Souday regarda son interlocuteur avec une surprise profonde.
— Mais qui êtes-vous donc, lui dit-il en cédant à son étonnement ; qui êtes-vous donc pour parler ainsi des résolutions de Son Altesse royale et vous engager pour elle, jeune homme… ou plutôt enfant ?
— Il me semblait, monsieur le marquis, que Mlle de Souday, en me présentant à vous, m’avait fait l’honneur de vous dire mon nom.
— C’est juste, monsieur Petit-Pierre, fit le marquis tout confus. Mille pardons ! mais, continua-t-il, en s’adressant avec plus d’intérêt à son interlocuteur, qu’il supposait le fils de quelque grand personnage, serait-il indiscret de vous demander votre opinion sur l’opportunité de la prise d’armes ? Quelle que soit votre jeunesse, vous parlez avec tant de raison, que je ne vous cacherai pas mon désir de la connaître.
— Mon avis, si je puis me permettre d’en émettre un…
— Comment donc ! mais, auprès des piètres sires que j’ai entendus causer cette nuit, vous me semblez un des sept sages de la Grèce.
— Vous êtes trop indulgent. Je suis donc d’avis, monsieur le marquis, qu’il est fort malheureux que nous n’ayons pu sortir de nos bauges comme il était convenu dans la nuit du 13 au 14 mai.
— Voyez-vous ! que leur disais-je ! Et vos raisons, monsieur ?
— Mes raisons, les voici. Les soldats sont cantonnés dans les villages, logés chez les habitants, dispersés, éloignés les uns des autres, sans direction, sans drapeau ; rien n’était plus facile que de les surprendre et de les désarmer dans le premier moment de la surprise.
— C’est fort juste ; tandis qu’à présent ?…
— À présent… depuis deux jours, l’ordre est donné d’évacuer les petits cantonnements, de resserrer le réseau militaire qui couvre le pays, de se grouper, non plus par compagnie, mais par bataillon, par régiment ; aujourd’hui, il nous faut une bataille rangée pour obtenir le résultat que nous donnait une nuit de sommeil.
— C’est concluant ! s’écria le marquis avec enthousiasme ; et ce qui me désole, c’est que, dans ces trente-six raisons que j’ai données à mes adversaires, je n’ai pas songé à celle-là ! Mais, continua-t-il, cet ordre envoyé aux troupes, êtes-vous bien certain, monsieur, qu’il ait été donné ?
— Très certain, dit Petit-Pierre avec l’expression la plus modeste qu’il put donner à sa physionomie.
Le marquis regarda son hôte avec stupéfaction.
— C’est fâcheux, reprit-il, très fâcheux ! Enfin, comme vous dites, mon jeune ami, – permettez-moi de vous donner ce titre, – le mieux est de prendre patience et d’attendre que la nouvelle Marie-Thérèse vienne se placer au milieu de ses nouveaux Hongrois, et de boire, en attendant ce jour, à la santé de son royal rejeton et du drapeau sans tache. Pour cela, il faudrait que ces demoiselles daignassent s’occuper de notre déjeuner, puisque Jean Oullier est parti, puisque quelqu’un, ajouta-t-il en lançant un regard à demi courroucé à ses filles, s’est permis de l’envoyer à Montaigu sans mon ordre.
— Ce quelqu’un, c’est moi, monsieur le marquis, dit Petit-Pierre, avec un ton dont la courtoisie n’était pas exempte de fermeté. Et je vous demande pardon d’avoir disposé ainsi d’un de vos hommes ; mais il était urgent que nous sussions à quoi nous en tenir sur les dispositions des paysans rassemblés à la foire de Montaigu.
Sur ces entrefaites, Mary rentra et annonça à son père qu’il était servi, après que Petit-Pierre eut présenté au marquis, son ami, le comte de Bonneville.
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