Chapitre 30 Mon compère Loriot
Le marquis de Souday, après avoir suivi des yeux les fugitifs jusqu’à ce qu’ils eussent disparu dans la chapelle, poussa une de ces exclamations qui indique que la poitrine est dégagée d’un certain poids, et rentra dans le vestibule.
Le marquis venait à peine de s’asseoir dans son fauteuil et n’avait pas encore eu le temps de remarquer la préoccupation de ses deux filles, lorsqu’un coup de marteau retentit sur la porte.
Le marquis de Souday tressaillit, non pas qu’il n’attendît point ce coup de marteau ; mais ce coup de marteau n’était point tel qu’il l’attendait ; il était timide, presque obséquieux et, par conséquent, n’avait rien de militaire.
Le marquis sortit du salon, traversa le vestibule et s’avança sur la première marche du perron.
En effet, au lieu des sabres et des baïonnettes qu’il s’attendait à voir étinceler dans l’ombre, au lieu des figures soldatesques et des moustaches avec lesquelles il croyait avoir à faire connaissance, le marquis de Souday ne voyait rien autre chose que la coupole d’un immense parapluie de toile bleue qui se dirigeait vers lui la pointe en avant, gravissant le perron marche à marche.
Comme ce parapluie, qui avançait toujours, pareil à la carapace d’une tortue, menaçait de lui crever l’œil avec la pointe qui sortait de son centre telle que la pointe d’un bouclier antique, le marquis releva l’orbe de ce bouclier et se trouva face à face avec un museau de fouine surmonté de deux petits points brillants comme des escarboucles, et coiffé d’un chapeau très haut de forme, très étroit de bords, et si souvent brossé et rebrossé, qu’il brillait dans l’ombre comme s’il eût été verni.
— Par les mille diables d’enfer ! s’écria le marquis de Souday, c’est mon compère Loriot !
— Prêt à vous rendre ses petits services, si vous l’en jugez digne, fit le dernier venu, d’une voix de fausset qui devenait caverneuse, tant son propriétaire s’efforçait de la rendre pateline.
— Vous êtes le très bienvenu à Souday, Me Loriot, dit le marquis avec un accent de bonne humeur et comme s’il se promettait quelque joie de la présence de celui qu’il accueillait par un cordial salut. J’y attends ce soir nombreuse compagnie, et, en votre qualité de notaire du maître du logis, vous m’aiderez à en faire les honneurs. Venez saluer ces demoiselles.
Et le vieux gentilhomme, avec une aisance qui prouvait à quel degré il était pénétré de la distance qui existait entre un marquis de Souday et un notaire de village, précéda son hôte dans le salon.
Il est vrai que Me Loriot mettait un soin si minutieux à frotter ses pieds sur le paillasson gisant à la porte de ce sanctuaire, que la politesse que le marquis eût jugé à propos de lui faire en restant derrière lui eût dégénéré en une véritable corvée.
Profitons du moment où le tabellion, éclairé par l’entrebâillement de la porte, referme son parapluie et se frotte les pieds, pour esquisser son portrait.
Maître Loriot, notaire à Machecoul, était un petit bonhomme, maigre et fluet, paraissant encore de moitié plus exigu par suite de l’habitude qu’il avait prise de ne jamais parler que courbé en deux et dans l’attitude du plus profond respect.
Maître Loriot était un des visiteurs les plus habituels du château de Souday.
Lorsque le petit notaire se crut certain que ses chaussures n’avaient pas conservé un vestige de crotte, il entra dans le salon.
Il salua de nouveau le marquis, qui avait déjà repris sa place dans le fauteuil, et commença de complimenter les deux jeunes filles.
Mais le marquis ne lui laissa pas le loisir d’achever ses compliments.
— Loriot, lui dit-il, je serai toujours enchanté de vous voir.
Le notaire s’inclina jusqu’à terre.
— Seulement, continua le marquis, vous me permettrez de vous demander, n’est-ce pas ? ce qui peut vous amener dans notre désert à neuf heures et demie du soir, et par un temps pareil. Je sais bien que, lorsqu’on a un parapluie comme le vôtre, la voûte du ciel est toujours bleue.
Loriot crut convenable de ne pas laisser passer la plaisanterie du marquis sans en rire et sans murmurer :
— Ah ! très bien ! très bien !
Puis, répondant directement :
— Voici, dit-il. J’étais au château de la Logerie, d’où je suis parti fort tard, ayant, sur un ordre reçu à deux heures seulement, été porter de l’argent à la propriétaire du susdit château ; je revenais à pied, selon ma coutume, lorsque j’ai entendu dans la forêt des bruits de fâcheux augure, et qui m’ont confirmé ce que je savais déjà de l’émeute de Montaigu ; j’ai appréhendé, si j’allais plus loin, de rencontrer, sur mon chemin, des soldats du duc d’Orléans, et j’ai pensé que monsieur le marquis daignerait m’accorder l’hospitalité pour cette nuit.
Au nom de la Logerie, Bertha et Mary avaient relevé la tête, comme deux chevaux qui entendent au loin et tout à coup le bruit du clairon.
— Vous venez de la Logerie ? fit le marquis.
— Comme j’ai eu l’honneur de le dire à monsieur le marquis, répliqua Me Loriot.
— Tiens ! tiens ! tiens ! Mais nous avons déjà eu quelqu’un de la Logerie, ce soir.
— Le jeune baron, peut-être ? répondit le notaire.
— Oui.
— C’est justement lui que je cherche.
— Loriot, dit le marquis, je m’étonne de vous voir, vous que je considère comme un homme dont les principes sont solides, je m’étonne de vous voir prostituer de la sorte, en l’accolant au nom de ces Michel, un titre que, d’habitude, vous respectez.
En entendant le marquis prononcer cette phrase avec un suprême dédain, Bertha devint pourpre et Mary pâlit.
L’impression que les paroles qu’il avait dites produisaient sur les jeunes filles ne fut pas remarquée du vieux gentilhomme, mais elle n’échappa point au petit œil gris du notaire. Il allait parler, quand, de la main, M. de Souday lui fit signe qu’il n’avait pas tout dit.
— Puis, continua celui-ci, pourquoi vous, compère, que nous traitons avec bonté, avec bienveillance, pourquoi croyez-vous nécessaire de vous servir d’un subterfuge pour entrer dans notre maison ?
— Monsieur le marquis…, balbutia Loriot.
— Vous y venez chercher Michel, n’est-ce pas ? Rien de mieux ! Pourquoi mentir ?
— Que monsieur le marquis daigne agréer mes très humbles excuses !… La mère de ce jeune homme, que j’ai été forcé d’accepter au nombre de mes clientes, attendu que c’est un legs de mon prédécesseur, est fort inquiète : au risque de se casser le cou, son fils est descendu d’une fenêtre du deuxième étage, et, au mépris de ses volontés maternelles, il a pris la fuite ; de sorte que Mme Michel m’avait chargé…
— Ah ! ah ! fit le marquis, il a fait tout cela ?
— Littéralement, monsieur le marquis.
— Eh bien, voilà qui me raccommode avec lui… Pas tout à fait, entendons-nous bien, mais un peu.
— Si monsieur le marquis pouvait m’indiquer où j’ai la chance de trouver le jeune homme, dit Loriot, je le reconduirais à la Logerie.
— Ah ! quant à cela, du diable si je sais comment ni par où il s’est esquivé ! Voyons, le savez-vous, vous autres ? demanda le marquis s’adressant à ses filles.
Bertha et Mary firent toutes deux un signe négatif.
— Vous le voyez, mon pauvre compère, dit le marquis, nous ne pouvons vous être d’aucune utilité. Mais pourquoi la mère Michel avait-elle séquestré son fils ?
— Il paraîtrait, répondit le notaire, que le jeune Michel, jusqu’aujourd’hui si doux, si docile et si obéissant, est devenu tout à coup amoureux.
— Ah ! ah ! il a pris le mors aux dents, dit le marquis ; je connais cela. Eh bien, compère Loriot, si vous êtes appelé en conseil, dites à la mère de lui rendre la bride et de lui donner du champ : cela vaut mieux que la martingale. Au fond, pour le peu que je l’ai vu, il m’a eu l’air d’un bon petit diable.
— Un excellent cœur, monsieur le marquis ! et, avec cela, fils unique, plus de cent mille livres de rente ! dit le notaire.
— Hum ! fit le marquis, s’il n’a que cela, ce sera bien peu pour racheter les vilenies du nom qu’il porte.
— Mon père ! s’écria Bertha, tandis que Mary se contentait de soupirer, vous oubliez le service qu’il nous a rendu ce soir.
— Eh ! eh ! fit Loriot regardant Bertha, la baronne aurait-elle raison ? Par ma foi, ce serait un beau contrat à faire !
Et il se mit à supputer ce que pourrait lui rapporter d’honoraires le contrat de mariage du baron Michel de la Logerie avec Mlle Bertha de Souday.
— Tu as raison, mon enfant, dit le marquis ; aussi laissons Loriot chercher le chaton de la mère Michel, et ne nous en inquiétons pas aujourd’hui.
À cet instant même, le marteau retentit, mais vigoureusement cette fois.
Le marquis de Souday, prenant un flambeau, s’avança sur le perron.
Bertha et Mary le suivirent, Mary pensive, Bertha inquiète, toutes deux regardant, au plus profond de l’ombre de la cour, pour voir si elles ne découvriraient point celui auquel elles ne cessaient pas de songer.
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