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Chapitre 29 L’alarme

Celui que nous venons d’introduire, ou plutôt qui s’introduisait lui-même dans le salon du marquis de Souday, était le commissaire général de la future armée vendéenne, qui avait changé son nom, fort connu au barreau de Nantes, contre le pseudonyme de Pascal.

Plusieurs fois, il avait été à l’étranger pour y conférer avec Madame et la connaissait parfaitement. Il y avait deux mois à peine qu’il avait fait un dernier voyage de ce genre, et que, portant à Son Altesse royale des nouvelles de la France, il avait, en échange, reçu ses ordres.

C’était lui qui était revenu dire à la Vendée de se tenir prête.

— Ah ! ah ! fit le marquis de Souday avec un certain mouvement des lèvres qui annonçait qu’il n’avait pas les avocats dans une inattaquable admiration, monsieur le commissaire général Pascal…

— Qui nous apporte des nouvelles, à ce qu’il paraît, dit Petit-Pierre dans l’intention bien visible d’attirer sur lui toute l’attention du nouveau venu.

En effet, au son de la voix qui venait de prononcer ces paroles, le commissaire civil tressaillit, et se retourna du côté de Petit-Pierre, lequel lui fit des yeux et des lèvres un signe imperceptible, mais qui parut suffire à lui indiquer ce qu’il avait à faire.

— Des nouvelles, oui, répéta-t-il.

— Bonnes ou mauvaises ? demanda Louis Renaud.

— Mélangées… Mais commençons par la bonne.

— Dites !

— Son Altesse royale a traversé heureusement le Midi et est arrivée saine et sauve en Vendée.

— Êtes-vous sûr de cela ? demandèrent en même temps le marquis de Souday et Louis Renaud.

— Aussi sûr qu’il est sûr que je vous vois tous cinq dans ce salon, et en bonne santé, répondit Pascal. Maintenant, passons aux autres nouvelles.

— Avez-vous appris quelque chose de Montaigu ? demanda Louis Renaud.

— On s’y est battu aujourd’hui, dit Pascal ; quelques coups de fusil ont été tirés par la garde nationale, quelques paysans ont été tués ou blessés.

— Il y a eu aussi des coups de fusil au gué de la Boulogne.

— Je présume, du moins, que ceux que je viens d’entendre sur la route se tirent par là.

— Peut-être, dit le marquis, serait-il bon que Bertha allât à la découverte et écoutât ; elle nous rendrait compte de ce qui se passe.

Bertha se leva.

— Comment ! dit Petit-Pierre, mademoiselle ?

À ce moment, on frappa à la porte à coups redoublés.

— Diable ! fit le marquis, ce n’est pas un des nôtres.

On écouta avec plus d’attention.

« Ouvrez ! criait une voix, ouvrez ! Il n’y a pas un instant à perdre.

— C’est sa voix ! dit vivement Mary.

— Sa voix ! répéta le marquis ; la voix de qui ?

— Oui, la voix du jeune baron Michel, dit Bertha, qui, comme sa sœur, l’avait reconnue.

— Et que vient faire ici ce pancalier ? dit le marquis, en faisant un pas vers la porte, comme pour s’opposer à son entrée.

— Laissez-le venir, marquis, laissez-le venir ! s’écria Bonneville. Il n’est point à craindre, et je réponds de lui.

À peine avait-il prononcé ces mots, que l’on entendit le bruit d’un pas rapide, qui se précipitait vers le salon, et que l’on vit apparaître le jeune baron, pâle, haletant, couvert de boue, ruisselant de sueur, n’ayant plus de souffle que pour dire :

— Pas un instant à perdre ! fuyez ! Ils viennent !

Et il tomba sur un genou, appuyant une de ses mains contre la terre ; la respiration lui manquait, ses forces étaient épuisées. Comme il l’avait promis à Jean Oullier, il avait fait plus d’une demi-lieue en six minutes.

Il y eut dans le salon un moment de trouble et de confusion suprêmes.

— Aux armes ! cria le marquis.

Et, sautant sur son fusil, il indiqua du doigt un râtelier placé dans le coin du salon et supportant trois ou quatre carabines et fusils de chasse.

Le comte de Bonneville et Pascal, d’un seul et même mouvement, se jetèrent au-devant de Petit-Pierre pour le défendre.

Mary s’élança vers le jeune baron pour le relever et lui porter secours s’il était besoin.

Bertha courut à la fenêtre qui donnait sur la forêt et l’ouvrit.

On entendit alors quelques coups de fusil plus rapprochés, et cependant à une certaine distance.

— Ils sont à la viette des Biques, dit Bertha.

— Allons donc ! fit le marquis, impossible qu’ils tentent une pareille route.

— Ils y sont, père, dit Bertha.

— Oui, oui, murmura Michel, je les ai vus ; ils avaient des torches ; une femme les guidait, marchant la première ; le général marchait le second.

— Oh ! maudit Jean ! dit le marquis, pourquoi n’es-tu pas ici ?

— Il se bat, monsieur le marquis, dit le jeune baron ; il m’a envoyé, ne pouvant venir.

— Lui ? fit le marquis.

— Mais je venais, mademoiselle, dit-il, je venais de moi-même. Depuis hier, je sais que l’on doit attaquer le château ; mais j’étais prisonnier, je suis descendu par la fenêtre du second…

— Grand Dieu ! fit Mary en pâlissant.

— Bravo ! fit Bertha.

— Messieurs, dit tranquillement Petit-Pierre, je crois qu’il s’agirait de prendre un parti. Combattons-nous ? En ce cas, il faut nous armer, fermer les portes du château et prendre nos postes. Fuyons-nous ? Je crois qu’il y a encore moins de temps à perdre.

— Fuyons ! dit Bonneville. Quand Petit-Pierre sera en sûreté, nous nous défendrons.

— Eh bien, fit Petit-Pierre, que dites-vous là, comte ?

— Je dis que rien n’est prêt et que nous ne pouvons pas nous battre… N’est-ce pas, messieurs ?

— On peut toujours se battre, dit la voix jeune et nonchalante d’un nouveau venu, en s’adressant moitié à ceux qui étaient dans le salon, moitié à deux autres jeunes gens qui le suivaient et que, sans doute, il avait rencontrés à la porte.

— Ah ! Gaspard ! Gaspard ! s’écria Bonneville.

Et, s’élançant à la rencontre du nouvel arrivant, il lui dit quelques mots à l’oreille.

— Messieurs, dit Gaspard, le comte de Bonneville a parfaitement raison : en retraite !

Puis, s’adressant au marquis :

— Y a-t-il à votre château quelque porte, quelque sortie secrète, marquis ? Nous n’avons pas de temps à perdre : les derniers coups de fusil que nous écoutions à la porte, Achille, Cœur-de-Lion et moi, n’étaient pas tirés à plus de cinq cents pas d’ici.

— Messieurs, dit le marquis de Souday, vous êtes chez moi ; c’est à moi de prendre la responsabilité de tout. Silence ! que l’on m’écoute et que l’on m’obéisse aujourd’hui : j’obéirai à mon tour demain.

Il se fit un profond silence.

— Mary, dit le marquis, faites fermer la porte du château, mais sans la barricader, afin qu’on puisse l’ouvrir au premier coup qui sera frappé. Bertha, au souterrain sans perdre un instant ! Moi et mes deux filles, nous recevrons le général et lui ferons les honneurs du château, et, demain, partout où vous serez, nous vous rejoindrons ; seulement, faites-le-nous savoir.

Mary s’élança hors de la chambre pour exécuter l’ordre de son père, tandis que Bertha, faisant signe à Petit-Pierre de la suivre, sortait par la porte opposée, traversait la cour, entrait dans la chapelle, prenait deux cierges sur l’autel, les allumait à une lampe, les mettait aux mains de Bonneville et de Pascal, et, poussant un ressort qui faisait tourner sur lui-même le devant de l’autel, découvrait un escalier conduisant aux caveaux qui servaient autrefois de sépulture aux seigneurs de Souday.

— Il n’y a point à vous égarer, dit Bertha : vous trouverez la porte à l’extrémité, et la clef est en dedans. Cette porte donne sur la campagne.

Petit-Pierre prit la main de Bertha, la serra vivement et s’élança dans le souterrain derrière Bonneville et Pascal, qui éclairaient le chemin.

Louis Renaud, Achille, Cœur-de-Lion et Gaspard suivirent Petit-Pierre.

Bertha referma la porte sur eux.

Elle avait remarqué que le baron Michel n’était point parmi les fugitifs.

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