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Chapitre 32 Où la curiosité de maître Loriot n’est pas précisément satisfaite

Me Loriot avança en faisant courbette sur courbette et en se frottant joyeusement les mains.
— Ah ! ah ! dit Bertha, vous paraissez bien satisfait, monsieur le notaire.

— Mesdemoiselles, répondit Me Loriot à demi-voix, j’ai fait de mon mieux pour seconder les ruses de monsieur votre père ; j’espère qu’au besoin vous ne vous refuserez point à témoigner de l’aplomb et du sang-froid que j’ai montrés dans cette circonstance.

— De quelles ruses de guerre parlez-vous, cher monsieur Loriot ? dit Mary en riant. Ni Bertha ni moi ne savons ce que vous voulez dire.

— Mon Dieu, reprit le notaire, je n’en sais pas plus que vous ; mais j’ai pensé que monsieur le marquis devait avoir de puissantes et sérieuses raisons pour traiter comme de vieux amis, et mieux que l’on ne traite parfois de vieux amis, les affreux soudards qui sont ici.

— Cela est son secret, mon cher monieur Loriot, répondit Bertha, mais vous, de votre côté, voulez-vous m’apprendre comment il se fait qu’ayant à chercher quelque part M. Michel de la Logerie, vous soyez venu tout droit au château de Souday.

Bertha avait prononcé ces paroles d’une voix ferme et accentuée, et le notaire, auquel elles étaient adressées, les écouta avec beaucoup plus d’embarras que n’en éprouvait son interlocutrice.

Quant à Mary, elle s’était rapprochée de sa sœur, avait passé son bras sous le sien, avait appuyé sa tête sur son épaule, et attendait, avec une curiosité qu’elle ne cherchait pas à dissimuler, la réponse de maître Loriot.

— Eh bien, puisque vous désirez savoir le pourquoi, mademoiselle, je suis venu, parce que Mme la baronne de la Logerie m’avait indiqué le château de Souday comme le lieu où son fils s’était très probablement retiré après sa fuite.

— Et sur quoi Mme de la Logerie appuyait-elle ses suppositions ? demanda Bertha.

— Mademoiselle, répliqua le notaire de plus en plus embarrassé, je ne sais si j’aurai le courage d’aller jusqu’au bout.

— Pourquoi pas, monsieur le notaire ? continua Bertha gardant le même aplomb. Voulez-vous que je vous aide ? C’est parce qu’elle croit, avez-vous dit, que l’objet de l’amour de monsieur son fils est au château de Souday.

— C’est justement cela, mademoiselle.

— Bien ! Mais ce que je désirerais connaître, ce que je tiendrais à savoir, c’est l’opinion de Mme de la Logerie sur cet amour.

— Cette opinion ne lui est point positivement favorable, mademoiselle, reprit le notaire ; cela, je dois l’avouer.

— Voilà déjà un point sur lequel mon père et la baronne s’entendent, dit en riant Bertha.

— Mais, continua le notaire avec intention, monsieur Michel sera majeur dans quelques mois, libre, par conséquent, de ses actions, maître de son immense fortune…

— De ses actions, dit Bertha, tant mieux ; cela pourra lui servir.

— À quoi, mademoiselle ? demanda malignement le notaire.

— Mais à réhabiliter le nom qu’il porte, à faire oublier les tristes souvenirs que son père a laissés dans le pays. Quant à la fortune, si j’étais celle que monsieur Michel honore de son affection, je lui conseillerais d’en faire un tel usage, que bientôt il n’y aurait pas, dans toute la province, un nom plus honorable et plus honoré que le sien.

— Que lui conseilleriez-vous donc, mademoiselle ? fit le notaire tout étonné.

— De rendre cette fortune à ceux à qui l’on prétend que son père l’a prise, de restituer à leurs propriétaires les biens nationaux que monsieur Michel avait achetés.

— Mais, en ce cas, mademoiselle, dit le petit notaire tout à fait désorienté, vous ruineriez celui qui aurait l’honneur de vous aimer !

— Qu’importe, s’il lui restait la considération de tous et la tendresse de celle qui lui aurait conseillé le sacrifice.

En ce moment, Rosine parut à la porte, et, passant sa tête entre les deux battants :

— Mademoiselle, dit-elle, sans s’adresser particulièrement ni à Mary ni à Bertha, voulez-vous venir, s’il vous plaît ?

Bertha tenait à continuer la conversation avec le notaire ; elle était avide de se renseigner sur les sentiments que Mme de la Logerie nourrissait contre elle, encore plus peut-être que de ceux que son fils nourrissait pour elle.

— Allons, va, ma chérie ! dit Bertha en appuyant ses lèvres sur le front de Mary ; va et, en même temps, occupe-toi de la chambre de Me Loriot ; car je crains que, dans tout ce bouleversement, on n’ait oublié de lui préparer un gîte.

Mary avait l’habitude d’obéir, elle obéit : des deux sœurs, elle était la nature douce et flexible.

Elle trouva Rosine à la porte.

— Que nous veux-tu ? lui demanda-t-elle.

Celle-ci ne répondit point ; et, comme si elle eût craint d’être entendue de la salle à manger, où le marquis racontait la dernière journée de Charette, elle tira Mary par le bras, et l’emmena sous l’escalier qui se trouvait à l’autre extrémité du vestibule.

— Mademoiselle, lui dit-elle, il a faim.

— Il a faim ? répéta Mary.

— Oui ; il vient de me le dire à l’instant même.

— Mais de qui parles-tu ? et qui donc a faim ?

— Lui, le pauvre garçon !

— Qui, lui ?

— Monsieur Michel, donc !

— Comment ! Monsieur Michel est ici ?

— Ne le savez-vous donc point ?

— Mais non.

— Il y a deux heures, – après que mademoiselle votre sœur fut rentrée au salon, un peu avant que les soldats fussent arrivés, – eh bien, il est entré à la cuisine.

— Il n’est donc pas parti avec Petit-Pierre ?

— Mais non.

— Et tu dis qu’il est entré à la cuisine ?

— Oui ; il était si las, que cela faisait pitié. Je l’ai conduit dans la chambre de la tourelle ; mais, comme les soldats ont pris le rez-de-chaussée, on n’y peut plus entrer que par le corridor qui est au bout du grenier, et je viens vous en demander la clef.

Le premier mouvement de Mary – c’était le bon – fut de prévenir sa sœur ; mais, à ce premier mouvement, il ne tarda pas à en succéder un second, et celui-là, il faut l’avouer, était le moins généreux : c’était de voir Michel seule et la première.

Rosine, d’ailleurs, lui fournit un prétexte pour suivre celui-là.

— Voici la clef, lui dit Mary.

— Oh ! mademoiselle, répliqua Rosine, venez avec moi, je vous en supplie. Il y a tant d’hommes dans le château, que je n’ose m’y hasarder seule, et que je mourrais de peur pour monter là-haut ; tandis que vous, la fille de monsieur le marquis, tout le monde vous respectera.

— Alors, viens !

Et Mary s’élança dans l’escalier avec la légèreté d’un de ces chevreuils qu’elle poursuivait dans les rochers de la forêt de Machecoul.

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